LE PASSANT
C’est que, après la mort de Yô-cheou, Han-Weï-korig, louché des grandes qualités et des vertus de ce magistrat , a voulu traiter sa veuve avec magnificence. Ji a fait peindre la maison , décorer l'arriere-pavillon , dont l’entrée est sévèrement interdite à tous les habitants de la ville.
yô-cuaou.
Merci ! (si part) Touché de mes vertus I je crois plutôt qu'il a été touché des attraits de ma femme. N’importe, entrons.
11 frappé. Li-chi ouvre. En voyant un homme avec des yeux bleus, une longue barbe et une jambe en cerceau,
Li-chi ne peut se défendre d’un mouvement d’effroi , et cherche à refermer la porte; mais YÔ-cheou décline son nom, et raconte en détail sa descente aux enfers, son jugement, le rigoureux supplice qu’on voulait lui infliger, sa délivrance, et enfin sa transmigration.
Un tel récit n'étonne point la femme; elle fait entrer Yô-cheou dans sa chambre, et son esprit n’est préoccupé que d'un seul objet, c'est de la laideur de. son époux ressuscité. « Il fallait, lui dit-elle naïvement, revenir à la vie, sinon avec une forme humaine plus parfaite, au moins tel que vous étiez auparavant. >
La conversation des époux est interrompue par l’arrivée de Sun-fo, qui venait de fonder un service pour l’âme de son frère. Il est suivi du tchangtsièn. Le greffier est d'abord étrangement surpris, et non moins scandalisé, quand il trouve sa belle-sœur assise à côté d'un mendiant , car il prend Yôcheou pour un mendiant. On s'explique alors; mais pendant qu'on s'explique, le père et la mère de Li arrivent à leur tour.
14', à sa bru.
Il est ici , ma bru ; je n'en doute pas. Entrons , entrons. (Il entre le premier, et aperçoit Y3-eheou.) Mon fils, que faia-Iu ici? Reviens , reviens donc à la maison.
vô-cazou.
Comment , à la maison? mais je suis chez mon
la rzasisz DA u.
C’est mon mari.
la ruas nz YÔ-caaon.
C'est mon époux.
Une altercatiou s’élève entre les deux femmes. Le tchang-tsièn , dont l'office est, comme on l'a vu, d’administrer la bastonnade, prend la béquille de Yôcheou et en frappe le père du boucher. Yô-cheou tombe encore une fois. Li se » met à crier: « Justice! justice! à l’audience ! — A l’audience ! » répondent les autres. Tous les personnages , sans en excepter Li-cbi , se rendent à l’audience.
La scène change, et le théâtre représente le tribunal de Tching-tcheou.
Han-Weî-kong est dans le siège du juge; Li est le demandeur. Après les questions d'usage, celui-ci expose la cause ; Yôcheou réplique. On peut se figurer l’embarras de Han-Weï-kong, quand il apprend qu’il a devant lui un homme dont le corps est celui du boucher Li , et l'âme celle de Yô cheou , ancien assesseur du tribunal. Il réfléchit ; il interroge du regard toutes les personnes présentes; il ne sait à lar uelle des deux femmes il doit accorer un mari. L’intrigue du drame se dénoue surnaturellement. Et Liuthong-pin , revenu fort à propos des enfers , comparait en personne. Yôcheou, qui s'était oublié au point de manquer à ses vœux, se désisté de ses folles prétentions, dès qu’il aperçoit son libérateur. Il déclare qu’il embrasse la vie religieuse, adresse quelques sages conseils aux deux femmes, et quitte le tribunal avec le grand anachorète. Han-Weï-kong, sauvé d’embarras, lève l’audience, et chacun s’en retourne chez soi (*).
Le Pavillon de Yo-yang.
L’auteur, Ma-tchi-youén, a pris son sujet dans 1’liistoire fabuleuse des Taosse, et a choisi, pour son principal personnage, l'anachorète Liu-thong-pin. A defaut de mythologie, l'histoire des Tao-sse parait tres-favorable à la poésie dramatique. Elle présente quelques situations dignes d'un grand théâtre, et Ma-tchi-youén, qui excellait dans la peinture des mœurs et des caractères, en a su tirer de magnifiques tableaux.
Le Pavillon île Yo-yamj offre beaucoup de ressemblance avec la quarantecinquième pièce de la collection, ou le Songe de Liu-thong-pin , qui est du même auteur. Toutefois, des deux pièces, je préfère la seconde. On sent que Ma-tchi-youén avait fait ses premiers essais dans ce genre; il est plus sage, plus sévère ; le merveilleux de la magie, considéré poétiquement, y est mieux employé, et la pièce, en général , est d’un intérêt plus touchant. On trouvera
(*) Le Siècle des Youin, Journal asiatique, cahier d’avril-mai i35i, p. 33g à 36r.
plus loin une analyse complète du Songe de Liu-thong-pin (*).
Le Mal d’amour.
Cette comédie est une des plus fantastiques du répertoire, et I intention n’en paraît pas très-difficile à saisir.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que, a une lecture un peu attentive, on y verra une satire de la psychologie chinoise, comme on a trouvé, dans la Transmigration de Yô-cheou, une satire de la métempsycose. Pour juger une pièce telle que le Mal d'amour, il faut donc connaître jusqu'à un certain point les opinions philosophiques des Chinois sur la nature de l’âme. Or, les philosophes , ou
filutôt les commentateurs des anciens ivres, enseignent qu’il y a deux principes dans l’âme : un principe supérieur, qu’ils appellent Hoen, et un principe inférieur qu’ils nomment P’È.
Le Hoen est une partie subtile du Yang, ou du premier principe mâle; le P’e est une partie subtile du Yin, ou du premier principe femelle. Le P’k, formé avant le Hoen, entre pour sept dixièmes dans la composition de l’âme humaine; le Hoen n’y entre que pour trois dixièmes seulement. Ce qu’il y a de plus bizarre encore, c’est que, d'après les Tao-sse, la séparation du Hoen d’avec le P’e ne suffit pas pour déterminer la mort. Quand cette séparation a lieu, le P’e reste avec le corps animal, et le Hoen, devenu ce que les Chinois appellent Aouel (un esprit), conserve individuellement la forme humaine dont il était revêtu. Telles sont les opinions extravagantes que l'auteur attaque d'une manière trcs-bouffonne, quoique, dans tout le cours de la pièce, rien n’indique la moindre allusion à la philosophie des auciens.
Le prologue du Mal d'amour offre une grande ressemblance avec le prologue de la comédie intitulée : « Tchao mel-hiang, ou la Soubrette accomplie,» comédie que j'ai traduite et qui est du même auteur. Le bachelier Wangseng et Thsièn-niù , jeune fille spin—
(*) Le Siècle des Youin , Journal asiatique, avril-mai r 85 1 , p. 374.
L’UNIVERS
tuelle et jolie, avaient été fiancés par leurs parents. Une entrevue a lieu comme dans Tchaa-mel-hinng ; les fiancés, qui ne se connaissaient pas, deviennent épris l’un de l’autre; mais VVaog-seng a perdu son père et sa mère, il porte le deuil; et madame Li, mère de la jeune fille, juge à propos de différer le mariage pour obéir aux rites. Elle exige eu outre que le bachelier se présente au coucours des docteurs.
Wang-seng, cédant aux instances de madame Li, prend congé de Tlisieu-niù et part pour ia capitale. La scène des adieux, quoique d’ailleurs très-bien écrite, forme à elle seule tout le premier acte. Ces adieux achèvent de serrer le cœur de la jeune fille, que l’amour avait déjà rendue malade. Elle se retire avec sa suivante, se couche, et tumbe dans cet affreux délire que les Chinois appellent siang-sse-ping (le mal d'amour). Son âme spirituelle (hoen) s’échappe alurs, se revêt d’une forme humaine charmante et tout à fait semblable au corps gracieux qu’elle animait, court apres \V'ang-seng, qu'elle trouve sur la route deTchang-ngan, et fait accroire au jeune homme, tuut stupéfait, qu'elle a quitté furtivement la maison de sa mère pour le suivre. Les deux amants conviennent de faire ensemble le voyage de la capitale.
A partir de ce moment, l’action se aivise, connue le principal personnage, eu deux parties, et la scène se passe alternativement dans la capitale et dans la maison de madame Li. Thsièn-niù, restée avec sou corps animal et son âme sensitive ( p’ë), ne peut sortir des tourments amoureux dont elle est la
firoie, tourments qui sont décrits par e poète avec beaucoup de verve et de liberté. Sa mère a beau lui donner mille marques de sa tendresse, elle appelle Wang-seng a chaque moment et pousse des cris douloureux. Un jour, enfin, on frappe à la porte; la suivante ouvre: c’est un messager qui arrive de la capitale.