L'ACADEMICIEN
Han-feï-king , vraiment on ne comprend rien à votre conduite ; vous méprisez donc les sages. Comment, pendant que je buvais avec vous , vous me quittez sous un faux prétexte pour aller sur le lac des Neuf-Dragons. A quoi vouliez-vous donc vous divertir sur le lac? on n’y trouve que les filles des magistrats. Dans l’élat où vous êtes, avec la bonne humeur que donne le vin, j’appréhende pour vous quelque mauvaise affaire. Fcï-kiug, il ne faut pas compromettre les poètes ; suivez-moi , suivez-moi ; nous prendrons ensemble quatre ou cinq tasses.
■an-feî-kino.
Mon frère , ne me partez plus de vin ; voyez-vous, quand vous auriez de In liqueur de jade (du nectar) ou quelques-uns de ces fruits qui donnent l'immortalité à ceux qui en goûtent , je n'en prendrais pas. J’ai une affaire de la plus haute importance. (// se. met à courir.)
l’académicien, t arrêtant par son habit.
Où courez-vous? Quelle est celte affaire si importante ?
HAN-Flï-KINC.
Vous ne savez pas que je viens de voir, sur le lac des Neuf-Dragons , la plus belle fille qu’il y ait dans le monde. CYst Tchaug-ngo, qui est descendue du palais de la Lune, ou peut-être une jeune immortelle qui a quitté le séjour des dieux. Ses charmes oui agi sur mou cceurïj’eii suis amoureux , et je crois qu’elle partage mes sentiments. Quand je me suis approché d’elle , je l’ai enteudue réjicler ces vers :
« D’où nait la tristesse qui m’accable? Je me fatigue à tourner la tôle pour le voir et le revoir encore. »
l’académicien.
Oh ! les jolis contes! Mon ami , ce sont là des paroles que la bouche profère. Est-ce qu’il faut y ajouter foi ?
HAN-FEÏ-KIVO.
Un moment, j’ai un gage.... Oh, courons donc sur ses traces. (// se remet à courir ; Ho-tchi-tchang l'arrête encore.)
l’académicien.
Quefjest ce gage? Feî-king, parlez-moi avec sincérité.
HAN-FF.Ï-ItlNO.
{Il chante.) Le plus beau qu’on puisse offrir à un ami ; mais ce qui m’afflige , c’est qu’un pareil présent est sans valeur, pour acheter ce que je veux acheter.
l’académicieh.
Oh , je devine , je devine.
HAN-FEÎ-KIHO.
Devinez.
L’UNIVERS
l'académicien.
Un nécessaire.
HAN-FEÎ-KING.
Tous n’y étea pas.
i/académicien.
Quel gage donc?
BAN-raï-KIHG.
Ho-tchi-tchang, je ne veux pas vous tromper ; elle m’a donné cinquante pièces d’or, portant les signes de la nouvelle monnaie. l'académicien, surpris.
Quoi ! cinquante thong-pao en or! Miséricorde ! c’est au moins la fille d’un ministre d'Étal !
BAff-PXÏ'KIFC.
(Il chante.) Sur lei deux cotés du char où elle était mollement assise, on voyait le glaive et 1a hache de cuivre.
l'académicien.
Et vous voudriez pénétrer jusqu'à elle!
Han-fei-king, prenez -y garde ; on ne plaisante pas avec les hiles des ministres.
HAlS-HÏ-XIltG.
(Il chante.) Quand ce serait la fille d'un prince (beou), je la poursuivrais jusqu'à la porte du harem , où l'air est imprégné de parfums , où l’œil n’aperçoit que des perles.
l'académicien.
Décidément l’amour l'a rendu fou.
Au second acte, Han-feî-king erre à l’aventure, cherchant à découvrir la retraite de sa maîtresse; il porte ses pas jusqu’au pavillon du gouverneur Wang, où Lieou-meï traverse une salle; il reconnaît la jeune fille qu’il a vue sur le lac, et entre sans plus de façon dans le jardin. Le domestique de l’nôtel le prend d'abord pour un voleur et cherche à l'arrêter. « A qui est cette maison ? » s’écrie Han-fei-king , toujours à moitié ivre; et pendant qu’un colloque s’engage entre le poète amoureux et le valet déconcerté, le gouverneur Wang-fou arrive. Celui-ci interroge à son tour Han-feî-king. La scène de l’interrogatoire est parfaitement -écrite, mais il y a de la langueur, parfois de l'insipidité, maigre les beaux vers qu’elle renferme.
le gouverneur, au domestique.
Au fond , de deux choses l’une; cet homme est un libertin ou un voleur.
HAR-PEÏ-EIRO.
Excellence, quelles paroles se sont échappées de votre bouche? T pensez-vous, un bachelier n’est pas un voleur?
LZ GOUVERNE U X.
Enfin , expliquez - vous : que venez - vous faire dans mon jardin de plaisance?
8AN-EEJ-EING.
Ecoutez-moi. On trouve dans l'antiquité des grands hommes , oui des grands hommes, qui oui été des voleurs.
LE OOUVtaRECK.
Oh , par exemple , je voua écoute.
Han-feî-king fait au gouverneur une leçon d'histoire. Il cite d’abord Wangtchong-tsiouên, le grand historiographe Sse ma-thsièn, puis les poètes Kou-seng et Tseu-kièn. 11 rappelle poétiquement l'étrange larcin deLieou-chin,qui vécut si longtemps dans la grotte des pêchers, sans payer son tribut à la nature ; Han-cheou , de la dynastie des Tltsin ,
ui déroba des parfums, pendant qu’il
tait secrétaire de Koutchong, et enfin Han-sin, le fameux capitaine, qui, pressé par la faim , déroba un melon et du millet à une vieille femme.