‹ Chine moderne, ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinoisChapitre 205 sur 292 · MADAME LO · texte numérisé non relu

MADAME LO

Tous nous aviez dit qu'il était mort I

Non , non , il n’est pas mort ; et moi , je ne resterai pas longtemps avec les vivants.

TBSISOU-HOU.

Cet abominable coquin a fabriqué de fausses uouvelles pour ravir les femmes des autres. (Aux hommes de son escorte.) Gardes , u'on le saisisse, et qu'ou le mène dans le istricl de Kiu-yé, où on instruira son procès.

Ici l'auteur se moque-t-il de la justice? Je le crois. Il y a évidemment dans cette scène une allusion plaisante à la gravité hypocrite des mandarins. Chipao-kiun saisit en passant les vices de son époque. — Dans la dernière scène du quatrième acte, Meï-yng, cédant enfin aux instances de sa belle-mère , pardonne à son époux , en lui faisant encore une petite leçon-, et, quand Thsieou-hou voit que sa femme lui rend son amour, il s’abandonne à la joie.

Il est très-certain que l’auteur ne s’est pas mis en frais d’imagination. Le Mari gui fait la cour à sa femme ne vaut pas les Maris en bonnes fortunes de M. Étienne. Il est encore vrai que les Chinois n’ont jamais su conduire une intrigue, enchaîner des scènes; mais enfin on trouve dans cette pièce une peinture de mœurs plaisante et vraie (*).

Les Seconde* noce* de Weî-kao.

Cette pièce a une physionomie taosse; il est vraisemblable que l’auteur en a puisé le sujet dans une légende fabuleuse de Weî-kao, célèbre général des Thang , qui vécut sous les règnes de Te-taong, de Chun-tsong et de Hien-

(*) Siècle des Youén, Journal asiatique, cahier d'avril-mai i85i, p. 364 à 371.

tsong , et fut mis , après sa mort , au nombre des génies.

Lejeune Weî-kao, simple bachelier, épouse Yu-siao, courtisane de dix-huit ans , dont il est éperdument amoureux.

Quelques jours après ses noces , contraint par son ambitieuse belle-mère de se présenter au concours des docteurs , il se voit dans l’obligation d'abandonner le domicile conjugal , et d’entreprendre le voyage de Tchangngan. — Yu-siao, ne pouvant se consoler de l’absence de son époux , succombe à une maladie de langueur, et renaît de ses cendres comme le phénix. Elle est recueillie par le gendre de l’empereur, qui l’élève avec beaucoup de soin.

Cependant Weî-kao avait obtenu au concours le grade éminent de tchoangyouên. Aussi habile dans l’art militaire ue dans la politique, il s’était couvert e gloire sous le règne de Te-tsong.

Nommé par Chun-tsong, commandant en chef des armées impériales, il avait gagné des batailles , exterminé les Tartares Thou-fan.

Dans le quatrième acte, Tchangyen-chang, qui était le gendre de l'empereur, fait préparer aans son hôtel un grand festin, auquel il invite le commandant en chef. Au jour fixé pour le banquet, Weî-kao arrive dans l’hôtel de Yen-chang et y trouve Yusiao, qu’il croyait morte. Après plusieurs incidents,!/ contracte un second mariage avec sa femme, qui venait d'atteindre sa dix - huitième année.

La comédie de Kiao-meng-foit n’est pas remarquable par le nombre et la variété des personnages ; mais le caractère de la jeune femme est tracé avec beaucoup d’esprit et de sensibilité (*).

Le Gage d’amour.

Le Thang -thsai-tseu-tchouen ou « l’Histoire des écrivains célèbres de la dynastie des Thang, » a fourni à Kiao-meng-fou le sujet de cette comédie. En Europe, nos personnages comiques sont ordinairement des per-

(’) Siècle des Youén , Journal asiatique , cahier de $ep'..-octobre i85i, p. 3S4 à a 56.

L’UNIVERS

sonnages d'imagination ou de pur caprice ; il n’en est pas de même à la Chipe. On y aime tant l’histoire, que la comédie chinoise est presque toujours de l'histoire, sous une forme plus ou moins attrayante. Ainsi, dans le Kintiaièa-ki ou « le Gage d'amour, » un voit figurer trois poètes de la dynastie des Thang : Han-feï-king, qui a le premier rôles l’académicien Hn-tchi* tchang et le célèbre Li-thaï-pe. Il y a plus, et c'est là un des caractères particuliers du KJn-tsièn-ki, les jolies ariettes que l’auteur met dans la bouche de Han feî-king, sont du poète Han-feï-king lui-même.

Il n’y a pas de prologue. La première scene du premier acte nous introduit dans un des plus magnifiques palais de la capitale, où réside le gouverneur Wang-fou , avec son fils Wang-tching et sa fille, nommée Lieou-meî. Wangfou, élevé par l’empereur Ming-hoangti des Thang (Hiouen-tsong) au comble des dignités et de la fortune, est un magistrat sévère et désintéressé.

Comme il se consacre avec zèle au service de l’État, et repousse de son palais les médisants et les flatteurs, il reçoit chaque jour de nouveaux bienfaits et de nouveaux présents; car Hiouen-tsong était un monarque trèsgénéreux. Quand il témoignait une grande gaiete (ce qui lui arrivait souvent ), les ministres pouvaient toujours compter sur quelques cadeaux, tels que des vases, des escarboucles, des perroquets blancs , des tablettes de jade ou du vin deNiao-tching. Il avait donné à Wang-fou cinquante pièces d’or, portant les caractères de la nouvelle monnaie des Thang, qui était une monnaie de cuivre. Une particularité plus curieuse encore, c’est que le gouverneur avait fait de ces pièces de monnaie un collier, ou plutôt une espèce de talisman qu’il avait remis à sa fille Lieou-meï, en lui assurant que, si elle le portait , sa vertu ne serait jamais exposee aux tentations, et que les mauvaises pensées ne pourraient naître dans son coeur. A la Chine, l’empereur est très-certainement le souverain pontife de la nation; il y exerce avec une autorité incroyable le plus élevé de tous les ministères, le ministère spirituel; mais en vérité, le gouverneur

s’avançait trop, lorsqu'il regardait un pareil collier comme un talisman infaillible.

On va en juger. L’empereur Hiouentsong, instituteur du théâtre , fondateur de la célèbre académie des Hanlin, n'avait pas seulement de la générosité; il aimait les arts, il aimait la musique; et comme il la savait trèsbien, disent les historiographes, il avait réuni dans l'intérieur du palais impérial cent jeunes actrices, auxquelles il donnait lui-même des leçons de chant.

Ce n’est pas tout : il aimait les fêtes aussi. Or, un jour, c'était dans la troisième décade du troisième mois ( les Chinois insistent sur les détails), l’empereur Ming-hoang-ti avait convoqué tous les habitants de la capitale, sans exception , à une grande fête suite Kieou-long-tchi, ou « le lac des Neuf- Dragons, » a un concert, avec des intermèdes singuliers. On devait , dans ces intermèdes, chercher à lire une proclamation impériale, dont les caractères avaient été tracés avec des fleurs de pivoine par une des concubines du palais. Wang-fou , comme gouverneur de Tchang-ngan , ae trouvait naturellement chargé des préparatifs de cette fête. Il y met tous ses soins, et ordonne à sa 'fille Lieou-meï d’y assister avec une de ces jeunes suivantes qu’on appelle dans les pièces de théâtre Mei-hiang « parfums du prunier. » Lieou-meï fait d'abord quelques difficultés sur ce projet; elle allégué sa jeunesse, sa timidité, sa pudeur même : elle n’a jamais quitté le gynécée; comme oserait-elle soutenir lès regards des hommes? « Rassuretoi , ma fille, répond le père , on t’aceompagnera ; j’ai déjà choisi deux serviteurs d’un caractère respectable. »

Lieou-meï obéit, et le lendemain, à l’heure fixée, elle s’achemine aveç sa suivante vers le lac des Neuf-Dragon».

C’est ici que le principal persounaga de la comédie. Ilan-feï-kin^, paraît pour la première fois sur la scène.

Feï-king , originaire de Lo-yang, était l’ami intime de Ho-tchi-tchaug et d« Li-thaï-pe. Comme poète, il avait une réputation immense. Ses poésies circulaient dans l’empire avec la rapidité

de la flèche. Assez peu curieux de renommée, sans ambition, il aimait à boire et n’aimait pas à courir après les places ou les grades littéraires. D’ailleurs l’administration n’était guère plus équitable sous les Tliang que de nos jours. Four obtenir une place distm-

f;uée dans le# examens publics, il fêlait gagner les juges par des présents.

Feî-king, installé chez l'académicien Ho-tchi-tchang, s’abandonnait donc au plaisir de boire et de composer des vers, lorsqu’il apprit que l’empereur donnait a la capitale une grande fête sur le lac des Neuf Dragons. Il y court à moitié ivre, pénètre dans la foule, et se presse avec les gens du peuple autour de « la corde rouge » (hon^ching), qui marquait l’enceinte ou siégeaient l’empereur, les concubines impériales, les ministres, les grands dignitaires. Au bout d’un certain temps, il quitte sa place pour faire le rour de l’île, et aperçoit une jeune fille d’une beauté remarquable: c’était Lieou-mel.

Le hasard les avait rapprochés; ils deviennent amoureux l’un de l’autre à la première vue. Sans la moindre prudence, sans discrétion, sans réserve, la jeune fille ne cesse d’attacher sur Fei-king des regards languissants; elle voudrait lui ouvrir son cœur, ou du moins lui laisser un souvenir, un gage de sa tendresse; mais quel moyen employer? Contrainte de s’en retourner, elle ôte furtivement son collier et le cache dans son mouchoir, qu’elle laisse tomber à dessein. Hau-feï-king le ramasse, y trouve des pièces d’or, les regarde avec surprise, puis se inet à courir après le char qui porte la jeune fille. Sur ces entrefaites, il rencontre l’académicien Ho-tchi-tchang ; celui-ci veut l’arrêter.

l'académicien , à son domestique.

Cet homme qui court devant moi , u’est-ce pas Han-feï-kiug ?

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