CHAPITRE XXXIII
Voyage de Hoang-sin et quel en bit le motif. Il rencontre les brigands dans une forêt. Comment ils délivrèrent la femme et la sœur de Hoa-yong. Portrait de Tseou-ming , gouverneur militaire de Thsing-tcheou-fou. Hoayong provoque Tseou-ming. Belle conduite de Song-kiang. Attaque nocturne de Thsingtcheou-fou par les brigands. Retour de Tseouming à Thsing-tcheou-fou. Dans quel état il retrouve celte capitale. Ce qu’il aperçoit en montant sur les décombres des faubourgs qui avaient été incendiés. On lai refuse l'en-
t'ÜMVERS.
trée de la ville. Singulière conférence de T*eou-ming avec Je* autorités. Il reconnaît la têto de sa femme suspendue à uue pique.
CHAPITAK XXXIV.
Extermination de la famille de Lieou4iao. Song-kiang et Hoa*yong rencontrent dans nue expédition deux militaires, dont l’un était habillé de rouge, et l’autre habillé de blanc. Quels étaient ces deux homme*. Histoire de liu faiig fet de kouo-tching. Gbo-yting remet à Soug-kialig uue lettre, par laquelle celui-ci apprend la mort de éou père. Piété filiale de Song-kiang. Histoire de Lin-tchong et de Lieou-kiun. Assemblée générale de* chef» Hoa-yong* Tieoti-ming, Hoaug-sin, Yen-clinn , Wang-yong, Tobin-fa, Liu-fung, Koüo-lching, Ch ë -y oïl g. Conférence dau* laquelle on lit une lettre de Song>kiang, apres arnir brillé de» parfum*. Serment prêté par les chefs. Comment Song-kiang retrouve son père, qu’il croyait mort.
Extraits du Chouihoutehouen ou de l'Histoire des rives dujlevve.
Peste de Khai/ong-fou. Prologue (où F on Mit comment) Tc/tang , le grand maftre de ta doctrine , conjure par des prières et des sacrifices une maladie pestilentielle , (et comment) Hong, le gonfrrnettr du palais impérial, laisse échapper, dans sa méprise , des démons et des êtres surnaturels.
A la mort deTchin-tsong,
de la grande dynastie des Song, lorsque son fils (Jin-tsong) prit possession du trône impérial, la Chine, calme et prospère , jouissait d'une tranquillité prqfoude. Il existait alors deux sage* ministres , qui assistèrent l'empereur régnant de leur* lumières et de leurs conseils, l.e premier était le grand chancelier Pao-tching, gouverneur de Khaï- long -fou; le second était Tithsing, le commandant en chef des armées impériales, celui qui subjugua le royaume de Hia , situe à l'ouest de la Chine... Jin-tsong régna quarantedeux ans, et changea plusieurs fois je nom des années de son règne. Depuis la première année Tliien-ching (l'an 1023 après J. C.), ou il monta sur le trône, jusqu’à la neuvième année de la même période, Il récolte des céréales fut abondante ; les hommes du peuple se livraient à leurs travaux avec joie.
Sur les routes , il u’y avait pas de voleurs (littéralement, on ne ramassait pus les objets perdus); la nuit, on ne fermait pas ses portes.
Qui eût dit que l'excès
de la joie amènerait la tristesse? Dans le printemps de la troisième année Kaayi-ou (l'an 1038). une maladh pestilentielle ravagea l'empire. Du Kiang-nan aux deux capitales . ce fléau terrible se répondit partout. Dana ehaque province. dans chaque departement, les rapports des autorités se succédaient les uns aux autres comme des flocons de neige. On raconte même que dans la Capitale rie l’est (Tong-king) et dans sesfaubourgs la mortalité fut si grande, ue l'épidémie enleva plus de la moitié é la population et des troupes. Le gouverneur de Khaï-fung-fou, Pao-tchmg, publiait des règlements de police, et prescrivait des mesures sauitaires pour maintenir l’ordre ilahS la classe inférieure, et arrêter les progrès de l’épidemie ; il levait des impôts . achetait des substances médicinales; mais, hélas! ce fut inutilement qu’on épuisa toutes les ressources de l’art La contagion se propageait avec une rapidité inexprimable. I.es mandarins de l’ordre civil et militaire résolurent d’en délibérer; ils s’assemblèrent dans la grande cour du palais, et bientôt après sollicitèrent une audience du fils du ciel.,..
Dans cette assemblée générale des cours suprêmes, on vit un grand ministre franchir tout à coup ies rangs :
c'était F.m-tehoiig-yen , qui avait le titre de Tsan-chi-lchimj ste . Apres le cérémonial prescrit, Fan-tchong-vertse leva et s’exprima en ces termes : . Sire, l’épidémie s etend aujourd’hui dans toutes les provinces. L’artnée souffre. On ne rencontre plus que des malheureux abandonnés et sans secours. Des nouvelles désespérantes arrivent coup sur coup. Dans un tel état de choses, l’humble avis de votre ministre est qu’il faut Conjurer par des sacrifices cet épouvantable fléau , et appeler au secours dû peuple le grand maître de la doctrine des Tao-sse; il faut en outre que l’on offre, dans les temples et les pagodes do la capitale, à tou* le* esprits du ciel sans exception, un grand sacrifice propitiatoire, et que Votre Majesté présenté
elle-même une supplique auCbaug- ti (souverain seigneur du ciel). Alors, je n'en doute pas , le peuple sera délivré du fléau qui l’accable. »
Jin-tsoug, le fils du ciel , frappé de la sagesse de cet avis, ordonna sur-lechamp à un membre de l'ocailémie des Uan-hu de jeter sur le papier le brouillon d'un ordre impérial, qu'il mit au net de sa propre main; puis, apres avoir demandé quelques baguettes dViiceus.il chargea Hnng-sin, qui exerçait alors la chargede Tai-oueï (gouverneur du palais ) de porter cette missive écrite sur papier rouge... t , .
iioug-sin exécuta l’ordre impérial , et prit congé du fils du ciel. Il serra la missive dans un étui, l’encens dans une cassolette, monta sur un cheval de poste, et emmena avec lui une trentaine d'hommes. Accompagné d’une escorte, il s’éloigna de la capitale de l’est (Tongking), et suivit la route deSin-tcheou, sans s'arrêter un jour.
Arrivé à Sin-tcheou, dans le Kiang-si, tous les mandarins sortirent de la ville et vinrent à sa rencontre. Houg-sin dépêcha aussitôt un officier du gouvernement vers les Tao-sse, qui demeuraient dans le palais delà Purelc suprême,sur la moutagne lies Dragons et des Tigres , pour les avertir de son arrivée.
Le lendemain, les mandarins accompagnèrent le Taï-oueï jusqu'au bas de la montagne. Le gouverneur vit alors les Tao sse du palais de la Pureté suprême . Ils étaient en graud nombre. Les uns agitaient leurs clochettes de cuivre ou battaient du tambour; les autres tenaient à la main des baguettes d’encens, des bouquets de fleurs ou des flambeaux allumes; ceux-ci portaient les bannières sur lesquelles étaient peintes les images des génies , ceux-la des parasols éclatants de perles et de pierres précieuses. Une troupe de musiciens suivait le cortège.
Iis descendirent processionnellement de la montagne pour recevoir le messager de l’empereur. Quant au Taïoueï, lorsqu'il fut arrivé près du palais de la Pureté suprême, il mit pied à terre. Ce fut alors que tous les Tao-sse, suivis des novices du monastère , vinrent le féliciter. Apres les compliments d’usage , les religieux le conduisirent
dans le temple des Trois~Purs, l’invitèrent à tirer la missive de l'étui où elle était renfermée, et 5 offrir un sacrifice dans le temple.
Sur ces entrefaites, le Taï-oueï, interrogeant le vénérable , uui avait la surintendance du palais, lui demanda où était le maître de la doctrine.
« Gouverneur, répondit le vénérable, fcè grand anachorète, qui est l’aïeul des générations, a pour titre honorifique / liu-th.sing-tkltn-sse , ou « le divin instituteur parvenu au vide et à la quiétude. • Dégagé de tous les liens (passions) , souverainement pur , comme il n'aime pas à entretenir des relations avec les hommes, il s’est construit une rabane de roseaux sur le sommet de la montagne des Draaons et des Tigres.
C’est dans cette cabane qu’il cultive la vertu ; il ne demeure pas dans uotre palais.
— • Mais le fils du ciel l’appelle ù la capitale ; il faut que je m’acquitte de ma mission.
— « Permettez-moi, renriten souriant le vénérable, une seule observation. S’il existe une missive de l'empereur, il faut , avaut toutes choses, la déposer dans le temple, sur un autel ; c’est là une formalité de rigueur, et sans laquelle ni moi, ni aucun des vénérables ici présents, nous n’oserions jamais ouvrir la missive. Veuillez donc accepter une collation dans notre couvent. Nuus aviserons ensuite à ce que vous aurez à faire, et nous offrirons un sacrifice dans le temple des Trois-Purs. »
Le Taï-oueï , escorté des magistrats, suivit les vénérables cl entra dans le monastère. Après qu’il se fut assis au milieu des Tao-sse. les novices lui offrirent d'abord du thé, et ensuite du poisson , des légumes et des fruits. Quand la collation fut achevée, le Taï-oueï, revenant à la charge, interrogea le vénérable, et lui dit ;
« Puisque le maître de In doctrine ^ établi son séjour sur le sommet d’une montagne, daus une cabane de roseaux, que ne cliargeriez-vous quelqu'un d'inviter eu graud anachorète à descendre ; j'aurais une entrevue avec lui ; il ouvrirait la missive
— «Ce grand anachorète, interrompit le vénérable , bien qu’il demeure
L’UNIVERS
sur le sommet d’une montagne, n’en est pas moins doué de facultés extraordinaires; il monte, quand il veut, sur les nuages, qu’il dirige à son gré; on chercherait inutilement les traces de ses pas. Si nous-mêmes , pauvres bonzes duTao, nous avons de la peine à le voir, comment voulez - vous qu’on dépêche vers lui un messager?
— « Hélas! répliqua le Taï-oueï, comment donc faire? Une maladie pestilentielle exerce maintenant ses ravages dans la capitale; et comme elle s'étend partout, l’empereur veut que, pour sauver les hommes et conjurer le lléau du ciel, le grand maître de la doctrine récite des prières , et offre un sacrifice propitiatoire/conformément aux règles de votre liturgie. Je tiens à exécuter les volontés de l’empereur; éclairezmoi donc de vos lumières.
— » Prenez garde, répliqua vivement le vénérable, il y a ici quelques difficultés. Si le fils du ciel veut sauver les hommes , il faut pour cela que Votre Excellence se convertisse à notre foi, qu'elle ne livre plus son esprit au doute, son cœur à la crainte. Gouverneur, pratiquez les saintes abstinences, observez les jeûnes, faites vos ablutions; quittez ensuite cet habit de parade; laissez là votre escorte; suspendez à vos reins (l’étui qui renferme) la missive impériale; brûlez des parfums sur votre route; gravissez à pied la montagne; accomplissez le cérémonial prescrit :
vous verrez alors le grand maître de la doctrine, et après avoir frappé la terre de votre front, vous lui adresserez votre supplique; mais si , manquant de foi , votre courage vient par suite à défaillir, c’est en vain que vous graviriez la montagne sur laquelle demeure le grand anachorète, vous ne le verriez pas.
— « Hélas ! s’écria le Taï-oueï, après avoir entendu ces paroles, mon cœur doit être inaccessible à la crainte; car, pour vous dire la vérité , depuis la capitale jusqu'ici, j’ai régulièrement jeûné aux racines et à l’eau. Je m’en repose donc sur vos paroles. Demain, à l’aube du jour, je gravirai la montagne. »
Quand le soir fut venu, on se retira.
Le lendemain , à la cinquième veille, les Tao-sse se levèrent pour apprêter des parfums; ils invitèrent le Taï-oueï
à faire ses ablutions. Les ablutions achevées, Hong-sin revêtit une longue tunique de chanvre , et mit à ses pieds des sandales de paille. Après avoir mangé quelques racines cuites à l’eau , il enveloppa la missive impériale dans un morceau de soie jaune, la replaça dans son étui , qu’il suspendit à ses épaules, prit sa cassolette d’argent, se baissa jusqu’à terre, et brûla l'encens du fils du ciel.
Alors lesTao-sse, toujours en grand nombre, le conduisirent jusqu’au pied de la montagne ; là, ils lui indiquèrent du doigt les chemins et les sentiers, et le vénérable qui avait la surintendance du palais, prenant la parole, dit au Taïoueï :
« Seigneur, de vous dépend aujourd’hui le salut du peuple ; fermez donc votre cœur au découragement et au regret, mais fortifiez-vous dans votre résolution, et partez. »
Le Taï-oueï prit congé des Tao-sse , puis, après avoirinvoquéle nomdu mattreduciel, il se mita gravir à pied la colline. Sans aucune escorte, seul, il marcha pendant quelque temps dans les sentiers tortueux de la montagne , qui était coupée d’un nombre infini de tours et de détours , saisissant parfois les plantes grimpantes , qu’il entrelaçait l'une dans l’autre, et auxquelles il* se cramponnait comme à une corde pour soutenir sa marche. Il parvint jusqu'au sommet de plusieurs collines; mais, après avoir fait deux ou trois milles , insensiblement ses pieds se gonflèrent; il. était déjà si faible, qu’il ne pouvait pius proférer une parole. Le doute s'empara de son esprit. Alors, réfléchissant , il se dit à lui-même : « Quand j’étais à la capitale, je dormais sur des coussins moelleux ; on me servait à mes repas une foule de mets délicats et recherchés, et encore je m’en lassais! D'où vient donc qu’ils m’ont mis aux pieds des sandales de paille pour marcher ! Il y a sur cette montagne tant de chemins qui s’ouvrent et se croisent de toutes parts , comment découvrir la retraite du grand maître de la doctrine? Oh ! que je suis malheureux, que je suis malheureux ! » Toutefois , il se remit en marche ; mais , à peine eut- il fait quarante à cinquante pas,
que épuisé déjà, et manquant d'haleine , il fut contraint de se reposer derrière un bouquet de grands arbres.
Tout à coup, un tourbillon de vent s’éleva de l’antre de la montagne ; un instant après, il entendit les cris des bêtes féroces qui retentissaient comme le bruit du tonnerre, et aperçut un tigre qui accourait vers Ini. Ce tigre avait une belle crinière, la face blanche, les yeux hagards, étincelants. Hong, le Taï-oueï, fut saisi de frayeur, et cria : A-ya !
Il tomba la face contre terre. Le tigre fixa les yeux sur lui , fureta a droite, à gauche, grinça des dents, se mit à rugir, et, apres s’être couché sur l’herbe, sauta au bas de la colline, et disparut. Hong, le Taï-oueï, qui n’avait pas quitté les racines des arbres , était si effrayé, que ses dents claquaient , s’entre-choquaient; le cœur lui bondissait dans la poitrine; son corps ne pouvait se comparer qu’à un arbrisseau que le vent agite . et ses jambes ressemblaient véritablement à celles d’un coq, qui revient d’un combat après avoir été battu : aussi ne cessatt-il d'exhaler des plaintes. Au bout de quelques instants, son cœur se ranima. Il apprêta sa cassolette, brûla des parfums, et gravit de nouveau la montagne; il espérait que, apres de longs efforts , il découvrirait enfin la demeure du grand anachorète. Lorsqu'il eut encore fait quarante à cinquante pas , il s’écria avec amertume : « L’auguste empereur, usant de sa prérogative céleste, m’a envoyé sur ces collines ; mais l’épouvante m’a saisi »
Il n’avait pas achevé ces paroles, u’une nouvelle bouffée de vent , qui branla tous les arbres, répandit dans l’air deÿ vapeurs malfaisantes. Comme il regardait avec attention, il entendit dans le fond des broussailles, puis sous les plantes rampantes qui tapissaient les lianes de la montagne, un murmure sourd, une espèce de bruissement. A l’instant même, une couleuvre monstrueuse, blanche comme la neige, sortit du milieu des herbes et des broussailles, comme un seau sort d’un puits.
Le Taï-oueï est frappé de stupeur; il laisse tomber sa cassolette. « Oh ! celte fois, je suis mort! » s’écria-t-il. Il parvint cependant à gagner la cime d une
roche escarpée; mais la monstrueuse couleuvre s’élança avec force sur la roche, s’approcha’de Hong, le Taï-oueï, et, décrivant plusieurs circuits tortueux, se replia sur elle-même. Ses yeux lançaient des éclairs ; elle ouvrit sa gueule, darda sa langue au dehors , et humecta de sa salive venimeuse tout le visage du gouverneur. La couleuvre finit par s’éloigner ; bientôt on ne la vit plus. Alors le Taï-oueï ramassa péniblement ses forces, et se souleva avec lenteur. « J’en rougis de honte, s’écriat-il ; mais la frayeur in’a tué. » Puis il maudissait dans le fond de son cœur tous les Tao-sse. « Non, disait-il , je ne puis supporter de pareilles irrévérences. Les misérables! ils se sont joués de moi »
Le lendemain le vénérable, les Taosse et tous les assistants invitèrent le Taï-oueï à faire une promenade autour du palais ; cette proposition combla de joie le messager de l'empereur. Il partit à pied du monastère, suivi d'une foule considérable de bonzes et précédé de deux novices. On lui montra les sites les plus intéressants; mais on ne saurait figurer par la parole le magnifique spectacle qui s’offrit à ses regards du haut du palais des Trois -Pur s. On découvrait d’un côté le temple des Neufdeux, le temple du Soleil levant; le temple du Pôle boréal: ces trois temples, séparés par des cours spacieuses, formaient l’aile gauche de l’édilice; à droite, on apercevait le temple de la Grande-Unité , le temple des Trois- Conseillers , le temple des Purifications: ces trois temples composaient l’aile droite.
Après avoir examiné tous les édifices, le Taï-oueï revenait au monastère avec les Tao-sse, lorsque derrière l’aile droite, sur une place déserte, il aperçut un palais dont l’architecture était’plus simple que celle des autres, et qu’il observa avec beaucoup d’attention. Les murs de ce palais étaient couverts d’un enduit rouge, dans lequel on avait jeté du poivre pile. La façade principale offrait deux portes d’entrée ; au bas des degrés de chaque perron, on avait rangé des vases de porcelaine peinte. Ces portes, à deux battants, étaient fermées par des serrures d’airain , et l’ouver-
5ia J, UNIVERS.
ture en était interdite par des scellés , sur lesquels on remarquait un amas considérable de cachets rouges. A la partie sa i ligote du toit était suspendu un vaste écusson servant de frontispice au palais. On y lisait les quatre caractères suivants ;
tàun dm vÀttnyï soascoBÉs. •
* Ou'est-ee donc que ce palais? demanda le Taï-oueï, montrant le frontispice-
— «Ce palais , répondit le vénérable en souriant, est celui des démons que les maîtres de la doctrine , nos vénérablés ancêtres des dynasties éteintes, oui subjugués et niis sous les verrous.
— « 'lais que signifient, répliqua le Taï-oueï, tous ces scelles apposes sur les portes et cette prodigieuse quantité de cachets rouges?
— « I.e prince des dénions . reprit le vénérable, toujours en souriant, a été incarcéré dans ce temple par un de nos vénérables ancêtres, qui vivait Sous la grande dynastie des Tliang, c'est ce divin instituteur qui , le premier, a mis le scelle sur les portes; et, depuis cette époque, à chaque génération qui s’est écoulée, le grand maître de la doctrine y a apposé son sceau de ses propres mains, afin que ses Ùlset ses peiits-üls n'osassent pas témérairement ouvrir les portes de ce pelai.-. Si le roi des démons parvenait a s'échapper, ce serait pour l'empire une calamité effroyable; et d’ailleurs, qui peut savoir ce qui se passe dans l'intérieur de népalais, dont les portes sont étroitement fermées? •
A ces mots, Hong, le Taï-oueï, éprouva un sentiment de surprise inêlee d’effroi. .Néanmoins, après quelques réflexions, il s« dit a Ipi -même : « Je voudrais bien voir le roi des démons ; » puis, prenant un ton d’autorité, il s’écria :« Quqi qu’il en soit, ouvrez la porte de ce palais, je veux voir comment est le roi des démons.
— • Gouverneur, répondit le vénérable d'un air inquiet , je vous jure que je n’oserai jamais l'ouvrir. Pourrais-je faire si peu de cas des exhortations paternelles de notre vénérable aïeul etd un salutaire commandement qui , jusqu'à présent, n’a été enfreint par personne?
— « Vous débitez des extravagances, répliqua le Taï-oueï souriant ; vous autres, Tao-sse, vous créez à plaisir des fantômes; abusant de la crédulité du peuple, vous opérez de faux miracles; vous enflammez les imaginations. Il y a ici un dessein prémédité. C'est vous qui avez érigé ce palais , que vous avez appelé mensongèrement le palais du roi dys démons. Voila comme vous exercez au grand jour votreartilétestablc.Jcconnais l'histoire; j’ai lu <fe> livres qui sont le miroir delà vérité, Ces livres disent-ils qu’il y ait des démons incarcérés quelque part , de grands réceptacles ou des cavernes obscures habitées par des êtres surnaturels et malfaisants? Je ne crois pas que le roi des démons soit renfermé dans ce palais, Vite, vite, ouvrezmoi la porte ; s’il y est , je serais curieux de voir sa figure-.. •
, Ue vénérable, redoutant l'influence et l'autorité du Taï-oueï, se vit contraint d'ordonner à plusieurs artisans tau-sse d'enlever à coups de marteau les serrures d’airain. Apres que ceux-ci eurent ouvert les portes, le Taïoinï et les Tao-sse entrèrent ensemble dans l'intérieur du palais; mais il y régnait une obscurité si profonde, qu'ils s’y trouvèrent comme au milieu des ténèbres, sans pouvoir distinguer un seul objet. J# Tai-puéi fit allumer des torches. lorsque |es bonzes les apportèrent, on ne trouva que les quatre murs; il y avait seulement dans le milieu uu monument, haut d’environ cinq a six pieds , et à la base duquel on remarquait une tortue de pierre recouverte en partie par uue eau bourbeuse. On aperçut Sur ce monument une inscription eu caractères tithouen , imitant des phénix; et un livre céleste contenant des talismans. Tops ceux uui étaient la essayèrent inutilement d'en lire quelques mots; ils n'y comprenaient rien. Mais quand on examina ce monument à la lueur des torches, on découvrit sur l'un des «ôtés quatre caractères exacts, d'une belle diimmsion et gravés eu creux ; on lisait i
« Hong , que je rencontrerai par ha fard, ouvrira (ce monument ). »
En apercevant ces quatre caractères, Hong, le Taï-oueï, fut ravi de joie, « Eh bien 1 dit-il au vénérable , tout à l'heure
vous mettiez des obstacles à mon projet; pomment se frrit-ii Jonc qu'on ait
fravé mon nom sur ce bloc de pierre.
v a quelques Centaines d’années ; « ïfong , que je rencontrerai par hasard , ouvrira ce monument? » Vous le voyez , c'est un ordre, c'est un ordre.
Je crois maintenant que le roi des démons est renfermé sous ce monument.
Vite, qu’on le démolisse, que l’on creuse partout | »
..... Le vénérable répéta quatre ou cinq fois qu’il appréhendait des malheurs ; mais comment aurait-il pu fléchir le Taï-oueï ? Les bonzes , rassemblés en grand nombre, se mirent à l’œuvre: ils commencèrent par abattre, à coups de
fiiocbe, le monument de pierre, souevèrent, h force de bras, la tortue qui était à sa base et finirent par déblayer le sol. Ils creusèreut pendant une demijournée environ. On était à peine parvenu à une profondeur de trois à quatre pieds, lorsqu’on trouva une dalle de jaspe vert plus large que la chambre du supérieur. Le Taï-oueï ordonna aux bonzes de soulever eette dalle. Le vénérable , dans ?a vive inquiétude, avait beau s’écrier : « Il ne faut pas creuser plus avant, » flong-sin n’écoutait rien.
On soulève la dalle, et l’on aperçoit un précipice de dix mille tchaug de profondeur. Un bruit perçant se fait d’abord entendre dans les cavités de ce gouffre immense; c’était une vois, une voix dont l’éclat pénétrait partout et qui ne ressemblait pas à celle des mortels. Tout a coup une vapeur noire sort avec impétuosité du fond de cet abîme et atteint bientôt lys toits du palais, qui disparaissent à l’instant; elle s'élève jusqu’à la moitié de la hauteur du ciel ; puis, en se dispersant dans les airs, elle fait jaillir par dizaines et par centaines des étincelles semblables à des étoiles brillantes et des jets de feu qui illuminent tout l'horizon.
Les assistants, saisis d'épouvante, sont comme frappés de vertige; l'air retentit de leurs cris tumultueux; les bonzes tremblants jettent leurs pioches, leurs outils , et s'élancent hors du palais. Dans leur précipiiation, ils se heurtent et tombent les uns sur les autres. Quant au Taï-oueï , il était plus mort 1HÇ vifr Lç regard ipiiuoinlc , la bpuchc
béante, il n’avait pas quitté sa place. A la fin, il s’élança comme les autres hors du palais, et rencontra bientôt le vénérable, qui ne cessait de proférer des cris. Alors il lui demanda quels étaient les démons qui venaient de prendre la fuite.
« Je n’en sais rien , répondit le vénérable; tout ce queje puis vous dire, c’est que notre grand ancêtre, le divin instituteur, lorsqu’il transmit à ses disciples ses préceptes et ses talismans , leur adressa la recommandation suivante :
» Dans l’intérieur de ce temple sont renfermés les génies qui président à cent huit étoiles de sinistre présage (*). I,e roi des démons est au milieu d’eux. Un monument s’élève sur son corps. Souvenez-vous bien que, si jamais il parvenait à s’échapper, il poursuivrait de sa haine et de Ses méchancetés toutes les créatures vivantes. » Gouverneur, maintenant que vpus l’avez mis en liberté, à quels effroyables malheurs ne devonsnous pas nous attendre ? •
Aces mots, leTaï-oueï fut consterné; une sueur froide coula de tout son corps ; il s'éloigna du vénérable, tenant sa tête inclinée dans ses deux mains, prépara ses bagages avec empressement et, suivi de son escorte, il descendit de la montagne pour retourner à la capitale..... La consternation était générale dans l’escorte. Sur la route, on ne prononça pas une parole En entrant
dans la ville de Pien-liang , le Taï-oueï apprit par la rumeur publique que le grand maître de la doctrine avait offert, pendant sept jours et sept nuits, des sacrifices aux génies du ciel , dans les temples et les nagodes de la capitale, et que l’épiaémie avait entièrement disparu du milieu du peuple et de l’armée.
Mœurs de la cœur impériale sous les Song de ta décadence.
( Extrait du premier chapitre du Cbouihou-tchouen. )
On rapporte que, sous le règne de l’auguste empereur Tchi-tsong, de l’an-
(*) La réponse du vénérable montre comnu ut celle narration <«til 4c prologue ou de préfeve au romau. principaux personnage.' du Chouihou-lchoucy lopt les cent huit doutons inç^i ues.
L’UNIVERS
cienne dynastie des Soug, longtemps après la mort de Jin-tsong, fils du ciel, il y avait dans la garnison militaire de Khaî-fong-fou un jeune homme de famille, livré au plaisir et aux folles dé* penses. Son nom était Kao ; et, comme il excellait surtout à jouer du ballon, les habitants de la capitale, amateurs de sobriquets, l’appelaient toujours Kao-khieou « Kao-ballon. »
Ce jeune homme jouait des instruments à vent aussi bien que des instruments à cordes ; il connaissait la musiue vocale, la danse, l’escrime ; il était, u reste, amoureux de tous les plaisirs.
Cette vie désordonnée ne l’empêchait pas cependant d'étudier le Chi-kiug, le Chu-kmg, les poètes anciens et modernes; quant a la charité, la justice, l’observation des rites, la sagesse, la sincérité, ce sont là des choses qu’il ignorait absolument. Aussi le voyait-on, tantôt dans la capitale, tantôt dans la banlieue, s’abandonner partout au luxe et à la mollesse. Il avait contracté avec le fils d'un officier supérieur appelé Wang une liaison qui aurait pu être préjudiciable à la fortune de celui-ci ( car chaque jour amenait pour eux des intrigues et des dépenses nouvelles), si Wang n’edt porte sa plainte au premier magistrat de la capitale. Kaokhieou fut condamné à la bastonnade et au bannissement; défense fut faite à tous les habitants de la capitale de lui accorder un asile dans leurs maisons.
Kao kliieou, réduit à cette extrémité, prit le parti de se retirer dans le Hoaïsi. Arrivé à Lin-hoaï (chef-lieu de l’arrondissement de ce nom ) , il implora l’assistance d’un homme de mauvaise compagnie, qui avait ouvert, depuis longtemps, une maison de jeu. Cet homme, qui s’appelait Lieou-ta-lang , était connu dans la ville sous le nom de I.ieou-chi-kiouen. Il se plaisait, nonseulement à recevoir et à nourrir dans son tripot tous les faiuéants de la ville, mais il y avait encore attiré ces indivi- ' dus de bas étage qui viennent desquatre parties de l’empire et qui travaillent à la construction des digues. Kao-khieou trouva un refuge dans la maison de Lieou-ta-lang, ou il demeura pendant trois années consécutives.
A cette époque, l’empereur Tchi-
tsong offrit un grand sacrifice dans le Nan-kiao, ou la banlieue du Midi.
Pour remercier le ciel de la sérénité de la saison, il donna un libre cours à sa magnanimité, et publia une amnistie générale. Kao-khieou, qui vivait dans l’exil , profitant du bénéfice de l'amnistie, forma le projet de retourner dans la capitale. Or Lieou-chikiouen, son hôte, avait un parent à Khaï-fong-fou: c’était un apothicaire, nomme Thong-tsiang-sse, dont la pharmacie était située au bout du pont aux Pilet d'or. Il lui écrivit donc uue lettre de recommandation, qu'itremit avec des
Ï provisions de voyage à Kao-khieou, en ui assurant que, s’il allait a Khaï-fongfou, il trouverait un bon accueil dans la maison de Thong-tsiang-sse.
Kao-khieou prit alors congé de Lieouta-lang, et quitta Lin-hoaï. Parvenu à la capitale, apres avoir voyagé à petites journées , il se rendit directement à la pharmacie Thong, et remit sa lettre de recommandation.
Thong-tsiang-sse, après avoir salué Kao-khieou. lut la lettre de Lieou-chikiouen; mais réfléchissant, il se dit à lui-même : « Comment pourrais je, sans me compromettre, recei oir Kao-khieou dans ma maison? Si c'était un homme d’un caractère honorable, non équivoque, un de ces hommes à qui l'on porte naturellement du respect , nies enfants ne pourraient que profiter avec lui; mais c’est une espece d'aventurier. D’ordinaire , on ne change pas facilement son naturel. Malgré cela, je ne puis pas lui fermer ma porte, par considération pour Lieou-ta-lang, qui est mon parent. »
Thong-tsiang-sse fut donc forcé de s’accommoder a la circonstance; il accueillit Kao-khieou de la manière du monde la plus honnête, et, avec une joie affectée, lui offrit une chambre dans sa maison.
Dix jours à peine s’étaient écoulés , ue l'apothicaire songea aux moyens e se débarrasser de Kao-khieou. Il tira d'abord de son armoire une robe neuve, écrivit une lettre de recommandation, puis s'adressant à Kao-khieou:
« Ma maison est pauvre , lui dit-il , nous vivons dans l’obscurité, et, comme je craindrais de nuire à vos inté-
réts , en tous retenant ici , mon intention est de vous introduire dans la maison de Siao-sou, le ministre d’État.
Qui sait? Par la suite, vous pourrez vous faire un nom. Du reste , je vous demaude votre avis. Qu'eu pensez vous? »
Kao-khieou, au comble de la joie, remercia Thong-tsiang-sse. Sur quoi , celui-ci , remettant la lettre d’introduction à un commissionnaire, le chargea de conduire Kao-khieou chez le ministre d’État. Arrivés à l’hôtel , Siao-sou vint au-devant d’eux, salua Kao-khieou, lut la lettre de Thong-tsiang-sse, et se dit à lui-même : * Est-ce qu’il s’ima-
fine par hasard que je vais recevoir .ao-khieou dans mon hôtel? Au surplus , faisons le généreux pour aujourd'hui ; demain , je le proposerai comme valet de pied au gouverneur du palais impérial. Il aime Tes gens de cette espèce. »
Alors il envoya sa réponse à Thongtsiang-sse et garda Kao-khieou dans son hôtel , où cet aventurier passa la nuit. Le lendemain, il écrivit un placet, et chargea un de ses domestiques, homme adroit et intelligent, de présenter Kao-khieou au gouverneur du palais.
Ce gouverneur était le gendre de l'empereur défunt (Chin-tsong) , et par conséquent le beau-frère de l’empereur Tchi-tsong. Il avait un goût fin et délicat, et recherchait les élégants. Dès qu’il aperçut le messager de Siao-sou , le ministre' d'Etat, il prit le placet, et, après l’avoir lu , s’approcha de Kaokbieou, qu’il accueillit avec joie (à cause de la noblesse de sa taille et de la politesse de ses manières). Il écrivit surle-champ sa réponse, et accorda à Kaokhieou une place de valet de pied. A partir de ce jour, celui-ci fut installé dans l'hôtel du gouverneur, et finit par V jouir d'une si grande liberté, que l’on eût dit que le prince et lui étaient de la même famille.
Un jour Siao- wang, gouverneur du palais impérial, voulant célébrer l’anniversaire de sa naissance, fit préparer dans son hôtel un grand festin auquel il invita son beau-frère, le prince de Touan.
Ce prince de Touan était le onzième 83* Livraison. (Chine modehne.)
fils de l'empereur Chin-tsong elle frère cadet de Tchi-tsong. Il avait sous son inspection les chariots de la cour et les étendards de guerre. On lui avait conféré le titre de vice-roi. C'était un homme d’une beauté remarquable et d’une grande perspicacité. Aimé des femmes, courant sans cesse après les aventures, il était des plus renommés de ce temps-là pour les galanteries. Au fait, il n y avait pas une finesse, pas une ruse qu'il ignorât, pas un artifice qui n’eût pour lui des attraits. Il savait tirer du kin (instrument de musique) les accords les plus mélodieux ; il jouait aux échecs , traçait les caractères avec élégance; il était habile dans l'art du dessin. On n'a pas besoin de dire qu’il connaissait tous les jeux , jouait de tous les instruments, chantait et dansait à merveille.
Au jour fixé pour le banquet , après qu’on eut achevé les préparatifs de la fête, le prince de Touan arriva dans l'hôtel de Siao-wang, le gouverneur.
Siao-wang invita le prince à s'asseoir.
Au second service, le prince de Touan, s'étant levé de table pour faire quelque chose, entra par hasard dans la bibliothèque, où il aperçut sur le bureau du gouverneur un presse-papiers à sujet, représentant deux petits lions en jade, admirablement sculptés. C'était, en fait d'art, un ouvrage parfait que ce pressepapiers, a voir la finesse du poli et la rare élégance du travail. Le prince de Touan , qui avait pris ces deux petits lions pour les examiner avec soin, ne pouvait plus s'en dessaisir; il les tenait dans ses deux mains; il s’extasiait à les considérer, et répétait sans cesse : « C’est un chef-d’œuvre, c’est merveilleux ! »
— « J’ai encore quelque part un portepinceaux, dit le gouverneur remarquant que le prince de Touan prenait tant de plaisir a regarder son presse-papiers ; il est en jade et représente un dragon; c'est le même artiste qui l’a sculpté. Je ne sais vraiment pas où je l’ai mis(*); mais demain matin je le
(*) Tous ces détails sont d’une grande fidélité historique. On représente Tchao-ki, prince de Touan , qui devint empereur, sous le titre de Hoeî-tsong , - comme un prince naturei-
I/UNIVFUS.
chercherai et je tous l’enverrai avec les lions.
— « Je vous remercie infiniment de votre intention obligeante, répondit le prince de Touan transporté de joie. J’imagine que ce porte-pinceaux est d'une beauté ravissante.
— « Vous le verrez demain matin dans votre palais , répliqua le gouverneur ; je le chercherai , je le chercherai- C’est un petit présent que je veux vous offrir. »
Le prince de Touan réitéra ses remercîments...
Le lendemain , sans plus tarder, Siaowang acheta un porte-pinceaux , le mit avec le presse-papiers dans une botte d'or, enveloppa la boite d'un morceau de soie jaune, écrivit un billet et chargea Kao-khieou de le porter avec la boite.
Kao-khieou exécuta les ordres du gouverneur et s'achemina tout droit vers le palais du prince . où il demanda à parler à l’intendant. L’huissier qui était de garde à la porte alla donc chercher I intendant. Un instant après, celui-ci arriva, et adressa à Kao-khieou les questions d’usage : « Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? »
« Le prince, dit alors l’intendant, est dans le cirque, au bout du temple des ancêtres ; il joue au ballon avec, des eunuques de la cour; allez-y, vous le trouverez.
• Veuillez prendre la peine de m’y conduire, ajouta Kao-khieou. •
L'intendant conduisit Kao-khieou dans le cirque. Celui-ci aperçut alors le princede Touan II portait sur sa tête Un bonnet de crêpe, à la mode des Thang. Son vêtement se composait d une robe violette à dragons brodés-, sa ceinture était une belle écharpe, sur laquelle on découvrait une foule d'emblemes , signes caractéristiques de
Icment curieux, amateur des choses rares et bien travaillées. On dit qu'uue bagatelle de celle nature l’orrupail des jours entiers. ï.es courtisans , qui avaient reconnu ce faible dans le monarque , cherchaient dans le pays les peinture, les plus intéressantes, les pierres les plus curieuse,, et les ouvrages de mécanique les plus rares pour la offrir à l'empereur. « ( Voy. I Histoire générale de la Chine, parie P. de Mailla, t. VIII , p. 334 et 335.)
ses grades dans l’ordre civil «t dans l’ordre militaire; il avait sur sa robe à dragons brodés un petit manteau sans manches, d’un magnifique tissu, qui descendait jusqu’à la ceinture ; sa chaussure consistait en une paire de bottines ornées de petites pierres précieuses; on avait brodé sur chacune un phénix aux ailes déployées. Quatre à cinq eunuques de la cour jouaient au ballon avec lui. Kao-khieou n’osa pas pénétrer dans le cirque; il se tint debout derrière les domestiques, attendant la fin de la partie.
On se rappelle que Kao-khieou avait fait ses preuves comme joueur de ballon. Or il arriva que le princede Touan manqua son coup. Le ballon , frappé à faux par le prince, vint tomber au milieu de la foule des domestiques, justement a côte de Kao-khieou ; mais celuici . qui l’avait vu venir, le reçut avec le pied , sans se déconcerter le moins du monde. Au même instant, le ballon , volant avec rapidité, retourna vers le prince, comme l'oiseau youên retourne auprès de sa femelle.
Le prince de Touan, émerveillé de l’adresse de Kao-khieou, s’approcha de lui en riant et lui demanda qui il était.
« Votre serviteur, répondit Kaokhieon , votre serviteur est attaché à la personne de Siao-wang. Je viens ici de sa part vous offrir des curiosités. » *
Aces paroles, le prince de Touan fut ravi de joie. Après avoir examiné les objets , il les remit entre les mains d’un valet de pied, qui alla les serrer; puis s’adressant a Kao-khieou : « Vous jouez fort bien au ballon, lui dit-il ; comment vous appelez-vous ?
— «Mon nom est Kao-khieon, réondit celui-ci, d’un ton timide et bumle ; autrefois je jouais au ballon dans
mes moments de loisir.
« Bien , répliqua le prince ; venez donc dans le cirque faire une partie avec moi.
— » Un homme de ma classe ! s’écria Kao-khieou, s'inclinant profondément ; comment oserais-je faire une partie avec votre altesse impériale? «
Le prince de Touan insista; mais à chacune de ses instances Kao-khieon répondait par un salut et par ces mots : « Je n'oserai jamais. > A quatre ou
cinq reprises, il sollicita du prince la permission de se retirer ; enfln . voyant que celui-ci persévérait obstinément dans sa fantaisie, Kao-khieou frappa la terre de son front, demanda mille fois excuse et se traîna à genoux dans le cirque.
I.a partie commença. Toutes les fois que Kao-khieou recevait le ballon, le prince jetait un cri d'enthousiasme.
Kao-khieou développa, comme à son ordinaire, toute son adresse et toute son habileté. Les grâces de sa personne charmèrent le prince deTouan ; dès lors ils s'attachèrent l’un à l’autre par un lien qui devait durer éternellement. lai prince était dans un contentement inexprimable; il garda Kao-khieou dans son palais, et le lendemain fit apprêter un grand festin auquel il invita Siaowang , le gouverneur.
Or, on raconte que celui-ci, ne voyant pas revenir Kao-khieou, formait des conjectures à ce sujet, quand un huissier de la porte entra tout à coup, et dit à son maître qu'un messager du prince de Touan venait d’arriver rt apportait une lettre d’invitation. Le gouverneur prit la lettre, et monta à cheval aussitôt. Le prince l’accueillit avec cordialité, vanta beaucoup les objets qu’il avait reçus, et lui en témoigna sa reconnaissance.
Les deux convives se mirent à table; la conversation s'engagea. >• Savez-vous, dit le prince de Touan à son hôte, que Kao-khieou lance le ballon aussi bien du pied droit que du pied gauche ? Que je serais heureux d’attacher cet homme a mon service, comme valet de pied!
Y consentiriez-vous?
— « Si tel est votre désir, répondit le gouverneur en souriant , je ne demande pas mieux. Gardex-le dans votre palais. >
Cette réponse combla de joie le prince de Touan ; il prit sa tasseà deux mains, et remercia le gouverneur. Les deux amis passèrent encore un certain temps à causer et à badiner. Quand le soir fut venu, ils quittèrent la table, et le gouverneur retourna dans son hôtel.
A partir de ce moment , Kao-khieou fut installé dans le palais, comme valet de pied. Il n’en resta pas là, et finit par devenir confident intime. Le prince de
Touan le suivait partout; il ne s'éloignait pas de lui de ta distance d’un pied.
Deux mois à peine s'étaient écoulés que l’empereur Tchi-tsong mourut sans laisser de postérité . sans avoir même désigné son successeur. Il y eut une assemblée générale des mandarins de l’ordre civil et militaire, où l'on délibéra (sur le choix à faire du monarque). Le prince de Touan fut élu empereur, et prit pour titre Hoei-tsong.
Après qu’il se fut assis sur le trône, un jour qu’il avait du loisir, il dit à Kao-khieou : « Moi, l’empereur, je veux vous eiever à un poste éminent. Vous avez rendu des services quand voua étiez aux frontières; il est juste que vous montiez en grade. Et , d'abord , je vais ordonner à mon conseil privé de vous admettre dans son sein; il faut que vous preniez en main les rênes de l'État. » Six mois tout au plus après cette promotion , l’empereur nomma Kao-khieou commandant en chef de l'armee et gouverneur de la ville impériale.
Kao-khieou, devenu commandant en chef, fit choix d'un jour heureux, et alla dans l'hôtel du gouverneur pour y prendre possession de sa charge. Dès qu il fut installé, les conseillers des cours souveraines, les grands mandarins, le commandant en second de l’armée, les inspecteurs militaires, les officiers de cavalerie et d'infanterie vinrent le complimenter Tous lui présentèrent leurs caries, sur lesquelles ils n’avaient pas manqué d’inscrire fastueusement leurs titres. Kao, le gouverneur de la ville impériale, prit toutes ces cartes, et les marqua, une a une, avec sou pinceau. Dans le nombre, il se trouva qu'un nom manquait : c'était celui de Wang tsin, commissaire d’armee. Quand on représenta a Kao-khieou que depuis quinze jours ce fonctionnaire, retenu chez lui par une maladie grave, dont il souffrait encore, n'avait pas mis le pied dans son bureau :
■ Mensonge ! s’écria le gouverneur de In ville impériale, enflammé de colère ; il savait qu'il y avait aujourd'hui présentation de cartes à l'hôtel ; c’est un misérable qui veut se mettre en opposition arec moi. On doit réprimer l'or-
L’UNIVERS
gueil des subalternes. Vite, qu’on l’arrête et qu’on l’amène ici. »
Wang-tsin n’avait ni femme ni enfants; il demeurait seul avec sa mère, qui était âgée de plus de soixante ans. Quand le chef des huissiers se présenta chez lui pour l'arrêter, il vit bien qu'il n’avait d’autre parti à prendre que de se mettre en route. Il s'arma de courage et de patience contre son mal. (Suivant à pied les huissiers), il entra dans l’hôtel du gouverneur de Khaï-fongfou, fit quatre révérences, s'inclina de nouveau et donna encore d’autres marques de respect; puis il se leva et par humilité se tint debout à l’entrée de la salle.
« Ah! coquin, s'écria Kao-khieou, n’êtes-vous pas le fils de Wang, l’ancien commandant en second de l’armée?
— « Oui , je suis son fils , répondit Wang-tsin.
— « Dans les rues comme sur les laces de la capitale, continua Kaohieou d’un ton courroucé , votre père
n’avait de relations qu’avec les femmes publiques, les bâtonuistes (spadassins) et les marchands de drogues (charlatans des rues); c'est sous les auspices d'un pareil homme que vous avez appris l'art militaire. Dites-moi, les conseillers de l’administration précédente avaient donc perdu les yeux pour nommer un drôle tel que vous commissaire darmee ? Je comprends , après cela , que, dédaigneux et fier, vous n'ayez pas voulu fléchir le genou devant moi. Mais pour braver avec tant d’audace les lois de la discipline, sur quelle puissance, sur quelle autorité comptez-vous donc?
Quoi, avec une figure de santé comme la vôtre, vous feignez d’être malade, et vous restez chez vous!
— « Pardonnez-moi, répliqua Wangtsin d’un air suppliant, la vérité est que je souffre d’une maladie grave et que je ne suis pas encore rétabli.
— « O vaurien astucieux ! dit alors Kao-khieou , si vous souffrez d’une maladie grave, comment avez-vous pu venir a pied dans mon hôtel ?
— «Le gouverneur m'appelait, répondit Wang-tsin ; pouvais-je désobéir a ses ordres? »
A cette réponse , Kao-khieou , tout
à fait hors des gonds, se mit a crier :
« Huissiers, qu’on le saisisse; prêtezmoi main-forte; frappez-le à coups de verges ! » Tous les généraux présents , qui portaient de l'affection a Wangtsin , implorèrent sa grâce. ■ Gouverneur, lui dirent-ils, le jour où vous prenez possession de votre charge est un
I'our heureux. Veuillez pardonner à cet lomme !
• Malheureux ! répondit le gouverneur de Khal-fong-fou f s'adressant à Wang-tsin, par considération pour ces vaillants généraux, je vous pardonne aujourd'hui ; mais demain j'aurai une explication avec vous. »
Wang-tsin avoua qu’il était coupable et se releva. Il regarda le gouverneur, et reconnut Kao-khieou. Il sortit alors de la salle et, poussant un profond soupir : « Oh! maintenant, s’écria-t-il, c’en est fait de ma vie. Je me disais toujours : Mais qu'est-ce doue que ce nouveau gouverneur qu'on appelle Kao ? Et justement c'est Kao-ballon, cet aventurier si connu dans la capitale, qui m’apprenait autrefois à faire des armes, et qui fut condamné, sur la plainte de mon père, à la bastonnade et au bannissement. Sans doute il voudra venger ses injures. Oh! pour le coup, je ne m’attendais guère que je dusse un jour me trouve' ous ses ordres. »
FfturzKIOK »ï IOU-TÀ.
(Extrait du lit* chap. du Choui-hou-tchoueu.)
Le lendemain, dés l’aube du jour, Tchao, le youên-waï , dit à Lou-ta : « Je crois que ce pays-ci ne vous convient pas; vous n’y êtes pas en sûreté. Je vous invite , mon cher brigadier, à venir passer quelque temps à ma ferme.
— « Où est située votre ferme? demanda Lou-ta.
— « A dix milles d’ici , répondit le youên-waï, dans le village des Sept- Diamants.
— « Très-volontiers, reprit Lou-ta. »
Tchao , le vouén-waï , chargea surle-champ un domestique d’aller dire au fermier de seller deux chevaux et de les amener à la ville. Vers midi , quand on annonça que les chevaux étaient à la porte , le youên-waï invita le brigadier à monter, et ordonna au fermier
de porter les valises sur ses épaules.
Lou-ta prit conpé de Kin-lao et de sa fille , et monta a cheval avec Tchao, le youên-waï. Ils arrivèrent au village des Sept- Diamants. Parvenus à la ferme, Tchao, le youên-waï , conduisit Lou-ta dans une chaumière, où il établit sa demeure.
Or, un jour que les deux amis
étaient à causer tranquillement dans la bibliothèque, ils aperçurent de loin Kin-lao qui accourait à la ferme. Le vieillard dirigea ses pas vers la bibliothèque, y entra précipitamment, et voyant qu'il n’y avait pas d’étrangers : « Mon libérateur, dit-il au brigadier, je ne suis pas méfiant; mais je dois vous avertir que trois ou quatre officiers de police sont venus hier soir ians le quartier, pour y faire une information sur votre compte. S’il arrivait un malheur, quel parti aurionsnous à prendre?
— « Aucun, répondit Lou-ta; il vaut mieux que je m’en aille.
— « Je connais une maison , ajouta le youên-waï, où vous trouveriez un refuge assuré contre les recherches de la police ; mais peut-être que cette maison ne vous serait pas agréable?
— « Comment donc! reprit vivement Lou-ta, tout m’est agréable. Songez qu’il y va de ma tête.
— « Très-bien, très-bien ! continua le youên-waï; vous voilà dans d’excellentes dispositions. Écoutez-moi. Il existe à trente milles d’ici une montagne appelée Ou-taï-chan ou la Montagne des Cinq- Tours. Sur cette montagne est le monastère de Maiidjous’rl , qui n’était dans l'origine qu’un petit oratoire consacré au bodhisattva-mandjous’rt , et qui renferme aujourd'hui sept cents religieux environ du culte de Bouddha.
Le supérieur du monastère a pour nom de religion Sagesse -éminente. Dans cette maison, que mes ancêtres ont toujours soutenue par leurs pieuses libéralités, on me regarde moi- même comme un bienfaiteur et comme un homme avide de gagner les œuvres de miséricorde. Il n’y a pas longtemps encore, j’avais promis au supérieur d’amener un néophyte dans le couvent pour y faire sa profession ; j’ai même acheté une licence sur papier à fleurs
que je puis vous montrer; mais les vocations sont rares, on ne les rencontre pas toujours. Brigadier, il dépend de vous que j’accomplisse mon voeu; quant aux frais, tout me regarde. Voyons, parlez avec franchise, vous sentiriezvous de l’inclination pour la vie reli-
f'ieuse ? Y a-t-il dans la cérémonie de a tonsure quelque chose qui vous répugne? »
Maintenant, quand je voudrais partir, se dit à lui-même Lou-ta . où trouverais-je un asile? 11 vaut mieux que j’accepte sa proposition. « Eh bien!
répliqua-t-il , puisque le youén-waî veut bien me prendre sous sa protection, moi, qui ne suis qu'un ivrogne, je fais vœu d’être bonze. »
Alors ils délibérèrent ensemble sur ce projet. La nuit suivante . on prépara les bagages, et l’on partit à la pointe du jour.
Les deux amis prirent la route du monastère , suivis du fermier, qui portait les valises. Il était environ sept heures du matin, quand ils arrivèrent au couvent. Plusieurs bonzes, de ceux qu’on appelle tousse et kien-sse , vinrent à leur renrontre. Tchao, le youênwaï , et le brigadier se reposèrent pendant quelque temps sous le portique extérieur; puis, le supérieur du monastère, Sagesse-éminente, suivi des desservants de l'autel , se présenta pour les recevoir.
« Oh . oh ! c'est un de nos bienfaiteurs, s’écria Sagesse-éminente , apercevant le youên-waï. La fatigue du chemin....
— « N’en parlons pas, répliqua celuici ; je vous demande un moment d’audience; car j’ai quelques affaires à vous recommander.
— « Entrez dans la grande pagode, dit alors le supérieur; vous prendrez une tasse de thé. »
Les deux amis suivirent le supérieur.
Arrivés au monastère. Sagesse-éminente offrit au youên-waï la natte des hôtes ; quant à Lou-ta, il alla, la tête baissée, s'asseoir sur le banc de la méditation. Le youên-waï recommanda au brigadier de prêter une oreille attentive et de parlera voix basse. «Vous venez ici, lui dit-il, pour embrasser la vie religieuse ; comment osez-vous vous
L’UNIVERS
asseoir en face dn supérieur? — C’est faute d'attention , répondit Lou-ta. »
Et sur-le-champ , il se leva et resta debout derrière le youén-waï. Tous les bon ses depuis les desservants de l'au-, tel jusqu'aux teneurs de livres, vinrent par ordre se ramier sur deux Aies, l’une a l'orient, l’autre à l’occident. Le fermier entra dans la salle un moment apres, apportant une boite.
« Encore des présents I s’écria le supérieur, et pounpioi dose? On vous a tant de fois importuné.
— «Ce sont des bagatelles sans valeur. répondit le youén-waï; il n’y a pas de <|uni me remercier. » Un novice du monastère emporta les préseuts.
Alors Tcliao, le youén-waï, s’étant levé, prit la parole :
• Venerable cénobite, dit-il au supérieur. cet homme que j’aineae ici pour accomplir un vœu est mon frère d'aidoption ; le nom de sa famille est Loti.
Sorti des rangs de l’armée, après avoir connu te monde et l’infortune, un mouvement intérieur l'appelle a la vie cénobitique. Je viens donc aujourd'hui supplier Votre Révérence d’admettre mon frère dans sa communauté. Votre clémence est incomparable; par déférence pour moi , recevex-le. J’apporte une licence et un extrait du registre des impôts. Quant aux cérémonies de la tonsure et de la prise d'habits, il va sans dire que j’acquitterai tous les frais. Vénérable religieux, mettez le comble à mon bonheur.
— • L’acquisition d’un tel homme, répondit Sagesse-éminente , doit jeter un grand éclat sur notre maison; je le recevrai, rien de plus facile, rien de plus facile. »
Après qu’un néophyte eut enlevé le plateau sur lequel on avait servi le thé, le supérieur Sagesse éminente ordonna aux desservants de l’autel d'assembler tous les bonzes du monastère, et de délibérer avec eux sur l’admission du néophyte. Il recommanda en même temps aux bonzes administrateurs d’apprêter un repas maigre.
Les desservants de l’autel et les bonzes assembles tinrent une conférence.
• Cet homme-la n'a point de vocation, s’écrièrent-ils presque tous ; son regard est rude et menaçant; rien cbex lui
n’annonce la piété. Allez, dirent-ils aux hospitaliers, invitez les deux voyageurs à se reposer dans le grand parloir ; pendant ce temps, nous transmettrons notre avis au supérieur. »
Un moment après, les bonzes assistants, suivis d une partie de la communauté, se rendirent auprès de Sa— gesse-éminente.
« Cet homme, qui se eroit appelé à la vie religieuse . dit le premier des assistants, a la physionomie d'un idiot.
A voir sa figure, ôn le prendrait plutôt pour un criminel de bas etase. il ne faut pas le recevoir, car un jour il compromettrait notre maison.
— • Songez donc . répliqua le supérieur, qu’il est le frère <le Tchao, le youén-waï'. Comment pourriez-vous, sans avoir égard aux sollicitations de notre bienfaiteur, refuser une admission qu’il propose i La méfiance nuit souvent ; gardez-vous de vous y abandonner. Au surplus, je vais méditer moi - même sur le caractère de cet homme ? »
Après avoir allumé une baguette d'encens consacré, le supérieur Sagesseéminente s’assit, les jambes croisées, sur le liane de la méditation , et récita quelques prières à voix basse. Quand le feu de la baguette s’éteignit , il revint au milieu des bonzes.
• Oh, pour le coup, s'écria-t-il, vous pouvez le tonsurer. Savez-vous que cet homme est né sous la constellation du ciel? C’est un caractère ferme et droit. J’avouerai qa’il est un peu brutal, passablement idiot, et qu’on ne trouve dans sa vie qu’un singulier mélangé de bien et de mal ; mais dans la suite il témoignera une piété exemplaire à laquelle, vous autres, vous n’atteindrez jamais.
Souvenez- vous de mes paroles, et ne mettez pas d’obstacle à l’exécution de mes volontés.
— «Vénérable supérieur, répliquèrent les desserrants de l’autel, voilà ce qui s’appelle une sage condescendance. Du reste , advienne que pourra , nous ne sommes pas responsables des fautes d’autrui. ■
Après un repas maigre, auquel assista Tchao , le youén-waï , un bonze administrateur établit le compte des frais. Le youén-waï remit à ce bonze
quelques taels d'argent pour la chope , le pluvial, le bonnet, l'habit, les sandales et les instruments du culte à l’usage des bonzes.
Quand les préparatifs furent terminés , le supérieur choisit un jour heureux; il ordonna aux néophytes de sonner les cloches et de battre le tambour. Alors les religieux, au nombre d'environ six cents, se rendirent processionnelleinent dans la chapelle ; ils étaient tous revêtus de la chape. Arrivés au pied de l’autel de la loi , ils joignirent les mains, firent une révérence profonde, et se rangèrent sur deux files, tin moment après, le youên-waï , pour accomplir les cérémonies d’usage, prit de l’encens consacré dans une cassolette d’argent, se prosterna devant l'autel , et adora le dieu Poë. Lou-ta vint à son tour précédé des néophytes du monastère. Dès qu'il fut parvenu au pied de l'autel, un bonze, de ceux qui exerçaient les fonctions d'administrateur, lui ordonna d'ôter son bonnet; puis il divisa les cheveux du brigadier en neuf touffes égales, qu’il lia avec des cordons de soie; prenant ensuite chaque touffe l'une après l’autre avec la main, le purificateur les coupa tour a tour. Celui-ci se disposait déjà à couper les moustaches, mais le brigadier s’écria aussitôt: «Ah, si vous m’en laissiez un peu, vous m’obligeriez beaucoup. » A ces mots, les religieux ne purent s’empêcher de rire.
„ Prêtres de Bouddha, dit le supérieur Sagetse-iminente , du haut de l’autel oit il était placé, silence et respect; prioys!
— « Il n’est pas bon , reprit le supérieur après avoir achevé sa prière, que cet homme conserve des instincts belliqueux : coupez tout ; qu’on ne laisse pas un poil. »
Cet ordre, émané du chef suprême du monastère, fut religieusement exécuté par le purificateur, qui prit un rasoir, et s'acquitta de sa tache à merveille. Alors un desservant de l'autel présenta la licence air supérieur, et invita celui-ci à conférer' un nom bouddhique à Lou-ta. Le supérieur, sans plus tarder, la tête découverte et tenant la licence à la main, prononça les paroles sacramentelles : « Un rayon de la
divine lumière est plus précieux qu un monceau d’or. La loi de Foé embrasse tous les êtres; puis . il ajouta : «Je vous donne pour nom Tchi-chi N (Savoir-profond). » Le bonze préposé à la garde des archives remplit sur la licence le nom qui avait été laissé en blanc; après quoi, le supérieur remit à I.ou, Savoir-profond, l’habit religieux et la chape, avec ordre de s'eu revêtir à l’iustant même. Celui-ci , portant pour la première fois le costume des bonzes, fut conduit à l'autel par un religieux administrateur. Alors commença la cérémonie de l'imposition des mains et de l’instruction solennelle , appelée cheoii-ki.
« Voici les trois grands préceptes auxquels vous devez obéir, dit a Sacatrprojond le supérieur Sapwe-éuiinente, une main posee sur la tôle du néophyte:
« I” Vous imiterez Bouddha;
« 2” Vous professerez ia doctrine, orthodoxe ;
« 8“ Vous respecterez vos maîtres et vos condisciples.
«Voici maintenant les cinq défenses:
« 1° Vous ne tuerez aucun être vivant;
• 2» Vous ne déroberez pas ;
« 3« Vous ne commettrez pas d’impuretés;
« 4* Vous ne boirez pas de via ;
« S« Vous ne mentirez pas. »
Savoir-profond ne comprit rien aux vœux des néophytes : et quand le supérieur lui demanda s’il pourrait, oui ou non, observer les cinq commandements, Savoir-profond répondit: • Moi qui ne suis qu’un ivrogne, je m’en souviendrai. »
A ces paroles, tout le monde se mit à rire.
Quand l’instruction du néophyte fut terminée, Tcltao, le youên-waï, prit congé du supérieur auquel il recommanda Savoir-profond. « C’est un homme d’une intelligence fort médiocre, lui dit-il ; ayez de l’indulgence pour lui.
— • Soyez tranquille, répandit le supérieur, je lui apprendrai tout doucement à lire les écritures, à réciter ses prières, à disserter sur la doctriue et à officier dans les cérémonies. >
L’UNIVERS