ÜBGVMSATION POLITIQUE ET ADMI- NISTBATIVE DE LA CHINE
Après avoir décrit (sinon avec tous les détails que nous eussions désirés, du moins avec une exactitude peutêtre trop scrupuleuse pour la majorité de nos lecteurs) le territoire si vaste , si curieux, si varié de l’empire de la Chine , scs divisions politiques et administratives, les plus importants des monuments qui le couvrent , les modifications qu’il a subies pendant la plus longue suite de siècles qui ait été dévolue à une même nation, nous devons maintenant, pour rester fidèle à la pensée logique de notre œuvre laborieuse, chercher à faire connaître comment l’ordre est maintenu dans la population qui couvre cet immense territoire; quelle est l’organisation de son gouvernement, et par quels moyens la société chinoise, la plus ancienne, la plus nombreuse et la plus vaste communauté politique du monde, a pu arriver à cet état de civilisation, sans modèle dans nos sociétés européennes , et qui n'est peut-être pas aussi dépourvu de bon sens et de raison que nous sommes portés à le penser.
Et en eflet , pour qu'une société quelconque puisse subsister, il faut que cette société ait en elle un principe de vie qui résiste aux causes incessantes de destruction agissant sur tout ce qui est organisé. Plus ce principe de vie est fort, plus sa durée se prolonge.
De toutes les organisations politiques, anciennes et modernes , il n en est aucune qui puisse être comparée, pour la durée , à l’organisation politique de la Chine. Et c’est en Chine seulement que l’on peut retrouver les traces encore vivantes, l’image peut-être plus ressemblante qu’on lie pourrait le croire , de ces institutions politiques primitives
plus de 36x,ooo,ooo h.; taudis qu’en France elle n'est que de 35, 000, 000 h.! Mais nous verrons, plus loin, qu’il faut aussi beaucoup moins de superficie de terre pour alimenter un Chiuois, qu’il n'en faut , dans l'état actuel des choses, pour subvenir à la subsistance d'un Français. En tenant compte de ces laits , la population chinoise, quelque élevée, quelque fabuleuse même qu'elle puisse paraître , 11’a cependant rien qui doive surprendre.
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des vieilles monarchies de l’Orient, maintenant ensevelies dans la tombe , et dont l'histoire n’a conservé que des lambeaux épars. Dans l'exposition que nous nous proposons de faire ici, de l’organisation du gouvernement chinois, nous prendrons pour guide In grande Collection des Statuts administratifs de la dynastie régnante, édition impériale, publiée à l’é-klng, en 1825 (*).
(*) Ce grand et magnifique ouvrage, d’un prix fort élevé en Cbiue (i,5oo & a.oou fr.), [wree qu’il n'* été imprimé au palais impérial que pour l'usage des grands mandarins, et qu’il ne se trouve qii'acridentellemenl dans le commerce, est divisé en trois parties, comprenant ensemble qao kiouan ou livres, dont 80 pour ce qui concerne la maison de Tempe* feur, le conseil privé, les divers ministères, etc. Il a eu quatre éditions; la i** fut don* née en 1684 ; la a* en 1734 ; la 3e en 1747, et ht 4* en <8*5. Celte dernière, qui est celle dont nous nous sommes servi, est augmentée d’un grand commentaire, de nombreuses planches, et dadditious telles, que c'est un ouvrage tout à fait neuf, et tel cpfil n’existe rien de semblable chez les natious européennes. Il y est dit, dans la préface, que l'antiquité et les temps modernes ont été mis à contribution, dans des mesures différentes, pour la composition de ce grand recueil , afin de servir de régie à tous les fonctionnaires de l'empire. Cet ouvrage officiel fut primitivement rédigé sur le modèle de la Collection des statuts administratifs de la dynastie des Ming (Taminghoeï tien), par une evpèce de conseil d'État composé d'on grand nombre île mandarins choisi, dans tous les ministère, ou bureaux des services publics, associés aux plus savants Han-Un , ou membres de l'académie impériale de Pé-kiug , et fait profession de ne renfermer que de, principes conformes aux doctrines des premiers législateurs de la Chine. Celte édition est accompagnée d'une espèce d'atlas avec texte explicatif, comprenant ii3o gravures sur bois, représentant toutes sortes d'objets figurgbles, destinés à illustrer, comme on dit maintenant, les choses exposées et déerites dans le texte. C’est dans cette partie de la Collection des statuts que nous avons trouvé la figure du pied officiel chinois, cité page 48 de eetonvrage, et dont la dimension est égale * 3«5 millimètres. On y voit la représentation des Autels du Ciel, de la Terre, du Soleil. de la Lune, du premier Laboureur, etc.i des temples, des palais, des sphères, des cartes de 1 empire , de ses proviuces et de toutes
Cet ouvrage officiel , qui règle, jusque dans les plus petits détails , les devoirs de tous les corps politiques, de tous les fonctionnaires publics de l’empire, s’il était traduit intégralement, ferait mieux connaître la Chine à l'Kurope que toutes les relations passées , présentes et futures, des missions plus ou moins officielles qui laissent toujours plus de traces dans les budgets de l'État que dans la science.
Dès la plus haute antiquité, la science du gouvernement dos peuples, la science politique, a été considérée en Chine connue la première de toutes les sciences, la science par excellence , eelle qui, aux yeux de tous les philosophes chinois, constitue le plus haut, le plus complet, le plus parfait développement des facultés humaines. On fait dire à l’empereur Hoang ti, dont on place le règne plus de 3.600 ans avant notre ère, ces paroles : « Le gouverne- « ment des hommes est comme l'eau « qui coule dans les vallées, sans remon- « ter à sa source. Son action est inces- « santc et ne s’arrête jamais. C’est « pourquoi , pourvoir aux besoins des • populations, et ne pas montrer en- « vers elles de l'indifférence ou du « mépris; faire la part de chacun, » c’est-à-dire, tracer à chacun ses de- « voirs selon la position qu’il occupe, et . ne pas multiplier sans nécessité les « obligations de chacun , voilà le seul « et véritable gouvernement . C’est pour- « quoi encore, appliquer ces principes « a l’empire, et ne jamais les oublier, « est leseul et véritable gouvernement. .
Le philosophe Lao-tseu a dit : « Si « le gouvernement d’un État ne fai t pas « sentir son action sur le peuple , par « des mesures oppressives et tvranni- « ques , alors le peuple vit dans fa pros- « péritéetl’abondance;si, au contraire,
ses dépendances; des vases et instruments employés dans les sacrifices et antres cérémonies publiques; des habits de cérémonie, .tels que doivent les porter l'empereur, l'impératrice , les princes du sang , et les neuf ordres de mandarins, etc. L'ouvrage complet, relié à l’européenne, forme yn volumes petit in-folio. lit préface impériale porte la date kia-king , t vou yin (1818); mais l'ouvrage ne fut réellement public qu’en i8ai.
L’UNIVERS
« le gouvernement a constamment sur « lui un œil inquisitorial et tyrannique, « alors le peuple tombe dans la pauvreté « et la misère. » (Tào-U king, eh. 58.) le même philosophe a dit encore (ib., ch. 60) : « L’action de gouverner un
• royaume est comme celle de cuire un « petit poisson. » Si on traite re dernier avec peu de ménagement, si on le tourmente, alors on occasionne un trouble dans l'opération. Cette dernière comparaison, assez vulgaire, semble être familière aux anciens philosophes chinois, car fVen-tseu dit aussi : « Si « l’eau dans laquelle se trouve le pois- « son est trouble, épaisse , alors il sort « sa gueule hors de l’eau (pour respirer); « si le gouvernement est oppresseur, « tyrannique , alors le peuple se livre « aux troubles et à la révolté. »
C’est surtout par les philosophes de l’école de Khoung-tseu ou Confucius, que la science de gouverner a été cultivée et enseignée avec une persévérance et une prédilection extraordinaires , comme étant la science la plus élevée et en même temps la plus importante pour le bonheur et la prospérité des peuples. On peut dire que le gouvernement de la Ciiine, ou plutôt les lois politiques qui le constituent, sont, à l’exception aes innovations apportées par les conquérants tartares , l’œuvre de ses anciens philosophes. C’est principalement à Khoung-tseu que l’on doit attribuer la plus grande part dans l’oeuvre de la constitution politique et morale de la Chine. C’est lui qui a dit ces belles paroles : « Gouverner son « pays avec la vertu et la capacité néces-
* saires, c’est ressembler à l'étoile po- « laire, qui demeure immobile à sa place, « tandis que toutes les autres étoiles « circulent autour d’elle, et la prennent « pour guide. » Selon lui, « le gouver- « nement est ce qui est juste et droit. » (l.ûn-yü, ch. 22, § 17.) C’est la réalisation des lois éternelles qui doivent faire le bonheur de l'humanité, et que les plus hautes intelligences, par une application incessante de tous les instants de leur vie, par une abnégation complète , un dévouement absolu aux intérêts de tous, sont seules capables de pratiquer et d'enseigner aux hommes.
Au contraire , dans Ta conception mo-
derne. le gouvernement n’est plus qu’un acte à la portée de tout le monde , auquel tout le monde veut prendre part, comme à la chose la plus triviale, la plus vulgaire, et à laquelle on n’a pas liesoin d’être préparé par le moindre travail intellectuel ou moral.
Une idée prédominante et fondamentale dans l’ancienne politique chinoise, c'est l’action, l’intervention du ciel, ou de la raison supérieure qui y réside , dans les événements du monde, dans les rapports des souverains avec les populations, ou des gouvernants avec les gouvernés; et cette intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire, du peuple. L’exercice de la souveraineté, qui, dans nos sociétés modernes, n’est le plus souvent que l’exploitation du plus grand nombre au profit de quelques-uns, n’est, aux yeux du philosophe chinois, que l'accomplissement religieux d’un mandat céleste au prolit de tous, qu’une noble et grande mission conüée au plus dévoué et au plus digne, et qui doit être retirée, dès l’instant que le mandataire manque à son mandat. Ce que nous allons dire paraîtra sans doute un paradoxe, tant les idées que l’on s’est faites, en Europe, du peuple chinois et de ses institutions sont fausses, erronées; mais c’est cependant la vérité : nulle part, peut-être, les droits et les devoirs respectifs des rois et des peuples , des gouvernants et des gouvernés, n'ont été enseignes d'une manière aussi élevée, aussi digne, aussi conforme à la raison. C’est bien là qu'est mise en pratique cette grande maxime de la démocratie moderne : / ox populi, vox Del! « La voix du peuple est la voix de Dieu ! » — « Ce que le ciel voit et entend , dit un « des livres sacrés des Chinois (le C/iotl- « klng) , c’est ce que le peuple voit et « entend. Ce que le peuple juge digne «de récompense et de punition, c’est « ce que le ciel veut punir et recoiu- « penser. Il y a une communication in- « tinte entre le ciel et le peuple ; que « ceux qui gouvernent soient donc at- « tentifs et réservés ! » — Ailleurs ( La Grande Étude, ch. x, S 5) , Khoungtseu a ainsi formulé cette maxime :
> Obtiens l'affection du peuple, et tu « obtiendras l'empire.
« Perds l’affection du peuple, et tu « perdras l'empire! »
On croit généralement , en Europe , que le gouvernement chinois est un gouvernement absolu comme celui que l’on suppose avoir existé dans les anciennes grandes monarchies de l'Orient; il n’en est rien : la forme a bien quelque chose qui y ressemble , mais le tond ne répond pas à la forme. Ce n’est pas que les tendances du pouvoir, en Chine comme ailleurs, même en Europe , ne soient quelquefois portées vers l’arbitraire et la tyrannie; màis les institutions politiques y sont combinées de telle sorte, que l’arbitraire et la tyrannie peuvent rarement être impunément exercés. D’ailleurs, le corps des lettrés, quoique n’étant pas un corps politique, n’en exerce pas moins un contrôle soovent assez gênant pour le pouvoir, en invoquant l’autorité des anciens livres (que le pouvoir n’a jamais osé ouvertement enfreindre ou dédaigner) , et en s’appuyant sur l’intérêt du peuple. Il n’y a pas d’exemple, en Chine , où cependant le nombre des écrits politiques est infiniment plus nombreux que partout ailleurs, que des écrivains aient souillé leur pinceau en le consacrant à l’éloge de l’oppression et de la tyrannie. On n’y trouverait pas un seul écrivain qui ait eu l'audace, pour ne pas dire l’impiété, de nier les droits de. tous aux dons de Dieu, c’est-àdire, aux avantages qui résultent de la réunion de l’homme en société, et de lés revendiquer au profit d’un seul ou d’un petit nombre, comme ayant des droits supérieurs aux autres, et des privilèges exclusifs. Le pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement, n’a jamais été qu’un pouvoir délégué par le ciel , ou la raison supérieure , ne pouvant s’exercer ue dans l'intérêt de tous, pour le bien e tous , et jamais dans l’intérêt d'un seul et pour le bien du petit nombre.
Des limites morales infranchissables sont posées à ce pouvoir en apparence absolu ; et, s’il lui arrivait de les dépasser , d'enfreindre ces lois morales , d’almser de son mandat, alors, comme l’a dit un célébré philosophe chinois du douzième siècle de notre ère , Te hou- h I,
dans son Commentaire sur le premier des Quatre livres classiques, enseigné dans toutes les écoles et tous les collèges de l’empire , le peuple serait dégagé de tout respect et toute obéissance envers ce même pouvoir, qui pourrait être renversé immédiatement pour faire place à un autre pouvoir légitime, c’est-à-dire, s’exerçant uniquement dans l’intérêt de tous (*).
./perçu historique. Aux yeux des Chinois, le gouvernement le plus parfait, celui qui porte le caractère le plus profond d’une origine supérieure, et qui ne peut être surpassé, est celui de leurs anciens rois Yao et Chun, qui furent en même temps des législateurs. Le gouvernement des trois dynasties qui leur succédèrent se distingua , celui des Hia, par la droiture et l 'honnêteté ( tchoùnq ); celui des Chang , par l’ensemble de ses solides institutions (tchi) ; celui des Tehéou, par son caractère littéraire [wén). Celles qui les suivirent s’écartèrent plus ou moins de ees premiers et grands modèles du gouvernement. La dynastie des Thsin (230 avant notre ère) se distingua par sa haine contre les anciennes institutions qu’elle voulut abolir, ainsi que les monuments qui en perpétuaient les maximes. Celle des flan fut la restauratrice de l'ancienne doctrine. Le temps, qui n'est pas plus immobile en Chine que dans les autres contrées du monde, a apporté successivement d’assez nombreuses modiiications aux institutions primitives. On pourra s’en convaincre a la lecture de notre premier volume , dans lequel nous nous sommes efforcés
(*) Voiri les propres paroles du philosophe chinois : « Le texte signifie que celui qm est .. dans la position la plus élevée de la société
- (le souverain) ne doit pas ne pas prendre
- en sérieuse considération ce que les jtopu- « talions demandent el attendent de lui', s'il « ne se conformait pas daus sa cunduite aux
- droites règle* de la raison, et qu'il se livrât « de préférence aux actions vicieuses ou con- « traire* à l’intérêt du peuple, en donnant un « libre cours à ses passions, alors sa propre
- personne serait exterminée, et le gouverne- « ment périrait ; c'est tà la grandit ntine de • l'empire. * ( Commentaire sur la t.'raadr Étude, rit. X, tj . page 78, de noire r J i lion, aecom pagme du texte chinois.)
I /UNIVERS
de tracer l'esquisse du développement de la civilisation chinoise, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours.
Quoi qu’il eu soit des modifications que le temps a fait subir aux anciennes institutions chinoises, les monuments qui ont été conservés de ces anciennes institutions ont toujours été, excepté sons les Thsin , la hase fondamentale et révérée du gouvernement chinois. Le grand philosophe Khouisofou-tseü (Confucius), qui fut le principal rédacteur de ces anciens codes de lois politiques, morales et religieuses, soit qu’il se fdt borné, à mettre en ordre les fragments épars laissés par les anciens législateurs; soit qu’il ue fit que représenter la tendance et les idées de sou temps ; soit, enfin, qu’il les devançât de toute la puissance de sa haute raison, imprima un tel caractère de bon sens, de droiture et d'équité à ses préceptes, que , à peu d’exceptions prés, et au bout de deux mille cinq cents ans, ils pourraienteneore être acceptés de nos jours, ar la civilisation européenne, comme expression de la vérité morale la moins contestable et la plus pure.
C’est une opinion généralement admise, en Europe, que le gouvernement chinois est le despotisme porté à son plus haut degré de perfection. Aristote, qui avait jeté un regard si profondément analytique sur presque toutes les formes de gouvernement connues de son temps , croyait la monarchie absolue inhérente âu climat de l'Asie, et cette espèce de royauté ne différait, selon lui, de la tyrannie, que parce qu’elle était légitime et héréditaire. Il disait ( Politique , I. 3, cli. 9) «qu’un es- « prit inné de servitude , disposition « beaucoup plus prononcée chez les « barbares que chez les Grecs , dans les « Asiatiques que dans les Européens , « fait supporter le joug du despotisme » sans murmure. » Cette distinction , établie par Aristote, n’est pas rigoureusement vraie , car il y a encore aujourd’hui, en Asie, des peuplades aussi jalouses île leur liberté et de leur indépendance qu’en Europe (témoin celles qui habitent les montagnes du Caucase, et plusieurs contrées de la Perse et de l’Inde); et, en Europe, des peuples
aussi soumis au joug du despotisme qu’en Asie. Une distinction, peut-être plus véritable, est celle qui dirait que la disposition à la servitude est beaucoup plus prouoncce dans les habitants des plaines que dans les habitants des nioutagnes,etquela nature avait plutôt destiné le plateau de l'Iran à être le théâtre des vastes monarchies des Mèdes et des Perses, que les montagnes de la Tlirace et les lies de la mer Egée. Une raison semblable a dû , dès les temps anciens, concourir à faire, des vastes plaines arrosées par le l'ang tseu-kiàng et le fleuve Jaune, un vaste empire soumis a une autorité souveraine; tandis que les contrées montagneuses du sudouest de la Chine ont continué, depuis plus de quatre mille ans, à offrir un asile aux peuplades indépendantes des Miao-tseu. Il est bien vrai aussi que le saug de certaines raees est plus ou moins porté , par sa nature , à la servitude, comme le dit Aristote; mais, dans tous les cas, nous croyons que les circonstances extérieures agissent plus sur la forme des gouvernements, que les dispositions innees des individus ou des races, surtout lorsqu’une longue habitude n’a pas fait de tel ou tel régime social comme une seconde nature plus forte et plus persévérante que la première.
Montesquieu , adoptant en quelque sorte le principe d’Aristote , a dit que « la servitude politique ne dépend pas « moins de la nature du climat que la « civile et la domestique. « ( L. xvu , cli. I.) Les peuples du nord de la Chine , ajoute-t-il , sont plus courageux que ceux du midi; et il ne faut pas être étonné que la lâcheté des peuples des climats chauds les ait presque toujours rendus esclaves, et que le courage des peuples des climats froids les ait maintenus libres. 11 en donne ensuite pour preuve que l'Asie, sur treize fois qu’elle a été subjuguée , l’a été onze fois par les peuples au Nord,, et deit.r fois seulement par ceux du Midi. Ces distinctions sont aussi plus spécieuses que fondées. Si des peuples du Midi ont été conquis par des peuples du Nord, le contraire aussi n eu lieu ; les invasions n'ont pas toujours suivi une direction perpendiculaire à
l'équateur. I.a loi des invasions n’est pas dans les d vu rés de latitude ; elle est soumise il des conditions plus complexes : aussi rien n'est moins couforme a l'histoire, rien n'est moins vrai que ces axiomes politiques qu'il est plus facile de formuler que de justifier. Tel est encore celui-ci de Montesquieu, renouvelé d'Aristote, que « il règne en
• Asie un esprit de servitude qui ne l'a
• jamais quittée; et que, dans toutes « les histoires de ce pays , il n’est pas
• possible de trouver un seul Irait qui
• marque une âme libre , et qu’on n'v
• verra jamais que l'héroïsme de la ser-
• vitude. » {Esprit des Lois , I. xvtt , Ch. 6.)
Il suffit de lire l'histoire de la Chine pour se convaincre qu'il y a eu chez ce peuple, considéré en Europe comme un foyer de servitude, plus de traits de courage civil marquant une âme libre, que dans toutes les monarchies européennes I Nous croyons qu'il est convenable de rappeler ici ces paroles d’un missionnaire, que ses connaissances et son long séjour en Chine autorisaient à porter un tel jugement : « Il ne faut
• jias juger de la Chine par ce qu'en « racontent ceux nui ne l'ont vue que
• sur les bords de la rivière de Canton,
• et moins encore par ce qu’ils y acliè- « lent. • ( Mém . sur les Chinois, t. IX, p. 301.)
DK LA FORME DtJ GOUVERNRMBNT CHINOIS. DEVOIRS DU SOUVERAIN.
T.a forme du gouvernement chinois peut être comparée à cette cinquième royauté dont parle Aristote, « laquelle « a de grands rapports avec le pouvoir
• domestique, sorte de royauté du père
• sur sa famille ; de même la royauté
• eu question est une administration de
• famille s'appliquant à une nation. »
Dans l'esprit des institutions politiques de la Chine, la famille est le prototype de toute l'organisation sociale.
Les droits et les devoirs du pere de famille sont transportés au chef suprême de l’Etat, qui est considéré romme ayant les mêmes droits, sur tous les sujets de l’empire, que le père de famille sur tous les membres qui la composent ; et l'un et l'autre ont les mêmes
devoirs à remplir; ces devoirs ne diffèrent que du plus au moins. L’empereur a, comme le père de famille, un pouvoir absolu sur tous les sujets de son empire (pouvoir qui ne peut s’exercer cependant que par des corps et des ministres responsables, on ne doit pas l'oublier!), mais il a aussi toute la responsabilité de ce dernier. Les philosophes chinois, anciens et modernes, tout en reconnaissant a l'empereur les droits du père de famille , n'ont jamais manqué de lui en rappeler les devoirs, à tel point qu’il* le rendent responsable de la misère des populations , et même des calamités publiques.
le premier et le plus célèbre de ces philosophes, Khounq-tseu, a ainsi formule sa doctrine à cet égard :
« I.es anciens princes qui désiraient développer et mettre en é\ idence, dans leurs Etats, le principe lumineux de la raison que nous recevons du ciel, s'attachaient auparavant a bien youcerner leur royaume ; ceux qui désiraient bien gouverner leur royaume s'attachaient auparavant à mettre le bon ordre dans leur famille ; ceux qui désiraient mettre le bon ordre dans leur famille s'attachaient auparavant à se corriger euxmêmes; ceux qui désiraient se corriger eux-mêmes s’attachaient auparavant a donner de ta droiture a leur âme; ceux qui désiraient donner de la droiture a leur lime s'attachaient auparavant o rendre leurs intentions pures et sincères; ceux qui désiraient rendre leurs intentions pures et sincères s'attachaient auparavant à perfectionner le plus possible leurs connaissances morales; perfectionner le plus possible ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfondir les principes rationnels de toutes nos actions. •
Dans la politique des publicistes chinois, chaque famille est une nation ou Etat en petit ; et toute nation ou tout E.tat n'est qu'une grande famille : l'une et l’autre doivent être gouvernés par les mêmes principes de sociabilité, et soumis aux mêmes devoirs. Ainsi, de même qu'un homme qui ne montre pas de vertus dans sa conduite privée et n’exerce point d'empire sur scs passions , n est pas capable de bien administrer une famille; de même un prince