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MEMB&B DE l'aCADÉHIE DE BESANÇON, ET DE LA SOCIETE ASIATIQUE DF PARIS.
Oe tous les phénomènes historiques qui frappent l’intelligence humaine, et qu'elle cherche à comprendre quand elle veut embrasser l’ensemble de la vie universelle et du développement général de l’humanité, le plus curieux et le plus extraordinaire est assurément l’existence indéfinie de l’empire chinois. Comme le grand fleuve de l’Égypte mi dérobe aux voyageurs la moitié de son cours , le grand empire de la Haute-Asie ne s’est révélé à l’Europe qu’après avoir traversé une région inconnue de plus de quarante siècles d’existence. Ce fut pendant le moyen âge, époque d’une nuit profonde en Occident , et d’un mouvement immense en Orient, que le bruit d’un empire colossal de l’extrémité de l’Asie arriva aux oreilles européennes, avec le cliquetis des armées tartares qui commençaient à se ruer sur l’Occident effraye (*). Comme tout ce qui est nouveau a le privilège de
(*) En ia4o, U général mongol qui corn- 1'* Livraison. (Chine.)
saisir vivement l’imagination , les récits du Vénitien Marco Polo ( lequel, en fournissant de marchandises européennes le grand khan deTartarie, alors maître du Cathay ou de la Chine , était devenu ministre dans cette contrit) séduisirent l’imagination européenne , avide de choses merveilleuses ; et comme ces récits , non exagérés , représentaient les nombreux empires de l'Orient
mandait la grande expédition tari are contra l’Europe , Bâlou-Khan , après avoir envahi la Russie', pris Moscou , s'avança sur la Pologne; il détruisit Cracovie; et, avec cinq cent mille hommes , il pénétra en Hongrie. L’alarme fut si grande en Europe que la reine Blanche , mère de saint Louis , dit à ce prince : • Cette irruption terrible des
• Tartares semble nous menacer d’une ruine > totale , nous , et notre sainte église I > « — Mère , répliqua le roi , cherchons
• notre consolation dans le Ciel ; si les
• Tartares arrivent , nous les ferons retour- « ner au Tartan d’où ils viennent ; ou bien , « nous-mêmes , nous irons trouver la félicité
• du Ciel. »
L’UNIVERS
en Dosseesion de ricltessee presque fabuleuses, ils secondèrent ce grand mouvementde l’Occident vers l’Orient, dont les croisades furent une des nombreuses manifestations. C’est è ces récits que l'on doit, chose bizarre! la découverte du continent américain par Colomb. Ce grand et simple génie, confiant dans les fausses <fcûin&s géographiques de Ptolémée, croyait aborder au Cathay de Marco Polo , lorsqu'un vent providentiel le faisait toucher aux rivages d’un nouveau monde, aussi riche , sinon aussi merveilleux que celui qu'il s’attendait à découvrir f Ce nom de Cathay, ou Khitai, donné à l'empire chinois, n’est pas employé par les indigènes. Il vient du nom des Khilans, qui occupaient les provinces septentrionales de l’empire , à l’époque de l’invasion mongole. 11 s’est conservé chez les Russes, qui s’en servent encore de nos jours pour désigner la Chine. Les Grecs et les Romains, qui eurent une idée va^e de cet empire , le désignèrent sousle nom de Sért^, « pays de la soie, » parce que, dès la plus haute antiquité , le commerce de la toie se fit avec la Chine par les contrées centrales de l'Asie. Le nom de Thsm fut celui que lui donnèrent toutes les nations orientales de souche sémitique ou arabe; les Indiens l’ont nommé TcMna^ dans les vieilles lois de Manou, ou il est dit que ce furent des Kchatrû/as, ou guerriers indiens dégénérés, qui commencèrent à le peupler. C^endant, si , comme on l’a prétendu, le nom de Thsin n’a été connu hors des limites occidentales de la Chine qu’à l’époque où l’armée navale de l’empereur Hoang-ti, fondateur de la dynastie de Thsin , se rendit dans les ports du Bengale, selon l’histoire chinoise, environ 280 ans avant notre ère, il s’ensuivrait que les lois de Manou, auxquelles on attribue une antiquité de 1500 ans avant J.-C., auraient été interpolées, ou que lei» rédaction serait bea^up moins ancienne: ces deux suppositions ne peuvent être admises, et nous prouverons ailleurs que l’assertion contenue dans les lois de Manou est
en prtie vraie ; qua les Indiens allèrent dans le Chen-si . province occidentale de la Chine , plus de mille ans avant notre ère , et qu'à cette époque ils y firent partie d’un état du nom de Thsin, mot identique à celui de Tchina. C’est ce dernier nom qui a cours dans toute la vaste contrée de l’Inde, et même dans la presqu’île transgangétique ; il a aussi prévalu en Europe depuis que les Portugais
Ënétrèrent dans l’empire chinois par i mers de l’Inde. Mais ce n’est p^ la dénomination nationale que les Chinois eux-mémes donnent à leur empire.
Celle-ci est: « Royaume dumiaeu*
^ Tchoung-Koue (*), non
pas qu’ils se croient placés au centre de la terre, comme on l’a quelquefois prétendu, mais parce que c’est une dénomination tres-ancienne et qui a une origine fort simple. A l’époque de Confucius , cinq a six cents ans avant notre ère , la Chine était divisée en un grand nombre de petits royau-
(') Ces deux caraclères chinois sont complètement idéo^aphiqucs. Le premier, en commençant ici par la ganche, représente un petit parallélogramme , traversé dans te milieu par une ligne verticale , et signifie milieu, du milieu. Le second est formé d’un carré (dans la forme antique il se rapproche du cercle) qui désigne la circonscription ou les Urnites du royaume, dans l'mtérieur desquelles est nue tance et une touche qui, groupées ensemble , indiquent la prononciation iouë, en même temps que les deux principaux attributs du royaume : les armes et la littérature, ou la science. Le caractère qui représente idéomphiquement le royaume s’est écrit de differentes manières dans l'antiquité , mais presque toujours avec la figure extérieure d’un carré plus ou moins arrondi. Dans ces formes antiques on voit, au lieu des attributs de la lance et de la bouche, la figure terre, ou région, et la composition die ces caractères antiques exprime ridée de quatre terres, quatre régions, dans laquelle domine toujours l’élément carré. Un nom analogue à adai de royaume du milieu était donné par les Indiens à l’Inde centrale : c’est Stadhya-dés'a , media. regio, la région, du milieu.
CHINE
mes qui dépendaient ou devaient dé- (leiidre d’un royaume suzerain placé au milieu d’eux (*) : c’était donc le royaume du milieu qui avait la suzeraineté sur les autres, et dont la dénomination de position est devenue par la suite celle de tout l’empire, à l’époque où les petits royaumes furent réunis dans une grande agglomération , comme cela a eu lieu pour la France même, dont le nom ne s’appliquait dans l’origine qu’à une circonscription trèsrestreinte autour de Paris (* *) ; les autres prov inces se nommant Bourgogne, Normandie, Alsace, Franche-Comté, etc.
Depu is que lesTartares Mandchous sont maîtres de la Chine, ils nomment leur empire : le grand et pw empire,
:A: î# 0 ta tksing koué, comme
ils nomment leur dynastie : la grande et pure dynastie. Les habitants de l’empire se nomment ordinairement :
hommes du royaume ou de l’empire du
milieu, ^ 0 A tchoung koue
;tn. Une autredénomination del’empire chinois, que l’on trouve souvent aans la poésie et dans les livres de morale , où les principes doivent être généralisés le plus possible, est Mlle de dessous du ciel, ^ thien Ma.
Cette dernière dénomination répond assez bien à notre expression vague et indéfinie : le monde.
Depuis l’époque où Carpin, Rubruquis et Marco Polo firent les premiers connaître à l’Europe la Tartarie et
(*) Un écrivain chinois explique ainii l'origine du nom de Royaume du mineudonné à 1a Chine ; . A celte époque (lira avant notre ère) les habitants du royaume du milieu étaient faibles et peu nombreux ; les bar- Itares de l’est étaient nombreux et forts : les premiers obtinrent graduellement de résider dans le milieu de m contrée (qui forme aujourd’hui l’empire chinois) ; » de là serait venue la dénomination de royaume du milieu.
(**) Actuellement encore, les paysans de la Rrie , à quelques lieues de Paris , disent qu’ils vont en France , quand ils vont à Paris ou dans sa banlieue.
la Cbiqe , beaucoup de vérités, et peutêtre beaucoup plus de mensonges, ont été écrits sur ce dernier pays. Les missionnaires catholiques furent ceux oui , pendant deux cents ans , en donnèrent les notions les plus complètes et les plus exactes. Et comme en général leurs nombreux écrits, qui eurentlaFrancepourfoyerdepublication, portaient l’empreinte de renthousiasme qu’ils éprouvaient pour un pays si nouveau et si extraorainaire , rEùrope du dernier siècle en fut toute preoecupée; et, chose inouïe, plus de quarante volumes in-folio etin-4®, concernant uniquement la Chine et les Chinois, sortirent des presses françaises (*), et répandirent partout de.s idées et des faits dont la plupart ont porté plus de fruits qu’on ne se l’imagine communément , et n’ont pas été complètement étrangers au développement des sciences et de la civilisation européennes. La Chine, à cette ^oque, était beaucoup plus connue des Européens d’elle ne l’est aujourd’hui ; mais sa langue l’était moins.
Deux grammaires de cette langue tout exceptionnelle avaient été publiées en latin par un Français, E. Fourmont ; mais aucun des dictionnaires chinois tpii ont été publiés depuis, et dont l’initiative était encore réservée à la France (**) , ne l’était alors.
Cette nation fut la cause de vives con-
troverses dans lesquelles les passions et la mauvaise foi ne restèrent pas étrangères. Il en est résulté que beaucoup de préjugés se sont accrédités par l’effet de demi et de fausses connaissances, propagées par l’ineptie, au point que la Clune est bien moins connue aujourd’hui des Européens en général que dans le dernier siècle, et
(*) Le catalogue de tous les ouvrages publiés sur la Chine , en France et à l’étranger, serait considérable; un grand nombre de ces ouvrages sont même diCGciles à trouver.
(**) Le premier dictionnaire chinois pour des Européens a été publié à Paris en 1 8 1 3, par la presse impériale, et dédié à Napoléon, par M. de Guignes fils , qui n’en fut que l’edileur. Il forme un gros vol. in-folio.
1,'UNIVERS
(jue l'on voit les notions les plus tausses sur ce pays, adoptées par de pands écrivains qui n’ont reçu que l’impression passagère et vague de certains déclainateurs (*). La Chine ne compte pas dans les discussions du jour, ou, si on en parle, c’est pour dire une niaiserie ou une absurdité. C’est donc un devoir pour nous, qui depuis plusieurs années avons fait une étude spéciale de la langue, de la littérature et des institutions chinoises , de ne présenter ici que des notions vraies, puisées aux meilleures sources et appuyées presque constamment sur l’autorité des textes chinois. Si les conséquences que nous tirons souvent des faits ne sont pas toujours universellement adoptées ; si le point de vue sous lequel nous montrons la Chine s’écarte des idées reçues; si l’intelligence de l’Orient, et de la Chine en particulier, nous parait avoir été jusqu^ici souvent assez mal saisie, il ne faut pas que l’on s’empresse de nous accuser de viser au paradoxe. Notre Jugement n’est pas né d’un caprice passager; il est fondé sur une conviction qui a été long-temps à se former, et qui, ne pouvant passer subitement dans l’esprit du lecteur, demande qu’il se dégage momentanément de toute prévention , pour se former insensiblement à luiinéme sa propre conviction.
Avant les découvertes astronomiques de Copernic et de Newton, on supposait que la terre était le centre au inonde et que l’univers se bornait aux corps célestes qui frappaient la vue ; on ignorait que le soleil qui nous éclaire n’était que le centre d’un système particulier qui se perdait pour ainsi aire dans l’immensité de Vespace, et que tous les corps lumineux,
(*) Au nombre de ces derniers nous croyons de noire devoir de placer ici le prétentieux et ignorant Paw ou de Paw, écrivain du dernier siècle , qu’il est ridicule de voir conlinuellement citer comme une aiitorilc, après les nombreuses réfutations que ses diatribes ont subies de la part d« personnes cunipétenles. Nous y placerons aussi Malle Brun, aussi ignorant sur la Chine que de Paw , et aussi déclamaleur.
que nous nommons étoiles fixes , étaient autant de foyers , autant de centres particuliers de systèmes pareils au nôtre : ainsi on a cru longtemps qu’il n’existait qu’un foyer o^e civilisation, autour duquel gravitaient des satellites plus ou moinslumineux; on ignorait que ce système ne formait qu’un point a peine visible dans l’immensité des temps , qu’il en avait existé et qu’il en existait eneore plusieurs autres qui formaient autant de systèmes diOerents , soumis à d’autres lois de développement. Ainsi , l’Égypte , la Chine et l’Inde , ont été autant de foyers de civilisation differents qui n’ont influé l’un sur l’autre et sur notre système que par les rayons lumineux qu’ils ont projetés au loin ; comme la lumière des différents systèmes solaires se répand en dehors des propres limites de ces systèmes. Il en est résulté que , en confondant ainsi ce qui doit être distingué, on est arrivé le plus souvent à des jugements erronfe, que des observations plus exactes et plus approfondies auraient corrigés. Il ne doit plus être permis désormais de généraliser aucune loi historique sur les anciennes et étroites données classiques , sans faire entrer dans les éléments de cette loi ceux du monde oriental, trop méconnu jusqu’à ce jour.
I,a science historique, la grande science qui embrasse tous les faits humains , à quelque époque, à quelque système de civilisation qu’ils appartiennent , et qui en déduit les lois générales de rhumanité , comme Kepler, Galilée et Newton ont déduit des faits naturels les lois du monde physique; cette science, qui exigerait beaucoup de connaissances, beaucoup de génie, et aucun préjugé , ne sera sans doute pas encore construite de si tôt; mais on peut en préiiarer les éléments.
L’éaiflce ne peut être élevé en un jour; et en attendant qu’un génie habile , qu’une main puissante , qu’un Newton de l’histoire en coordonne toutes les parties, on peut amasser quelques matériaux qui ne seront peiitctre pas dédaignés , en considération
CllIKE.
des contrées éloignées et peu connues dont ils ont été tirés.
Nous allons donc essayer de décrire un. empire le plus ancien et le plus grand de la terre (*); un peuple qui maîtrisa l’inondation diluvienne, et dont l'industrie , à l’extrémité de l’Orient, précéda de plusieurs milliers de siècles la grande industrie occidentale, gui est encore tributaire de ses produits; une civilisation immense qui remonte au-delà des âges historiques et dont le développement séculaire descend ÿusqu’à nous comme un grand fleuve a peine distingué dans le lointain , et défendu par des rochers escarpés qu’il est difficile de franchir pour atteindre ses rives fécondes. Il faudrait, pour remplir dignement cette tâche, plus de connaissances sur ce sujet que nous n’en avons encore , des limites moins étroites que celles qui nous sont ici imposées , et peutêtre aussi plus de temps que les lecteurs auxquels ces pages fugitives sont destinées ne peuvent leur en donner, au milieu des faits et des événements sans cesse renaissants qui sollicitent leur attention. Mais , cependant , l’esquisse que nous nous proposons de leur présenter ici ne sera pas sans intérêt pour eux ; par cela même que notre cadre est borné, il réunira, comme en un faisceau, les faits, les mœurs, les coutumes et les événements les plus saillants du peuple qui viendra figurer à son tour dans ce vaste panorama, de l’univers offert par des personnes aussi habiles qu’éclairées à fa curiosité publique.
Le spectacle du peuple cliinois et de sa civilisation, la plus extraordinaire
(*) Considéré sous le point de vue de \' étendue géographique , l'empire russe actuel est presque aussi grand que l'empire chinois , puisque M. de Humboldt atlribue 65o à 700,000 lieues marines carrées au premier, le second n’en ayant que 6îi mille ; mai.s, considéré sous le point de vue de la population , l’empire russe est bien inférieur à l’empire chinois, car le premier ne compte que 5o à 60 millions d’habiinni.s, laiidi.s que le second , selon le dernier recenlenieiil , en possède 36o milliou.5.
du globe, ne sera pas un des moins curieux,ni des moins instructifs peut^tre.
Ce spectacle est unique dans l’histoire du monde. De tous les peuples qui ont existé ou qui existent encore aujourd’hui sur la surface de la terre , le peuple chinois est le seul, à l’exception du peuple indien , dont la civilisation , depuis l’époque où le globe de la terre commen^ à se peupler, ait accompli son développement complet, de son propre mouvement et par sa propre nature, sans le secours d’une civilisation étrangère, apportée par la conquête , ou transmise par des monuments littéraires, comme l’ont été les civilisations européennes, et peutêtre même celle de l’antique Égypte; car, on ne peut pas considérer comme une cause civilisatrice l’introduction du bouddhisme en Chine , dans le premier siècle de notre ère , puisque cef empire était alors déjà parvenu à un très-haut degré de civilisation , et que la doctrine de Bouddha, qui n’a pu encore pénétrer que dans la classe ignorante du peuple chinois . avait apporté avec elle moins de principes <5yilisateurs que d’éléments contraires à la civilisation, dans le cénobitisme monacal et dans des superstitions grossières , dont la morale confucéenne , qui servait et sert encore de base au gouvernement chinois , avait toujours été exempte.