‹ Chine ou description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinois première partie comprenant un résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours par m. G. PauthierChapitre 13 sur 238 · S VI. ANTIQUITÉ DE LA NATION CHINOISE · texte numérisé non relu

S VI. ANTIQUITÉ DE LA NATION CHINOISE

S’il est une nation dans le monde qui puisse se vanter avec raison de sa haute antiquité, c’est assurément la nation chinoise. Le peuple indien , qui ne compte le temps que par périodes de plusieurs millions d’années solaires , la création que comme une série de renouvellements successifs, et l’existence de l’homme que comme un accident inhérent à ces renouvellements, a dédaigné d’écrire ses annales, qui n’étaient rien pour lui, dans ces grandes et successives éternités des mondes et des peuples. Il a seulement tenu compte du nombre d’âges du

monde, croyant indiquer par là ses âges à lui ; et comme les trois premiers qui se sont déjà écoulés composent une série de 3,888,000 années solaires, lesquelles, avec les 433,000 que doit durer l’âge actuel, le quatrième , dont 4,934 années sont déjà écoulées, forment un âge divin; et comme, en outre, il faut 71 de ces grands âges, ou âges divins; pour former un règne de manou, et quatorze règnes de manoü pour former un Kalffa, ou, en d’autres termes, comme il faut 1000 grands âges, ou âges divins, formés des quatre âges mortels , pour composer un KaJpa de 4,320,000,000 d’années solaires, qui est un jour de brahma, ou une duree de la manifestation du monde; et comme, de plus , la nuit de brahma , ou la durée de la disparition du monde, ou de sa rentrée dans le sein de cet être, a une durée égale, il s’ensuit, d’après les Indiens, que la manifestation actuelle du monde, qui est la 36', doit durer 4,320,000,000 d’années solaires, et que notre monde actuel a déjà 5,620,000 années , en faisant précéder les quatre âges du sandhi, ou de la grande aurore primordiale , laquelle, comme le crépuscule final, a une durée de 1,728,000 années. Ces calculs et ces croyances sont opposés aux calculs et aux croyances des peuples modernes, qui ont tous adopté la Tradition mosaïque. Mais en Chine , où cette dernière tradition n’a pénétré ue très-récemment, comparativement son antiquité, et où, au contraire, les premières ont cours depuis un temps immémorial , la partie des hommes instruits que l’on nomme Lettrés , de l’école morale et rationnelle de c»NFnciDS ( khodng-fod- TSEU ) , rejette ces traditions , ou ne se prononce point sur elles. Comme son grand maître, qui est l’oracle du gouvernement et de l’empire chinois , elle s’abstient de toutes les questions spéculatives, ne s’inquiète guère des grandes solutions qui ont mnt tourmenté et tourmentent encore ailleurs l’esprit humain. Elle se contente d'établir avec le plus de rigueur et de

CHINE

simplicité possibles son histoire authentique, qu’elle fait remonter, avec ce caractère de certitude, jusqu’à la 61* année du règne de Uoang-ti , la première de leur premier cycle, 2,637 ans avant notre ère. Quelques historiens même, très-rationnels, comme le célèbre Tchou-hi (ou Tchoo-pou-tseu), sont remontés jusqu’à 3,400 ans avant cette même époque. Les traditions nommées fabuleuses ne s’arrêtent pas à une période aussi moderne.

Nous en rapporterons ici quelquesunes , moins pour les opposer aux timidité historiques, que pour offrir des données traditionnelles aux esprits actifs qui, éclairés par les progrès toujours croissants des sciences positives , cherchent de nouvelles solutions aux plus anciens problèmes que se soit posé l’esprit humain. Le parti adopté par la majorité de la nation chinoise dans ces questions , fait parfaitement connaître son esprit de sagesse irasitive, qui ne s’occupe, comme le disait Confucius, que des choses que peut comprendre facilement la raison de l’homme. Aussi , tandis que l’Indien , livré à ses méditations spéculatives , à ses désirs d’absorption dans le dieu Brahma, néglige cette terre qu’il regarde, ainsi que le clHétien croyant, comme un lieu d'exil et d’épreuves , le Chinois de son côté néglige les méditations spéculatives les désirs d'une vie dans un autre monde , pour ne s’occuper que de celui-ci, qu’il regarde comme une chose positive. Par suite de ces dispositions opposées qui sont le résultat nécessaire des premières conceptions religieuses , dont l’influence est extraorainairement puissante sur les destinées terrestres d’un peuple, les Chinois ont lutté avec la nature et l’ont domptée sur une surfece de plus de six cent mille lieues carrées , tandis que les Indiens , satisfaits de ce que la nature , riche , il est vrai , sur leur sol , leur offrait presque sans travail, n’ont interrogé ce sol que pour le couvrir de temples élevés aux objets de leurs religieuses croyances.

Chez ces derniers , le sentiment religieux, l’esprit spéculatif, le génie

poétique , se sont développés au plus haut degré; tandis que chez les premiers , c’est le sentiment moral , l’esprit positif et le génie industrieux qui ont pris ce même développement.

Nous croyons que c’est une philosophie ou une raison malentendue de rejeter indistinctement ce que l’on nomme récits poétiques. L’esprit ou l’imagination de l^omme invente beaucoup moins que l’on n’est porté à le croire généralement. L’invention est une création ^ et qui pourrait dire qu’il est donné a l’homme de créer ?

Sans doute qu’il y a des créations intellectuelles, des œuvres littéraires qui sont le produit des facultés intelligentes de rhomme; mais ces œuvres intellectuelles sont bien moins des produits de l’imagination , comme on l’entend communément d’un acte créateur , que de cette même faculté , comme acte imitateur, acception véritable et primitive du mot. Cet acte est aidé dans son développement par les facultés logiques de (fêluctions et d’inductions de rintelligence, fondées sur l’observation de certaines lois constantes de la nature. Tout ce qui est imaginé est possible; tout ce qui est possible existe. Il n’est pas donné à l'imagination la plus extravagante d’imaginer un cercle carré, ni un carré rom. Quand Homère, ou plutôt quand les Homérides composaient l'Iliade et l’Odyssée, ils n’inventaient pas; ils ne créaient rien; ils ne faisaient que recueillir des traditions et les coordonner ensemble. Toutes les œuvres épiques qui existent et que l’on regarde communément comme des création* de leurs auteurs , ne sont rigoureusement que des imitations. La distribution des parties , ou l’ordonnance de l’œuvre , n’est pas une création : c’est un arrar^ement. Le nom du plus grand poète épique du monde , Fauteur supposé du Mahàbhârata, poème sanskrit qui renferme 250,000 vers, dont quelques-uns n'ont pas moins de trente syllabes, Vyasa, signifie :

compilateur, distributeur, arrangeur.

On peut aussi trouver le même sens au nom grec Homéros. Mais„

L’UNIVERS

dira-t-on , d’après ces principes , toutes les actions , tous les faits rapportés dans l’Iliade et l’Odyssée sont donc vrais? Oui, ils sont vrais; mais ils sont attribués à des personnages qui ne le sont pas. Il y a toujours une vérité sous cet apparent mensonge.

TEMPS AMTÉHlSTOniQUES.

Nous avons dit que les Chinois faisaient remonter leur antiquité historique, c’est-à-dire la première année de leur premier cycle , 3,637 ans avant notre ère. Beaucoup de leurs historiens placent avant cette époque plusieurs règnes ou plusieurs périodes de temps commeni^nt à un premier homme qu’ils nomment Pan-k.od (*), surnommé aussi Hoen - tun ( Chaos riraordial ). L’époque de ce premier omme et de ce premier empereur chinois est si reculée , selon eux, qu’ils placent entre lui et la mort de Com- FtJciDS , arrivée 479 ans avant notre ère, de 2 jusqu’à 96 millions d’années.

Ils disent, de ce premier homme, ce que les Indiens disent de Manou , qu’il possédait une puissance tellement grande sur la nature , qu’elle allait jusqu’à une action créatrice. C’est pour cela qu’il fut appelé Yu-chi , « l’ordonnateur du inonde. » Une tradition rapporte qu’il sépara le ciel de la terre. Cependant une autre dit seulement qu’aussitôt que le ciel et la terre forent séparés, Pan-k.ou appa-

(*) Si la tradition chinoise sur laquelle est fondée cette opinion n’cst pas emprnn- Ice à l’Inde , elle sort de la même source ; car il est impossible de ne pas reconnaître dans le nom et les attribulions du Pan - kou chinois, ou, en adoucissant la prononciation , Slan-hou ( transcription aussi exacte que la première pour certaine latitude) , le

Manou indien , qui joue le même rôle dans la tradition mythologique de l’Inde. Nous nous bornons ici à faire cc rapprochement. On peut consulter, au sujet des traditions fabuleuses des Chinois , le discours du P. Prémare, qui précède la traduction du Chou - king par le P. Gaubil , et d’où nous avons tiré une partie de ces anciennes traditions.

rut au milieu d’eux (*). Après lui commencèrent trois ^ands règnes, dans l’ordre suivant : le règne du ciel , le règne de la terre et ensuite le règne de l’homme; ou, comme s’exprime le Chinois : la souveraineté du ciel , la souveraineté de la terre , et la souveraineté de l’homme (thien hoanq , thi hoangjin hoang) (**). Un écrivain chinois explique tout par une grande période de 129,600 ans, composée de douze parties appelées cojyoncHons, chacune de 10,800 années, lesquelles comprennent aussi la destruction des choses. Dans la première eut lieu la formation actuelle du ciel, qui se lit successivement par le mouvement que le grand Faîte ou l’Être primordial imprima à la matière , auparavant dans un parfait repos. Dans la seconde conjonction , la terre est produite comme le ciel dans la première. Dans la troisième, l’homme naît avec les autres êtres de la nature, y compris les plantes, et de la même manière. Ce système sort de l’histoire et de l’antiquité chinoises que nous cherchons à connaître. Mais il y rentre cependant, sous le point de vue de la conception populaire de l’origine et de la durée des cnoses, qui est si intimement liée aux origines chinoises traditionnelles.

Les traditions qui placent les trois grandes souverainetés, les trois grands

("j Dans tous les passages des traditions chinoises sur l’origine des choses, nous avons presque toujours trouvé que ce que nous appelons création était chez elles une division , une séparation {fm ou fen-pien) , comme ici la séparation de la Terre d’avec le Ciel, c’est-àAlire du Globe que nous habitons d’avec les autres Corps célestes. Des opinions émises par des savants modernes sur l’origine de quelques satellites pourront faire comprendre la portée de ce fait.

(**) L’Encyclopédie chinoise, déjà citée, donne les portraits de ces trois grandes jiersonnifications. Les deux premières ont des figures presque humaines , mais la troisième , celle de l’homme , se rapproche beaucoup du singe , et semble en être une variété primitive. (vol. 3, Kiouau i.)

rèfÇDM ci-dessus nommés, les Trois Hôahg , les trois Augustes, en tête de l’histoire chinoise , donnent aux êtres revêtus de ces pouvoirs , des formes différentes de l’humanité actuelle.

Les premiers avaient le corps de serpent; les seconds, le visage de fille, la tête de dragon, le corps de serpent et les pieds de cheval ; les troisièmes avaient le visage d’homme et le corps de dragon ou serpent. Viennent ensuite dix grandes périodes de temps nommées Ki, pendant lesquelles régnent un grand nombre de personnages à la face d'homme et au corps de dragon ou grand serpent. Ces hommes « demeuraient dans des antres , ou se perchaient sur des arbres, comme dans des nids ; ils montaient des cerfs ailés et des dragons , » pendant les six premières périodes , qui durèrent, selon les uns, 1,100,750 années , et, selon d’autres, 90,000 seulement. A la fin de la septième période, pendant laquelle régnèrent un grand nombre de rois qui commencèrent la civilisation et l’empire de l’homme sur la nature, les êtres humains cessèrent rthabUer les cavernes. Au commencement de la huitième période, qui renferme treize dynasties, les rois avaient des chars attelés de six licornes ailées ; les hommes se couvraient de vêtements d’herbe ; les serpents et les bêtes étaient en grand nomore ; les eaux débordées n’étaient point encore écoulées; les hommes étaient très-malheureux. Ils se couvrirent ensuite de peaux de bêtes pour se préserver du froid et des vents, et ils furent nommés : hommes habillés de peaux. Un philosophe chinois dit que « dans les premiers âges du monde , les animaux se multipliaient extrêmement, et que les hommes étant assez rares , ils ne pouvaient vaincre les hêtes et les serpents. » Un autre disait aussi que •< les anciens, perchés sur des arbres , ou enfoncés dans des cavernes, possédaient l’univers. » « Ils vivaient en société avec toutes les créatures ; et ne pensant point à faire de mal aux bêtes, celles-ci ne songeaient point à les offenser. Dans les siècles suivants

on devint trop éclairé, ce qui fut cause çnie les animaux se révoltèrent : armés a’ongles, de dents, de cornes et de venin , ils attaquaient les hommes qui ne pouvaient leur résister ; • c’est ce ui porta les hommes à se retirer dans es maisons de bois, pour se préserver des bêtes féroces, et dès lors la lutte entre eux ne cessa plus. On attribue au premier empereur de la neuvième période , l’invention des premiers caractères chinois. Cet empereur , nommé Tsxmg kie (*) , avait le front de dragon , la bouche grande et quatre yeux brillants ( les dessins chinois le représentent ainsi); il était doué d’une tres-grande sagesse. Ce fut alors que commença la différence entre le roi et le peuple. Les premières lois parurent; la musique fut cultivée, et les châtiments furent appliqués aux coupables : le premier gouvernement régulier fut établi. Sous le IV* empereur de cette période, « il y eut plusieurs présages très-heureux; il parut cinq dragons de couleur extraordinaire ; le ciel donna la douce rosée; la terre fit sortir de son sein des sources de nectar; le soleil, la lune et les étoiles augmentaient leur clarté, et les planètes ne s’écartèrent point de leur route. » C’est à propos du VI” empereur, que l’on cite ces paroles d’un ancien philosophe chinois : « Ce que « l’homme sait n’est rien eu comôa- « raison de ce qu’il ne sait pas. » Cet axiome est encore aussi vrai maintenant qu’il y a cinq mille ans. Au VII* empereur sont attribués, « l’invention des chars , les monnaies de cuivre , l’usage de la balance pour juger du poids des choses. » Sous le règnu du XII”, on dit que « l’on coupait les branches d’arbres pour tuer les liâtes.

Il y avait alors peu d’hommes ; mais on ne voyait que de vastes forêts , et les bois étaient pleins de bêtes sauvages. » A propos du XIV*, il est dit : « En ce

(*) Quelques écrivains le font vassal mi ministre de Hoahu-ti; mais les atlriiiiili mythologiques qu’on lui donne nous font accorder la préréreuce à l’opinion (|ui le place dans les teings antéhistoriqiies.

L’UNIVERS

lemps-Ià les vents furent grands et les saisons tout- à -fait dérangées; ci|est pourquoi le XIV* empereur donna ordreàSsE-KOUEÏ de faire une guitare à cinq cordes, pour remédier au dérangement de l’univers, et pour conserver tout ce qui a vie. » Du temps du XV* empereur, les eaux ne s'écoulaient point; les fleuves ne suivaient point leur cours ordinaire, ce qui fit naître quantité de maladies. Cet empereur institua les danses nommées ta v(ru : « ce dernier exercice était un précepte hygiénique , selon l’écrivain chinois qui rapporte ces traditions. La matière subtile, dit-il, circule dans le corps ; si donc le corps n’est point en mouvement, les humeurs ne coulent plus, la matière s’amasse, et de là les maladies qui ne viennent toutes que de quelque obstruction. » Sous le XVI* em^reur, « le monde était si peuplé , que partout, d’un lieu à l’autre, on entendait le chant des coqs et la voix des chiens ; les hommes vivaient jusqu’à une extrême vieillesse , sans avoir grand commerce les uns avec les autres. »

Page 1