‹ Chine ou description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinois première partie comprenant un résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours par m. G. PauthierChapitre 12 sur 238 · S III. F.-EUVES KT LACS · texte numérisé non relu

S III. F.-EUVES KT LACS

On doit placer au premier rang , parmi les fleuves de la Chine, le Kiang (ou le fleuve par excellence) et le Hoang-ho (ou le fleuve Jaune), que l’on peut comparer aux plus grands courants de l’Asie et de l’Amerique.

Ils prennent tous deux leur source hors des frontières de l’empire, dans les montagnes du Thibet, qui rentrent dans le système des hautes et longues chaînes de VHimâlaya ( ou séjour des neiges). Partis de deux points assez rapprochés , le Kiang , qui |)orte différents noms selon les pays qu’il parcourt et la forme qu’il possédé, prend sa direction au midi pour contourner une grande chaîne cle montagnes et se diriger ensuite vers l’est, tandis que le Hoang-ho, se dirigeant au nord , va faire une longue incursion dans la Mongolie , en passant par le désert de Cha-mo (désert de sables, nommé aussi Cobi ) et le pays des Ortous , et revient traverser “la grande muraille pour aller prendre son embouchure dans la mer Orientale, non loin de celle du Kiang ; de sorte que ces deux puissants fleuves jumeaux embrassent dans leurs cours une aire de pays immense. Deux fbrtes rivières qui prennent naissance dans la Tartarie, l’une nommée Ya-loung , l’autre A'i/i-cAa (rivière à sable d’or ), traversent le Thiliet, du nord au sud , pour aller se réunir au Kiang, ou fleuve des fleuves. Celui-ci est ainsi nommé ajuste titre, car, près d’une ville de la province de Sse-tchhmian , à plus de trois cents lieues de distance de la mer , il a déjà une demi - lieue de largeur ; il en a sept à son embouchure dans la mer Jaune , où il termine un cours de 600 lieues de longueur. Il est navigable pour des vaisseaux à voiles pendant plus de cent lieues à partir de la mer Orientale, dont le flux et le reflux sc fait sentir à celte

distance. Ce fleuve , dit le P. Martini, a bien deux lieues de large, près de la ville de Kieou-Kiang, à cent lieues de son embouchure. Les Chinois ont un proverbe qui dit : « La mer X n’a point de bornes ; le Kiang n’a « point de fond ( Haï tvou ping ; « Kiang tvou ti). ■ En effet, il parait qu’en quelques endroits ce fleuve est SI profond, qu’ils n’ont pu mesurer sa profondeur, et que dans d’autres il aurait , selon eux , deux ou trois cents brasses d’eau. Le Hoang-ho , ou fleuve Jaune, ainsi nommé à cause de la couleur jaune de ses eaux dans les inondations , a un cours presque égal au précédent , quoique le volume de ses eaux soit moins considérable. Les Chinois placent sa source dans un lac situé sur le célèbre mont Kouenlun , l’Olympe de la mythologie chinoise. Ce fleuve , dès la plus haute antiquité , a causé les plus grands ravages par ses débordements, et de tout temps on s’est efforcé de le contenir par des digues. C’est ainsi que dans le chapitre ydo-ftere (Instructions de l’empereur Yao) du Qiou King (livre canonique chinois ) , chapitre qui nasse pour avoir été écrit du temps de l’empereur Yao, c’est-à-dire plus de 3,300 ans avant notre ère, on lit: « O pré- « posés des quatre montagnes, dit « l’empereur, on souffre beaucoup de « l’inondation des eaux qui débordent « et se précipitent de toutes parts.

X Leurs flots immenses enveloppent « les montagnes et couvrent les colli- X nés. S’élevant de plus en plus en « lames formidables , ils menacent de « submerger le ciel. Le peuple d’en X bas s’adresse à nous en gémissant :

X Y a-t-il quelqu’un qui puisse mattri- X ser et gouverner (les eaux)? Tous X répondirent : Assurément : il y a X Kouan ! L’empereur reprit : (Jh !

« non, non! il s^oppqse aux ordres X qu’on lui donne, il maltraite ses X collègues. — Les préposés des quatre X montagnes ré|>ondirent : Cela n’em- X pèche pas qu’on ne l’emploie afin de X voir ce qu*il sait faire. — Eh bien!

X qu’il aille, dit l’empereur, maisqu’il X soit sur ses gardes. — Pendant neuf

CHINE

« ans , Kouàn travailla sans succès. »

( Ckou-king ; Kiotian 1. f. 7.)

Voilà ce que l’on a pris pour une description du déluge universel de Noë, et que nous avons traduit sur le texte chinois (*). Cependant il est bien

(*) Il y a eu en Chine plusieurs grandes inondations qni ont occasionné beaucoup de ravages; mais les écrivains chinois ne les généralisent pas comme l'éorivain hébreu qui, liii-mème, n’enleiidait peut-être parler que de la partie du globe qu'il connaissait. Pour ce qui concerne la Chine, on voit clairement dans la vieille Chronique que le genre humain n’est pas détruit, à l’exception d’une famille privilégiée, puisque le peuple demande à son gouvernement de faire rentrer les eaux dans le lit des fleuves, et de réparer les dégâts du grand débordement. Le philosophe chinois Mxhg-tsko, en parlant de l’expression chinoise Houngclioui , , grandes eaux débordantes , qui se trouve dans le passage cklessus , dit qu’elle est équivalente à celle de Kiangchoui : eaux qui remontent contrairement à lew cours naturel. 11 s’ensuivrait que la cause de l’inondatiou n’était pas une simple grande crue d’eaux découlant des montagnes, mais que les fleuves avaient trouvé de puissants obstacles à leur écoulement naturel, ce qui les avait fait refluer contre leur courant, et produire par ce fait la grande inondation. Ou doit supposer alors qu’il se fit à eette époque une rupture de quelque continent qui donna passage à un grand écoulement dans l’océan Oi-iental de la Chine, et exhaussa momentanément son niveau. On peut présumer avec vraisemblance , d’après les raisons qui seront exposées ci-après , que ce fut alors l’ouverture du détroit de Behring, qui sépare aujourd’hui le continent de l’Amérique septentrionale du continent de l’Asie orientale , et par où l’océan Arctique communique maintenant avec l’océan Pacifique , qui fut la cause de ces hautes inondations continentales. La description que les historiens chinois font de leurs ancêtres avant celte époque de la grande inondation , et le peu que l’on sait de rhistoirc des habitants du continent américain avant sa découverte et sa dévastation par les Espagnols , offrent tant de rapports , que l’ou croirait qu’il est question du même peuple, lois Chinois se couvraient de vêtements d’écorce, de feuilles d’arbres et de peaux de bêtes comme les habilants du nouveau

évident qu'il n'y est question que d’une grande inondation, d’un grand débordement des fleuves qui viennent d’étre décrits ci-dessus , et que les expressions chinoises , empreintes de quelque exagération poétique , ne peuvent désigner ce que l’on nomme le déluge, puisque le peuple alarmé appelle la puissance impériale à son secours pour imposer des digues aux courants et faire écouler les eaux. Ce furent les empereurs Ciiuix et Yao qui parvinrent à ce grand résultat.

'Voici comment s’exprime encore la vieille Chronique chinoise : — « (Chdn) « divisa l’empire en douze provinces « insulaires (*), plaça des signaux « sur douze montagnes, et creusa des « canaux pour l’écoulement des « eaux. » (Id. f° 16). Ce fut là l’origine de ces beaux et nombreux canaux qui sillonnent la Chine dans tous

monde ; ils sc seivaicnl les uns et les autres de cordelettes nouées pour conserver, par le nombre de neeuds et leurs diverses combinaisons , le souvenir des événements publics et même des faits privés. Si , depuis la séparation des deux continents , les civilisations des peuples de l’un et de l’autre ont

firis des dcveloppemenls si dilTérenls, ce ait ne s’oppose point à l’identité du point de départ qui nous parait à peu près déterminé. Un parallèle plus étendu laisserait peu de doutes sur cette importante solution nistorique. Il est peut-être réservé aux annales chinoises d’en donner bien d’autres. On pourrait objecter, toutefois, aux suppositions ci-dessus , que la rupture d’un continent eX Y ouverture d’un détroit ne causeraient aucun exhaussement de niveau dans le bassin où les eaux afflueraient, et qu’en supposant même cet exliaussement momentané, il ne serait pas plus considérable que celui des marées sur certaines cèles des continents , lesquelles marées ne font refluer aucun fleuve , et ne causent aucune inondation; cela est possible ; aussi , ne prétendons-nous pas donner la solution de ce qui est peutêtre à jamais insoluble.

(*) Tchéou : terre habitable entourée d’eaux. Ce furent douze plateaux du sol de là Chine qu’environnaient les eaux répandues dans les vallées et les bassins des fleuves.

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L'UNIVERS

les sens, transportent d'une extrémité à l’autre de l'empire les produits variés de toutes les provinces , et fertilisent un sol dont la fécondité doit autant à l’industrie de ses habitants qu’aux bienfaits de la nature. Cette nécessité de contenir les immenses nappes d’eau que les grands fleuves de la Chine charrient depuis les vallées duThibet, et que grossissent sans cesse une quantité prodigieuse d’afDuents , dont quelques-uns seraient de grands fleuves en Europe , a fait créer, depuis l’origine de l’empire chinois, un ministère des travaux publics qui a soin de la navigation intérieure, et dont il sera parlé plus amplement à l’article

GOUVEHNEMEIVT CHINOIS.

On se bornera à remarquer ici que la Chine est la première nation du inonde pour les grands travaux de canalisation , et que ces travaux datent de plus de 2,300 ans avant notre ère.

On doit penser naturellement qu’un versant de quatre à cinq cents lieues de longueur, et qui s’appuie , comme le versant de la Chine , a des chaînes comme celles du Thibet , doit nécessairement recevoir une plus grande masse d’eaux que ses deux fleuves ne peuvent en taire écouler , surtout lorsque ce versant est lui-même entrecoupe par de nombreux groupes de hautes montagnes. Aussi, il n’est guère de province chinoise qui ne renferme de ces grands réservoirs d’eaux sans écoulement nommés lacs. Les géographes en comptent cinq principaux.

Ceux qui se forment en mver par les torrents des montagnes , ravagent les campagnes, et rendent, pour l’été, le terrain sablonneux et sterUe. Ceux qui sont entretenus par des courants sont très-poissonneux ; et comme leur eau est généralement salée , ils donnent un revenu considérable au gouvernement chinois par le sel qu’il en retire.

« Il y en a un entre autres , dit le P. Le Comte ( je crois que c’est dans le Chen-Si ), au milieu duquel il paraît une petite île, où l’on se contente, durant la grande chaleur, de jeter l’eau de tous côtés. Il s’y fait en peu

de temps une croûte d'un sel fort blanc et de bonne odeur ; ce que l'on continue dans l’été avec un tel succès, que ce sel suffirait pour toute la province , s’il était aussi salant que celui de la mer.

« Mais le plus célèbre de tous , ajoute-t-il , est celui de la province de Yun-nan (ou du midi nuageux). Les Chinois assurent que ce lac se forma tout d’un coup par un tremblement de terre, qui engloutit tout le pays avec ses habitants. De tous ceux qui s’y trouvèrent alors , il n’y eut qu’un seul enfant de sauvé, qu'on trouva au milieu du lac, porté sur une pièce de bois. »

S IV. CLIMAT BT NATCBE DO SOL.

Le climat de la Chine, ainsi que nous l’avons déjà observé, présente toutes les variations de la zone tempérée, et il participe aussi de celles de la zone torride et de la zone glaciale. Les provinces du nord ont des hivers semnlables à ceux de la Sibérie , et celles du midi des étés semblables à ceux de la péninsule de l’Inde, quoique à Canton même le baromètre descende quelquefois jusqu’à plusieurs degrés au^essous de zéro. Mais, dans cette dernière contrée, au rapport des Européens, les grands froids, comme les grandes clialeurs, ne durent guère, et la température y est délicieuse le reste de l’année. 11 v a des rennes dans le nord et des élépnants dans le midi de l’empire. L’air est généralement très-sain, et on n’y voit pas régner ces maladies pestilentielles qui dévorent les populations dans beaucoup de contrées de l’Orient ; ce qui est du sans doute à la puissance de tout genre que l’industrie et l’activité humaines ont exercée sur cette immense surface de terrains les plus variés , et peut-être aussi à la conformation des montagnes et des bassins qui donne un libre cours aux vents généraux, surtout aux vents d’est et nord-est. Aussi les exemples de longévité ne sont pas rares en Chine.

Des voyageurs arabes, qui visitèrent l’Inde et la Chine dans le neu-

CHINE

lâ

vième siècle de notre ère , et dont la les terrains volcaniques y occupent un relation a été traduite en français par espace considérable. Il y a un grand l'abbé Renaudot, parlent ainsi du cli- nombre de solfatares dans la province mat de ces deux pays : « Le climat de Cban-si , où les habitants même les de la Chine est plus sain que celui de emploient à des usages économiques, l’Inde, et on y trouve moins de ma- et il est question, dans les annales, récages : l’air y est aussi beaucoup d’une montagne qui jetait des flammes meilleur, et à peine y peut-on trou- dans le Yun-nan. La Chine est sujette ver un borgne ou un aveugle , ou quel- aux tremblements de terre , surtout ques personnes affligées de semblables dans les provinces septentrionales , et incommodités. Il y a plusieurs pro- l'on a tenu très-exactement note des vinces de l’Inde qui jouissent de ce phénomènes de ce genre, ainsi que de même avantage. Les rivières de ces tout ce qui concerne la météorologie deux pays sont fort grandes et sur- et l’astronomie. » passent nos plus grandes rivières. Il paraît qu’eà l’époque du voyage en

« Il tomm beaucoup de pluie dans Qiinedes deux Araoes que nous avons ces deux pays. Dans les Indes il y a déjà cités , un volcan était encore en quantité de pays déserts, mais la Chine ignition dans ce pays. Voici ce qu’ils est peuplée dans toute son étendue. » rapportent : « On dit aussi que près Cependant M. le capitaine Laplace de Zabage (?) il y a une montagne a vu récemment beaucoup de men- appelée ta montagne du feu , de ladiants aveugles dans les rues de Can- quelle personne ne peut approcher ) ton ; mais cette circonstance est peut- que le jour il en sort une épaisse fùêtre due aux influences de cette lo- mée , et pendant la nuit elle jette des calité ; elle ne s'étend point à tout flammes. Il sort du pied de cette l’empire. même montagne deux fontaines d’eau

On connaît encore fort peu la con- douce, l’une diaudeet l’autre froide. » stitution géologique de l’empire chi- { Anciennes relations , p. 16.) nois. La science qui s’occupe de dé- >> La plupart des montagnes de la terminer la nature et le caractère des Chine , dit le P. Le Comte , ne sont éléments qui constituent notre glolw pas pierreuses comme les nôtres; la terrestre , est assez récente , et le pe- terre en est même légère , poreuse , tit nombre de voyageurs qui ont pu facile à couper, et, ce qui est surpreparcourir les provinces de la Chine , nant , si profonde en la plupart des n’ont guère dirigé de ce côté leurs provinces, qu’on y peut creuser trois observations. Cependant on doit croire et quatre cents pieds sans trouver le qu’un empire qui forme à lui seul près roc. Cette profondeur ne contribue d’un dixième du sol habitable de la pas peu à l’abondance , parce que les terre , renferme de nombreuses riches- sels qui transpirent continuellement ses géologiques et une grande variété renouvellent le terroir et rendent le de terrains. « La province de Peking pays toujours fertile, et la côte du sud-est du côté de For- « Mais les montagnes de toutes les mose, a écrit M. Rémusat, paraissent provinces no sont pas de la même de formation secondaire. Le terrain nature , surtout celles de Chen-si , de primitif, qui vraisemblablement forme Ho-nan, de Quang-tong et de Fo-kien. ta base des montagnes situées à l’oc- Ces dernières , qmon ne cultive guère, cident, s’étend dans le Chan-si , le portent des arbres de toute espèce, Kiang-sou etleAn-hoeï : les provin- grands, droits, propres pour les édices du nord contiennent d’immenses lîces, et surtout pour la construction amas de houille et de sel gemme , et des vaisseaux, l/empereur s’en sert l’on trouve en différents endroits des pour ses bâtiments particuliers , et ossements fossiles. On ne connaît au- fait quelquefois venir de trois cents cun volcan actuellement en ignition lieues, par eau et par terre, des colondans la Chine ; mais on est assuré que ncs d’une prodigieuse grosseur, qu’on

L'UISl VKHS.

emploie en son palais et dans les ouvrages publics.

« Il y a d’autres tnontagnes qui sont encore plus utiles au public par leurs mines de fer , d’étain , de cuivre , de mercure, d’or et d’argent. Pour ce qui est de l’or, les torrents en entraînent beaucoup dans la plaine. On le trouve dans la boue et parmi le sable «

S V. PLITS DE FED (Do-thio).

ST rOITt 9ALARTI.

Il existe en Chine des pidls de feu ( Uo-tsing ) qui descendent à des profondeurs considérables. Ce phénomène, u’ Aristote dit avoir existe en Perse , ans des souterrains où les anciens souverains de ce pays faisaient cuire leurs aliments , est très-commun dans certaines provinces de la Chine, où on l’emploie à des usages économiques bien plus productifs. On est meme étonné de tout le parti que les Chinois ont su tirer de ces immenses mines de feu souterrain , ou feu fossile , comme on pourrait l’appeler, et dont une étincelle révèle l’existence. On en trouve la mention dans les poésies du célèbre Toü FOU, poète chinois, qui vivait sous les Thaïig , dans le milieu du huitième siècle de notre ère. Ce poète, que M. Abel Rémusat appelait le Byron de la Chine, cite, dans une comparaison , la flamme bleue qui sort des puits de feu , et les commentateurs confirment l’existence de ces phénomènes , en les décrivant plus au long que le poète, et en indiquant les provinces ue l’empire où ils se trouvent.

Le P. Semedo en a fait mention, il y a près de deux cents ans , dans son Histoire universelle de la Chine (p. 30) , où il dit : « Comme nous avons des piâts d’eau en Europe , ils en ont de feu à la Chine pour les services de la maison : pour ce qu’y ayant au-dessous des mines de souïre, qui déjà sont allumées , ils n’ont qu’à faire une petite ouverture, d’où il sort assez de chaleur pour faire cuire tout ce qu’ils veulent. Au lieu de bois , ils se servent communément d’une espèce de pierres, qui ne sont pas petites , comme en quelques-unes de nos provinces , mais

d’une grandeur considérable. Les mines d’où l’on tire cette matière qui brûle si aisément { c’est notre charlmn dè terre ou houille ) sont presque inépuisables. En quelques endroits , comme à Pékin , ils savent si bien la préparer, que le feu ne s’éteint point ni le jour, ni la nuit. ■> Le P. Trigault dfit aussi : « Pour le feu , ce royaume fournit non seulement du bois , des charbons , des roseaux et du cliaume , mais il y a une sorte de bitume , tel que celiii qui se tire aux Pays-Bas , principalement en l’évéché de Liège. Il est plus abondant et meilleur aux provinces du septentrion. On le tire des entrailles de la terre, lesquelles, estenducs en grande longueur, en rendent l’usage perpétuel , et par la modération du prix le tesmoignent être si copieux qu’il fournit de matière aux plus pauvres. » Ce phénomène géologique , qui s’observe aussi , mais avec de bien moins grandes proportions, dans plusieurs mines de houille en Europe, et dans des lieu.x où il se produit naturellement , comme en Italie, sur la pente septentrionale des Apennins , est confirmé par la lettre d’un récent témoin oculaire , insérée dans les Annales de l’association de la propagation de la foi (Janvier 1829). M. Imhert parle ainsi des puits salants et des puils de feu que l’on voit à Ou-tong-Kiao , près de Kiating, département du même nom, dans la province de Sse-tchouan (des quatre fleuves), au pied des hautes montagnes appartenant aux chaînes du Thibet, à tl2° 11' de longitude méridionale et 29' 33' de latitude septentrionale. Nous croyons ces détails trop intéressants pour ne pas les rapporter ici :

« Il y a, dit-il, quelque dizaine de mille de ces puits salants , dans un espace d’environ dix lieues de long sur quatre ou cinq lieues de large. Chaque particulier un peu riche se cherche quelque associe et creuse un ou plusieurs puits. C’est avec une dépense de 7 à 8000 francs. Leur manière de creuser ces puits n’est pas la nôtre. Ce peuple vient à bout de

CHINÉ

It

Eés desseins avec le temps et la patience , et avec bien moins de dépenses que nous. Il n’a pas l’art d’ouvrir les rochers par la mine , et tous les puits sont dans le rocher. Ces puits ont ordinairement de quinze à dix-huit cents pieds français de profondeur , et n’ont que cinq ou au plus six pouces de largeur; voici leur procédé : si la surface est de terre de trois ou quatre pieds de profondeur, on y plante un tube de bois creux, surmonté d’une pierre de taille qui a l’orifice désiré de cinq ou six pouces : ensuite on fait jouer dans ce tube un mouton , ou tête d’acier, de trois cents ou quatre cents livres pesant. Cette tête d’acier est crénelée en couronne, un peu concave par-dessus et ronde par-dessous.

Un homme fort, habillé à la légère, monte sur un échafaudage, et danse toute la matinée sur une bascule qui soulève cet éperon à deux pieds de haut, et le laisse tomber de son poids: on jette de temps en temps quelques seaux d’eau dans le trou pour pétrir les matières du rocher et les réduire en bouillie. L’éperon , ou tête d’acier, est suspendu par une bonne corde de rotin, petite comme le doigt, mais forte Icomnie nos cordes de boyau :

cette corde est fixée à la bascule; on y attache un bois en triangle , et un autre homme est assis à côté de la corde. A mesure que la bascule s’élève, il prend le triangle et lui fait faire un demi-tour, afin que l’éperon tombe dans un sens contraire. A midi, il monte sur l’échafaudage pour relever son camarade iusqu’au soir. La nuit , deux autres nommes les remplacent. Quand ils ont creusé trois pouces , on tire cet éperon avec toutes les matières dont il est surchargé (car je vous ai dit qu’il était concave pardessus ) , par le moyen d’un grand ^lindre qui sert à rouler la corde.

De cette façon, ces petits puits, ou tubes , sont perpendiculaires , et polis comme une glace. Quelquefois, tout n’est pas roche jusqu’à la fin ; mais il se rencontre des lits de terre , de charbon, etc. : alors l’opération devient des plus difficiles, et quelquefois in-

2' Licraison. (Chine.)

fructueuse ; car les matières n’offrant pas une résistance égale , il arrive que le puits perd sa pe^ndiculaire ; mais ces cas sont rares. Quelquefois le gros anneau de fer qui suspend le mouton vient à casser; alors il faut cinq ou six mois pour pouvoir, avec d’autres moutons , broyer le premier et le réduire en bouillie. Quand la roche est assez honne , on avance jusqu’à deux pieds dans les vingt-quatre heures. On reste au moins trois ans pour creuser un puits. Pour tirer l’eau , on descend dans le puits un tube de bambou , long de vingt-quatre pieds , au fond duquel il y a une soupape; lorsqu’il est arrivé au fond du puits , un homme fort s’assied sur la corde et donne desj secousses ; chaque secousse fait ouvrir] la soupape et monter l’eau. Le tube étant plein, un grand cylindre en forme de dévidoire, de cinquante pieds dè circonférence, sur lequel roule la corde, est tourné par deux , trois ou quatre buffles ou boeufs, et le tube monte :

cette corde est aussi de rotin. L’eau est très-saumâtre ; elle donne à l’évaporation un cinquième et plus, quelquefois un quart de sel. Ce sel est très-âcre ; il contient beaucoup de nitre.

« L’air qui sort de ces puits est trèsinflammable. Si l’on présentait une torche à la bouche d’un puits quand le tube plein d’eau est près d’arriver , il s'enflammerait en une grande gerbe de feu de vingt à trente pieds de haut, et brûlerait la balle avec la rapidité et l’explosion de la foudre. Cela arrive quelquefois par l’imprudence ou la malice d’un ouvrier qui veut se suicider en compagnie. 11 est de ces puits d’où l’on ne retire point de sel , mais seulement du feu ; on les appelle puWi de feu. Je vais vous en faire la description. Un petit tube en bambou ( ce feu ne le nrûle pas ) ferme l’embouchure des puits et conduit l’air inflammable où l’on veut; on l’allume avec une bougie, et il brûle continuellement. La flamme est bleuâtre , ayant trois ou quatre pouces de haut et un pouce de diamètre. Ici , ce feu est trop petit pour cuire le sel. Les

L’UNIVERS

grands puits de feu sont à J'su-J.ieuii- Tsing (*), à quarante lieues d’ici.

« Pour évaporer l’eau et cuire le sel , on SC sert d'une espère de grande cuvette en fonte , qui a cinq pieds de diamètre, sur quatre pouces seulement de profondeur ( les Chinois ont éprouvé gu'en présentant une plus grande surface au feu , l’évaporation est plus

prompte et épargne le charbon );

elle a au moins un pouce d’épaisseur.

(Quelques autres marmites plus profondes l’environnent , contenant de l'eau qui bout au même feu et sert à alimenter la grande cuvette ; de sorte que le sel , quand il est évaporé, remplit absolument la cuvette et en prend la forme. Le bloc de sel, de deux cents livres pesant et plus , est dur comme la pierre. On le casse en trois ou quatre morceaux pour être transporté pour le commerce. Le feu est SI ardent que la grande cuvette devient absolument rouge, et que l’eau jaillit à gros bouillons , au centre de la cuvette , à la hauteur de huit à dix pouces. Quand c’est du feu fossile des puits à leu , elle jaillit encore davantage , et les cuvettes sont calcinées en fort peu de temps, quoique celles qu’on expose à ces sortes de feu aient Jusqu'à trois pouces d’épaisseur en fonte.

O Pour tant de puits, il faut du charbon en quantité ; ily en a de différentes sortes dans le pays. Les lits de charton sont d’une épaisseur qui varie depuis un pouce Jusqu’à cinq. Le chemin souterrain qui conduit à l'intérieur de la mine est quelquefois si rapide qu’on y met des échelles de bambou. Le charbon est en gros morceaux. La plupart de ces mines contiennent beaucoup de l’air inflammable dont Je vous ai parlé , et on ne peut pas y allumer de lampes (**). Les mineurs

(*) Cette expression chinoise signifie ; U puits qui coule de lui-même.

(**) On voit par là que les Chinois ne coiinaisseiil pas encore l’iisagc de la lampe de Davy, ou lampe de sûreté des mineurs, dont les propriétés miraculeuses, quoique simples , ont elé récemment découvertes par le grand chimiste dont cette Providence des

vont à tâtons , s’éclavant avec un mélange de sciure de bois et de résine qui brille sans flamme et ne s’éteint pas. En ouvrant les petits puits de sel, ils trouvent quelquefois, à plusieurs centaines de pieds de profondeur , des couches de charbon fort épaisses; mais ils n’osent pas ouvrir ces grandes mines , parce qu’ils ne savent pas se servir de la poudre pour cet usage , et qu’ils craignent d’y trouver de l’eau en quantité , ce qui rendrait leur travail inutile.

« Quand ils creusent les puits de sel , ayant atteint mille pieds de profondeur, ils trouvent ordinairement une huile bitumineuse qui brûle dans l’eau. On en recueille par Jour Jusqu’à quatre ou cinq Jarres de cent livres chacune. Cette huile est trèspuante ; on s’en sert pour éclairer la Italie où sont les puits et les chaudières de sel.

« Si Je connaissais mieux la physique, Je vous dirais ce que c’est que cet air inflammable et souterrain dont Je vous ai parlé (*). Je ne puis croire

mineurs porte le nom. 11 n’y a pas de doute que l’Européen qui ferait connaître aux mineurs ehinois l'usage du réseau métallique , dont le tissu renferme la mèche allumée , et l'empêche d’enflammer l’air extérieur, serait béni par eux, et honoré éternellement comme un divin génie.

(*) Sans être nous-mêmes très-versé dans la physique, ou plutôt dans la chimie, nous pensons que cet air inflamtnable est un gaz hydrogène carboné, comme celui dont se sert l’industrie européenne pour l'éclairage public, après l’avoir dégagé à grands frais du combustible souterrain que nous nommons houille ou charbon de terre, et qui se produit naturellemeut en Chine en quantité prodigieuse. Les propriétés de l’un, que dégage la nature de ses grands laboratoires souterrains, et de l’autre, que prépare avec peine la main de l’homme , paraissent être les mêmes ; mais le fait de ce produit gazeux naturel en Cliine, qui, étant allumé à son contact avec l’air extmeur, donne une flamme et une chaleur si vives, ne pourrait-il pas servir à expliquer, par induction, l’étal permanent d’ignition si puissante des

CHINE. 19

que ce soit l’effet d’un volcan souterrain, parce qu’il a besoin d’être allumé; et une fois allumé, il ne s’éteint

SI us que par 1e moyen d'une boule 'argile qu^on met à l’oriQce du tube, ou à l’aide d’un vent violent et subit. Je crois plutôt que c’est un gaz ou esprit de bitume ; car ce feu est fort puant et donne une fumée noire et épaisse. Les Chinois, païens et chrétiens, croient que c’est le feu de l’enfer, et ils en ont grand’peur. De fait , il est beaucoup plus violent que le feu ordinaire.

O Ces mines de charbon et ces puits de sel occupent ici un peuple immense. Il y a des particuliers riches qui ont jusqu’à cent puits en propriété.

« Tsé-Lieou-Tsing , situé dans les montagnes, au bord d’un petit fleuve, contient aussi des puits de set creusés de la même manière qu’à Ou-tongkiao... Dans une vallée se trouvent ipiatre puits qui donnent du feu en une quantité vraiment effroyable , et point d’eau. Ces puits, dans le principe, ont donné de l’eau salée; l’eau ayant tari , on creusa , il y a une douzaine d’années , jusqu’à trois mille pieds et plus de profondeur, pour trouver de l’eau en abondance : ce fut en vain; mais il sortit soudainement une énorme colonne d’air qui s’exhala en grosses prticules noirâtres. Cela ne ressemble pas à la fumée , mais à la vapeur d’une fournaise ardente. Cet air s’échappe avec un

corps solaires ? En supposant les provinces de la Chine qui possèdeni ces puits Je feu , placées à l’un des pôles de la terre, elles pourraient , pendant les six mois d’absence du soleil, s’éclairer de ces grands flambeaux naturels, autant du moins que la courbure de la terre permettrait aux rayons lumineux d’atteindre les points de leiu* surface. Et si, par une autre induction, l’on sup posait toutes ces gerbes de feu naturel réunies en un foyer placé dans l'atmosphère ou audelà, à une distance convenable, et dans dus proportions suffisantes, on aiuait là un corps lumineux <pii n’emprunterait pas sa lumière an soleil, et qui pourrait consoler de son absence.

bruissement et un ronflement affreux qu’on entend de fort loin....

« L’orifice du puits est surmonté d’une caisse de pierres de taille qui a six ou sept pieds de hauteur, de crainte que , par inadvertance ou par malice , quelqu’un ne mette le feu à l’embouchure du puits. Ce malheur est arrivé en août dernier. Dès que le feu fut à la surface du puits , il se fit une explosion affreuse et un assez fort tremblement de terre. La flamme, qui avait environ deux pieds de hauteur, volti geait sur la superficie du terrain sans rien brûler. Quatre hommes se dévouèrent et portèrent une énorme pierre sur l’orifice du puits ; aussitôt elle vola en l’air ; trois hommes furent brûlés , le quatrième échappa au danger : ni l'eau , ni la boue ne purent éteindre le feu. Enfin, après quinze jours de travaux opiniâtres , on porta de l’eau en quantité sur la montagne voisine ; on y forma un lac , et on lâcha l’eau tout à coup ; elle vint en quantitô avec beaucoup d’air, et elle éteignit le feu. Ce fut une dépense d’environ trente mille francs, somme considérable en Chine.

« A un pied sous terre, sur les quatre faces du nuits , sont entés quatre énormes tubes de bambou qui conduisent l’air sous les chaudières.

Un seul puits fait cuire plus de trois cents chaudières. Chaque chaudière a un tube de bambou ou conducteur du feu , à la tête duquel est un tube de terre glaise , haut de six pouces , ayant au centre un trou d’un pouce de diamètre. Cette terre empêche le feu de brûler le bambou. D’autres bambous mis en dehors éclairent les rues et les grandes halles ou cuisines. On ne peut employer tout le feu. L’excédant est conduii hors de l’enceinte de la saline , et y forme trois cheminées ou énormes gerbes de feu , flottant et voltigeant à deux pieds de hauteur au-dessus de la cheminée. La surface du terrain de la cour est extrêmement chaude , et brûle sous les pieds : en janvier même , tous les ouvriers sont à demi nus , n’ayant qu’un petit caleçon pour se couvnr. Ce feu

est extrêmement vif. Les chaudières de fonte ont jusqu’à quatre ou cinq pouces d’épaisseur : elles sont calcinées et coulent en peu de mois. Des porteurs d’eau salM, des aqueducs en tubes de bambou, fournissent l’eau.

Elle est reçue dans une énorme citerne , et un chapelet hydraulique , agité jour et nuit par quatre hommes , fait monter l'eau dans un réservoir supérieur, d’où elle est conduite dans les chaudières. L’eau , évaporée en vingtHjuatre heures , forme un pâté de sel de six pouces d’épaisseur , pesant environ trois cents livres : il est dur comme de la pierre

« J’oubliais de vous dire que ce feu ne produit presque pas de fumée , mais une vapeur très-forte de bitume que je sentis a deux lieues loin du pays. La flamme est rougeâtre comme celle du charbon ; elle n'est pas attachée et enracinée à l’oriGce du tube, comme le serait celle d’une lampe; mais elle voltige environ à deux pouces au-dessus de cet orifice , et elle s’élève à près de deux pieds. Dans l’hiver, les pauvres, pour se chauffer, creusent en rond le sable à un pied de profondeur : une dizaine de malheureux s’asseoient autour ; avec une poignée de paille ils enflamment ce creux, et ils se chauffent de cette manière aussi long-temps que bon leur semble; ensuite ils comblent le trou avec du sable, et le feu est éteint. »

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