‹ Chine ou description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinois première partie comprenant un résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours par m. G. PauthierChapitre 15 sur 238 · TEMPS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

TEMPS HISTORIQUES

5 VII. AFBRÇO »B t’aiSTOIRB DB 1,'BMrlBB CRlBOtB depoii UoabO'Ti jasqn’à nos jouri.

Quand on veut écrire l’histoire d’un peuple, ou seulement en donner un

Su, l’esprit se demande si c’est un e enregistrement de fàits matériels qu’il est condamné à faire , sans distinction de causes et d’effèts , ou s’il a à constater un enchaînement nécessaire dans ces mêmes faits , de manière que celui qui suit dépende nécessairement de celui qui précède , et si l’on peut trouver une raison efficiente de tous les événements humains. En d’autres termes , le cours des événements humains cst-il soumis à une loi

CHINE

fatale , coinme celle de la i^ravitatioD , ou bien n’est-il que le produit accidentel d’actes dns au hasard , qui n’auraient de lois que dans le caprice des agents humaiiîs , ou dans les circonstances fortuites de leur accomplissement? D’où vient le genre humain? où va-t-il?

suit-il dès son origine une progression de perfectibilité? ou ne fait-il m’user plus ou moins bien de ses facultés dans une limite donnée, en recommençant sans cesse , comme la planète sur laquelle il passe, le cours perpétuel de ses révolutions? Si le genre humain est perfectible, quelle est la loi de son développement?

Peut-on retrouver quelque part les traditions non interrompues de son histoire, de son origine et de ses progrès? Sans prétendre offrir ici la solution de toutes ces questions , nous pensons que les événements humains, sans être soumis aux lois fatales qui gouvernent les corps célestes , le sont cependant à des lois assez régulières pour que l’on puisse souvent les découvrir et les déterminer ; que le genre humain se développe, sinon dans ses facultés morales, au moins dans ses facultés scientifiques; que les nations ont leur vie et leur mort comme les individus, tandis que le genre humain ne meurt point et continue sa marche à travers les siècles et les révolutions qui renouvellent la surface de la terre.

Nous tâcherons de faire l’application de ces principes à l’esquisse que nous allons donner de l’histoire et de la civilisation de l’empire chinois , dont nous verrons s’opérer le développement, comme celui de ces vieux et robustes ebénes que les tempêtes séculaires, qui en ont renversé tant d’autres , n’ont pu abattre.

HOANO-TI , ï,698 AVANT J.-C. (•).

Avant de parler des temps que nous donnons comme historiques, d’après

(*) L’examen critique de la chronologie chinoise, que l’empereur Kien-Looico fit faire par le collège des Han~Un ou Acadé~ mie impériale, et par tous les corps littéraires de sa capitale , et qu’il fit imprimer dans son palais en r 76”, ne fait remonter le

les historiens chinois , et contre lesquels on a tenté vainement de s’élever , il est bon de dire quels sont les éléments chronologiques qui servent de base à la certitude de l’histoire cliinoise. Ces éléments sont très-simples et très-réguliers : ce sont r l'année civile ou équinoxiale, composée de trois cent soixante-cinq jours sidéraux et un q^rt, reconnue et suivie en Chine dfô la plus haute antiquité, comme nous le verrons ciaprès , et qui correspond parfaitement à notre année julienne ; 2° le cycle de soixante années, dont les séries se suivent depuis la 61° année du règne de IloANG-Ti, sans interruption, et avec autant de régularité que les siècles dans les computs europ^ns. Notre année vulgaire 1834 correspond ainsi à la 31* année du 75* cycle sexagénaire des Chinois. Il n’y a pas de chronologie qui offre autant de certitude pour un aussi long espace de temps.

Le temps compris entre les deux points les plus extrêmes de l’histoire chinoise renferme une durée de près de quatre mille cinq cents années; période immense de fa vie historique d’un empire qui n’a pas d’égale dans le monae, et dans laquelle se sont succédé vingt-deux dvnasties, par conséquent dans laquelle il y a eu au moins vingt-deux grandes révolutions. La première fut opérée par Hien- Yoiian, que l’on a nommé depuis IIoang-Ti ( Fempereur jaune). A la 55* année du r^ne du dernier empereur de la famille de Chin-Noung, un prince de sa maison se révolta et causa de grands désordres. Les rois vassaux, qui gouvernaient des provinces de l’empire, étaient divisés entre eux. Le rebelle obtint des suc-

I** cycle de soixanle années, de 365 jours 6 heures chacune, qu’à la 61* année de cet empereur.ou 2637 av. J.-C. ; laissantaiusi les 60 premières, ou la raleur d’un cycle , dans les temps douteux. C’est ce tableau chronologique qui porte ainsi le plus haut caractère de certitude, et dont nous avons un exemplaire entre les mains , que nous avons suivi constamment pour les dates, dans le cours de cet ouvrage.

L’UNIVERS

cès. L’emperenr fut obligé d’abandonner le gouvernement de l’empire.

Quelques rois vassaux se joignirent à Hioo*.n-Yoüan , qui avait un état dans le Ho-Nan : celui-ci attaqua plusieurs fois le prince insurgé; et, parle mouen <f«n char (*) qui indiquait le sud et la position des quatre points cardinaux, il connut les routes qu’il tenait , le défit, et fut ensuite élu , par les autres princes vassaux , maître de l’empire, c'est à lui qu’est attribuée la première forme régulière de gouvernement. Il établit des ministres qui portèrent le titre de yûn [nuée), sans doute pour indiquer leur destination providentielle par rapport au peuple, comme celle de la nuée par rapport à la terre qu’elle fertilise : nom que porte aussi en Chine le principe vivifiant de la nature. On prétend en outre qu’il divisa le peuple en différentes classes , auxquelles il assigna des couleurs différentes , en réservant la couleur jaune pour la famille impériale ; couleur qu^elle conserve encore aujourd’hui, quoique après les révolutions de vingt-deux dynasties : ce qui indique une bien plus grande immuabilité dans cet attribut impérial que dans l’empire lui -même. Hoang-Ti partagea ses états conquis en dix provinces ( Tchéou), subdivisées chacune en dix départements ( Tse ) , chaque département renfermant dix arrondissements ( Tou ) , chaque arrondissement dix villes ( Ve). Quant aux mesures linéaires, il prit un grain de millet pour la grandeur d’une ligTie, dix grains de millet, ou dix lignes pour un pouce , dix pouces pour un ^d, etc. Les diverses manières dont les grains de millet, qui sont de figure ovale, peuvent se ranger, ont

(*) C’était , selon les historiens chinois , une espèce de cliar , de l’invention de Hoshg-ti, au-dessus duquel était une figure d'esprit qui montrait toujours la partie du midi , de quelque manière que ce char fût tourné. « De quelque côte que le char ” désignât les quatre parties du monde , » dit le P. Amiot , « il est certain que les C.hi- • nois ont inventé la boussole. »

mis de la différence dans les mesures sous les différentes dynasties.

On remarque déjà là ces proportions décimales , que la révolution française devait généraliser et appliquer à toutes les divisions du calcul, quatre mille cinq cents ans plus tard, et que les Chinois eux-mêmes avaient su mettre en pratique bien des siècles auparavant, d’une manière beaucoup plus générale encore, comme on le voit par cet exemple unique appliqué à la division territoriale d’un grand empire.

L'histoire chinoise rapporte à Hoang- Ti un grand nombre d^ventions, attribuées déjà pour la plupart à des règnes précédents; mais cette confusion est due à la différence d’opinions des historiens sur le commencement réel de l’époque historique de leur grand empire. Et quand même il serait possible de démêler la vérité parmi des assertions contradictoires , on concevra facilement que nous n’avons ici ni le temps , ni fa mission de chercher à déterminer quelles sont les opinions qui doivent inspirer le plus de confiance. Ce n’est pas d’ailleurs sur une faible erreur de date dans des faits de cette nature que l’on pourrait établir un scepticisme historique. L’histoire chinoise , depuis Hoang-Ti , porte trop le caractère de la certitude pour que l’on puisse la rejeter, ou seulement la mettre en doute sur les principaux faits. C’est à cet empereur qu’est attribué l’établissement du Tribunal pour écrire l'histoire, qui existe encore aujourd’hui , et dont nous aurons occasion de parier plus au long; il nomma six ministres pour avoir soin de ce qui concernait le ciel , c’est-àdire pour observer les astres et les phénomènes célestes. Ces derniers inventèrent la sphère, réglèrent le calendrier et les saisons. Hoang-Ti ordonna à Ta-Nao de former le cycle de 60, composé d’un cycle de 10 et d’un autre de 12, lesquels, réunis ensemble , servent à nommer chaque année dans un cycle, ou période de 60, dont le premier commence 2,637 ans avant notre ère: il fit connaître

CHINE

les principes de l’arithmétique et de la géométrie. Plusieurs a^onomes chinois, à cette épo^e reculée où l’histoire se tait sur les autres peuples de la terre , démontrent par leurs observations comparées, que douze révolutions de la lune n’^alent pas une révolution du soleil; démonstration renouvelée 2,300 ans après par Méton , astronome grec. Cette découverte du cycle de dix-neuf ans est attribuée à l’empereur lui-meme. Dans un des ouvrages que ce dernier faisait pour examiner par lui-méme l’état de rempire, il dânuvrit une mine de cuivre tort abondante dans une montagne du Ho-nan. 11 la fit exploiter. Un des ministres de Hoang-Ti fit fondre douze cloches correspondant aux douze lunes, pour indiquer les saisons, les mois, tes jours et les heures. Les lois des sons musicaux furent aussi inventées, ainsi que différents vases, et instruments de musique. L’empereur fit faire des arcs , des flèches et divers autres instruments de guerre. On creusa des arbres et on fit des barques ; les branches taillées servirent de rames : alors les fleuves fiirent franchis. On construisit des chars , et alors on put pénétrer partout. Les noms de de tous les inventeurs présumés sont conservés par les historiens chinois.

Hoang-Ti , dit-on , coupa et aplanit des montagnes ; il fit faire de ^ands chemins pour faciliter le commerce ; il étendit les bornes de son empire, qu’il poussa vers l’orient jusqu’à la mer , du côté du nord jusqu’où s’étendait depuis l’ancienne Tartarie, et au midi jusqu’au fleuve Kiang , qui lui servit de barrière.

Les rapports entre le Créateur ou le Souverain du ciel , et la créature ou l’homme , furent reconnus ; car sous ce règne on construisit un monument spécial pour offrir des sacrifices au Souverain-Suprême ( CAanÿ'- ri). Le commerce fut établi , et l’on fabriqua une monnaie qui remplaça les échanges en nature ; ce qui tut un grand pas dans la civilisation. On rapporte me des peuples étrangers vinrent renore hommage à Hoang^i ; ce qui indi-

querait qu’à cette époque j. environ 2,650 ans avant notre ère ) , il existait déjà dans la Haute-Asie des peuples constitués et possédant déjà un certain degré de civilisation. La femme de Hoang-ti , nommée Louï-tseu , enseigna au peuple l’art d’élever les vers à soie et celui de filer leur produit pour faire des vêtements. Cette industrie est devenue si prospère et si importante en Chine, que Louï-tseu a ké élevée dans la suite des temps au rang des génies, et elle est honorée sous le nom A' Esprit des mûriers et des vers à soie.

On attribue aussi à Hoang-ti une grande science dans la vertu des simples, et des écrits profonds sur la médecine dont on prétend qu’il subsiste encore des fragments.

Il fit construire des maisons et des murailles pour enceindre certaines localité. Il institua des écoles pour l’instruction des jeunes gens , et on le représente comme le législateur et le fondateur d’un nouvel empire.

Il régna cent ans , et , selon les Chinois , il n’y eut jamais de règne aussi glorieux et aussi heureux que le sien.

Un fait qu'il est bon de remarquer, c’est que les historiens chinois font venir plusieurs inventeurs des arts et des saences , sous le premier empereur historique, de pays situés à l’occident de la Oiine, près du mont Kouen-lün, que les Indiens nomment Mérou, dans les flancs duquel le grand fleuve Hoàn^-ho prend sa source ; ce qui donnerait à cette partie du Thibet une antériorité de civilisation sur la Chine elle-même ; supposition assez naturelle si l’on réfléchit que, à mesure que des contrées devinrent habitables par la formation des lits de fleuves ou de rivières, les premières peuplades durent suivre le cours de ces mêmes fleuves, et se répandre , comme eux , dans différentes directions , mais toujours en partant des lieux hauts pour arriver dans les lieux bas. Ce qui confirme cette supposition, c’est que la cour des premiers empereurs chinois était placée dans

les provinces occidentales voisines des montagnes du Thibet.

Un autre fait aussi à remarquer dans ce premier règne historique , c’est- l'adoption par le chef de l’état d’un nom impérial qui lui donne un même attribut qu’au souverain du

ciel : ce nom est 7ï souverain ,

dans lequel on retrouve la même racine qui sert à désigner Dieu dans toutes les langues de la famille hindo-gertnanique ou arienne, à commencer par le sanskrit, et en Unissant par le français. Avant H0A.NG-T1 , les souverains ànté et sémi-historiques de la Chine se nomment H^ang , rois ; un nouveau titre dynastique s’introduit : ce titre, le Souverain de la Chine l’a en partage avec fe Souverain du ciel; mais on donne à celui-ci le qualificatif de Suj^ême {Chang)\ le Souverain de la Chine est donc subordonné hiérarchiquement au Souverain suprême du ciel. Il résulte de là qu’un nouvel élément de souveraineté fut introduit dans le gouvernement de la Chine avec le nouveau titre impérial , et que la majesté du souverain fut revêtue de fonctions et d’attributs inconnus précédemment. En un mot, nous voyons ici l’introduction de l’élément thèocratime, qui nous parait étranger, et qui n^a pu effectivement prendre en Chine un ^nd dévelop^ment.

Hoang-ti réunit donc le premier la puissance religieuse à la puissance civile , ou plutôt il introduit le premier l’idée religieuse dans l’idée civile, et se fait le pontife de ces deux idées. Il élève des autels et offre des sacrifices au Souverain suprême (Chang-ti), dont il partage une partie des attributs , et dont il est le représentant sur la terre , sous le titre de souverain Jaune ( Hoang-ti ).

CRAO-HAO, 2,507 AVANT J. C.

Sous le règne de 80 ans de son successeur et fils nommé CnAO-<aiAO, le culte pur d’un être suprême unique se corrompit; la pensée primitive et peut-être traditionnelle se matérialisa

dans les pompes extérieures des sacrifices. Une musique nouvelle fut inventée. Cet empereur, cependant, ne négligea pas les intérêts matériels de son empire. Il ouvrit des chemins dans les montagnes , et fit nettoyer le lit des rivières. Il établit un réglement encore en vigueur, qui prescrit des costumes particuliers pour les divers genres et degrés de mandarinats ou commandements. Comme à son avènement à l’empire, des courtisans (il en existait déjà à cette époque reculée ) avaient prétendu que l’oiseau nommé Foung-hoang ( oiseau fabuleux, phénix chinois, <pii ne se montre que pendant le régné des bons princes ) avait paru ; ce mt cet oiseau, varié de différentes manières, qui devint la marque distinctive figurée sur le vêtementdes mandarins (*). L’usage de porter cet oiseau brodé sur la poitrine s’observe encore aiÿourdTiui (**).

3,513. Tchouen-hio , neveu du précédent, et qui lui succéda par droit d’élection , seul droit alors , iiit un grand souverain. Il rétablit la pureté primitive du culte, qui était passé à la forme idolâ trique, et il nomma des ministres pour y présider et faire distinguer les esprits célestes des hommes. Il confia à un mandarin la direction des mines , et à un autre l’administration des eaux etforêts. Comme chaque famille voulait avoir des prê-

(*) Nous prévenons une fois pour toutes , que , pour nous conformer à une habitude prise par tous les écrivains qui ont parlé de la Chine, et pour ne pas introduire une autre dénomination plus exacte , mais qui aurait l’inconvénient d’élre nouvelle et de ne rappeler aucune idée é l’esprit , noos employons le mot mandarin , qui n’est pas chinois, mais portugais (dérivé du mot mandar , commander'), pour désigner les magistrats ou employés civils et militaires de divers degrés , revêtus d’une administration ou d’un commandement quelconque.

(**) Ce sont les mandarins de lettres qui portent cet emblème; les mandarins d’armes portent des animaux , tels que le dragon , le Hbn , le tigre , etc.

iOogle

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très sacriflcateurs, ce fut Im, dit-on, qui porta un décret par lequel l’eiU; nereur seul peut offrir le sacrifice so^ lennel au ciel, ou au souverain suprême. Il réforma le calendrier et fixa le commencement de l’année à la première lune du printemps. Il y eut , disent les historiens chinois , a cette époque où tout se renouvelle sur la terre, une conjonction des cinq planètes dans la constellation appelé in^che. Ils disent aussi que , sous le régné de cet empereur , l’empire chinois avait beaucoupd’étendue: il était borné au nord par laTartarie, au midi par la Cochinchine ; à l’occident , par le grand désert de sable; et à l’orient par la mer.

2,435. Ti-ko, petit-fils et successeur du précédent , s’occupa de former les mœurs. Il établit des docteurs our l’enseignement de la morale , et es règles pour la musique vocale.

Cependant il épousa, dit-on, quatre femmes, et introduisit la polygamie dans l’empire , laquelle y règne encore actuellement.

De quelque manière me l’on envisage ce dernier fait, il n’en est pas moins évident que cette coutume a eu une influence tres-grande sur la civilisation chinoise. On ne pourrait guère , comme Montesquieu , trouver dans le climat la loi , ou du moins la raison de cette coutume, qui est d’ailleurs en usage dans une grande partie de l’Asie; car les contrées du nord de la Chine sont placées sous les mêmes latitudes que le Portugal et l’Espagne méridionale, quoique les premières soient sujettes a des froids beaucoup plus intenses. C’est peut-être à cette cause qu’est due l’immense population de la Chine, et, par une conséquence directe, le développement extraorduiaire de l’industrie de cet empire. Toutefois , les abus de cette même coutume, en entraînant un grand nombre d’empereurs dans la débauche et dans tous les excès qui en sont la suite , y compris l’introduction près du trône d’une foule d’eunuques qui souvent se sont emparés des rênes de l’état, ont occasioné plus d’une révolution, et hâté

la chute de plus d’une dynastie.

Le sort du successeur de ce dernier empereur, Ti-tchi (2,366) , en est une preuve frappante. Après dix ans de règne et de débauches, il est détrôné par les grands , qui mirent à sa place Yao, son frère. Voilà le premier exemple dans l’histoire chinoise d’un souverain déposé par ses sujets. On verra cet exemple se renouveler et recevoir la sanction des philosophes chinois , qui , dans toutes leurs paroles, n’ont jamais perdu de vue l’instruction des rois, ni oublié l’intérêt du peuple.

Avec Yao commence le livre historique le plus célèbre et le plus authentique des Chinois ; le premier des

hing ou Uxres sacrés, au nombre

de cinq. Les critiques chinois prétendent que ce qui y est rapporte du rèçne de Yao et de ses successeurs a été écrit du temps de ces empereurs ; et les missionnaires jésuites , entre autres le P.Gaubil,n’en font aucun doute.

« Les chapitres TAo-TiEN (instructions de Yao) et chdn-tikn ( instructions de Chou), du Chou-Kmg . dit ce dernier, sont des histoires du temps de Yao et de Chon. C’est en livres ce qui reste de plus ancien. Puisque avant Yao il y avait des caractères , il y avait apparemment des livres. »

(Chronologie chinoise , p. 187). Ce ^i est certain , c’est me ce livre a été recueilli ou compile par Confdcios (Khodug-tsbo), le Vlus célèbre philosophe chinois, sur la fin du 6* siècle avant notre ère. Que les fragments historiques dont ce fivre se compose soient aussi anciens que les événements qu’ils rapportent, ou mi’ils aient été ainsi rédiges par Confucius luimême sur des documents anciens, il n’en est pas moins évident que cette Chronique chinoise est le plus ancien et le plus beau monument historique qui existe chez aucun peuple. C’est ce monument historique, dont nous possédons le texte chinois (*), qui

(') Il en existe une traduction française faite par le P. Gaubil, savant mission

L’UNIVERS

nous servira de guide pourl’hlstoirecbinoise jusqu’à tannée 720 avant notre ère. Les nombreusescitations^enous en donnerons, paraîtront peut-etre fastidieuses et disproportionnées; mais la nécessité d’exposer et d’expliquer l’histoire de l’empire chinois nous en fait une loi pour ainsi dire absolue ; car, sans ce livre, recueilli et collationné

fiar Confucius, et sans ceux que ce phiosophe a laissés , nous avouons que l’histoire de la Chine et sa civilisation seraient complètement inintelligibles; ces livres étant pour les Chinois absolument ce que sont la Bible pour les Juifs, les lois de Manou pour les Indiens, le Coran pour les Malioniétans, l’Évangile pour les Chrétiens ; un moule d’airain qui donne à la civilisation et au développement d’un peuple une empreinte ineffaçable.

D’après ce qui précède, on comprendra facilement que l’histoire chinoise ne pouvant être contrôlée, comme le sont presque toutes les autres histoires, par des monuments étrangers, c’est une obligation absolue de s’en tenir aux chroniques nationales. Mais, dans cette nécessité, nous nous sommes attaché à ne nous servir que des monuments reconnus les plus authentiques par les Chinois eux-mêmes ; et J cette confiance accordée aux historiens chinois ne peut être condamnée , car l’on peut avancer hardiment que jajmais aucun peuple n’a possédé, ou ne possède des corps d’histoire aussi complets et aussi authentiques que le peuple cliinois.

Ceci ne surprendra pas ,' lorsqu’on saura que de tout temps l’histoire, ou l’enregistrement intelligent des faits humains, a été honorée et favorisée en Chine; que depuis l’empereur Hoang-

naire hança», mort k Péking, en 1759, après 36 ans de séjour dans celte capilale de l'empire chinois. Celle traduction , accompagnée de notes précieuses, a été publiée par De Guignes, en 1770, et forme un volume in-4“. Nous citerons celte traduction, parce qu’elle inspirera plus de confiance que celle que nous pourrions faire , quoique nous n’ayons pas hésité à la rendre souvent plus littérale et plus fidèle.

TI , 2,637 ans avant notre ère , il existe un tribunal historique dans la capitale de l’empire, dont les membres, choisis parmi les lettrés les plus distingués , ont plusieurs prérogatives et l’inamovibilité de nos magistrats.

L’impartialité de ces historiens est protégée contre les séductions du pouvoir par un grand nombre de pr^utions sages, qui seront indiquées plus tard, lorsque nous ferons connaître l’organisation actuelle du gouvernement chinois. Il existe des £pAemérides de plusieurs villes capitales de provinces, qui remontent a plus de deux cents ans avant notre ère, et qui offrent la même exactitude sur les faits d’observations possibles alors , que celles de notre Bureau des longitudes. On tient registre , jour par jour, dans chaque ville , même du troisième ordre , de tous les événements météorologiques : voilà pour les faits qui tiennent aux lois de la nature. Mais en outre, on enregistre à part les troubles , révoltes , sièges , incendies et autres calamités qui viennent des hommes : voilà pour les faits humains. Voici un extrait des Éphéméridesde la ville de NanrKing:

« 190. (Avant J.-C.)Enété, grande sécheresse : les eaux du Kiang furent très-basses.

« ISfi. Débordement du Kiang en été.

« 113. (Après J.-C.) Montagnes qui s’écroulent en 47 lieux différents.

« 124. Tremblement de terre du côté de l’Orient.

«131. A la cinquième lune , les vers à soie se multiplièrent dans un district , et donnèrent des cocons gros comme des œufs.

« 134. A la neuvième lune, la gelée blanche ruina les moissons.

« 136. Il n’y eut point de pluie depuis le solstice d’hiver jusqu’à celui d’été.

« 137. A la cinquième lune, tremblement de terre à l’est du Kiang.

« 141. A la première lune , grande neige : elle avait trois pieds de haut dans la campagne. »

Pour dissiper tous les doutes que

cm NE.

certains esprits difficiles pourraient conserver sur l'Iiistoire chinoise, on croit devoir ajouter ici les paroles suivantes du P. Amiot , l'un des plus laborieux et des plus savants missionnaires français en Chine :

« En faisant une légère récapitulation de ce que j’ai dit, je crois pouvoir conclure :

“ 1° Que les annales chinoises sont pj'éJ'érables aux nwmamnti historiques de toutes les autres nations, parce qu’elles sont les plus dépouillées de fables, les plus anciennes, les plus suivies, les plus abondantes en faits , etc. ;

■< 2° Qu’elles méritent toute notre confiance, parce qu’elles ont des époques démontrées par des observations astronomiques, jointes aux monuments de toutes les espèces dont ces annales abondent, se servent réciproquement de preuves, s’étayent mutuellement, et concourent ensemble pour constater la bonne foi des éerivains qui les ont transmises iusqu’à nous , etc. ;

<i 3" Qu’elles sont dignes de l’attention de tous tes savants, parce qu’elles peuvent les aider à remonter sûrement jusqu’aux premiers siècles du renouvellement du monde, en leur fournissant pour cela les secours nécessaires et les guides qui peuvent les y eonduire : tels sont les cycles sexagénaires, rangés tout nouvellement en tri-cycles, dont l’époque radicale est la 2,637* année avant l’ère chrétienne, 61' du règne de Hoang-ti; les généalogies des premiers souverains, généalogies qui portent avec elles l’empreinte de la vérité dans les petites laeunes qui s’y trouvent , et qu’on n’a osé rem-

filir, quoiqu’il eût été très-facile de e faire si Ton avait voulu y ajouter du sien ; les tables chronologiques qui marquent avec exactitude la succession non interrompue de tous les empereurs qui ont régné pendant plus de 4,000 ans , etc. ;

« 4° Enfin, que ces annales sont elles-mêmes l’ouvrage de littérature le plus authentique qid soit dans l’univers, parce qu’il n’y en a point dans tout l’univers qui ait été travaillé pen- 3' Livraison. (Chine.)

daiit l’espace de près de dix-huit sict les, qui ait été revu, corrigé, augmenté a mesure que l’on taisait d^e nouvelles découvertes, par un si grand nombre de savants réunis, autorisés, pourvus de tous les secours possibles , etc. »

(Mém. sur les Ch., t. II, p. 146.) L’histoire chinoise possédé donc tous les caractères de certitude que la critique historique a le droit d’exiger.

YAO, 2,357 AVANT J. f.

Année Kio-tchin du c^cle.

L’ancien Livre que nous avons nommé ci-dessus, commence, ainsi que nous l’avons dit. par le règne de Yao. Il ne parle que des vertus de cet empereur, des observations qu’il fit faire sur les solstices et les équinoxes, des soins qu'il .se donna pour réparer les désastres que la grande inondation , dont nous avons déjà parlé, avait causés , et du choix qu’il fit d’un lalioureur sage et éclaire, pour partager le pouvoir avec lui , et pour lui succéder. « La vue de ses vertus , dit le Chou-king , mit la paix dans sa famille, le bon ordre parmi ses officiers , l’union dans tous les pays ; ceux qui avaient jusque-là tenu une mauvaise conduite, se corrigèrent, et la paix régna partout. »

On voit dans ce même Livre , avec quels soins l’empereur Yao fait observer les corps célestes pour chercher à découvrir les lois de leurs mouvements , et pour régler les affaires humaines sur les lois du ciel; car alors les peuples avaient des idées plus grandes et plus justes sur l'homme et la nature, que celles dont nous nous enorgueillissons aujourd’hui ; ils pensaient qu’il existait des rapports intimes entre notre globe et les autres corps célestes, qu^un gouvernement sage ne devait pas négliger.

« Yao ordonna à ses ministres Hi et Ho de suivre exactement et avec attention les règles pour la supputation de tous les mouvements des astres , du soleil et de la lune ; de respecter le ciel suprême, et dé faire connaître au peuple les temps et les saisons. <>

L’UNIVKUS.

Quatre autres ministres astronomes ftirent envoyés dans la direction des quatre points cardinaux , pour y déterminer la longueur du jour et la position de certains astres. « L’épalité

• du jour et de la nuit, est-il dit, et

« l'oMervation de l’astre font

« juger du milieu du printemps ; la K longueur du jour et l’observation de « l’astre Ho font juger du milieu de « l’été; l’égalité du jour et de la nuit, O et l’observation de l’astre Niu , font

• juger du milieu de l’automne ; la « brièveté du jour et l’observation de

• l’astre Mao font juger du milieu de « l’hiver.» (^Chourking, chap. Yao-tien.)

Quand on réfléchit sur la série d’observations qu’il fallait faire d’abord , pour déterminer la durée précise de la révolution annuelle du soleil , on est naturellement étonné de trouver la connaissance exacte de Vannée julienne chez un peuple si éloigné des nations européennes, et à une époque qui remonte a 2,357 ans avant notre ere , le partage de cette même année en quatre saisons , et l’intercalation d’un mois lunaire. Cependant voici ce qu’on lit encore dans l’ancienne dironique cliinoise :

< L’empereur iqipela Hi et Ho, (grands de l’empire, présidents du tribunal d’astronomie et de religion ), « et leur dit : Remarquez une période « de 365 jours; l’intercalation d’une « lune et la détermination de quatre « saisons servent à la disposition par- « faite de l’année. Cela étant exacte- « ment réglé , chacun s’acquittera, se- « Ion les temps et la saison, de son « emploi , et tout sera dans le bon or-

• dre. » {Chou-king, cliap. Yao4ien.)

Le P. Gaubil, aussi versé dans

l’astronomie que dans la langue chinoise , ajoute en note ;

« En vertu de ce qui est rapporté des constellations qui désignent les solstices et les équinoxes , on ne saurait déterminer l’époque précise du temps d’ Yao. On ne rapporte pas l’année de son règne dans laquelle il fit ces règlements, et on ne aétaille pas comment il fixa les quatre saisons.

On voit bien que les solstices et les

équinoxes étaient rapportés par Yao à quelques degrés des quatre constellations indiqué ; et cela seul démontre que Yao régnait plus de 3,100 et 2,200 ans avant J.-C. Je laisse aux astronomes à faire les réflexions convenables sur l'antiquité de l'astronomie chinoise , et sur les connaissances d’YAO dans l’astronomie. »

Le Sse-ki rapporte que Yao, à la 50* année de son règne, s’étant rendu sur la place publique , entendit enfants qui chantaient en vers de quatre syllabes :

« De toui ceux qui ont éclairé et gouverné lu peuple ,

« Il n’y en a aucun qui t'égale :

> Si l'on n'apprend pas à te connaître , ou ne sait rien ;

X II faut suivre l’exemple de l’empereur. >

Le Toujig-tchi, cité dans le JÜ-taîki-sse, rapporte aussi que dans la même année un vieillard , se trouvant sur le assage de Yao , chantait , en frappant e temps en temps la terre de sou bâton , et en continuant sa route :

« Dès que le soleil sort de l’orient je me mets au travail ;

« Dès qu’il disparaît je me livre au repos.

X Quand j’ai soif je bois l’eau de mon puits; « Je me nourris du grain que j’ai seme dans mes champs,

• Pourquoi l’empereur s’occupe-t-il tant de nous? »

Ces vers, que nous avons essayé de traduire le plus littéralement possible , ne manquent assurément pas de goût et de philosophie pour leur haute antiquité. On en a bien fait depuis qui ne valent pas mieux, s’ils les valent.

Cetenipereurchinoisfuttrès-aimédu peuple. Il visitait souvent les provinces de son empire, et s’informait avec soin des besoins des pauvres, des veuves, des orphelins. « Le peuple a-trü froid 1 disait- il, c'est moi qui en suis la cause; a-t-il faim? c'est ma faute ; tombe-t-il dans quelque ruinel c'est moi qui dois m'en regarder Fauteur . Un jour qu’il faisait la visite de l’empire , un vieillard s’écria

CHINE

Si

du milieu de lu fuule qui était venue au-devant de lui :

« Puissiez-vous , ô saint prince ! posséder de grandes richesses , vivre encore bien des années , et avoir une nombreuse postérité ! — Je récuse vos souhaits, répondit Yao: si l'on a une nombreuse ^stérité , alors on a beaucoup d'inquiétudes ; si l'on possède de grandes richesses, alors on a de grands soins, et il faut se donner beaucoup de peines ; si l'on a une longue vie , alors on a beaucoup de fautes à se reprocher. » Le vieillard répliqua en disant : « Avoir de nombreux enfants , et conférer à chacun d'eux une portion de l'autorité suprême, c'est se procurer du soulagement; posséder de grandes richesses et les verser dans le sein des malheureux , est une source de plaisirs. Si le monde est gouverné par la raison, et la raison la plus éclairée, toutes choses sont dans le bon ordre ; si le monde n'est pas gouverné par la raison la plus éclairée , on va euhiver la vertu dans la solitude : y a-t-il là de quoi abréger sa vie ? •

Un fait important à remarquer dans la constitution du gouvernement chinois , jusqu'à l’époque dont il est question , c'est que le pouvoir impérial n’était pas héréditaire. Tous les souverains qui précèdent furent élus par leurs prédécesseurs, à l'exclusion du fils aîné. L’empereur Yao tient les paroles suivantes dans le Livre historique déjà cité : ■> Qu’on cherche un homme « propre à gouverner selon les circon- « stances du temps. Si on le trouve , " je lui remettrai le gouvernement.

« Fang-tsi lui indiquaYN-TSE-TCHOD « (fils de l'empereur Yao), qui avait « une très-grande pénétration. Vous « vous trompez, dit Yao, Yn-tse- « TCHOu manque de droiture ; il aime » à disputer ; un tel homme convient- . i\t

« Qu’on cherche donc un homme , « ajouta-t-il , qui soit propre à traiter « les affaires. — Houan-teou , dit « alors un ministre, a montré dans le < maniement des affaires de l’habi- « leté et de l’application. — Vous êtes • dans l’erreur, reprit Yao: Hooan-

» TÉou dit beauooim de choses inuli- « les; et quand il faut traiter une at- « faire , il s’en acquitte mal ; il affecte « d’être modeste, attentif et réservé,

« mais son orgueil est sans bornes. »

On vient de voir la question de la succession au trône impérial traitée dans le conseil d'état de l’empereur Yao sans recevoir de solution : le fils de l’empereur même est écarté par lui , comme n’offrant pas assez de garanties pour régner selon la justice , et parce qu’il manquait de droiture et aimait à disputer.

Le texte chinois ne fait pas dire positivement à Yao que l’on cherche un homme capable pour qu'il lui remette le trône , ou pour qu’il abdique l’empire en sa faveur; mais il dit vaguement : « Qui cherchera quelqu’un X se conformant aux temps ; étant « amené , je me servirai de lui. • Si cependant il ne s’agissait ici que de trouver un ministre habile et non un successeur au trône , comme un critique l’a prétendu (*), il paraît incontestable que les ministres ne présenteraient pas le /ils même de l’empereur; ni l'un d’entre eux, comme Yao leur propose de le faire , un paragraphe plus bas.

C’est dans ces circonstances que la grande inondation diluvienne arrivant (à la 61* année Kiadchinàu règne de Yao, selon \eli-taï-ki-sse{*‘) , 2,29T

(*] Nouveau Journal asiatique, juin i83u, p. 417.

{“) Ce magnifique livre historique, le plus beau peut-être de tous ceux qui sont sortis des presses impériales de Pê-King, en 100 vol. chinois, petit in-folio, se trouve • la Bibliothèque royale de Paris. Composé sur un plan critique et méthodique , dont les Tablettes chronologiques du président Hénault, ou l’Atlas historique de Lesage, ne peuvent donner qu'une faible idée , il commence à Tso et unit à Kieh-looug. C’est cette histoire critique que nous avons suivie de préférence pour les dates, tous les événements étant placés régulièrement dans des colonnes horizontales sous chaque année des 40 siècles qu'elle eminnsse; il était im possible de suivre un guide plus sér.

L’UNIVERS

ans avant J.-C. Voy- ci-iievanf), et l’empereur Yao, après un long règne, se trouvant trop faible pour soutenir le fardeau de lempire, s’adresse de nouveau a ses inimstres d’état, en leur disant :

« — Je règne depuis soixante-et-dix « ans; si parmi vous quelqu’un est « en état de gouverner, ie lui céde- « rai l’empire. Les grands ayant ré- « pondu- qu’aucun aeux n’avait les « talents nécessaires : — Proposez " donc, ajouta l’empereur, ceux qui « sont sans emploi et qui mènent une « vie privée. — Tous répondirent :

« Yd-chün, quoique âge, est sans " femme, et il est né dans une famille ■< obscure. — J’en ai entendu parler, « dit l’empereur ; qu’en pensez-vous ?

« Yd-chün , répondirent les grands, « quoique fils d^un père aveugle , qui « n’a ni talent , ni esprit ; quoique né <• d’une méchante mere , dont il est « maltraité , et quoique frère de « SiANG, qui est plein d’orgueil , « garde les règles de l’obéissance « filiale , et vit en paix : insensible- « ment il est parvenu à corriger les " défauts de sa famille, et à empé- « cher qu’elle ne fasse de grandes <> fautes. Alors l’empereur dit : — Je « veux lui donner mes deux filles en » mariage, pour voir de quelle ma- « nière il se comportera avec elles et • comment il les dirigera. Ayant donc « tout préparé, il donna ses deux fil- « les à Chdn , quoique d’une condi- « tion inférieure. Yao, en les faisant « partir, leur ordonna de respecter « leur nouvel époux. » ( Ch. k. ch. I. )

Les dernières phrases montrent encore le principe de la polygamie admis ouvertement et sans difficulté par l’empereur et les grands de l’empire. Celui de l’hérédité du trône n’est pas même soutenu ; c’est l’homme de l’empire qui est Jugé le plus digne de régner , par ses vertus , surtout par celle de l’obéissance filiaJe , si vénérée actuellement encore en Chine , qui est appelé à succéder à l’empereur Yao , à l’exclusion d’un fils de cet empereur , que les vices ont fait exclure de cette haute magistrature. On

pourrait peut-être aussi voir dans l’élévation d’un pauvre laboureur au faite de l’état ( quoique quelques historiens prétendent que Chdn descendait de Hoang-ti), l’origine de cet antique et profond respect des empereurs chinois pour l’agriculture ; respect qui, depuis trois à quatre mille ans , se manifeste chaque année dans la fête du printemps, où l’empereur trace quelques sillons de sa main impériale , et dont nous aurons occasion de parler plus loin.

L’empereur Yao donna à tous les princes le grand exemple de faire parvenir la vérité jusqu'au trône. Pour arriver à ce but, il fit placer à la porte extérieure de son palais une tanlette sur laquelle tous les Chinois avaient le droit d’écrire les avis qu’ils croyaient utiles au bien de l’empire et les fautes qu’ils croyaient avoirà reprocher à l’empereur dans son gouvernement. A côté de la tablette était un tambour ; celui qui venait d’écrire y frappait ; l’empereur, averti par le son, se faisait apporter sur-le-champ ce qu’on avait écrit, et profitait, soit pour rendre justice, soit pour réformer l’administration, des lumières que cet expédient lui avait procurées. La planche 3 , tirée de magnifiques peintures chinoises sur toile de soie , qui existent à la Bibliothèque royale de Paris, et qui représentent les Faits mémorables des empereurs de la Chine, depuis Yao , reproduit la scène décrite ci-dessus , et offre aux yeux l’origine d’une institution morale admiranle,

u’il ne serait peut-être pas inutile

’importer en Occident, comme tant d’autres institutions orientales (*).

L’ancienne Chronique cliinoise continue ainsi : « On admira en Chdn n une prudence , une affabilité jointe « à un grand génie , beaucoup de dou-

• ceur et de gravité; il fut sincère ,

• et il releva ses talents par une « grande modestie. L’empereur, in-

(“) Quelques écrivains rapportent l’origine de cette institution à Chüi»; d’antres prétendent que ce dernier ne Gt que de la reraettre eu vigueur.

CHINE

« struit d'une aussi rare vertu, lui « lit uart de l’empire. » Elle ajoute qu’il ut observer parmi le peuple les cinq règles immuables , c’est-à-dire , .es cinq devoirs, qui sont ceux du père et des enfants , du roi et des sujets , des époux, des vieillards et des jeunes çens , et enfin des amis entre eux.

Voila l’origine de cette subordination hiérarchique profonde qui existe dans l’empire chinois, et qui seule, peutêtre , l’a préservé depuis quatre mille ans de la dissolution morale et phpique sous laquelle tant d’autres états ont succombé.

« Les philosophes chinois, dit le P. Du Halde, ont coutume d’appuyer leurs maximes de morale sur fa conformité qu’elles ont avec la conduite de cet empereur et de ses deux successeurs (Chün et Yu ) : cette conformité, une fois prouvée, donne à leurs maximes une autorité contre laquelle il n’y a point de réplique. »

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