ÉPOQUE DES PIIIIXJSOPHES CHINOIS
TSEQ
LAO-TSEÜ ET
KBOCNG-
6* et 7* siècles avant notre Are.
L’état d'anarchie, de confusion , de dissolution politique et morale de la 1 Chine, telle que l’histoire nous la montre à l’époque où nous sommes arrivés, étant donné, il était impossible, d’après les lois providentielles et naturelles des sociétés humaines, qu’il ne s’élevât pas de voix puissantes , de sagesse et de raison , pour protester avec énergie contre cet état de dissolution sociale, et ramener les esprits des gouvernants et des gouvernés à des sentiments plus conformes à la destination éternelle du genre humain. L’influenr.e de ces réformateurs populaires peut d’abord paraître nulle; mais leur mission, car le désordre social leur en donne une , ne l’est pas. Il faut, quand la vérité et la justice éternelles sont oubliées par les puissants de la terre , que des hommes se dévouent à la défense des droits de riuimanité méconnus , et les leur rappellent; il faut, quand les peuples, livrés à la poursuite effrénée des biens matériels , des intérêts et des instincts grossiers , perdent tout sentiment de vertu , de bien public , que des hommes SC lèvent de la foule, et les rappellent aussi à la pratique des lois morales de l’intelligence dégradée.
Lao-tsf-U et K.HODNG-TSEU (ron/(/cius) furent frappés tous deux du désordre social de leur époque, et voulurent y remédier; mais ils le considérèrent'diversement ; ils partirent de principes opposés, et arrivèrent à une conception sociale toute différente; ou plutôt, nous devons nous hâter de dire qu’il ii’y eut que le dernier, Khoung-tseu, qui arriva à une conception sociale pratique; les doctrines du premier, I.ao-tsf.u, étant pure-
Dlàit:--:
- ^nogle
nient spéculatives , avec des tendances d’une réligiosité toute solitaire , tout ascétique, et par conséquent antisociale. Aussi, les doctrines de l’un, en constituant la croyance du gouvernement et de la classe éclairée , ontelles formé un grand empire, tandis que celles de l’autre , en développant, au-delà de sa nature conservatrice, le sentiment d’exaltation morale, de mépris des biens de la terre, et de contemplation religieuse, sont devenues ie refuge des pauvres et des classes souffrantes, et ont donné naissance à une foule de retraites monastiques, où le dogme de rinaction philosop/Ugue , si recommandé par Lao-tseit, a été converti en une apathie contemplative qui a produit les écarts les plus étranges.
Lao-tseu naquit dans le royaume de Tlisou (étatfeudataire chinois, plus tard province de tlou-kouang , et aujourd'hui celles de Ilou-pe et de llounân) , le 14" Jour du 9* mois de l’année 604 avant notre ère, 54 ans avant Kuoung-tseu. Les sectateurs de sa doctrine philosophique, qui, par la suite des temps , et a l'aide d’une interprétation forcée, l’ont fait passer à rétat de religion , ou plutôt en ont fondé une appuyée sur elle, ne se sont pas contentés de l’origine mortelle du philosophe ; ils en ont tait une divinité qui n’avait pas eu de naissance , mais qui a tait plusieurs apparitions sur la terre , en s'incarnant dans des formes corporelles (*). Cette divinisation de Lao-tseu a été obligatoire pour ceux qui ont voulu faire passer ses doctri-
(*J On peut consulter à ce sujet une traduction que l'auteur a donnée d’une Sainte légende chinoise sur Lso-tssu , dans un ouvrage intitulé : Mémoire eur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao , fondée en Chine par Lao-tseu , traduit du chinoii et accompagné d'un commentaire tiré des livres sansm-its et du Tao-te-eino de Lao-tseu , etc, , suivi de deux Oupanéchads de Vêdas , avec le texte sanskrit et persan. Paris. Dohdet-Dufeé. i83i. Dans cette notice Lao-tseu est considéré comme une divinité qui a fait plusieurs apparitions dans le monde.
nés philosophiques et morales à l’état de doctrines religieuses, parce que celles-ci ont toujours besoin d’une sanction divine pour commander la foi dans leur efBcacité temporelle et spirituelle. Nous disons que les doctrines de Lao-tseu étaient philosophiques et morales; la traduction latine et frant;aise que nous avons faite du livre qu’il a laissé ( * ) , livre fort obscur, mais intelligible à l’aide des commentaires chinois, nous autorise à l’avancer , si le petit nombre de passages de ce livre, déjà connus de.s Européens , ne suffisait pas pour fonder un tel jugement.
Nous prévenons aussi que nous ne parlerons que du philosophe et du livre qu’il a laissé ; nous ne lui attribuerons donc pas , comme tous ceux qui en ont parle avec ignorance , toutes les rêveries et toutes les stupidités de ses sectateurs, quoique chez eux-mêmes on trouve encore ce fonds immense de commisération pour l’humanité et tous les êtres vivants de la nature, qui est le caractère distinctif de la doctrine de Lao-tsbu , comme de celle du bouddhisme indien, et que les prédications
(*J Celle traduction d’un livre chinois dont on n’a fait connailre Jusqu'ici que très-
Seu de fragments, et celle des Œuvres e Kboohg-tseu (Confucius) , ont déjà été annoncées par un prospectus ; mais la résolution du traducteur de ne les publier qu’avec le texte chinois, accompagné d’une inlerprélation latine verbale, exigeant la gravure de plus de aooo caractères différents, ces traductions ne parailront qu'à une époque indéterminée. Mais toutes les difCcultés , tous les obstacles surmontables , tous les découragements n’arréteront pas l’auteur de ces lignes dans l’accomplissement d’une œusTc qu'il croit utile à la pensée occidentale, à la science de l'humanité et au progrès de la philosophie libératrice et bienfaisante qui doit réunir un jour tous les peuples dans une confraternité générale de croyances et de dévouement au bien publie. L’impression du premier volume des Œuvres de philosophie morale et politique de Kboobo-tseu est commencée avec les nouveaux caractères chinois, gravés sur acier, dont on s’est servi quelquefois dans cet ouvrage.
Dk,
UJ L’UNIVERS.
évangéliques de Jésus révélèrent à la baii>are Europe six cents ans plus tard. Nous réserverons ce sujet pour les temps modernes. C’est l’influence diverse des deux grands philosophes chinois , sur la civilisation et les destinées de leur empire , que nous essaierons seulement ici de caractériser.
Selon les données historiques, le père de Lao-tseu n’était qu’un pauvre paysan , et l’on raconte qu’il était arrivé à l’âge de 70 ans sans avoir encore fait choix d’une femme ; il se maria enfin à une paysanne comme lui , âgée de 40 ans. Si l’on s’en rapportait aux traditions merveilleuses ae ses sectateurs , les grandes destinées du philosophe auraient été présagées par les circonstances extraordinaires qui accompagnèrent sa conception et sa naissance mortelles ; sa mere conçut par l’influence d’une grande étoile tombante, et elle porta quatre-vingtun ans son fruit dans son sein. Ce prodige de grossesse mécontenta, diton, le maure qu’elle servait; il la renvoya de sa maison, et la força d’errer long-temps dans la campagne.
Enfin , s’étant reposée sous un prunier, elle mit au monde un fils dont les cheveux et les sourcils étaient blancs.
Elle lui donna d’abord le nom de l’arbre sous lequel il était né. S’étant aperçue ensuite qu’il avait les lobes des oreilles fort alongés, elle l’appela Li-eulh : Prunier-oreille. Mais le ^uple, frappé, dit-on, des cheveux hiancs que ce philosophe avait en naissant, l’appela Lao-tseu : Vieillard-enfant.
Il porte aussi le nom de Lao-kiun :
Vieux-prince.
Les Scùntes légendes sur Lao-tsku disent « qu’il a précédé la naissance du ciel et de la terre ; qu’il est la pure essence du ciel , » et que « sa nature appartient à celle des intelligences divines.» « Quoique dans des âges successifs, Lao-kiun ait transformé sa personne, il n’y a eu pour lui aucun jour de naissance.» » Il étendit et transforma le ciel et la terre, afin d’opérer des créations et des annihilations de formes dans des séries de périodes incalculables. Il transforma sa per-
sonne, et accomplit toutes les destinées de ce monde de boue et de pous. sière. »
La Sainte légende prétend aussi que Lao-tsed disait : « J’étais né avant la manifestation d’aucune forme corporelle. J’apparus avant le suprême Commencement. J’agis à l’origine de la matière simple et inorganisée. J’étais présent au développement de la grande masse première; je me tenais debout sur le faite du grand Océan primordial , et je planais au milieu du grand espace vide et ténébreux ; je suis entré et je suis sorti par les mêmes portes de l’immensité mystérieuse de l’espace.»
C’est pourquoi il est dit que Lao-tsed était existant par Ud-méme, et qu’il était déjà produit avant la grande Nonentité.
En dégageant la vie de Lao-tseu du merveilleux dont ses sectateurs l’ont entourée , et en s’en tenant à son propre ouvrage qui nous reste, on voit que ce philosophe vécut fort retiré, fort modeste (*), ne prétendant pas le moins du monde à pa^er pour un thaumaturge , ou une divinité incarnée. On ne
(*) Voyez la pl. ai, empruntée à VEncyclopédie clùnoue, a* roi. Le portrait du même philosophe se trouve avec ceux de Kboohg-tseu, Fod-hi, etc., dans le recueil que nous avons déjà cité, p. i5. On remarque dans l’un et l’autre le même type de tète à protubérances théosophiques , saillantes , si en harmonie avec les idees du vieux philosophe; le même caractère de bonté, de bienveillance et de mansuétude, la même modestie douce qui respirent dans son livre. Dans la collection des portraits chinois coloriés en Chine , son teint est plus blanc que celui donné à Kaonno-Tsau, qui est noir, robablement à cause de l’encens que l'on rùle continuellement en Chine devant son effigie. Parmi les différents portraits de Laotseu faits par les Chinois et dont le type de figure est toujours le même, nous avons choisi de préférence celui où il est présenté voyageant sur un bœuf, parce que c’est le plus caractéristique et le plus populaire. On trouve même tres-souvent en Europe cette effigie exécutée en terre cuite , venue avec d’autres curiosités de la Chine, où elle joue le même rôle que chez nous d'autres effigies bien connues.
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CHINE
lia
soit rien de sa jeunesse; mais lorsqu’il eut atteint un certain âge , il fut nommé liistoriographe et archiviste d’un roi de la dynastie Tchéou, qui lui conféra par la suite un petit mandarinat, ^n premier emploi , qui le fixait au milieu des livres, lui inspira un goiU vif pour l’étude. Il acquit alors une connaissance profonde de l’histoire et des rites anciens. Autant qu’il est permis de suppléer au silenceue l’histoire par des inductions naturelles et logiques, on |ieut supposer que l’emploi dé bibliothécaire d’un roi de la Chine, que l’histoire nous enseigne avoir été occupé par le philosophe pauvre, avaitété sollicité par lui pour y apprendre à connaître les doctrines des écrivains moralistes qui l’avaient précédédepuislahaute antiquité, et dont les écrits n’avaient pas encore reçu la publicité que l’invention de l’imprimerie, invention chinoise, a donnée depuis aux productions de l’esprit humain. On peut aussi supposer, avec de grands motifs de certitude, que Lao-tseu connut alors des écrits apportés de l’Inde, ou traduits de la langue de cette contrée, car les siens renferment un grand nombre d’éléments indiens. De nombreuses inductions, que nous ne pouvons exposer ici , nous font présumer que la grande réforme du brahmanisme, préenée et propagée par Bouddha dans l’Inde, quatre cents ans plus tôt, selon les chronologies chinoise et Japonaise, avait déjà eu alors un retentissement en Chine, et que la doctrine de Bouddha, encore à rétat de protestation philosophique, et même de système en grande communion avec le système Sànkhya (*) (que l’on peut voir ex-
(*) Ouire la conformité de plusieurs doctrines que le Boudhisme el la philosophie Sânkhya ont en commun, et qui ferait supposer que leur dépaH a été le même, nous mentionnerons ici l’indépendance absolue de l’autorité des écritures védiques que Bouddhx et Kapila ont soutenue ; indéndance qui n’a été persécutée que dans les uddhistes, qui ont voulu la mettre en pratique, tandis que chez les philosophes tànkhyat elle est restée à l’élat spéculatif.
8* Ltoraison. ( Chine. )
po.sé dans les lissais sur la philosophie des Hindous, que nous avons publics), ne fut pas inconnue à Laotseu. La tradition unanime que Laotseu voyagea à l’occident de la Chine, confirme cette présomption. C’est le premier voyage a l’étranger d’un philosophe mentionné dans I histoire chinoise. Il fallait un motif à ce voyage.
Ce ne (louvait être, dans celui qui le fit , que le désir qui conduisit , à la même époque, Pythagore dans l’Inde, et , deux siècles plus tard , Platon en E|>ypte; l’amour de la sages.se; l’espérance de trouver des doctrines plus hautes, plus pures, plus propres à satisfaire la soif de connaître qui possède les grands hommes, et leur passion jK)ur le bonheur de l'humanité.
On ne dit pas que I.ao-tseu revint de son voyage occidental. Il avait donc compose son livre avant son départ , et par conséquent il n’avait pu y consigner , comme on l’a prétendu , des doctrines hébraïques sur la Trinité, et le nom inconnu et inarticulé de JÉiiovA qu’il aurait emprunté aux captifs de Babylone, ou aux Juifs restés en Palestine. Cette circonstance prouve là elle seule que c’était sur des éléments étrangers déjà introduits en Chine que Lao-tseu composa son livre; il dut les trouver dans la biblioth^ue du roi des Tchéou dont il avait été nommé le gardien , ou dans des conversations orales. Si l’on se rappelle que la cour des Tchéou fut long-temps dans la province occidentale du Chen-si , qui devint ensuite le royaume de Thsin, état feudataire, après que la cour eut été transportée dans une ville orientale, au midi du fleuve Hoang-ho; et si l’on réfléchit que c’est dans la Dibliothèque de cette ilynastie que les historiens qui accompagnèrent Mou-wang dans son grand voyage occidental au mont Kouen-lùn, où l’on dit aussi que se rendit Lao-tsku, durent déposer leurs écrits , ainsi que les étrangers qui suivirent le roi en Chine, on arrivera nécessairement à cette conclusion , que notre philosophe bibliothécaire dut s’instruire des idées occidentales qui avaient déjà
1,’UNfVKRS.
pu être rapportées de l'Oceideiit en Chine , sans y avoir eu jusque-là une grande influence historique. I.e seul point qui soit contestable, la seule difliculté qui reste à résoudre, c’est la dkerinination précise de la contrée i\e.\' occident (pour la Chine) qui fut visitée par le roi et le philosophe chinois, et à laquelle ces idées nouvelles auraient été empruntées. Si ce que nous avons dit des circonstances qui accompagnèrent la mort du prince de Thsin, Mou-kouno, laissait quelques doutes , un examen attentif des doctrines contenues dans le livre de Lao-
Tsxu(le Tao-te-king ;
le liore de la Raison suprême et de la Vertu ) les lèverait entièrement.
Ce livre, qui remonte à près de six cents ans avant notre ère, et que nous possédons, est regardé comme authentique par les historiens chinois de toutes les sectes. Il a même traditionnellement un caractère d’authenticité et d’inaltérabilité particulier, comme n’ayant pas été compris dans l’incendie des livres qui fut commandé deux cents ans avant notre ère. En traduisant ce livre, qui est l’évangile des sectateurs du philosophe Lao- TSEU, nous avons reconnu que sa grande obscurité tenait en partie à c« qu’il était presque complètement écrit en vers irréguliers , terminés par des rimes ou consonnancesfijiales souvent répétées; et à l’extrême concision des maximes formulées ainsi, comme dans un moule d’airain, pour qu'elles pussent se graver plus facilement dans la mémoire. Ce double caractère est celui de presque tous les philosophes et moralistes anciens, surtout de l’Inde, dont la doétrine, révélée très-brièvement par la bouche du maître , était expliquée aux disciples par des expositions orales qui se transmettaient ainsi traditionnellement dans des ensdgnements continus, et que des commentaire écrite dans des âges postérieurs ont reproduites d’une manière plus ou moins fidèle.
Le dieu nue nous avons vu jusqu’ici invoqué paries anciensChinois, est le Sou-
verain suprême ( •^Chang-li) ,
le CielÇ^^ Thian)\\e dieu invoqué et
décrit parLao-fset(,est la Grande voie du monde, la Raison suprême universelle roo) , matériellement identique avec le mot qui sert à désigner DIEU dans les langues grecque (Ato(), latine {Deus) et leurs dérivées nvodernes; mais les attributs qu’il lui donne ne sont point ceux du Souverain suprême, ni ceux du Ciel; ce sont ceux qu’ont donnés à l’Ëtre suprême toutes les doctrines spiritualistes de l’Orient, transmises à l'Occident par une voie juive et grecque; par les thérapeutes et les esséniens, dont Jésus, le lilsde l'homme , fut le révélateur et le représentant; doctrine dont les gnostiques furent aussi les représentants à l’état
Ïihilosophique. Tous ces théosophes, es esséniens, qui étaient en quelque sorte les stoïciens de la Judée, comme Lao-tseu et ses premiers sectateurs l’étaient de la Chine ; les thérapeutes, qui menaient en secret une vie contemplative et réglée sur une morale austère ; les gnostiques, qui furent les révélateurs et les continuateurs de la philosophie orientale, au dire de Clément u’ Alexandrie; tous, ou pi^ue tous, partaient du principe «qu’il faut «dégager l'ame des entraves et des «influences de la matière»; principe appelé zoroastrien par les écrivains des premiers siècles de notre ère, parce que ce furent les écrits de Zoroastre qui le transmirent de l’Asie orientale et centrale dans l’Asie occidentale, où, après avoir été interprété et applique de mille manières, il devint le principe chrétien en Europe; principe qui a produit un de ses fruits nécessaires, V anachorétisme, dont l’origine est dans l’Inde, comme le principe spirituel et contemplatif qui s’est étendu et développé en Chine, en Perse, en Chaldée, dans l’Asie mineure, dans les Thébaïde africaines et dans tout le monde chrétien.
Que l’on ne s’étonne pas des rapprochements que nous venons de faire.
cil INK.
Si nous pouvions leur üuiiuer ici plus <ic développcinciits, leur exactitude ne laisserait aucun doute. Mais nous devons nous borner à donner une idée des doctrines de Lao-tseu. Le Tao, ou la Kaison suprême universelle de ce philosophe, a deux natures ou modes d'être : le mode spirituel ou immatériel, et le mode corporel ou matériel. C’est la nature spirituelle qui est sa nature parfaite, c’est d’elle que l’honnne est émané, et c’est dans elle u’il doit s’efforcer de retourner, en se égageant des liens matériels du corps : l’anéantissement de toutes les passions matérielles, de tous les pencliants du corps , l’éloignement de tous les plaisirs du monde, et la contemplation de la nature spirituelle divine, sont les moyens les plus etiicaccs de se rendre digne d’elle, deretourner à elle,des’identi(ier avec elle, et de rétablir cette primitive harnionie des natures spirituelles rendues à la source dont elles étaient émanées; cette vie heureuse etdivine qu’elles avaient perdue un instant, dans leur union avec un corps grossier, et qu’elles retrouvent dans le sein de la grande et universelle Intelligence.
La vingt- unième section du livre de la Raison suprême et de la vertu est une \ raie cosmogonie. Lao-tsf.u commence par établir que « toutes les formes matérielles visibles ne sont que des émanations du Tao, ou de la Raison suprême. C’est elle qui a formé tous les êtres. Avant leur formation , leur émission au dehors, l’univers n’était qu’une masse indistincte, confuse , un chaos de tous les éléments à l’état de germe, d’essence subtile. »
Mous traduisons, en conservant l’arrangement des vers chinois :
<• 1,4^ formé’» matériclU't de la grande poisAance créatrice
«• Ni‘ Koiit que le.» Cniniinlions du Tao.
M le Tao qui a produit les êtres matériels exis.
tanU.
<• (.4vant) ce ii't'lait qu'une confusion coiitplèle • un rhnos imlrrfirii.ssable.
« r/élait un chaos! une confusinu inaccea&iide A ta pi’itsée humaine!
« Au milieu de ce chaos tl y irait une image iiidélermiMèc,
« Confuse!. . . indistincte! au-dessus de louin ex* {•rmioM !
U .^u aulirit de ce ihaos il y av.iit tU-s êtres .
«• Mai» de» êtres en gcriue !... des êlres îtnjverceptihle», indéhni.<i!. . .
M Au iniliiru de ce chaos, il y avait un principe iiihtü vÎTÎfiaut:
•> Ce principe sitbiil vivifi.int c’était la suprême vérité.
U Au milieu de ce chaos il y avait un principe de fui ; « Depuis l'autiquité jusqu’à nos jour»,
«< Son nomme s'est }Miiut évanoui, w II examine avec soin le bon de tons les êtres.
U Mais noos, comment cunuaissons-nous les vertus do 1.1 foule? Par ce Tao, cette Raison suprême. ••
La vingt -cinquième section du même livre est consacrée à faire connaître Vorigine des formes matérielles , ou la création des êtres visibles u’il a déjà tâché de faire concevoir ans des sections précédentes. On voit dans celle-ci une nouvelle preuve du besoin qu’éprouvait le philosophe chinoisde donner la raison ou principe des dioses, et de l’impuissance où il -se trouvait de l’expliquer assez clairement pour ne point laisser de doutes dans les esprits. Il commence par établir X que tous les corps visibles de l’univers, que tous les êtres qui le composent, en y comprenant le ciel, par conséquent tout le système planétaire, la terre que nous habitons, et tous les êtres vivants, ont été formés de la matière première élémentaire ou de chaos primordial ; car avant la naissance au ciel et de la terre, il n’existait qu’un silence immense dans l’espace illimité, un vide incommensurable dans ce silence sans fin. Seul , le suprême Tao circulait dans cette vide et silencieuse infinitude. » Lao-tseu, ne pouvant nommer ce premier être de son vrai nom, de son nom éternel, immuable , le qualifie de ses principaux attributs qu’il lui reconnaît , et le nom de Tao, Raison universelle suprême , n’est encore qu’une dénomination impuissante qu’il a été forcé de lui donner, et qu’il a eu soin d’expliquer dans la première section de son ouvrage. On a dans celle-ci le spectacle inouï d’un philosoiihe qui vient dire aux hommes : « il existe.
« un être suprême qui a fécondé le « chaos de la matière première et qui ” en a fait sortir les éléments, ain.si « que tous les êtres et les corp.s que
L’UNIVERS
« nous Toyons. Je ne sais pas son « nom, inconnu de cet univers qu’il a « formé , mais je le désignerai par « ses attributs les plus frappants : Je
• le nomme donc Tào Raison
« universelle suprême. »
Voici une traduction littérale du texte chinois :
« Lc< étret aux formes corporelles ont Mé formés de 1a matière première confuse.
«• Avant resistenceda del et de la terre,
« Ce n'èteit qu'un silence immense , nn vide incommensurable et sans formes perceptibles.
m Seal il existait infini , immosble:
• Il circulait dans Tapace illimité sons éprouver
aucune altération.
•• On pent le coosMlérer comme la mère de Tunivcrs ; «> Moi j'ignore son nom, mais je le désigne par la dénomination deTAO,Baison universelle suprême. M Forcé de lot faire un nom , [je le désigne par sel attributs, et] je le dis grtuid, élevé;
■ Étant [reconnu], grand, élevé , je le nomme / V/va* dont au loin;
m Étant (rcconnn) étendu aa k>in , je le nmame tVei* gné, infini t
« Etant [reconnu] éloigné, infiiù, je le nomme ce ^i 0tt opposé i moi. . , .
m L'homme a sa loi dans la terre ;
U La terre a sa loi dans le dal ; i< Le ciel a sa loi dans le Tao on la Raison nniverselle suprême;
« La Raison universelle suprême a sa loi en ellemême. » (Tao-te-king, s&* sect.)
Dans le grand nombre de sections spéculatives du livre de Lào-tseu, consacrées à expliquer la raison des choses , il en est une dans laquelle on a voulu voir une tradition du dogme de la trinité hébraïque, tandis que ce n’est qu’une formule pythagoricienne de l’ancienne dioinUe-trine des Indiens, absolument étrangère aux anciennes doctrines de Vutiüé divine juive. Voici ce passage :
« Le Tao ou la saison supb£he « a produit un (1); un (1) a produit n dmtx (2); deux (2) a produit trois (3); « trois (3) a produit tous les êtres (*}. « Tous les êtres reposent sur le prin- » cipe féminin, et embrassent , enve-
(*) On pourrait également traduire : « Le . Tao a produit un; un a produit deux; > deux ont produit trou; troii ont produit . loua les êtres. » On verra dans l’édition «t la traduction de l’auteur les opinions de tous les commentateurs qu’il a pu consulter am cc passage important.
« loppent le principe mâle : un souille « fécondant entretient en eux l’bar-
• monte. » (42* section.)
C’est dans cette même section que le philosophe chinois dit, comme pour justifier la nouveauté de cette doctrine en Chine : « Je ne fais qu’ensei- « gner ce que des hommes ont déjà « enseigné avant moi. » (42* section.)
La doctrine de l'émanation et du retour des êtres dans le sein de l’éternelle et suprême Intelligence est clairement exprimée dans la seizième section.
« 11 fout R'efforeer de pervenir au dernier degré de l'incorporéité,
« Pour pouvoir conserver la plus grande immuabilité possible.
■ Tous les êtres apparaissent daiu U vie et accom-
plissent àetjrs .lestlnées *.
m Nous contemplons leurs renouvellements successifs.
■ Cet êtres matériels se montrent sans cesse avec
de nouvelles formes extérieures;
« Chacun d'euK retourne à ton origine (è son principe primordial )i
m Retoomer à son origine , signifie devenir en repot ; «f Devenir en repos, signifie rendre son mandai ; tr Rendre son mandat signifie, devenir étemei:
« Savoir que roii devient éternel (on immortelle signifie être éclairé.
■ Ne ne pas savoir qne l’on devient immortel ,
N C'est être livré à l’erreur et à toutes sortus de caJamiiés.
« Si l’on sait que l’on devient immortel (dans le sein du Tao), on contient , on embrasse tous les êtres. «■ Embrassant tous les êtres dans une commune affection, on est juste, équitable pour tous les êtres;
• Étant juste , équitable pour tous les êtres , on pos-
sède les attributs de souverain;
■ Possédant les aUribuU de souveraio, on tient de
la nature divine;
« Tenant de la nature divine, on parvient è être identifié avec la Tso on la Raison universel^ suprême ;
m Étant identifié avec la Raison suprême , on subsiste éternellement;
« Le corps même étant mis è mort . on u'a à crain* dre aucun anéantissement f aucune tranaroigration.) n (Tao-tc-klng , i6* sect.)
On n’a pas besoin de faire remarquer ici ni les doctrines qui sont exposas dans ce chapitre , ni le genre d’argument dans lequel elles sont si rigoureusement formulées.On ne trou* verait ps en jGrèce, avant Aristote une suite de sorites aussi logiquement suivis. Quant aux doctrines, ceux qui ont étudié celles des anciens philosophes de l’Inde , les reconnaîtront aisé-
CHINE
meiit. Le principe chrétien, du retour, pour les iKins, dans le sein de Dieu , y est même clairement exprimé. Dans ce passage, Lao-tseu part du principe que l’Ètre suprême, la Raison éternelle, est vncorporelle, immuable, pour prescrire au sage qui veut s’absorber dans ce grand Être, de se rendre lui-même incorporel , immuable.
Il pose aussi en principe que tous les êtres retournent à leur origine, à leur source primordiaie. Le dogme de la métempsycose indienne s’y trouve implicitement exprimé. Ce sont ceux qui n’ont pas acquis la science , la connaissance de Dieu ( vidya des Vêdântins ), de ce grand mystère du retour des êtres à leur principe, ou de leift' absorption, de leur wUjication dans l'être universel suprême, qui subissent les calamités , les misères des renaissances successives (*) , tandis que ceux qui ont obtenu cette connaissance suprême, sont éclairés et vont se réunir à la grande et suprême Intelligence.
Ce chapitre renferme à lui seul les éléments d’une religion; et il n’est pas étonnant que les sectateurs de Laotseu, si habiles, comme tous les Asiatiques, à tirer d’un principe posé toutes les conséquences qui en découlent logiquement, aient établi un culte et un sacerdoce avec les doctrines du philosophe; car dès l’instant qu’un Dieu suprême est annoncé, que les bonnes actions et la connaissance que l’on acquiert de lui sont les seuls moyens pour l’homme de parvenir à l’éternelle félicité dans son sein, il est bien évident qu’il faut des médiateurs entre ce Dieu et l’homme pour conduire et éclairer les intelligences ignorantes et faibles. C’est ce qui établit entre les doctrines de Lao-tseu et de Khoumg-tseu une démarcation
(*) K Quiconque a une foi; connu (Dieu)
• à la vérité , est heureux ; quiconque ne U l'a pas connu est livré à toutes les misères. - Les sages (qui connaissent Dieu), ayant ■< médité profondément sur la nature de tous " les êtres , après avoir quitté ee monde de-
• sienncnl immortels. » (Aé«o-o«/>an«7(o</n).
profonde et infranchissable, comme nous le verrons plus loin.
On pourrait dire, en adoptant le langage de plusieurs Pères de l’église chiétienne, et de plusieurs écrivains catholiques modernes, les plus éclairés , que la doctrine de Lao-tseu , comme toutes celles de l’Asie avec lesquelles elle a le plus d’afiinité , est un christianisme frimitif ('). En effet, si les limites dans lesquelles nous sommes ici restreint nous permettaient de donner la traduction complète du livre de Laotseü , on verrait que les principes fondamentaux du christianisme s’y trouvent presque complètement exprimés, avec les nuances propres à l’Asie , comme, dans le passage ci-dessus, la tendance pantheistique de la non-distinction, ou plutôt de V identification réelle de la création sanctifiée avec le créateur, qui est l’ame universelle de l’univers , sa forme extérieure manifestée ; identification qui se réalise déjà momentanément sur la terre dans le principe chrétien , mais qui laisse subsister l’étemelle
(*) La vraie religion , nécessaire au salut, a dé commencer avec le genre humain , et,
D’elle est essentiellement une comme lié , comme Dieu , la religion primitire était déjà le christianisme, de même que le christianisme, depuis l’Évangile , est la religion primitive pleinement développée. « La chose même qu’on appelle aujourd’hui « religion chrétienne, dit saint Augustin, « existait chez Us anciens, et n’a jamais « cessé d’exister depuis l’origine du genre « humain , jusqu’à ce que le Christ lui-mème > étant venu , on a commencé à appeler • chrétienne la vraie religion qui existait H auparavant.* (Des ques sur la certitude , het, p. 97.) « Le chri toutes les éiMiques la religion traditionnelle , la notion de l’Église , dans lous les temps , s'explique d’elle-ménie. L’Église avant J.-C. était la société des fidèles professant la croyante des vérités révélées primitivement, comme l’Église, depuis J.-C., est la société des fidèles professant de plus les vérités enseignées par J.-C., qui ne sont pas'des vérités differentes , mais les memes vérités plus développées, {Id., p. 106.)
doctrines philosophi- I«ir M. l’ahhé Ger- Islianisme ayant été à
Its
L’IJMVERS.
inéfialilc du créateur et de la créature , cpilièrement effacée dans le principe asiatique.
Lau-tseu a distingué plusieurs natures ou plusieurs princij>es dans l'homme : le principe matei'iel et le principe spirituel ou inleUigent ( section 10 ). Il recommande de s'attacher au principe intelligent simple, indivisible, de préférence au principe matériel, qu’il ne cesse de couvrir de ses dédains, comme étant d’une nature inférieure et méprisable, s’opposant à la pratique de 1a vertu et à l’accomplissement de la destinée du principe immatériel. Sa morale est conforme à (£tte distinction fondamentale. Elle est austère et presque sauvage. On a dit et répété qu’elle avait beaucoup de rapports avec celle d’Épicure : rien n’est plus absolument faux qu’une telle assertion produite par l’ignorance; si on pouvait la comparer à la morale de uelques philosophes , ce serait à celle es stoïciens plutôt qu’à celle de tout autre. On verra par la citation suivante, que la morale du pliilosopbe chinois n’est pas bien éloignée de la morale évangélique, quoiqu’elle soit de six cents ans antérieure a cette dernière. La sagesse humaine n’a peutêtre jamais exprimé des paroles plus saintes et plus profondes.
M Le uint bomme n*a pas un evor inexorable. t> Il fait son cœur setou le cœur de tous 1rs hotniues.
(« L’boinme Tertueux , nous devons le traiter connue un homme vertiienx.
ti L'homme vicieux , nous devons égaleinent le traiter coimne un homme vertueux.
t< Voilà la sagesse et la vertu.
L'homme sincère et Ctlèle, nous devons le Iraiier comme un homme sincère cl fidèle.
H Llioniine non sincère et infidèle, nous devons également le traiter comme un bomme sincère et fidèle.
U Voilà la sagesse et la sincérité.
«• saint homme vit dans le monde , trinquillr et
calme.
>' C’est seulement à cause du monde, pour le bon* heur des hommes, que son cœur éprouve de l'inquiétude.
•> Que tous les hommes ne pensent qu’à satisfaire leurs oreilles et leurs yeux :
•< Tous ceux qui sont dans un état de sainletè les traiteront comme un père traite ses cnfanls. » ('l'ao-le-king , 49* scclion.)
Tout le livre de Lao-tsel' respire la même mansuétude , le même amour |iour les hommes , joints à une exal-
tation de sentiments et de mépris du inonde, qui approche du mysticisme, développé au plus haut jioint par ses sectateurs. Cependant le vieux philosophe chinois n’a pas oublié les intérêts du peuple. Vivant au temps de la décadence de la dynastie des Tchéou , l’ame de Lao-tseu fut décliirée du spectacle de la perversité de son époque, et il en conçut une telle haine contre la civilisation, à laquelle il attribuait cette perversité, que, dans son livTe, il prêche sans cesse le retour à la simplicité des mœurs primitives , au naturel inculte mais vertueux de l'homme, qui est bon par nature, et que la civilisation , ta société corrompent. Ses plaintes q ce sujet sont aussi vives que celles de J.-J. Rousseau, avec lequel il a de singuliers rapports d’ame et de pensée. Il prêche aussi continuellement le mé-
f»ris des honneurs et de» richesses , et a retraite au sein des villages.
Le vif intérêt et la tendre compassion de Lao-tseu pour le peuple souffrant se font sentir dans le chapitre suivant de son livre :
«• Si le peuple souffre dr la faim , c'eal que de trop grands impôts pèsent sur hii.
w Voilà la cause de sa misère, w Si le peuple est difficilement gouverné ,
<« C'est qu’il est surchargé de trop grands travaux.
« Voilà la cause de sr.n insubordination.
t> St le |>eople voit arriver la mort ave« insimcianee ,
w C'est qu’it a trop de |>eiucs de se procurer sa vie.
*• Voilà pourquoi il meurt avec si peu de regrou. u (Tno-tc-kiug, 75* sect.)
Le philosophe chinois avait été témoin des calamités que les mauvais gouvernements font subir aux peuples.
Il crut que sa doctrine, expression de la Raison absolue, de I’Intelli- GENCB SUPBÊME , dex'ait gouverner les rois comme les peuples. Dans la trentième section de son livre, il dindare donc qu’il faut pratiquer ladoctriiic du Tao, ou de la Raison suprême absolue, pour bien gouverner les peuples. Il repousse tout' emploi de In lorcc et les moyens violents de lu tyrannie militaire, qui n’amènent que des calamités.
I.e pouvoir de ceux qui veulent gouverner par la force iva , dit-il, que la durée d’un matin.
CHINE
«• li* souteruni <|ui Mjscrl JuT»o ou de la Raison supn'tne absulue pour gouverner les hommes, i. Ne recourt pas l'emploi des armes afin d’opprimer son empire.
»» S« action» sont récompensée» «eec rceoiinaisssDce.
*. lii oh les prandcs armée» font leur demeure,
« Croissent bientôt les ronces et les épines.
<« Après le départ de ces grandes armées.
« Il surriimt nécessairement des années de calamités.
!• l/hominc vertueux remplit scs devoirs et s’ar*
réte*là i
M II n'ose pas recoorir A l'emploi de la violence.
« Il remplit ses devoir» et il ne présume pat trop do lui •même.
« Il remplit ses devoirs et il ne se livre pas aux excès de lu vunité;
M II remplit ses devoirs et il ne s'abandonne pM h nn insolent orgueil.
M II remplit ses devoirs et U ne cesse pas de les
remplir.
•• Il rfvnpHi ses devoirs et il ne recourt pas à U violence ;
.. Car les choses violentes ne durent pas.
<• t'.u sont elles que l'on nomme opposées à la Raison suprême absolues
« Étant opposées à la Raison suprême absolue, elles n'ont que la durée d'un matin, n ( Tao'tC'king , 3o* sect.)
Lao-tseo prit les intérêts du peuple avec prédilection , parce qu’il connaissait ses souffrances, et qu’il savait que celles des rois n’existent le plus souvent que dans la bouche de leurs flatteurs et de leurs courtisans ; et me, dans le cas contraire , ils peuvent facilement leur donner un terme, tandis que celles du peuple sont étemelles comme ses miseres.
Nous ne citerons plus du beau livre de Lao-tseu que le passage suivant.
On sait que l’antique sagesse de la patrie de Socrate s’etait formulée dans la bouche de Thalès par le célèbre axiome otauTov , connals-toi toimême. Le même axiome est enseigné ici par Lao-tseü avec un développement qui le rend bien plus frappant.
« Celui-là seul peut être nommé ec/afré qui se connaît lui-même ; ce\u\-\h seul peut être nommé fort, qui se dompte lui-méme; celui-là seul peut être nommé riche, qui connaît le nêcessaire. Il n’v a que les œuvres difficiles et méritoires qui laissent des traces dans la mémoire des hommes.»
tr rdui qui connaît les hommes est instruit.
•t Celui qui se connaît soi. même est vraiment éclairé. .. f>lui qui subjugue les hommes est puissant.
M Cidui qui SC dompte soi*inôme est véritabirmriit
fort-
Celui qui connaît le ttiffisani est nVlir.
m Celui qui accomplit des cruvres dilTu.-iU’» et inértioires laisse un souvenir durable dans l.i mémoire des hommes.
« Celui qui ne dissipe point sa vie est impérissable , m Celui qui menrtet n'est point oublié s une vie éternelle. w (TaO'te-king , 33* sect.)
Les historiens chinois rapportent sur Lao-tseu une anecdote qui prouve In renommée que ce philosophe s’était déjà acquise avant Khoung-tsku , et la haute estime que celui-ci en avait.
Khoung-tseu ayant entendu, dans lieaucoup d’occasions, faire l’éloge de Lao-tseu, voulut connaître par luimême queJ était cet homme e.xtraordinaire. Il se rendit donc près de lui, et l’interrogea sur le fond de sa doctrine. Au lieu de lui répondre , Laotseu lit des reproches à Khounotseu, en lui disant qu’il était trop répandu au dehors, que la conduite qu’il tenait sentait le faste et dénotait la vanité, et que le grand nombre de ses disciples était plus propre à entretenir l’orgueil dans son cœur qu’à y faire naître ou à y nourrir l’aniour de la sagesse. « Lesage, lui dit-il, « aime Pobscurité ; loin d’ambitionner « les emplois, il les fuit. Persuadé « qu’en terminant sa vie, l’homme ne « laisse après soi que les bonnes maxi- « mes qu’il aura enseignées à ceu.x . qui étaient en état de les retenir et « de les pratiquer, il ne se livre pas « à tout venant ; il étudie les temps et « les circonstances. Si les temps sont « bons, il parle ; s’ils sont mauvais, il « se tait. Celui qui estpossesseurd’uii « trésor , le cache avec soin de peur « qu’on ne le lui enlève; il se garde « bien de publier partout qu'il l’a en « sa disposition. Celui qui est véritaa blement vertueux , ne fait pas pa- « rade de sa vertu ; il n’annonce pas Cl h tout le monde qu’il est sage. Voilà « tout ce que j’ai à vous dire, faites- O en votre prolit. »
On ne rapporte pas la réponse de Khoung-tseu. Tout ce qu’il dit à ses disciples lorsqu’ils lui demandèrent ce u’il pensait d’un homme qu’il avait té SI curieux de connaître par luimême, fut celle-ci : « Je ne suis pas I. étonné de voir les oi.seaux voler, .. les |H)issons nager, les quadrupèdes
lumvers.
« courir. Je sais qu'on prend les pois-
• sons dans des nasses, et les qun-
• drupèdes dans des filets, et qu'on « perce les oiseaux à coups de fléché.
« Quant au dragon. J'ignore comment •• il peut être porte par les vents et « les nuages, et s’élever jusqu’au « ciel, y 'ai un Oîÿourrf’Aui Lao-tseu, « il ressemble au dragon. »
On raconte aussi que Lao-tseu demanda à Khouno-tseu : Avez-vous trouvé le Tao, ou la Raison suprémt/f — Je Pai cherchée vingt-sept ans , répondit-il, et je ne l’ai pas trouvée. Le célèbre historien chinois Sse-ma-tusian ne rapporte pas l’entretien des deux philosophes, mais il a conservé les paroles que Lao-tseu adressa à Khoung- TSEU, en se séparant de lui : a j’ai « entendu dire que le riche renvoie « ses amis avec des présents considé- ■ râbles, et que le sage renvoie ceux « qui le visitent avec quelques bons « conseils. Je ne suis pas riclie, mais « Je me crois sage en toute humilité.»
La conséquence pour Khoung-tseü était facile à tirer.
Le spectacle des malheurs de sa patrie engagea Lao-tseu à se retirer cxmiplétement dans la solitude. Il alla se cacher à Han-kouan. Le mandarin du lieu l’y reçut bien , et lui dit :
« Vous voulez vivre en solitaire, je « ne m’y oppose point; mais dans « votre solitude, occupez-vous à quel- " que chose d’utile. Composez quel- " que ouvrage dans lequel les principes « de votre doctrine soient clairement « expliqués. » Si cette anecdote est vraie, on sait comment le philosophe solitaire s’en acquitta. Les chapitres que nous avons cités de son livre ont pu le taire connaître. Après avoir composé son ouvrage, Lao-tseu disparut sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il devint.
Contrairement à Khoung-tsbü et aux autres philosophes chinois de son ccole, Lao-tseu ne cite jamais pour modèle de vertu , jwur exemple à suivre, les anciens empereurs chinois, ni aucun personnage de l’histoire. On voit que scs doctrines ne tiennent au passé de son pays par aiicmi lien
traditionnel, par aucun antécédent historique. Sa conception sociale est indépendante de toute sanction humaine. Fondée sur la Raison ou l’Intelligence absolue, elle est absolue comme elle. Cette conception peait être erronée, incomplète; elle a pu être altérée par ceux qui l’ont reçue, qui l’ont transmise, qui s’en sont constitués les apôtres ; on peut reprocher à ses sectateurs des extravagances et des folies ; mais , quoi qu^ en soit, il n’en reste pas moins établi que Lao-tseu est une grande figure qui a dominé les âges, et qui a marqué sa place parmi les grands instituteurs de l’humanité.
Khoung-fou-tseu (Confucius), PHILOSOPHE. 551 ansav. notre ère (*).
(*) VoyezpL aa , n® i , ton portrait, graré d apres V Iconographie des Chinois céièbrH, qui se trouve à la Bibliolbèque royale de Paris (confères p. a5V Cette collection de portraits mérite plus de confiance qn’on ne pourrait le croire d’abord, et que certaines personnes ont voulu lui en accorder. Après avoir examiné attentivement cette grande Iconographie d’hommes si éloignés de nous par le temps et l’espace, nous avons reconnu que les types de têtes qui y sont figurés par 1 artiste chinois sont les mêmes que ceux que l’on retrouve dans les livres chinois, à la différence près que les premiers sont co lorié.s. Voici comment s’explique cet artiste en tête de sa collection ; » Au commence- « ment de la ri' lune de la a4‘ année de « Kahu-hi (sur la fin de i685 de notre ère),
■ moi, Po - KiÉ, surnommé Tclutng-sieou,
“ ayant achevé de copier les portraits de plus « de cent pcrsomuges célèbres dont on con- • serve les originaux dans le temple où l’on « apprécie sans partialité te mérite de ceux « qid ont pratiqué la vertu , j’ai cru devoir ■< dire quelque chose de chacun, pour que « l’on pill au moins s’en former une légère « idée , ou s’en rappeler le souvenir.» ElTecliveinent, chaque portrait est accompagné d’une notice eliinoise sur la vie du personnage. Pourquoi les Chinois, qui sont si idolâtres de l’antiquité et de leurs grands hommes, n’auraient-ils pas eu soin de conserver leurs traits à la postérité ? tfe ne sont pas les moyens de l’art qui leur ont manqué, puis(|ue l’empereur Cuei» parle déjà de la
CHINE
On vient de voir les notions les plus hautes sur Dieu, la morale la J)lus pure, exprimées et annoncées aux nommes sans faire intervenir des phénomènes extraordinaires, des prooiges contraires aux lois de la nature; sans faire parler Dieu d’une manière impie, parce que sa sagesse est bien au-dessus de la sagesse de l’Iiomme, quelle qu’elle soit. Le philosophe qui va nous occuper n’eut pas plus recours que le prêchent à ces movens dont la fourberie a trop souvent abusé pour tromper et opprimer les Muples. Et, cependant, que l’on ne aise pas qu’il est nécessaire de feindre cette intervention surnaturelle et immédiate de la Divinité dans les enseignements que l’on donne aux hommes pour gouverner les sociétés ; l’exemple de Khoung-tseu est là pour dânentir cette assertion. Oui, sans doute, la Divinité intervient dans les choses humaines , mais c’est en suscitant, du milieu de la fouie, des hommes d’élite qui l’éclairent, qui la dirigent, qui lui enseignent les vérités nécessaires à sa conservation et à son bonheur. Ces hommes n’ont jamais manqué à leur
peinture des anciens, lui qui vivait a3oo ans avant notre ère. Le P. Amiot qui , en 1771, envoya de Chine retle collection de portraits, et qui a écrit une longue vie de Confucius en un volume in-4° (ta* vol. des Mém. sur les Chinois), dont nous nous ser* virons principalement dans la notice suivante, y attachait assci d’importance pour croire qu’elle méritait d’étre connue de l’Europe. Il a prouvé dans l’ouvrage que nous venons de citer, que l’on a en Chine plusieurs portraits du philosophe KaounG-Tsau, <|ui le représentent à différents âges de la vie.
M Dans le temple domestique ois nous faisons les cérémonies respectueuses en t honneur de nos ancêtres, dit l’un de ses descendants à la 47* génération, nous conservons encore quelques habits qui ont servi a Kuouiro- Tsso, son portrait en petit, el un portrait de son disciple TEn-TSEU. Nous savons par une tradition non interrompue de père en fils, que ces deux portraits sont très - ressemblants. > Une autre collection de portraits chinois, plus en petit, qui se trouve à la même Irihiiothéque . offic ahsohiimnl les méincs types.
mission providctitielie; et, depuis que le genre humain a été jeté sur celte terre qu’il embellit de sa présence, et qui le nourrit, les vérité les plus essentielles lui ont été enseignées par eux. Mais ceux-là seuls ont connu et enseigné le plus de vériti^ utiles, qui ont eu le plus d’influences heureuses sur les sociétés qui les ont reçues, et leur ont procuré la plus grande somme de jouissances morales et physiques auxquelles les hommes sont aestinés par leur nature. Nous croyons que le philosophe Khoung-tseu est de ce nombre.
Les grands Tableaux chronologies danois placent sa naissance en hiver, à la 11* lune de la 21* année du règne de Ling-wang (roi intelligent ) , dans le royaume feudatiire de Lou, province actuelle du Chan-toung ( Orient montagneux ) , 551 ans avant notre ère, et 54 ans après Lao-tseu.
Ils ajoutent que « quoique Khoungtseu soit né dans le petit royaume de Lou, il fut cependant véritablement le plus grand instituteur du genre humain qui ait jamais paru dans les dix millesiècles (tous les âges). Il n’est pas seulement la plus grande gloire de Lou, mais de la aynastie desTchéou, parce que ce grand saint appartient à tout l’empire. » Les historiens chinois font remonter ses ancêtres jusqu’à l’empereur Hoang-ti. Plusieurs d entre eux occupèrent des emplois considérables. Le père de notre philosophe, nommé Chou-hang-ho , était gouverneur ( torfou) de la ville, ou bourg, de Tscou, ville de troisième ordre, aujourd’hui Tséou-hien, province du Chan-toung. Il avait eu neuf Allés de sa femme du premier rang (*) ; une femme du second rang lui donna un Als chétif, qui mourut aussitôt. Après
(*) Les moeurs chinoises autorisent d’avoir plusieurs femmes en tilie ; mais il n’y en a qu’une qui ail le rang de femme légitime. Le.s enfants des femmes de second rang sont regardés eoninie les siens ; et quand la pre iiiiére femme meurt , une des femmes du second rang peut être élevéeî au premier, 'l'ant que celle du premier rang existe , relies du sreoud doivent lui être soumises.
L’UISIVKRS.
la mort de sa première femme, il voulut s’en donner une autre pour avoir un héritier direct. Il la chercha dans lu maison de T'en, dont le clief avait trois jeunes lilles. Ce fut la plus jeune qui consentit, par obéissance filiale, à epouser le vieux gouverneur. Après raccoinplissement du mariage, la jeune femme demanda à son mari de faire un voyage à la colline M-kieou. Elle •s’y rendit, fit sa prière au Chang-U, Souverain suprême, pour en obtenir la fécondité, et apres dix lunes révolues , elle accoucha d’un fils, auquel on donna le nom de Kieou, coUine, que le philosophe prend souvent dans ses ouvrages, et le surnom de Tchomgni, par letjuel il est au.ssi quelquefois désigné.
Les historiens chinois, ordinairement si peu partisans du merveilleux, rapjiortent cependant quelques prodiges qui auraient précédé et accompagné la naissance de Khoüng-t.seü.
L’animal fabuleux nommé Ki-lin, si souvent cité par les poètes chinois, et (|ui , dit-on , ne parait sur la terre que l>our annoncer des choses heureuses , se montra dans le jardin de la maison où naquit le philosophe , et fit sortir de son estomac une pierre de jade, sur laquelle on lisait : Un enfant pur comme fonde cristalline naîtra quand les ÏCHÉou seront sur leur déclin; U sera roi, mais sans aucun domaine. Au moment de la naissance de cet enfant, deux dragons furent vus dans les airs au-dessus de la maison où naquit le philosophe , et cinq vieillards entrèrent ensemble dans l'appartement de ta mère ( voy. pl.
23 ) (*). On entendit ensuite une mu-
(*) I.cs dessins bistoriijues sur la vie d« XHOuaii-Tstu que l’un donne ici, fmenl <'um|iosés par iin céléine peinire rhinuis de Peking, sur l'invitation du P. Amiot, et envoyés en France pour être gravés et accompagner sa / Ve de Confttciiu, Le vœu de ce savant missionnaire ne fut pas entièrement rempli, ear i8 dessins seulement furent gravés et publiés. On ne sait mailieiirenseinenl jias ee rpie sont devenus les too dessins (triginanx. Il existe ptusieiii-s livreseliipnis sur 1,1 vie de XHOunu-TSEtr , aeronipa-
sique harmonieuse, dont une troupe dr musiciens célestes faisaient retentit les airs en chantant : Tout le ciel très saille de joie à la naissance du sain:
fils ! ( lÀ-ta:i-ki-sse ; k. 13, f. 45.)
Cet enfant miraculeux , annonce comme un présent que le ciel faisait aux hommes, portatt sur son corp> même, dit-on, les différents présages de ce qu’il devait être un jour , et de ce qu’il devait faire pendant le cours de -sa vie pour l’accomplissement de ses hautes destinées.
On ne manque pas de détails sur b vie de Khoung-tseu, comme on en manque sur celle de I.ao-tseu ; les particularités les plus minutieuses ont même été recueillies sur le premier de ces deux philosophes. Mous en rapporterons ici quelques-unes, parcequ’elles font connaître une belle et grande vie, en même temps que les mœurs de son époque.
Le petit Kieou (c’est ainsi qu’on l’appelait dans sa famille , par allusion au voyage que nous avons rapporté) se distinguait des autres enfants par sa soumission sans bornes aux volontés de sa mère, devenue veuve; par son respect pour les vieillards, par sa déférence envers tous ceux qui étaient plus âgés que lui , par une gravité prématurée, et par son attention à ne manquer à aucune des cérémonies célébrées tant à l’honneur des vivants qu’à l’honneur des morts. 11 était si porté d’inclination à rendre aux uns et aux autres les honneurs qu’il croyait leur être dus, dit le P. Amiot (qui ne fait que rapjiorter les sentiments des historiens chinois , et dont nous emprunterons presque constamnient leparoles dans cet article, parce que iion> croyons qu’elles auront plus de poids que” les iidtre.s), que son plus grand divertissement avec ceux de son âge était tantôt de 'es saluer avec tout le cérémonial que les personnes les plus graves observent entre elles , tantôt de
gués d'un grand nombre de gravures sur bois du genre de celles que nous avons dminée.s : celles dont parle le P. Amiot avaieul été relouchces par un habile artiste cbiiiuis.
CHINE
ilf'.s inviter à s’asseoir, en tciir cédant irespectueiisement la première place.
D’autres fois, il posait sur une table tout ce qui se trouvait sous sa main, .rjr rangeait avec ordre , comme pour faire un sacrifice aux ancêtres; puis, se prosternait , frappait la terre avec son front , et faisait les autres cérémonies usitées en pareille occasion.
(.voy.pl. 24)C).
I.a mère du jeune Kieou l’éleva avec beaucoup de soins Jusqu’à l’âge de sept ans. Alors elle pensa à lui donner un inaître; mais, étant veuve et jeune, elle crut que son devoir ne lui permettait pas de lui en donner un particulier. Elle résolut donc de l’envoyer à l’école publique , que tenait alors un sage de premier ordre , en même temps magistrat et gouverneur pour le peu- |>le , qui ne regardait pas comme un emploi au-dessous de lui , celui d’instruire et de former la jeunesse.
La jeune mère de notre philosoi)he, en envoyant son fils à l’école, lui donna le surnom de Tchovng-ni, par une autre allusion à la colline Ni, et à son rang de fils puîné de père. Lejeune homme se distingua bientôt
(•) Celle plaiiclie roprésenle le jeune philosophe , â;;é de 5 ou 6 ans, se divertissant avec ses petits camarades, en voulant imiter les dilTérciilcs cérémonies qu'il avait vu pratiquer en diflcrentes ocrasions. Il est représenté devant une table sur laquelle sont cpielques-uns de res vases qui servent aux nlTraudes. Il est giavemciit debout , se disposant à faire les cérémonies, tandis que ses rompagnous en font chacun quelqu’une sans ordiv;. L’un est prosterné cl fait le ko-teou ( prosternenient ), (|iii a été exigé devant I empereur chinois , de tonies les ambassades l’uropéennes. On voit par-là (pie cet usage (Mie l’on a voulu considérer comme un acte (te servilité, indigne d'hommes libres, est loiit sinipicmeut une l'oriuule de politesse très-ancienne , conservée par resjtecl comme tout ce qui lient à ranliqiiilc, il y a bien (les us.'q;cs dans les cours de TFairope et ailleurs , plus couitisancsqiies et plus vils, et notre prétendue ricric européenne ne s’en offense pas. J, 'antre fait le Isa-y, le salut, etc. Tout cela se pa.sse dans le jardin de la maison ayant vu(> sur la rainpagiic.
de tous se.s caimpagnons d’études par sa tnodestie, son application, sa douceur , et surtout par ses progrès. Le sage maître, frappé de la conduite de son disciple, et de ses facultés précoces, en eut bientôt fait un petit docteur qui le secondait dans ses travaux, eu transmettant à ses jeunes compagnons les leçons qu’il avait retenues avec tant de facilité. On voit ici un exemple de cette méthode nouvelle d’enseignement qui a eu tant de peine à s’accréditer, parmi nous, à cause des avantages qu’elle procure, et contre laquelle certains écrivains ont tant déblatéré , pour plaire à l’esrit de ténèbres qui dominait alors.
I ne sera pas inutile de remarquer ici que cette méthode, déjà en usage en Chine du temps de la jeunesse de Khousg-tseij , est encore universellement suivie maintenant dans le grand empire.
Lejeune Tchoung-ni remplissait les fonctions de moniteur avec une convenance parfaite , ayant soin de ne pas blesser l’amour-propre de ses camarades, tout en conservant sur eux l’ascendant que lui donnait sa sujiériorité, et excitant leur émulation plutôt par ses exemples que par ses leçons. C’est ainsi qu’il parvint a l’âge de dixsept ans. H étudiait avec l’assiduité la plus constante, et s’étant familiarise avec les écrits des anciens, il imprima dans son cœur les profondes traces des vertus civiles et morales qu’ils avaient pratiquées. Engagé parsa mère à prendre un état, il accepta un mandarinat subalterne, qui lui donnait inspection sur la vente et la distribution des grains.
Il n’en est pas du sage comme de l’homme ordinaire. Celui-ci ne fait que suivre machinalement la route qui lui est tracée ; tandis que le premier a toujours en vue la perfection des choses.
En acceptant le modeste emploi qu’on lui offrit, Khouno-tseu (car en entrant dans les fonctions publiques le jeune Tchoung-ni se fit appeler par son nom de famille, qui élMihhmng), quoique descendant d’une race illustre, loin ac se croire humilié ou déshonoré,
L’UINIVERS.
n'envisagea ses modestes fonctions que comme un moyen qu’on lui fournissait de servir le prince et la patrie.
Il était reçu, dans le royaume de Lou, ainsi que 'dans la plupart des autres royaumes feudataires qui partageaient l’enmire, que les personnes en place <»nfiassent à des inférieurs , ou même ü des mercenaires , les détails de tout ce qui était de leur ressort. Le jeune mandarin regarda cette coutume comme un abus qui tendait à renverser les lois, et il commença par s’y soustraire ; il voulut tout voir, tout entendre, tout faire par lui-même.
Chaque jour , au lever de l’aurore , il était des premiers rendus dans le lieu où se faisaient les ventes et les achats. Là, il examinait avec l’attention la plus scrupuleuse tout ce qui devait avoir cours en fait de provisions de bouche. Les grains étant l’obiet principal de son ministère, il n’ouibliait rien pour se procurer les connaissances relatives à ce qui les concernait. Il avait à ses côtés des hommes experts et désintéressé qui l’aidaient à distinguer les différents degrés de bonté de chaque denrée , et à y mettre tel prix qui , sans porter dommage au vendeur, fût à l’avantage de celui qui s'approvisionnait. Il rejetait impitoyablement, et sans égard pour qui que ce fût, tout ce qui, de près ou de loin, lui paraissait devoir nuire à la santé du citoyen.
Par cette conduite constamment soutenue, il eut bientôt substitué l’ordre et la bonne foi aux abus qui régnaient avant lui dans cette branche de l’administration. Les monojwles et toutes les espèces de fraudes disparurent entièrement. Après que ses fonctions étaient remplies, le jeune mandarin lisait les livres économiques. S’il sortait quelquefois, c’était, ou pour aller s’instruire auprès des agriculteurs des environs de fa ville , ou pour visiter les magasins où l’on déposait le riz , le froment et les différentes sortes de blés. Il questionnait les premiers sur la nature du terrain qu’ils cultivaient, .sur les engrais les plus propres à le rendre fertile , sur les productions que
l'on devait lui confier plus particule rement, et sur une multitude d’autrt^ objets non moins importants que livres ne lui auraient point appris. I. interrogeait les autres sur les précas^ tiens qu’ils prenaient pour empêche les grains de fermenter, pour les préserver de l’humidité, pour les garac tir des insectes et pour les mainteai
n'au temps du débit dans un étal nté toujours égal. Il s’informa.'; de la diminution qu’ils éprouvaieL; après un certain temps, du prix da premier achat, de celui de la vente ui s’en faisait ensuite , de la perte et U gain , des raisons particulières qu; pouvaient occasioner rune ou l’autre.
On était charmé de voir un jeuor magistrat occupé tout entier de sol devoir, et ne rien négliger de tout ce qui pouvait contribuer a le lui faire remplir dignement. En se conciliant de SI bonne heure l’estime universelle de ses concitoyens , il jetait les fondements de cette haute réputation à sagesse dont il jouit le reste de ses jours.
Arrivé à l’Age de dix-neuf ans, sa mère l’engagea à se marier. Il épousa donc Ki-koan-chi , d’une ancienne famille originaire du petit royaume à Soung. L/année apres il en eut un fils qu’il nomma Pé-yu. Le roi de Lou, informé delà naissance de ce fils, voulut prendre part à la joie d’une famille qu’il honorait. 11 envoya un d« ' ses officiers pour faire au père ses compliments de congratulation , et lui porter en même temps un jmIssod très-estimé dans le pays , avec ordre de lui dire que c’était pour contribuer i à couvrir une table à laquelle il irait s’asseoir en personne lors du festin d’usage, après que le nouveau-né aurait accompli le premier mois de si vie. Ce présent fut reçu avec tous les sentiments de reconnaissance qu’il esigeait , et pour en perpétuer le souvenir dans la famille , le père ajouta aux noms de son fils le surnom de U, que portait l'espèce de poisson qui lui avait été envoyé par son souverain.
Ix's magistrats supérieurs de la ville, charmés de la conduite du jeune man-
CHINE
arin, le proposèient au gouverne- 4ient pour être employé à la réforme les abus sans nombre qui s’étaient iniFoduits dans les cam^gnes, surtout ,1 l’occasion de ce qui concernait le çros et le petit bétail. Sur l’exposé u’ils lui urent de son intelligence ans les affaires , de sa droiture et de ^es procédés toujours honnêtes dans ^a inanière de les traiter, le ministre .ni fit expédier la commission d’inspecteur - général des campagnes et des troupeaux, avec pleins pouvoirs d’abroger et d’établir tels usages qu’il jugerait à propos pour l’avantage commun.
Khoong-tsku n’avait que vingt et un ans quand il fut pourvu de cet important emuloi. Il s’en acquitta avec toute l’intelligence et tout le succès que l’on pouvait attendre de lui. Dans tous les fieux où il s’arrêtait, il voulait voir les propriétaires des terres, et s’entretenir avec eux. Il leur insinuait les grands principes d’où dépend le bonheur de l^omme vivant en société. Il les interrogeait ensuite sur la nature et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la quantité et la qualité des productions qu’ils en retiraient annuellement; il leur demandait si , en donnant à leurs champs une culture plus soignée , ils ne les rendraient pas d’un plus grand et d’un meilleur rapport; s’ils n’en recueilleraient pas avec plus de facilité, et plus abondamment, des récoltes dans un genre différent de celui qu'ils avaient coutume d’en exiger; et autres choses semblables, sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont il avait besoin , il intimait ses ordres , et prenait toutes les mesures nécessaires pour les faire exécuter.
Lorsque les habitants de la campagne se présentaient à lui dans un état de malpropreté qui dénotait la pénurie ou la misère , U voulait savoir quelle était la véritable cause de'leur indigence. Si cette cause était involontaire, il les plaignait, ranimait leur courage, leur donnait des secours suffisants pour les faire subsister. Si, au contraire, il s’apercevait qu’elle était
volontaire, il leur faisait des réprimandes qui leur inspiraient souvent la résolution de changer de conduite et de se corriger. Il leur donnait ensuite des conseils sur ce qu’ils devaient faire, et les renvoyait avec quelques dons qui les disposaient toujours en sa faveur.
Il eut beaucoup de peine à obtenir qu’on cultivât ces sortes de terrains qu’un préjugé de temps immémorial faisait regarder comme incultivables. Il ne se contentait pas d’exhorter, il priait, il sollicitait, il joignait les menaces aux prières; il n’cpargnait rien, et se donnait même pour caution des emprunts qu’on était obligé de faire.
Il s’occupa ensuite de ceux qui entretenaient les troupeaux , ou qui n’avaient d’autres occupations que de les mener paître. Il voulut persuader aux propriétaires de ces troupeaux qu’ils devaient étendre leurs vues au-delà du gain journalier dont il paraissait qu’ils s’occupaient uniquement ; il fallait les convaincre que leur intérêt le plus réel et le plus solide consistait dans les avantages qu’ils procuraient au public; que ces avantages seraient plus ou moins grands , et par conséquent leur gain particulier plus ou moins considérable dans sa totalité , en proportion des soins qu’ils se donneraient pour le bon entretien, l’amélioration et la multiplication de leurs troupeaux. Les peines qu’il se donna, sa patience à toute éprouve, et sa douceur inaltérable, lui assuré-, rent le plus heureux succès.
Dans le cours des quatre années qu’il consacra à cette pénible fonction, on vit la campagne changer de face et devenir fertile, les troupeaux mieux soignés s’accroître, et les cultivateurs vivre dans la paix et l’abondance.
Agé seulement de vingt-quatre ans, Khoung-tseu s’était aéja distingué de la manière la plus brillante parmi la foule des magistrats. Il allait être appelé à de hautes fonctions, plus conformes à son mérite, lorsqu’il eut le malheur de perdre sa mère, arrivée à peine à la quarantième année de son
L’UMVKRS.
riSP- Alors roinmo niijoiird’hui , à In mort du père ou do la mère , tout emploi publie était interdit aux eiifnnts : e'otait du moins l’usage que les aneiens avaient consigné dans le cérémonial de la nation, et qui n’est pas encore tombé en désuétude. KhounoïSEU, très-rigide observateur des anciens usages, et qui eût voulu faire revivre tous ceux de la vénérable antiquité , se fit un devoir de se conformer à celui-ci , avec toute l’exactitude qu’y mettaient les premiers sajîes de rempire. Il se renferma chez lui pour ne s’occuper que de la perte douloureuse qu’il venait de faire.
Après avoir observé toutes les cérémonies prescrites, il fit transporter le corps de sa mère près de celui de son père, en disant que ceux qui ont été unis pendant la vie ne doivent pas être séparés après leur mort.
<< On les enterra donc l’un auprès de n l’autre , le mari à l’est et la femme « à l’ouest , ayant tous deux la tête au « nord et les pieds au midi. On mit n leurs corps à l’abri des animaux carn nassiers , en les enfermant dans des « bières dont les planches, bien con- « solidées entre elles et enduites d’huile “ ou de vernis, avaient quatre pouces n d’épaisseur, et, pour les préserver >' plus long-temps ae la corruption, on « ne les plaça que sur des tertres en <• forme ae monticules. »
Cette cérémonie contrasta heureusement avec ce qui s’observait alors.
Les usages qui avaient été en vigueur dans les premiers siècles de la haute antiquité, s’étaient insensiblement abolis ; à peine pouvait -on s’en former une ideîe, en voyant ce qui s’observait parmi les personnes du plus haut rang. Le peuple , et ceux de la classe moyenne, enterraient leurs morts dans le premier terrain inculte qui était le plus à leur portée, ou dans un coin de leurs champs, s’ils en avaient ,ieux, et, après un deuil de quelques jours, tout était fini. « Ce peu de respect ■' pour les morts était l’un des effets « de la corruption du siècle; les mœurs O s’étaient tellement dépravées dans « tout l'empire, depuis surtout que
■I les princes feudalaires avaient entiè- " renient secoué le Joug, qu’on n’y " rougi.ssait plus de rien, et que les « abus les plus monstrueux y étaient « regardés d’un œil indifférent. Celui « de laisser les morts comme à l’aban- » don, avait prévalu chez le plus « grand nombre; le souverain ne se « mettait nullement en peine de le « proscrire, et le gouvernement sem- " niait, en quelque sorte, l’autoriser. » Khoung-tseu entreprit la réforme de ces abus. Il tûcha de persuader à ceux à qui il avait occasion de parler, que l'homme étant ce qu’il y a de plus précieux sous le ciel, tout ce qui le compose était digne du plus grand respect; qu’étant, par sa nature, le roi delà terre, tout ce qui existait sur la terre était soumis à ses lois et lui devait hommap ; et que c’est en quelque sorte le dégrader ae sa dignité et le mettre au niveau des brutes, que de n’avoir que de l’indifférence pour ce qui reste de lui après que le souffle de la vie ne l’anime plus.
Il leur parla avec onction de l’obligation imposée à tous les boni mes d’avoir les uns pour les autres cet amour éclairé et effectif qui , embrassant l’espèce en général , s'étend indifféremment sur chacun des individus qui la composent, puisqu’il n’en est aucun qui ne tienne a la longue chaîne qui les lie tous. Il leur expliqua comment cette même chaîne liait ceux qui jouissent de la vie à ceux qui avaient cessé de vivre; il leur fit comprendre que les vivants étant redevables à ceux qui les ont précédés de tout ce qu’ils sont eux-memes dans l’ordre civil, de ce qu’ils savent et de ce qu’ils possèdent, ils leur doivent de la reconnaissance, et une reconnaissance proportionnée aux bienfaits qu'ils en ont reçus. Il leur persuada que le moyen le ' plus naturel et le plus simple de s’acuitter envers eux , était de leur renre les honneurs, et de leur faire hommage de ce qu’ils avaient à leur disposition de plus digne de leur être ofl'ert. Il leur persuada qu’il était à propos de les fixer irrévocablement par des cérémonies analogues, telles que
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celles qui avaient été en usage dès les premiers siècles de la monarchie.
» Il n'est pas douteux , disait le «jeune philosophe, que les descen- " daiits ne fassent à leur tour ce qu’ils « auront vu faire à ceux qui les auront « devancés. Les honneurs que vous « rendez à ceux que vous avez rem- « placés sur la terre, vous seront ren- « dus par ceux qui vous remplaceront.!
Sa conduite en cette occasion fut un modèle aucjuel ses compatriotes ne tardèrent pas a se conformer ; et à l’exemple de ses compatriotes , ceux des différents royaumes qui partageaient alors l’empire, flrent revivre parmi eux les usages que les anciens avaient établis pour honorer les morts. Depuis ce renouvellement , la nation entière les a constamment suivis depuis plus de deux mille ans, et elle les suit encore.
Khouxg-tseu se renferma trois ans dans sa maison pour pleurer sa mère et en porter le deuil. Ce temps de retraite, il le consacra à l’étude, et il y retrempa son ame déjà fortifiée dans i’étnde de la sagesse. Le désir qu’il avait toujours eii de s’instruire à fond de ce qui fait le principal objet des connaissances humaines, se ranima dans son cœur. Il revint sur tout ce qu’il avait appris superficiellement dans Pilge tendre, et l'apprit, pour ainsi dire, de nouveau, avec toute l’attention qui est le propre de l’âge mûr. Il réllécnit profondément sur les lois immuables de la morale, remonta jusqu’à la source d’où elles découlent , se (lénétra des obligations qu’elles imposent à tons les Tliommes, et en fit le but vers lequel il dirigea sa conduite et toutes ses actions ; mais, pour parvenir à ce but avec plus de sûreté , il tâcha de découvrir dans les King et dans l’histoire les différentes routes
?uc les anciens sages s’étaient déjà rayées pour y arriver eux - mêmes sans danger.
A ces études sérieuses il joignit celles qui sont d’une utilité plus g^érale. Il travailla à se perfectionner dans tous les exercices au gymnase, ou, comme les Chinois s’expriment, dans les arts liberaux , (\n\ , selon eux, doi-
venl cire l’objet de l'éducation jmhlique, et qu’aucun des fonctionnaires ne doit ignorer. I.es anciens philosophes les enseignaient à leurs disciples; et ce n’était qu’en les enseignant qu’ils croyaient remplir leur tâche, et s’acquitter envers la société de ce que chacundeses membres lui doiten particulier. Aussi, lorsipi’on désignait quelqu’un par les titres de sage, de philosophe, de maître, ou par <iuelque autre nom analogue, on ne se figurait pas un homme qui ne s’occupait que (le choses abstraites et de pure spéculation, mais l’on se formait l’idée d’un homme qui joignait à l’étude de la nature et à la pratiiine de la sage.sse, des connaissances plus qu’ordinaires de la musique, du cérémonial religieux et civil, de Varilhmétique , de Vécriiure ou, pour les Chinois, de l’art de connaître , de, tracer et de former les caractères, de Vescrime, ou de la manière de faire usage des armes pour attaquer et se défendre, suivant qu’on se trouve dans la nécessité de mire l’un ou l’autre, et de l’art eiifin de conduire sûrement et avec adresse un char et une voiture quelconque, traînée par des bœufs ou des chevaux.
On voit déjà dans les études du philosophe, ces tendances, si éminemment sociales , qui établiront une profonde démarcation entre lui et les philosophes de la grande et vieille école, exclusivement spiritualiste, dont Bouddha, Lao -tseu, le vêdântin VvASA dans l’Inde , les chefs des esséniens , des thérapeutes, et un grand révélateur que nous nous dispenserons de nommer, furent les principaux représentants. Lao-tseu , annonçant la Doctrine de la Raison absolue, ne s’appuyait que surelle ; Khoung-tseu, au contraire, a recours au passé; ses doctrines sont appuyées sur la tradition, sur l’autorité des anciens; il renoue la chaîne des temps : les anciens sages sont ses précurseurs ; il a dans leurs doctrines des antécédents avoués, reconnus, de ses doctrines; toute idée de révélation, et par conséquent de religion , en est exclue; tandis que
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«lelles de Lao-tsf.u, qui plaçait toute autorité et tout principe de foi dans la Raisok absolue, renfermaient le principe contraire , rompaient le lien traditionnel, et par conspuent la nationalité chinoise; ce qui devait nécessairement les faire repousser par beaucoup d’esprits éclairés.
Les trois années de deuil s’écoulèrent. Khoung-tseu alla déposer en cérémonie les habits de deuil sur le tombeau de sa mère, pour revêtir les habits ordinaires de la saison. Rentré chez lui, il chercha à se distraire en essayant quelques airs sur le Kin ( instrument de musique inventé par Foü-hi , voy. pl. 1 , à droite), mais il n’en tira que des sons tristes et plaintifs. Au lieu de se présenter , comme c’était la coutume, au souverain ou à ses ministres pour rentrer dans les emplois publics , il voulut continuer à étudier les antiques monuments de sa nation. Sa réputation de science et de sa|;esse, déjà répandue au loin , le faisait rechercher pour avoir son sentiment sur quelque point de morale ou de politique. Il s’ efforçait de répondre à ce qu’on attendait de lui. Lin prince qui s^était fait roi de Len (province séptentrionale de la Chine) lui envoya un de ses officiers en ambassade, pour lui demander des règles de conduite, au moyen desquelles il lui fût possible et même facile de bien gouverner ses sujets. Kboung-xseu, après avoir écouté le député, se contenta de lui répondre ainsi : « Je ne connais ni a votre maître , ni ceux qui sont sous « sa domination ; que pourraisde dire < qui fût à son avantage et à ravan- « tage des siens.’ S’il avait voulu sa- « voir de moi ce que faisaient les an- U ciens souverains dans telle et telle « circonstance, et comment ils gou- « vernaient l’anpire,je me ferais un • plaisir et un devoir de le satisfaire,
« parce que je n’aurais à parler que « sur ce que je sais. Rap^rtez-lui « exactement ce que vous venez d’en- « tendre. •
Sans doute que la réponse du philosophe fut rapportée fidèlement au roi de Yen, car l’année suivante
Khoüno-tseij se rendit auprès de lui, et travailla avec succès à la réforme des lois et des mœurs. Après avoir accompli sa tâche de législateur , il voulut retourner dans ses foyers. C’est alors que , sur des instances réitérées qu’on lui faisait pour rester près du roi de Yen, il répondit : /ai fait mon devoir en venant ici, je fais également mon devoir en en sortant, quand je puis être utile ailleurs.
Dans cette visite qu’il lit au roi de Yen, il se convainquit de cette vérité importante, qu’il est nécessaire de voyager pour juger sainement des mœurs des nations et du génie particulier des peuples; parce qu’il arrive très-rarement que les rapports des autres ne soient pas empreints d’erreur, d’ignorance ou de préjugé. « Je suis « pénétré de cette vérité , disait-il , et « je ne manquerai pas de mettre en « pratique ce qu’elle enseigne, toutes <i les fois que j’en aurai l’occasion. »
En effet, de ce moment, Khoung- TSEu, ayant à peine atteint sa vingthuitième année, ne cesse d’aller philosopher dans les différents petits royaumes de la Chine, à la cour des princes que sa grande réputation de sagesse rendait jaloux de le posséder.
Khoukg-tseu avait entendu dire que, dans le royaume de Kin, vivait un musicien si célèbre qu’il rendait croyables , disait-on , toutes les merveilles harmoniques des anciens. Il voulut le voir et juger par lui-même du degré de vérité qui pouvait exister dans ces récits. Il se rendit donc près du musicien, nommé Siabg, et se lit admettre au nombre de ses disciples. L’artiste lui parla de la musique comme du don le plus précieux que les hommes eussent reçu du ciel , puisqu’elle pouvait calmer les (lots tuinulfueux des passions qui les agitent, leur faire goûter des plaisirs innocents et tranquilles, et les élever, en quelque sorte . au-dessus d’eux-mêmes. 11 lui rappela le principe fondamental sur lequel reposent toutes les règles qui la constituent ; et après un court exposé des plus essentielles d’entre elles , il posa les mains sur son Kin , et lui
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lit comprendre l'application de ces mêmes règles dans une pièce compo- ■sée autrefôis par le sajçe ■WE.^-w\NG.
A chaque son qu’il tirait de son instrument , Khoüng-tseu redoublait d’attention; on eût dit que son ame voulait passer tout entière dans leA'tn; il était si profondément occupé de ce qu'il entendait, qu’il paraissait dans une espèce de ravissement, et que long-temps après que le musicien eut cessé de jouer, il semblait encore tout occupé de l’entendre.
i< En voilà assez pour une première leçon , lui dit Siang ; exercezvous. » Plusieurs jours s’étant écoulés sans que le philosophe demandât de nouveaux éclaircissements à son maître, celui-ci crut devoir lui continuer la même leçon. Dix jours de suite ii ne joua en ‘sa présence que la pièce de 'Wen-wang, et son docile disciple ne s’occupa, pendant tout ce temps, qu’à étudier cette même pièce avec une application toujours égale.
SiANG la lui fit répéter en présence de ses autres disciples , et parut trèssatisfait de la manière dont il s’en tira. » 'Votre jeu , lui dit-il, ne diffère « pas du mien ; il est temps que vous « vous exerciez sur un autre mode. — « Votre petit disciple Kieou, » lui ré- |K>ndit Khoung-tseu, « ose vous prier <• de différer encore ; je cherche l'idée « du compositeur^ que je n’ai pas en- « coresaisie. — Bien, répliqua Siang, « je vous donne cinq jours pour la » trouver. » Ce terme étant expiré, K.HODNG-TSEU se présenta de luimême , et dit à son maître : « Je « commence à voir comme à travers « un nuage; je vous demande encore n cinq jours , après lesquels , si je n’ai n pas atteint le but auquel je vise , je me regarderai comme incapable d’y <1 parvenir jamais, et je ne m’occu- '• perai plus de musique. — J’y con- « sens, » répondit Siang, avec une surprise qui tenait de l’admiration.
l.e dernier des cinq jours de délai commençait à peine, que KnouNG- TSEU, en’s’éveillant, se trouva comme transformé en un autre homme, quant à ce qui faisait depuis quinze jours le 0' l.ir raison. 'Cm ni..)
sujet de ses pius profondes méditations. Il se présenta à son maître et lui dit : « Votre disciple Kieou a « trouvé ce qu'il cherchait : je suis « comme un homme qui, placé sur un « lieu éminent, découvrirait le pays X au loin. Je vois dans la musique ce « qu’il y a à voir. Avec l'application « et la constance, je suis parvenu à « découvrir dans la pièce de l'ancierme « musique que vous m’avez donnée :i » apprendre, l’intention de celui qui « l’a composée. Je suis pénétré, en la '< jouant, de tous les sentiments dont « il était pénétré lui-même en la com- « posant. Il me semble que je le vois, « que je l’entends, que je lui parle. Je « me le représente comme un homme ■' d’une taille moyenne , dont le vin sage un peu long est d’une couleur « qui tient le milieu entre le blanc et X le noir; il a les yeux grands, mais « pleins de douceur ; sa contenance O est noble, son ton de voix sonore; X toute sa personne inspire à la fois la X vertu, le respect et l’amour : c’est, •' je n’en doute pas , l'illustre Wek-