‹ Chine ou description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinois première partie comprenant un résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours par m. G. PauthierChapitre 46 sur 238 · PORTRAIT DD PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DD PHILOSOPHE

Alors Khouno-tseu lui dit : « Le vrai philosophe ne se produit pas de lui-même dans les festins de parade |K)ur avoir occasion de briller, mais il attend qu’on l’y invite. S’il est du nombre des invités , il s’y rend , et fait exactement, et sans ostentation, tout ce qui est d’étiquette. Parût-on ne pas faire attention a lui , il ne s’en offense pas , et ne donne aucun signe de mécontentement.

« Il n’est occupé du matin au soir, que de ce qui peut lui procurer l’acquisition de quelque vertu, ou augmenter le nombre de ses connaissances.

« S’il sent qu’il a assez de droiture et de fermeté pour remplir les grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui offre; il fait tous ses efforts pour les remplir dignement. Il n’ainüitionne pas les honneurs; il ne cherche point à amasser des trésors ; l’acquisition de la sagesse est le seul trésor après lequel u soupire; mériter le nom de sage est le seul honneur auquel il prétende.

« 11 n’emploie pour traiter les affaires que des hommes sincères et droits; il ne donne sa confiance qu’à des hommes fidèles et sûrs. 11 ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui ; il ne s’enorgueillit pas devant ses inférieurs ; il respecte les premiers , il est affable envers les autres; il rend à tous ce qui leur est dû.

« S’il s’agit de reprendre quelqu’un de ses défauts ou de lui reprocher ses fautes, il ne fait l’un et l’autre qu’avec une extrême réserve.

11' Livraison. (Chine.!

- Il estime les gens de lettres , mais il ne mendie pas leurs suffrages; il ne s’abaisse hi ne s’élève devant eux.

11 est au-dessus de toute crainte, quand il fait ce qui est de son devoir ; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures etdroites , lui sert de bouclier contre tous les traits qu’on pourrait lui lancer; la justice et les lois sont les armes dont il se sert pour sedéfendre ou pour attaquer. L’amour qu’il porte à tous les hommes le met en droit de n’en craindre aucun ; l’exactitude scrupuleuse avec laquelle il pratique les cérémonies , obéit aux lois , et s’astreint à l’observation des usages reçus, fait sa sûreté, même parmi les tyrans. Quelle que soit l’étendue de son savoir, il travaille toujours à l’agrandir; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu’à s’^uiser.

<> Quelque terme qu’il soit dans le bien, il veille continuellement sur luimême , pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon , il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent chez lut au profit de la vertu.

« 11 est grave quand il représente ; affable et bon avec chacun; gai et d’humeur toujours égale avec ses amis.

« Il sé plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas.

O Dans son intérieur il ne témoigne aucune prédilection pour un membre de sa famille plutôt que pour l’autre ; à l’extérieur, ou en public, il traite également tous les hommes. L’eût-on grièvement offensé , ou par des paroles injurieuses , ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe de colère ou de haine; et son extérieur serein et tranquille est une preuve non équivoque de la tranquillité d’arae dont il jouit.

<■ Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l’état , n’importe de quelle manière. Si par quelque action éclatante , ou par quelque ouvrage important il mérite bien de la patrie , il ne fait pas valoir ses services dans la vue d’en être récompensé, il attend modestement et avec patience qu’on

162 L’UNIVERS

lui rende Justice ; et s’il arrive que dans la distribution des récompenses on l’ait oublié, il ne s’en plaint miiit, il n’en murmure point. Le suffrage des hommes honnêtes , l’honneur d’avoir contribué en quelques choses à l’avantage de ses compatriotes, et la satisfaction dont il jouit intérieurement, d’avoir fait le Sien pour le bien, sont pour lui la plus flatteuse des récompenses. Si, au contraire, en vue de son mérite, on le place au faite des honneurs. Il n’a garde de s’en enorgueillir; il ne perd rien de sa modestie ordinaire, et n’est ^ moins accessible à ceux qui vont a lui pour le consulter ou s’instruire, qu’il le serait si la fortune adverse lui faisait éprouver ses malheurs. Le changement de fortune, soit en bien, soit en mal, ne change rien dans ses mœurs ni dans sa conduite; il est le même en tout temps.

« Uniquement occupé de remplir sa tflche dans ce monde, et de la remplir de son mieux ; content de la place qu’il occupe parmi ses semblables , il n’ambitionne point d’être ce qu’il n’est ps; il ne porte point envie à ceux dont le mérite , la sagesse, la science et les talents sont égaux ou supérieurs dans l’opinion des hommes, à ceux qu’il possède lui-même. Il n’a pas de mépris pour ceux qui manquent de ces qualités, de ces talents ; il vit en trânne harmonie avec les uns et les autres ; il s’accommode de tout et avec tous , et les respecte également comme étant ses semblables dans l’ordre de la nature. Le respect et la bonne harmonie font naître la bienveillance; les manières douces , décemment complaisantes, affectueuses, en sont les fruits; les éloges fondés sur la vérité, donnés libéralement, mais sans affectation, les services rendus à propos et sans être sollicités, sont le comble de la perfection. C’est de tout cela réuni que se forme, sans effort, cette charité universelle, qui ne fait acception de personne , et qui embrasse tout le genre humain; et c’est de cette vertu, source féconde d’où découlent toutes les autres, que le vrai philosophe cher-

che à se pourvoir avant tout , et préférablement à tout ; c’est par elle qu’il se distingue de l’homme ordinaire; c’est elle qui dirige toute sa conduite, et qui Vivifie, pour ainsi dire, toutes ses actions. » ( Kia-ÿu. )

L’historien ( auteur du Kia-yu, ou Discours familiers sur la vie de Khoung-tseo ) qui rapporte ce portrait , ajoute que dès lors le roi n’admlt jamais le philosophe en sa présence, sans lui donner des marques de la plus profonde vénération. Il le retint à sa cour, se Ut son disciple, le traita comme on traitait un ambassadeur, et ne cessait de le consulter sur tout , pour être instruit de tout.

« Je veux, lui disait-il , je veux désormais regarder tous les sages comme mes amis , et l’attention ^e j’aurai à les combler d’honneurs, sera Vun des principaux objets de mon gouvernement.

— Cela est très-bien, repritKHOUNfi- TSED, mais un grand roi doit se proposer quelque chose de mieux encore.

11 doit avoir un amour tendre pour tous ses sujets , tâcher de leur procurer à tous une honnête aisance , pour ce qui est nécessaire à la vie; faire en sorte qu’ils soient heureux et contents, et qu’ils se félicitent de vivre sous son règne.

— Cela n’est pas facile, répondit le roi. Comment faudrait-il faire pour en venir à bout ?

— Il faut commencer par diminuer le nombre des impôts, et ne laisser subsister que ceux dont tout le monde reconnan la nécessité. Ne surchargez pas le peuple de travail; faites-le instruire exactement de ses devoirs; et n’oubliez rien pour obteiir de lui qu’il les remplisse. »

Le roi ne répliqua pas ; ce qu’il venait d’entendre parut avoir fait quelque impression sur lui. Mais il s'empressa de se distraire en invitant le philosophe à une légère collation.Étant a table, Khoung-tseu commença par où le roi et les autres convives avaient coutume de finir : il mangea d’abord ies^aîMsen réservant Xes^ches pour la fin. Les convives du roi ne purent

CHINE

IÜ3

s'«niBécner d’en rire, croyant que c’était de la |.iart du philoso^e, ou manque d’usage , ou distraction peu distinguée. Le roi ne rit pas comme eux, parce qu’il crut que c’^ait de dessein prémédité que K.houng-tseu agissait ainsi, et dans l'intention de lui donner une leçon utile.

« Maître, lui dit-il , mes gens rient de vous voir manger les grains avant les fruits; ils sont surpris qu’un homme qui a fréquenté la cour, et qui connaît les usages, renverse ainsi Tordre.

— Prince, répondit le philosophe, je ne renverse pas l’ordre , je le rétablis. Ce que vous appelez usage, n’est qu’un abus. J’ai donné la préférence aux grains sur les fruits, parce que les grains étant la principale nourriture de l’homme , depuis qu’il vit en société , ils méritent, de la part de l’homme, cette préférence sur tous les autres aliments. Ils la méritent encore par eux- mêmes, parce qu’ils n’ont aucune de ces qualités, plus ou moins nuisibles, dont les autres aliments sont rarement exempts, et que tout ce qui les constitue, est bon. C’est pour cette raison que, dans les offrandes qui accompagnent ou précèdent les sacrifices solennels que l’empereur offre à l’Esprit du ciel et de la terre, de même que dans celles qui ont lieu lorsqu’il rend liommage à ses ancêtres, les ^ains tiennent le premier rang.

Il offre des grains ou de la pâte cuite, faite avec de la farine de grains ; mais il n’offre pas de pêches. L’ancien usage, cet usage que \ào et Cuun n’ont pas dédaigné de suivre, et auquel après eux se sont conformés les plus iHustres empereurs , était de manger les grains avant \es/rwls, et j’ai cru devoir moi-même m’y conformer devant votre Majesté, pour lui en rappeler le souvenir. »

Il paraîtrait que sa Majesté le roi de Lou fut piquée de la leçon du philosophe , car en l’assurant qu’il aimait beaucoup à entendre parler de Tantiquité, il lui demanda aussitôt jiar raillerie de quelle manière était fait le bonnet dont Chun couvrait sa tête lorsqu’il se montrait en public ; ce qui donna

occasion à Khouno-tsed de donner de nouvelles leçons d’antiquité au roi qui ne s’attendait pas à les voir naître de sa demande.

Cependant il ne se dégoûta point des entretiens du sage. Un jour U lui dit : ■ J’ai résolu de n’employer dorénavant que des philosophes pour l’administration des affaires de mon royaume, et de n’avoir auprès de ma personne que des hommes qui , comme vous , cultivent la sagesse. J’espère que vous voudrez bien m’indiquer en quoi on peut les reconnaître.

— Dans le siècle où nous sommes, répondit Khoung-tseu, et dans le temps où nous vivons, les philosophes sont ceux qui s’adonnent a l’étude de l’antiquité, qui s’habillent comme s’habillaient Içs hommes de l’antiquité , et qui se conduisent, pour le reste, de manière à imposer.

— S’il ne faut que cela pour être philosophe, la philosophie n’est pas une science bien difficile à acquérir , reprit le roi. 11 est facile de porter des habits , un bonnet et une ceinture tels qu’on les portait autrefois.

— Vous ne saisissez pas ma pensée, répliqua Khouno-tsed. Pour distinguer les philosophes d’avec ceux qui ne le sont pas, il faut avoir une idée, au moins générale, des différentes classes d’hommes qui composent la société. Ces différentes classes peu vent être réduites à cinq.

« La première et la plus nombreuse est celle qui comprend cette multitude d’hommes , pris indifféremment dans tous les états , qui ne sont re^ cominandables par aucune qualité, qui ne parlent que pour parler, sans faire attention si ce qu’ils disent %t bien ou mal, s’il est à propos de le dire, ou s’il en peut résulter quelque inconvénient; qui n’agissent que comme par instinct, taisant aujourd’hui ce qu ils ont fait hier, pour recommencer le lendemain ce qmils auront fait aujourd’hui ; qui ne peuvent rien par euxmêmes, s’ils ne sont dirigés, et qui se laissent mener sans savoir où on les conduit; qui, hors d’état de discerner les avantages solides et réels , fl.

I/UNIVF.RS.

les intérêts de la plus grande importance, démêlent aisément un petit profit, un vil intérêt dans les plus petites choses, et ont assez d’adresse pour se les procurer ; qui ont un entendement comme les autres , mais un entendement qui ne va pas au-delà des yeux, des oreilles et de la bouche; et pour tout dire en un mot, cette classe d’hommes est celle qui comprend ce qu’on appelle communément le vulgaire.

« La secoiufe comprend ceux qui sont instruits dans les sciences , dans les lettres et dans les arts libéraux; qui se proposent une fin dans ce qu’ils entreprennent, et connaissent les différents moyens que l’on peut prendre pour y parvenir; oui , sans avoir pénétré dans le fond des choses , en savent ce|)endant assez pour en yprler et en instruire les autres; qui, soit qu’ils parlent ou qu’ils agissent, sont en état de rendre raison de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font; qui peuvent comparer les objets entre eux , et discerner en quoi ils peuvent être nuisibles ou profitables ; qui , sans être parfaitement au fait de toutes les lois , en sont suffisamment instruits pour obéir aux lois générales , et se conformer aux usages reçus ; qui , sachant déjà beaucoup, n’ignorent pas qu’il leur reste encore bàucoup a savoir; qui, par leurs leçons et leurs exemples , peuvent influer sur les mœurs publiques, et même sur le gouvernement ; qui cherchent à bien parler, plutôt qu'à parler beaucoup; bien faire le peu qu’ils font, plutôt qu’à beaucoup entreprendre; qui , sans ambitionner les richesses, ni craindre la pauvreté , vivent contents de la fortune dont ils jouissent. Cette classe d’hommes peut être appelée la classe des lettrés.

« La troisième comprend ceux gui , dans leurs paroles , dans leurs actions et dans l’ensemble de leur conduite, ne s’écartent jamais de ce que prescj-it la droite raison ; qui font le bien pour le bien ; qui ne donnent dans aucun excès, nesepassionnentpourrien, ne s’attachent à rien ; qui sontconstammentles mêmes dans l'adversité comme dans la prospérité ; qui parlent quand U

faut parler, sc taisent quand il faut se taire, ayant assez de fermeté pour n« pas déguiser leurs sentiments aans les occasions où il est à propos de les dire, dussent-ils perdre leur fortune ou plus encore; qui envisagent tous les liommes d’un œil à peu près égal, comme ayant tous le germe des mêmes vices et des mêmes vertus ; ne se préférant à aucun d’eux, parce qu’il n’est aucun d’eux qui ne puisse les ^aler, ou même les surpasser dans ce qu’ils ont de bon, et qu’ils peuvent eux-mêmes devenir semblables aux plus vicieux d’entre eux ; qui ne se contentent pas de puiser les sciences dans les instruments ordinaires qui les enseignent, mais qui remontent jusqu’à leurs sources pour les avoir sans mélange étranger, ne se décourageant pas lorsqu’ils ne peuvent les acquérir ainsi , ne s^enorgueillissant pas lorsqu’ils les possèdent. On peut décorer au nom de philosophes ceux qui composent cette troisième classe.

X Je place dans la quatrième ceux qui , dans quoi que ce puisse être, ne s’écartent jamais du vrai milieu ; qui ont une règle fixe de conduite et de mœurs, au-delà de laquelle ils ne se permettent rien ; qui remplissent, avec la dernière exactitude et une constance toujours égale, jusqu’aux moindres de leurs obligations ; qui font tous leurs efforts pour ne pas se démentir, en contenant leurs passions dàns dè justes bornes, et les combattant lorsqu’elles veulent s’en écarter; qui veillent sans cesse sur eux-mêmes, jiour empêcher les vices de germer et d’éclore; qui ne disent aucune parole qui ne soit mesurée, et ne puisse servir d’instruction ; qui ne font aucune action qui ne soit bonne en elle-même, et qui ne puisse servir d’exemple ; qui ne craignent ni le travail, ni la peine, quand il s’agit de faire rentrer dans le devoir ceux qui s’en sont écartés, d’instruire de leurs obligations ceux qui les ignorent, et de rendre à tous les hommes les services qui dépendent d’eux , sans distinction du pauvre ou du riche, de l’homme en place ou du simple artisan; n’ayant aucune vue d’intérêt , n’exigeant pas même le sen-

c ni isp:.

ti'ment d’une stérile reconnaissance de la part de ceux qu’ils auront obligés.

Cette classe comprend toxts les hommes sincères et solidement vertueux.

« La cinquième, et la plus haute à laquelle l’homme puisse atteindre, est celle de ces hommes extraordinaires qui réunissent dans leurs personnes les plus belles qualités de l’esprit et du cœur, perfectionnées par l’heureuse habitude de remplir volontairement, et même avec joie, tous les devoirs que la nature et la morale imposent de concert à des êtres raisonnables vivant en société ; qui font du bien à tout le inonde , et , comme le ciel et la terre, ne discontinuent jamais leurs œuvres bienfaisantes; qui sont imperturbables dans leur genre de vie, comme le soleil et la lune le sont dans leurs cours; qui voient sans être vus. et agissent d’une manière invisinle , comme les esprits. Cette classe, trèspeu nombreuse , [^ut. être appelée la classe des parfaits ou des saints iching).

« Si de tels hommes étaient faciles .à trouver, il ne vous en faudrait pas d'autres pour mettre à la tête du gouvernement et auprès de votre personne; mais , comme ils sont rares , vous pouvez chercher dans les autres classes ceux que vous croirez les plus propres à remplir votre objet. Faites tout ce qui dépendra de vous pour tâcher de bien choisir. On ne peut connaître la force et la portée d’un arc qu’on ne l’ait éprouve. Gardez-vous bien , pardessus tout, deconfier le maniement des affaires, et d’admettre auprès de votre personne ceux qui agissent avec pré- ' cipitation, ceux qm n’ont aucun sysj tème fixe , et ceux qui sont enclins à parler beaucoup. Ces trois espèces d’hommes , eussent-ils d’ailleurs les talents les plus estimables, ne sont point propres au gouvernement; et un souverain ne peut, sans courir les plus grands risques , les admettre auprès de sa personne. »

lin des disciples de Khoung-tseü ayant été nommé Goiwerneur du peuple d’une ville , vint rendre visite à a son maître , avant d’aller prendre

possession de son emploi. Ce disciple, nommé Tsbu-koung , était du nombre de ces sages qui n’envisagent la politique que comme une science qui leur apprend les moyens de concourir au bonheur des hommes. Il possédait, outre cela , toutes les qualités requises pour l’exercice des emplois piurlics.

D’aussi loin qu’il aperçut la maison de Khoung-tseu , ii descendit de cheval et se fit annoncer de la même manière que s’il eût été question d’entrer chez le roi. Kroung-tsbu, voulant lui rendre honneur pour honneur , se fit suivre par deux de ses disciples et alla le recevoir en dehors de la première porte d’entrée. « Ce n’est point mon disciple que je reçois ainsi , lui dit-il en l’abordant , c’est le premier magistrat d’une grande ville. » Après ces mots , il introduisit le nouveau mandarin dans la salle où il avait coutume de recevoir les étrangers et les personnes d'un rang élevé que la curiosité ou le désir de s’instruire conduisaient chez lui. Confus de ce cérémonial inaccoutumé, le disciple dit à son ancien maître : « Je viens vous demander quelques instructions sur la manière dont je dois me conduire dans l’exercice de mon emploi ; je m’en tiendrai exactement à tout ce que vous me prescrirez.

•— Je n’ai rien à vous apprendre de nouveau, lui répondit Khoumo- TSEii; mais, |K)ur vous complaire, je vous rappellerai en peu de mots les obligations de votre magistrature :

• Soyez diligent à traiter les affaires ; informez-vous exactement de toutes les circonstances qui peuvent contribuer à vous les faire connaître, à démêler le vrai d’avec ce qui n’en a que l’apparence , et à vous faciliter les moyens de les terminer agréablement.

« Soyez juste , désintéressé , toujours égal à vous-même. La justice ne fait acception de personne; elle rend h chacun ce qui lui est dû. Le désintéressement conduit à l'équité; quand on est intéressé, l'on cesse bientôt d’étre juste. Tout ce qu'on reçoit de ses inférieurs , sous quelque titre que ce puisse être, est un véritable vol

Page 1