IC
L’UNIVERS
u’on leur faU. L’égalité d’humeur ans un homme en place lui attire la confiance; elle le fait aimer des bons , craindre des méchants , et respecter de tout le monde.
« Soyez d’un abord facile ; ne montrez un front sévère à qui que ce soit , et recevez avec bonté, sans aucune exception , tous ceux qui s’adresseront à vous. Vous devez vous regarder comme le père commun.
« S’il faut traiter les affaires avec toute la diligence possible, il faut être extrêmement sur vos gardes, pour ne pas les terminer avec précipitation.
Ne portez de jugement qu’après que la vérité vous sera parfaitement connue.
« Dans chacune des quatre saisons de l’année, assemblez le peuple au moins une fois pour hd expliquer vous-méme ses devoirs (*). Faites en sorte qu’il ne manque d’instruction dans aucun temps; car, s’il ignore ce qu’il doit faire, comment pourrait-il ^tre coupable en ne le faisant pas.
« Ne l’occupez jamais à des ouvrages de corvée, lorsque les travaux de la campagne et ceux qui sont de nélessité pour lui-même, doivent l’occuper. «
Ces admirables instructions du philosophe de Lou devaient former, et formaient effectivement d'excellents magistrats des jeunes gens nombreux qui allaient s’instniire près de lui. Outre douze disciples (**) qui ne le quittaient presque jamais, il y en avait beaucoup d’autres (plusieurs écrivains en portent le nombre jusqu’à trois mille) qui venaient l’entendre tous les jours pendant quelque temps, et qui logeaient
(*) Cette coutume de rassenililcr le i>ciipte pour lui expliquer ars devoirs est encore en tisaçe ; mais c’est une fois par mois que les magi.straLs doivent remplir eelle salutaire obligation.
(**) Ces dmize disciples de Khooicg-tseu étaient i Yen-hoei; a Jan-joung; 3 Tseulott ; 4 Jan-kieou ; S Koung-si-tene ; fl Tsengchin ; 7 Tchoit/tn-situ-tcni ; 8 Pou-ckarig ; ît 7oU|Ç'-tn/-mia-nn'/i^y ,o Yen-jrouen i ii Mnn kniing.fao; la Kao-Uai.
dans la ville , où ils accouraient, nonseulement des provinces du royaume de lx)u, mais encore de tous les autres états de la Chine.
Nous rapporterons encore ici quelques entretiens de KHOUNG-TSEuavec le roi de Lou, sur la nature de l’homme, \’dge viril, et ïétat du mariage dans la société. Ces dernières questions , traitées par le grand philo.sophe, feront mieux connaître les mœurs chinoises à cet égard que nous ne pourrions le faire nous-mênie, puisqu’elles sont encore les mêmes qu’au temps de Khouno-tseu.
< Je vous attendais avec impatience depuis long-temps, dit un jour le roi de Lou au philosophe. J’ai des éclaircissements à vous demander sur la nature de l’homme.
« L'homme, disent nos sages, est distingué de tous les autres êtres visibles par la faculté intellectuelle qui le rend capable de raisonnement; et c’est immédiatement du ciel qu’il reçoit cette faculté précieuse.
« Est-ce que nous ne recevons pas de nos parents notre être tout entier, de la même manière que les autres êtres qui se reproduisent par voie de énération.’ Je vous prie de vouloir ien m’éclaircir ce point de notre ancienne doctrine, sur lequel j’ai toujours eu , malgré moi , quelque espèce de doute.
— ■ Il n’est pas facile, répondit Khousg-tseu, devons expliquer clairement une cho.se sur laquelle nous n’avons que des lumières bien faibles.
Pour vous obéir, cependant, je vous ferai en jieu de mots le précis de ce
3ue j’en sais : votre pénétration vous évoilera le reste.
« Une portion de la substance du père et de la mère , déposée dans l’organe formé pour la recevoir, est la cause de notre existence et le sujet par lequel nous subsistons. Ce sujet resterait dans un état d’inertie et de mort, sans le concours des deux principes contraires nommés le gang et le
yw‘(*)
(*) Os (l»’»v picniier.s piinripes joiirnt
CHINE
Ces deux agents universels de la nature, qui sont partout et dans tout, agissant réciproquement sur lui , le develcmpent insensiblement , l'étendent, le combinent et lui font prendre une forme. C’est alors un être vivant ; mais cet être vivant n’est pas encore élevé à la dignité d’homme; il nedevient tel que par l’union de la substance intellectuelle, dont le ciel le gratifie, pour le rendre capable de comprendre , de comparer et de juger. Tant que cet être , ainsi animé et doué d’intelligence, peut fournir aux combinaisonsdesdeux principes pour le développement, l’extension, raccroissement et la perfection de sa forme, il jouit de la vie; il cesse de vivre aussitôt que les deux principes cessent de se combiner. Iln’avait atteint la plénitude de la vie que par degrés et par voie d’expansion ; il n’arrive de meme que par degrés et par voie de dépérissement au terme de ta destruction. Cette destruction, toutefois , n’est pas une destruction proprement dite ; c’est une décomposition qui remet chaque substance dans son état naturel. La substance intellectuelle remonte au ciel , d’où elle était venue ; le souffle animal, khi, se joint au fluide aérien, et les substances terrestres et humides redeviennent terre et eau. L’homme , disent nos anciens sages , est un être à part dans lequel se réunissent les qualités de tous les autres êtres. Il est doué d’intelligence, de perfectibilité , de liberté , de sociabilité ; il est capable de discerner , de comparer, d’agir pour une fin, et de prendre les moyens nécessaires pour parvenir à cette fin. Il peut se perfectionner ou se dépraver, selon l'usage bon ou mauvais qu’il fera de sa liberté; il connaît des vertus et
un grand rôle dans tonies les théories chinoisi's : c’est dans l’ordre des êtres vivants : le pruicipe mâle et le principe femeUe ; dans l'ordre des élémenls : le principe lumineux et le principe obscur ; dans l’ordre des snbslancrs de la nature : le principe fort et le principe faible; en un mot, c'est la diuilité DU Vantag-onisme nécessaires uartoiit et dans tout ce qui est en dehors de la grande Unilé primordiale.
des vices , pt sent qu'il a des devoirs à remplir envers le ciel , envers soimême et envers ses semblables. S’il s’acquitte de ces différents devoirs, il est vertueux et digne de récompense : il est coupable et mérite châtiment , s’il les néglige. Voilà un très-court abrégé de ce que ie pourrais vous dire sur la nature de l’Imnime. »
Le roi de Lou , satisfait de cette explication, demanda au philosophe s’il n’y avait pas des cérémonie» et des ttsage» contraires à Vaeante^e commun , tels que les cérémonies instituées pour les tacrifice» qu’un particulier ne peut accomplir; et certains usages dont la pratique exacte , de la part du grand nombre, serait préjudiciable a la société, comme, par exemple, celui qui détermine que le garçon ne doit pas se marier avant l’âge de fren/a ans, et la fille avantsa vingtième année.
« Il est vrai, répondit Khouno- TSBU, que lescéiémonies établies pour les grands sacrifices sont interdites aux particuliers. Les premiers législateurs ont établi que ces grands sacrifices seraient offerts au ciel par le seul souverain , exclusivement à tout autre; mais ils n’ont eu en vue que les sacrÿices solennels et publics qui s’offrent pour les besoins et au nom de toute la nation, dont le souverain est censé le père. Oui, chacun en particulier pem et doit rendre hommage au ciel, le remercier de ses bienfaits , et lui adresser des vceux et des prières pour en obtenir de nouveaux. Mais ce ne sont pas des sacrifices proprement dits ; il n'y a que te fils du ciel (l’empereur) ff«i ait droit d’en offrir de tels- » « L'usage que vous alloues au sujet des mariages, ne doit pas être interprété dans le sens que vous lui donnez. L’intention des premiers législateurs a été d’assigner un terme que l’pn ne devait pas dépasser sans donner une épouse à un garçon , et un époux à une fille; c’est comme s’ils avaient dit : Le terme le plus éloigné pour les mariages est celui de vingt ans pour les filles , et celui de trente pour les
?iarçons. Un ancien usage confirme h ui seul cette interprétation. Cet usage
L’UNIVKRS.
veut que . dès qu’un garçon a atteint la vingtième année de son âge , on le range parmi les hommes faits, en lui permettant de porter le bonnet viril, qui en est, aux yeux du public, le signe caractéristique; et qu’aussitôt qu’une fille est jiarvenue a l’âge de quinze ans , on lui confie le soin du ménage pendant l’hiver, et qu’on lui permette d’aller visiter les mûriers dans la saison où l’on commence à labourer la terre : cela signifie qu’ils sont en état , l’un et l’autre , de devenir chefs de famille, et qu’il ne leur manque, pour être tels, que le bon plaisir, la détermination et le choix des parents respectifs. »
Le roi engagea Khoung-tsbu à s’expliquer sur l’état du mariage.
« Le mariage, reprit-il, est le véritable état de l’homme, [puisque c’est par lui qu’il remplit sa destination sur la terre ; rien , par conséquent, de plus respectable, rien qui soit plus digne de l’occuper sérieusement , pour pouvoir en remplir avec exactitude tous les devoirs. Parmi ces devoirs, il y en a de communs aux deux sexes ; ■I y en a qui sont propres à chacun des deux en particulier. L’homme est chef , il doit commander ; la femme lui est soumise, elle doit obéir. Les fonctions de l’un et de l’autre doivent imiter les ojiérations du ciel et de la terre, qui concourent également à la production , à l’entretien et à la conservation de toutes choses. La tendresse réciproque , la confiance mutuelle, l’honnêteté, les égards, doivent être la hase de leur conduite; l’instruction et le commandement de la part <lu mari ; la docilité et la complaisance, de la part de la femme , dans tout ce i|ui ne s’écartera pas des règles de la justice, de la bienséance et de l’honneur.
« Dans l’état de société, la femme est redevable au mari de tout ce qu’elle est. Si la mort le lui enlève, elle ne devient pas pour cela maîtresse d’elle-même. Fille, elle a été sous l’autorité du père et de la mère, ou , à leur défaut, de ses frères plus âgés qu’elle; femme, «lie a été gouvernée par son
mari tant qu’il a vécu; veuve, elle est sous l’inspection de son fils, ou du plus âgé de ses fils, si elle en a plusieurs; et ce fils, en la servant avec toute l’affection et le respect possibles, écartera loin d’elle tous les dangers auxquels la faible.sse de son sexe pourrait l’exposer. L’usage ne lui permet
fias de passer à de secondes noces ; il ui prescrit au contraire de se renfermer dans l’enceinte de sa maison , pour n’en glus sortir le reste de ses Jours. Le soin des affaires, de quelque nature qu’elles puissent être, lui est interdit au dehors ; elle ne doit, par conséquent , en entremendre aucune :
elle ne se mêlera meme des affaires domestiques qu’autant qu’une nécessité indispensable l’y engaigera, c’e$t-âdire , dans le cas où ses entants seraient encore jeunes. Pendant le jour, elle doit éviter de se montrer, en allant, sans besoin, d’un appartement à l’autre; et, pendant la nuit, la chambre où elle prend son repos doit toujours être éclairée. Ce ne peut être qu’en menant une vie ainsi retirée qu'elle jouira , parmi ses descendants , de la gloire d’avoir rempli ses devoirs en femme vertueuse.
« J’ai dit que l’âge entre quinze et vingt ans était , pour une fille , le terme qui devait lui faire changer d’état.
Comme c’est de ce changeiîient d’état ue dépend le bonheur ou le malheur ans lequel elle doit passer le reste de ses jours , on ne doit rien oublier pour lui procurer un établissement honnête et le plus avantageux que les circonstances pourront le permettre. On doit éviter surtout de la faire entrer dans une famille qui aurait eu part à quelque conspiration contre l’état , ou h quelque révolte ouverte; dans une famille dont les affaires seraient en désordre , ou qui serait agitée par des discordes intestines. On ne doit pas lui donner pour époux un homme qui serait déshonoré dans le monde par quelque crime qui aurait mérité l’animadversion des lois ; ni un homme qui serait atteint d’une maladie habituelle, qui aurait quelque travers d’esprit, ou quelque difformité de corps qui
CHINE
le rendrait difficile à supporter , dé- Küûtant ou désagréable ; ni un homme encore qui , étant l’aîné d’une maison , n’aurait ni père ni mère. A l’exception de ces cinq classes d’hommes, toutes les autres classes de la société peuvent lui donner un mar , avec leuel il ne tiendra qu’à elle de passer es jours heureux : elle n’a qu’à remplir exactement tous les devoirs de son nouvel état , pour jouir de la portion de bonheur qui lui est destinée.
« Un mari a le droit de répudier sa femme; mais il ne peut pas user de ce droit arbitrairement; il lui faut quelque cause légitime pour pouvoir en agir ainsi. Les causes légitimes de répuaiation se réduisent à sept :
la première, lorsqu’une femme ne peut vivre en bonne harmonie avec son beau-père et sa belle-mère; la seconde , si elle est hors d’état de perpétuer la race, par une stérilité reconnue ; la troisihne , si elle est soupçonnée avec fondement d’avoir violé l’a fidélité conjugale, ou si elle a donné (]uelque preuve d’impudicité; la quatrième, si, par des rapports calomnieux ou indiscrets, elle met le trouble dans la famille; la cinquième , si elle a quelqu’une de ces infirmités pour lesquelles tout liomme a naturellement ae la répugnance ; la sixième , si elle est sujette a des intempérances de langue, dfont il parût difficile de la corriger; la septième enfin, si, à l’insu de son mari, elle vole secrètement dans la maison, pour quelque motif que ce soit.
« Bien qu’une seule de ces raisons soit suffisante pour autoriser un mari à répudier sa femme , il y a cependant trois circonstances où il ne lui est pas permis d’user de son droit. La première , lorsque cette femme , n’ayant ni père ni inere, ne saurait où se retirer; la seconde, lorsqu’elle porte le deuil du beau-père ou de la bellemère , dans le courant des trois années qui suivent la mort de l’un ou de l’autre; et la troisième, lorsque le mari étant pauvre, quand il l’é|râusa, est ensuite devenu riche. Je n’en dirai pas davantage sur cet article impor-
tant de la doctrine de nos anciens. »
On a beaucoup parlé et on parle encore beaucoup de l’état de dégradation où la femme est tenue chez les nations de l’Asie. Kroukg-tseu luiméme a été accusé d’avoir méconnu la nature de cette moitié si intéressante du genre humain et d’avoir per- |)étué son avilissement. Les parole qui précèdent du grand philosopte chinois suffiront pour faire voir combien ce jugement est peu fondé, et combien les nouvelles doctrines de l’émancipation prétendue de la femme sont contraires à sa véritable nature.
Khoung-tseu ayant ensuite mérité, par ses remontrances importunes, la disgrâce du roi de Lou, et n’espérant ^us être utile à sa patrie, il se retira de nouveau dans le royaume de éL'et, avec quelques-uns de ses disciples. Arrivés dans un bourg de ce royaume , les habitants ayant appris le nom du voyageur , coururent en foule pour le voir. Ils en demandèrent la permission à ses disciples, qui, surpris de l’empressement avec lequel ils désiraient être admis auprès ae leur maître, voulurent en savoir la raison.
» Il y a long-temps, leur répondirent ces bonnes gens, que nous connaissons de réputation le sage de Lou ; plus d’une fois nous avons entendu faire son éloge , et exalter son amour pour les intérêts du peuple; le bien qu’on racontait de lui nous a inspiré le désir de le voir. »
Ils furent introduits, et les deux disciples, chargé.s de faire les honneurs de la maison de leur maître, leur dirent, en les reconduisant : » Le sage que vous venez de voir est suscité du ciel pour faire revivre la saine doctrine qui s’éteint parmi les hommes. Il procure à ceux qui l’écoutent, et qui profitent de ses leçons, des biens plus précieux que les richesses : la paix du cœur et la tranquillité de l’ame.
Si quelqu’un de vous veut en faire l’expérience, il peut se mettre à sa suite , et s’attacher à lui pendant quelques temps. »
Aucun d’eux ne fut tenté de le faire.
La nouvelle de l’arrivée du philoso-
L’UiMVERS.
phe de Lou dans le royaume de Wcl se répandit aussitôt; le roi l’ayant appris , fut charmé qu’un personnage de ce haut mérite fôt venu dans ses états, et il voulut lui donner une marque publique de son estime , en lui faisant une réception des plus honorables. Il alla en personne au-devant de lui, à quelque distance de la ville, dans tout l'appareil de sa grandeur ( voy. pl. 32 ). Arrivé à proximité du philosophe , il descendit de son char attelé de quatre chevaux de front , et s’avança sous un dais entouré de ses officiers, jusqu’à l’humble voiture de Kuoumo-tsei) , couverte d’une natte et attelée d’un bœuf, comme à l’ordinaire. Après les compliments les plus flatteurs, le roi assigna pour demeure au philosophe un hôtel spacieux et propre, et pour revenu, mille mesures de riz par an. Il n’en eût pas fait davantage pour l'ambassadeur d’un grand souverain. Il promit au philosophe une place dans son conseil, aussitôt qu’il serait remis des fatigues du voyage. En attendant il l’invita à parcourir les environs de la ville, pour y choisir une maison de plaisance royale où il pût se rendre de temps en temps.
Khourg-tseu, ne voulant pas déplaire au roi Li-soung, choisit une des maisons de plaisance de riches particuliers qui avaient été dépouillés au profit du roi , par voie de justice , pour cause de malversations. Un jour, pendant qu’il était à se récréer dans cette maison de plaisance, passe un villageois qui portait à vendre ses denrees à la ville. Surpris d’entendre chanter et jouer de rinstrument de pierre , nommé kin, dans un lieu qu’il croyait inhabité, il s’arrête, et, d’un ton de voix fort brusque et plein de colère , il dit : « Si ces fainéants que j’entends étaient obligés , comme moi, de travailler pour vivre, ils emploieraient mieux leur temps. Que ne s’occupent-ils à quelque chose d’utile ? »
Comme il continuait sur ce ton à exprimer sa mauvaise humeur contre des hommes de loisir, un des disciples de Khoung-tseu dit à son maî-
tre : « PermeUez-moi d'aller chdtier cet insolent.
— A quoi pensez-vous.’ lui dit le philosopne; est- ce ainsi que vous avez profité dans l’étude de la sagesse? Dernièrement, lors de la réceptiop que le roi nous fit, vous ne respiriez que patience, modestie et douceur; et aujourd’hui pour quelques mots que vous regardez mal à propos comme des injures, vous voilà impatient, orgueilleux et colère ! Allez vers cet homme , j’y consens ; mais que ce soit pour l’instruire avec douceur.
Faites-lui comprendre que nous ne sommes pas tels qu'il nous croit; que nous travaillons, mais que notre travail est différent du sien; et qu’après avoir travaillé à notre manière, nous nous donnons un peu de relâche en prenant quelque honnête divertissement, tel que celui de chanter, de jouer des instruments, et autres choses semblables. Vous pouvez ajouter, mais du ton le plus aoux qu’il vous sera possible, que puisque nous le laissons faire tranquillement ce qu’il lui plaît, il est de la justice qu’u nous laisse tranquilles à son tour. »
Le roi de H^eï se plaisait à s’entretenir souvent avec le philosophe de Lou , mais il ne s’empressait pas de l’appeler dans son conseil. La philosophie pour lui était plutôt une chose spéculative que pratique. La présence du sage à sa cour flattait sa vanité. Les grands qui l’entouraient se piquèrent aussi d’aimer la philosophie spéculative. Ils recherchaient souvent les entretiens du maître et des disciples. L’un d’eux , se trouvant un jour avec Tseu koung , le pria de lui faire connaître les principaux disciples du philosophe. Tseu-koung lui en traça le portrait de douze, à la tête desquels il plaça Yen-hoeï, le disciple chéri de Khoung-tseu, et dont la mort prématurée devait bientôt faire naître en lui des regrets inconsolables. On parlait souvent de ces sages étrangers à la cour du roi de IVel; la curiosité de Nan-tseu , la favorite du roi , en fut tellement excitée , (pi’ellc exigea absolument de ce prince
ClilME.
de lui menacer un entretien avec le philosophe de Lou. Le roi eut d’alK)rd quelque répugnance à lui accorder ce qu’elle demandait ; mais enfin , vaincu par ses importunités, il enga-
fea un de ses courtisans , chez lequel taitlogé le sage, de l’introduire auprès de sa favorite. Ce courtisan dit au philosophe que s’il faisait ce que le roi attendait de lui , il en éprouverait plus de joie que d’apprendre le gain d'une bataille, ou l’acquisition d’une province entière. Khoung-tseu parut se prêter à cette complaisance. Il se rendit donc au palais avec celui qui s’était chargé de l’y conduire. Lo^u’ils furent parvenus dans la cour qui précédait la salle où le roi recevait ordinairement les grands et les mandarins, Khoung-tsku s’arrêta au bas de l’escalier , et pria son conducteur d’aller dire au roi qu’il attendait ses ordres.
« Ses ordres sont déjà donnés , lui répondit-il , je dois vous conduire jusqu^à l’appartement de INan-tseu.
— Cela ne peut être , répliqua le philosophe , le roi sait très-bien qu’un nomme ne doit pas entrer dans l’appartement d’une femme qui n’est pas la sienne ; c’est la loi , et cette loi est consacrée par un long usage. Allez donc lui annoncer que j’attends ici ses ordres; vous n’avez pas compris sa pensée. Il est à présumer, qu’instruit comme il est du genre de vie dont je fais profession , il ne m’a fait appeler que pour me demander quelques conseils relatifs à la réforme des mœurs et des abus qui se sont introduits dans son royaume , et jusque dans son palais. »
Ces paroles , que l’introducteur fut obligé de reporter au roi , ne déconcertèrent pas sa favorite. « Cet homme a beau faire , dit-elle , je le verrai ; il ne veut pas venir à moi, j’irai à lui ; » et elle sortit aussitôt de son appartement pour se rendre à la grande salle d’audience.
Aussitôt que Khoumg-tseu entendit le bruit des pierreries et des sonnettes que les femmes de distinction jiortaient alors au bas de leurs robes , il tourna la face du côté du nord ; el.
comme s’il eût cru que c’était le roi qui se montrait , il lit avec gravité les cérémonies respectueuses de l’étiquette royale , après lesquelles il se tint quelque temps debout et immobile, les yeux baissés et les mains sur sa poitrine ( voy. la jof. 31 ). Sa modestie en imposa à Man-tseu, qui rentra de suite dans son appartement intérieur après l’avoir vu.
Le roi de fVei, qui avait voulu justiGer aux yeux de sa cour et de ses sujets, ses faiblesses honteuses pour sa favorite , en obtenant un assentiment apparent du sage philosophe, voulut reparer cet échec : il l’engagea à une fête brillante qu’il devait donner à cette même favorite ; mais il fut encore déçu dans ses espérances. Khoung- TSEU, ne voulant pas irriter ce roi par un refus absolu, le suivit dans ce voyage, avec sa voiture couverte d’une natte et attelée d’un bœuf , selon sa coutume, mais aune assez grande distance , pour ne nas laisser ignorer sa pensée ; ce qui fut la cause de sa disgrâce.
Le philosophe ayant vu que ses projets de réforme avaient encore échoué
firès du roi de Weï , résolut de visiter es autres petits royaumes voisins. 11 se rendit crabord dans le royaume de Soung , en passant par celui de Tsao.
Il ne s’arrêta que très-peu de temps dans l’un et dans l’autre. De Soung , il alla à Tcheng , et de Tcheng à Tchen ; mais avant que d’arriver dans ce dernier royaume, il courut le danger de perdre la vie, parce qu’il fut pris par des paysans pour un homme dont les exactions nombreuses commises en son nom le leur avaient rendu odieux. Après avoir échappé ce danger , et visité les royaumes nommés ci-dessus , Khoung-tseu retourna dans l’état de Weï. Le roi le reçut bien; mais il se refusa encore à toute réforme de la part du philosophe. Celui-ci tâcha ue s’en consoler en composant un morceau de poésie , dont voici le sens :
« La fleur lan-hoa est d’une odeur suave ; une foule de qualités utiles la rendent précieuse à nos yeux ; mais
L’UJNIVERS.
i-oiimic elle est d’une délicatesse extrême, le moindre souille la ternit , l’arrache de sa tige et la fait tomlier. t^ue devient-elle alors? Les vents l’agitent, la poussent et la repoussent; lis la font voltiger tantôt d'un côté , tantôt d’un autre , jusqu’à ce que quel- (|ue angle favorable s’offre à elle pour la recevoir. Fixée ainsi dans un coin du désert, elle y reste inutile et tombe bientôt d’elle -même dans le gouffre commun. I.a sagesse procure a ceux qui la cultivent la Jouissance des vrais biens ; seule , elle devrait fixer nos vœux; mais les passions la contrarient , les vices la bafouent , et tous les angles lui sont fermés. Ne se trouvera-t-il pas quelqu’un d’assez raisonnable pour l’accueillir et lui faire honneur? Je suis sur le déclin de l’âge; ma carrière va finir ; il faut que j’arrive au terme; le sage se trouve bien partout; toute la terre est à lui (*j. » Khou.ng-tseu continua dans le royaume de Weï à instruire ses anciens disciples, et à en former de nouveaux , qui venaient de tous côtés et en grancf nombre écouter ses leçons. 11 se rendit ensuite dans le royaume de Thsao, puis dans celui de Soung , où la crainte de le voir bientôt réformer les abus le rendit suspect à ceux qui étaient à la tête des affaires ; niais les nombreux disciples (jii’il se faisait de jour en jour le dédommagèrent des dédains au pouvoir, en le jiriant de leurdonner des instructions en commun , dans un lieu qui Irtt ouvert à tout le monde , afin que tout le monde pût en profiter.
Il y avait près de la ville, dans un lieu isolé, un grand arbre touffu, dont l’ombre épaisse mettait à couvert des ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. Cet endroit, offrant en outre une perspective champêtre des plus agréables, fut choisi pour être le lieu
(*) Colle élégie du grand philosophe ne manque pus de couleurs poétiques; elle pourrail engager quelques personnes à s’écrier avec- lord Byron : *• Quel malheur que Cowrueios u’ait pat reJigé eu vers ses atlnùrahles préceptes rie morale l
où l’on devait s’assembler. On s’y réunit en effet , et comme les assemblées devinrent fréquentes, les envieux du philosophe en prirent l’alarme. Ils excitèrent le général en chef des armées de Soung a détruire ces réunions, en représentant à cet homme de guerre qu’il y avait du danger à laisser dogmatiser le philosophe de Lou ; que ces assemblées qu’il tenait en plaine campagne, où tout le monde pouvait se rendre, et où l’on ne s’entretenait ue des anciens usages, de l’ancienne octrine et des anciens empereurs, pouvaient avoir les suites les plus fâcheuses , parce aue dans le parallèle que l’on faisait ues auciennes mœurs avec les mœurs nouvelles, on ne manquait pas d’accuser le gouvernement et tout ce qui se pratiquait alors.
L’homme de guerre prenant ces discours à la lettre , et ne consultant que lui-même, se rendit aussitôt au heu des réunions philosophiques, dis|>ersa à coups de sabre les disciples présents, et obligea des paysans à couper l’arbre sous lequel Khoüng-tseu enseignait l’ancienne doctrine; ce qui fit prendre au philosophe la résolution deretourner dans le royaume de Weï. Arrêté dans son voyage par les débordements de
filusieurs rivières, et se trouvant dans e voisinage de la ville de Tseou, dont son père avait été gouverneur , il s’y rendit et y séjourna quelque temps. Les nombreux enangemeuts qu’il trouva opérés dans sa ville natale, lui rappelèrent les souvenirs des premières années de sa vie, et la comparaison qu’il en fit avec les traverses de son âge mûr , lui inspira des sentiments de mélancolie qu’il exprima dans une élégie en vers de quatre syllabes, dont voici le sens :
<1 La doctrine des Tchéou est , hélas ! sur sa fin! les cérémonies et la musique, si florissantes autrefois, sont aujourd’hui dans l’oubli ; les lois civiles et militaires établies par le sage Wen-wang, et par son fils WouxvANG , sont tombées dans le méjiris.
O douleur! on ne fait plus cas des anciens usages ; qui pourra désormais en rappeler le souvenir parmi
C ^ by G<“-
CHIiNE.
tes hommes? J'ai fait tout ce qui tseu, arrêté par les eaux , Ot prendre dépendait de moi. J’ai parcouru tout les devants à son disciple Tseu-lou, l’empire des Tcliéou ; j’y ai vu des pour s’informer où l’on pouvait passer abus sans nombre; et parce que je les la rivière sans danger. Il n’eut pas fait ai fait connaître pour obtenir qu’on les quelques pas qu’il aperçut deux homréformàt, on a refusé mes services, et mes dirigeant une cnarrue et s entrel’on m’a rebuté partout. On méprise tenant ensemble; il alla droit à eux. le founç-hoang ( le phénix chinois ), « Mes amis, leur dit-il, je suis l’un
et les oiseaux qui lui font cortège; on des disciples du sage Khoung-tseu. ne fait cas que des hiao et des tche Notre maître voudrait aller dans le ( mauvais oiseaux de proie ). J’en fré- pays de Tsaï ; dites-moi, je vous prie, niis d’horreur; la tristesse m’accable; s’il y a quelque endroit près d’ici où vite, qu’on apprête mon char; je veux nous puissions passer la rivière à m’éloigner le plus promptement pos- guél
sible. Lieux autrefois charmants, que ^ Nous n’en connaissons aucun , vous êtes différents de ce que vous répondirent-ils, tout est inondé. Si étiez ! Je vous ai rêvais, mais je vous vous voulez nous en croire, vous n’iquitte sans regret, parce que vous êtes rez pas plus loin , le désordre le plus méconnaissables. affreux règne dans le Tsaï ; la vertu
« Hélas! quelque profondes que n’y a plus d’asile, le vice y est cousoient les eaux du fleuve, quelque ru- ronné; nous en sommes sortis pour pide qu’en soit le cours, les |dus pe- nous soustraire à la persécution des tits poissons y nagent en liberté, et y méchants , et nous menons ici une vie trouvent leur nourriture; ces eaux se tranquille en labourant la terre de nos sont irritées lorsque j’ai voulu me propres mains. Notre travail ne nous rendre à l’autre bord ; elles m’ont re- em^che pas de cultiver la sagesse, fusé le passage. En attendant qu’elles Nous nous trouvons ensemble le plus se soient apaisées, je me suis arrêté souvent que nous pouvons; nous nous à Tseou , pour y verser des larmes, et entretenons de ce qui faisait ci-desoulager mon cœur de la tristesse qui vant l’objet de nos études ; la jourl’accable. Je ne désire maintenant que née finie, nous nous rendons dans le d’arriver au plus tôt dans le Weï, pour sein de notre famille, où nous donnons y jouir en paix dans mon ancienne de- quelques instants à la lecture ; du reste, meure de la liberté de gémir surtout nous laissons aller le monde comme il ce que j’ai vu. » veut , sans nous mettre en peine de le
Voilà une nouvelle expression de ces réformer. Dans le mallieureux temps découragements de la vertu, de ces où nous vivons, le parti le plus sûr est désespoirs de réformer les mauvaises de ne nas se mêler des affaires des auinstitutions sociales , de faire le bon- très , ae rester inconnu et de ne penheur de l’humanité, dont tous les ser qu’à soi. C’est celui que nous avons grands hommes , les mortels les plus pris, et nous nous en trouvons bien, divins , n’ont pas été exempts. Faites-en de même , et dites à votre
Des disciples de Khoudg-tseu qui maître d'en faire autant. » étaient dans les royaumes de Yé et de Ces paroles furent rapportées à Tsaï , engagèrent leur maître à se ren- Khoung - tseu , qui s’informa quels dre dans ces états. Il alla d’abord étaient cesdeuxhommes.il apprit que dans le Yé, puis , les réformes qu’il c’étaient deux philosophes sectateurs espérait y faire n’ayant pu être opé- de Lao-tseu. Dans la suite on a conrées , il résolut de se rendre dans le struit un pont sur la rivière qui coule Tsaï. Mais arrivé près d’une rivière près de l’endroit où cet entretien eut qu’il fallait traverser, il trouva tout le lieu , et on l’a nommé iVen-tsin-kiao: pays inondé, et il attendit que les pont de l’enquête du passage à gué. eaux se fussent retirées dans leur lit, Khoung-tseu et ses disciples n’en pour traverser la rivière. Khoung- continuèrent pas moins leur route
L’UMVERS.
pour le royaume de Tsaï ; ils n’y restèrent que peu de temps , et revinrent dans celui de Tchen. Le roi de ce dernier état avait fait construire, près de son palais , un observatoire ( ungijang-tai ), pour lecjuel il avait dépensé des sommes considérables. Les officiers qu’il avait chargés de veiller sur les travaux, ne s’étant pas acquittés de leur devoir à son gré, d avait, dans un premier accès de colère , condamné à mort trois d’entre eux , qui lui parurent plus coupables que les autres , et il avait ordonné qu’ils seraient exécutés au bas de l’édifice, afin que le peuple fdt instruit du sujet pour lequel on les faisait mourir. Le jour où l’exécution devait avoir lieu , le roi alla en personne à l’observatoire pour en être témoin. Kn attendant le moment de l’exécution , il lui prit fantaisie de savoir s’il était fait comme l’étaient ceux des fondateurs de la dynastie Tchéou , et il s’en informa auprès de ses courtisans ; aucun ne fut en état de lui répondre : mais l’un d’entre eux lui dit qu’il y avait dans ses états un homme très-versé dans la science de l’antiquité qui pourrait lui donner tous les éclaircissements qu'il désirerait. On invita Khouno-tseu à se rendre près du roi ; celui-ci alla à sa rencontre , et lui dit ( voy. pl. 32 ) . « Je vous ai invité à venir voir l’observatoire qui est achevé: vaut-il bien celui des Tchéou , que construisit WEif-WAno? Je n’en suis pas satisfait ; j’ai été forcé de condamner à mort trois des officiers chargés de veiller à sa construction , pour les punir de leur coupable négligence. AV en- WAN& fut-il obligé d’en venir à de telles extrémités ?
— Prince , répondit le philosophe, l’observatoire que Wen-waho fit construire était pour l’usage, et non pour une vaine parade. Le peuple se porta en foule pour l’élever , et il n’en coûta la vie d’aucun homme.D’ailleurs,WBif- WANG faisait trop de cas de la vie des hommes, pour croire qu’il lui était permis d’en disposer à son gré. Il lui fallait des crimes avérés pour qu’il se déterminât à condamner quelqu’un à mort. Ce n’était ni dans un accès de
colère , ni par humeur, ni par caprice, ni à la hâte qu'il portait ses jugements. Il faisait examiner, il examinait luimême, et quand le délit était reconnu, il interroraait la loi , et ne parlait que d’après elle... »
Le roi l'interrompit en changeant de discours. Il rentra ensuite dans la salle et fit suspendre l’exécution. Un instant après, il lit grâce aux trois condamnés.
Khoung-tsed ayant voulu quitter avec ses disciples le pays de Tchen pour celui de Tsou , où il était appelé, les premiers ministres des royaumes de Tchen et de Tsaï , craignant que le sage philosophe n’allât éclairer de ses conseils quelques-uns des rois leurs ennemis, lui tendirent des embuscades dans lesquelles ils retinrent prisonniers, et privés de nourriture,KHOUNG- TSEU et ses disciples. Ils ne furent délivrés que le septième jour, par des troupes envoyées à leur secours. C’est pendant cette dure captivité que le philosophe eut occasion de déployer toute la sérénité et toute la confiance de son ame dans la destinée providentielle de l’humanité. Il eut occasion, dans ces moments pénibles, de donner de nouvelles leçons de résignation à ses disciples , qui voulaient repousser la force par la force. S’adressant à l’un d’eux , nommé Tseu-koung, il lui demanda à quoi il attribuait le mépris et la haine dont ils ressentaient les effets en tant d’occasions.
« Maître, répondit le disciple , je crois que cela vient uniquement de ce que la doctrine que vous enseignez est trop irelevée pour être à la portée du grand nombre. Elle contrarie les penchants de la plupart des hommes. Ne pourriez -vous pas trouver quelques moyens d’adoucir ce que cette doctrine a de trop sévère? Vous seriez alors mieux écouté, et vos travaux ne seraient pas tout-à-fait inutiles.
— 'Vous vous trompez, répondit Khoung-ibeu. Je n’exige des hommes que ce qu’il faut en exiger; la doctrine que je tâche de leur en*eigner est celle que nos ancêtres ont enseignée , et qu'ils nous ont trans-
lOOglc
CUIWE.
mUe. Je n’y ai rien ajouté, et je n'en retranche rien. Je ta trantmets à mon tour dans sa ■pureté ^mi- Uve. Elle est immuable. C’est le ciel lui-méme qui en est l’auteur. Je ne suis , par rapport à elle , que ce qu’est un agriculteur par rapport à la semence qu’il confie à la terre ; il ne dépend pas de lui de donner à la semence une forme différente de celle qu’elle a, de la faire germer , croître et fructifier ; il la met en terre telle qu’elle est, il l’arrose et lui donne tous ses soins ; c’est tout ce qu’il peut faire ; le reste n’est pas en son pouvoir. Au reste, ne vous y trompez pas, quoi que l’on dise , quoi que Ton fasse , de quelque manière que l’on s’y prenne , on aura toujours des contradicteurs. »
Cependant cette ame si ferme , si sérieuse du philosophe, finit par se laisser aller aux tristesses des cruels désencliantements. Quand on voit sa vie près de s’éteindre, et tout ce qui la remplissait dépensé en vain pour le bonheur des hommes , qui était le but de tous ses efforts , il est bien diÔicile de ne pas se laisser abattre sous les impuissances de sa mortalité. Voici une nouvelle élégie de KH0U^G-TSEU, où sont peintes les pensées tristes qui affligèrent son ame , après avoir visité avec ses disciples le cflèbre mont Taie.kan, sur lequel les anciens empereurs chinois allaient offrir annuellement des sacrifices au Souverain suprême, et dont ils trouvèrent les sentiers déserts et abandonnés :
« On ne peut parvenir au sommet de la montagne sans passer par des chemins difficiles et raboteux ; on ne peut atteindre à la vertu sans qu’il en coûte bien des etforts et des peines.
Ignorer la route qu’il faut prendre, et se mettre en chemin sans avoir un guide , c’est vouloir s’égarer , c’est se mettre en danger de pénr.
« Mon dessein était de gravir le sommet du Tal-chan, pour y jouir encore une fois du brillant spectacle que les quatre parties du monde offrent ensemble à des yeux attentifs. Ni sa Hauteur , ni les arbres touffus qui le couvrent , ni les précipices qui s’y ren-
contrent , n’étaient capables de m’effrayer.
« Je savais qu’il y avait des sentiers pratiqués à travers les bois , qu’il y avait des ponts sur les précipices , e't je me rassurais ; mais , nélas ! tout a disparu. Les herbes sauvages, les ronces et les épines couvrent tous les sentiers ; à quels signes pourrait-on les reconnaître? Iæs ponts sont négligés ou rompus; comment franchir les précipices?
« Entreprendrais-je de me frayer de nouveaux chemins, de construire de nouveaux ponts ? I.es instruments qui seraient nécessaires me manquent ; les passions ont étouffé toutes les semences de la vertu ; comment jwuvoir les faire germer? J’ai fait de vains efforts pour mettre sur les voies qui conduisent à la sagesse ceux qui voudraient y marcher, n’ayant pu réussir, je n’ai plus de ressource que dans les gémissements et les pleurs. »
A peine le philosophe , arrivé à sa demeure , fut-il descendu de son chariot, que ses disciples qui ne l’avaient pas suivi , crurent voir quelque changement dans sa personne. Il ne fut pas plutdt entré qu’on lui annonça la mort de son épouse Ki-kouan-chi.
Il dit alors à ses disciples : « Mon épouse vient de mourir, je ne tarderai pas à la suivre, car je suis dans la soixante-sixième année de mon âge; je dois mettre à profit le peu de jours qu’il me reste encore à vivre. Tachez de consoler mon fils , et faites en sorte qu’il ne se livre pas trop à la douleur. »
Le roi de Lou rappela le philosophe dans sa patrie, dont il était éloigné depuis quatorze ans. Le P. Amiot dit à ce sujet que l’on a pu se convaincre que les différents voyages du philosophe n’ont pas été poussfe au-delà d’une partie de ta Chine d’aujourd’hui. Du edté du nord , il n’alla pas plus loin que la frontière du Pe-tchi^; il ne passa pas le fleuve Kiang, du côté du midi ; la province du Chan-touny ( l’orient montagneux ) fut sa limite du côté de l’orient, et la province du Chensi fut ce qu’il vit ue plus reculé du
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L’UKIVERS.
côté de roccideiit. Il ne voyagea donc point chez les nations étrangères , il n'emprunta rien d'elles , et la doctrine qu'il enseigna fut la pure doctrine des anciens Chinois, dont il tâchait de rappeler le souvenir dans l'esprit de ses contemporains qui l'avaient entièrement négligée, et comme mise en oubli.
Rentré dans sa patrie, Khoung- TSEU , négligé par le gouvernement, ne s'occupa plus qu'à enseigner et propager sa doctrine, à former de nouveaux disciples et à terminer les ouvrages qu’il avait commencés. Il y avait aux environs de la ville plusieurs tertres sur lesquels on offrait autrefois des sacrilices , et qui n'étaient plus qu'un but de promenade jiour les citoyens oisifs. On avait construit près de ces tertres des pavillons publics , où chacun pouvait aller se mettre à l’abri des ardeurs du soleil, et respirer l'air de la campagne. Le philosophe choisissait alternativement l'un de ces pavillons pour «n faire son lycée ou son académie. Celui où il se rendait le plus souvent, parce qu’il approchait plus que les autres de la simplicité antique , était connu alors et est célèbre aujourd’hui sous le nom de tertre des abricots ( king-tan ).
C’est là que, entouré de ses principaux disciples , il rédigea et expliqua le Livre des fers { Chi-kiiig ) ; le Livre des Annales ( Cliou-king) : c’est là qu’il perfectionna son ouvrage historique intitulé : le Printemps et l'automne ( Tcliun-tsieou ) , et qu’il expliqua les énigmes de Fou-ui, ou le Lim e des changements ( Y-king ). Il eut jusqu’à trois mille di.sciples, mais il ne s’en trouvait que soixante et douze qui fussent en état d’expliquer les rites , la musique et les arts libéraux , indépendamment de la morale dont ils s’occupaient tous, et douze seulement qui, outre les connaissances ordinaires qu’ils possédaient , s’appliquaient plus spécialement à acquérir la sagesse et à pratiquer la vertu. Ces derniers étaient les compagnons de leur maître, les dépositaires de ses sentiments les plus intimes , et les témoins de toutes ses
actions. C’est à eux qu’il expliquait eu détail tous les points de la doctrine qu’il se croyait chargé par le ciel de rappeler aux hommes qui en avaient presque entièrement perdu le souvenir ; et ce sont eux qu’il chargea à son tour du soin de propager cette même doctrine après sa mort. Mais comme leurs talents n’étaient pas les mêmes , il leur assigna à chacun eu particulier ce qu’il crut être le plus conforme à leur inclination et à leur capacité.
Celui d’entre eux qu’il regardait comme étant parvenu au plus haut degré de la vertu, était le sage Yen- HOEÏ, dont nous avons déjà parlé comme le discijile de prédilection du philosophe. Il le conduisit un jour dans un des pavillons dont il a été parlé plus haut , et là , en présence de quelques autres de ses disciples , il lui dit : « Mon cher Yen-hoeï , j’avance à grands pas vers la fin de ma carrière, et le temps de ma dissolution n’est pas éloigné. Vous avez été témoin de tout ce que j’ai fait pour tâcher d’inspirer aux hommes l’amour de la vertu, et vous n’ignorez pas combien j’ai eu peu de succès. Il y a peut-être de ma faute si je n’ai pas réussi : dans ce cas vous la réparerez , et vous viendrez à bout de ce que j’ai tenté inutilement. La connaissance que j’ai de votrebon naturel , et les progrès que vous avez faits dans l’étuae de la sagesse , me font fonder sur vous les plus douces espérances. Vous aimez les nommes; je vous ai vu compatir à leur faiblesse, excuser leurs défauts , ne pas vous offenser de leur ingratitude , ni de leurs autres vices ; je vous ai vu leur faire tout le bien que vous avez pu , et leur souhaiter tout celui que vous auriez voulu pour vousméOie ; en un mot , je me suis convaincu, en observant de près toute votre conduite, que vous avez l’humanité {jin) grav^dans votre cœur en caractères ineffaçables. Continuez à faire de cette vertu votre vertu favorite, et puisque vous savez parfaitement en uoi elle consiste, et ce qu’elle exige e ceux qui veulent l’acquérir, faites tous vos efforts pour en faire connaître l’excellence; et prenez sur vous
(’.HIiNE.
d’en expliquer la doctrine quand Je ne serai plus. C'est ce que je vous recommande par-dessus tout. »
En parlant ainsi, le philosophe était bien éloigné de prévoir qu'il allait bientôt perdre son disciple chéri , qui mourut peu de temps après. Il le pleura amèrement, et il s’écria plusieurs fois ; ciel m'a tué ! le ciel m'a tué!... Et sept jours avant sa mort, la soixante-treizième année de son ôge, plein de ce même souvenir, le philosophe, appuyé sur son bâton de bambou, chantait, les larmes aux yeux :
« La grande montagne est brisée!. . .
M Los arbres forts sont renrersés 1 . . .
» l/boinine sage est une filante desséchée !...>«
Il perdit ensuite Tseu-lou, un autre de ses douze disciples qui lui étaient plus spécialement attachés ( il s’étrangla de ses propres mains pour ne pas survivre à une insulte déshonorante ) ; et son fils unique Khoüng-li, entraîné prématurément au tombeau par la douleur d’avoir perdu sa mere.
Sentant sa propre fln approclier, il confia à son disciple Thseng-tsbu son livre sur la ‘piété filiale {Hiao-king), u’il regardait comme renfermant la octrine sur laquelle reposent la stabilité des empires et le bonheur des sociétés.
Étant sorti un jour par la porte orientale de la ville avec trois de ses disciples, il se rendit sur un ancien tertre , qu’un générai avait fait construire pour y offrir un sacrifice au ciel , en action de grâces de la victoire complète qu’il avait remportée sur les ennemis. Le philosophe parut profondément occupe et triste. Ses disciples, croyant qu'il se trouvait mal, lui en témoignèrent leur inquiétudê.
« Soyez tranquilles , leur dit-il , je ne suis point incommodé. En voyant ce tertre dans l’état où il est , je réfléchis sur la caducité des choses humaines ; et cette réflexion m’a inspiré quelques vers que je vais vous réciter. » Il se fit apporter son kin , et chanta , en s’accompagnant de son instrument, les vers dont voici le sens :
" Lorsque les chaleurs fiiiis.sent, le IT l.ivraUon. (Chine.)
froid se met en chemin ; après le printemps, l’automne s’avance à grands pas. Quand le soleil se lève , c’est pour avancer rapidement vers le couchant ; et les eaux ne coulent vers l’orient (*) que pour aller s’engloutir dans le sein de la vaste mer. Cependant le chaud et le froid , le printemps et l'automne recommencent chaque année , le soleil reparaît cliaque jour au point où il doit se lever, et de nouvelles eaux remplacent, sans cesse , celles qui se sont écoulées. Mais le grand général qui fît construire ce tertre, son cheval de bataille et tous ceux qui eurent part à .ses exploits, que sont- ils devenus?
Hélas ! pour tout monument de leur gloire , il ne leur reste que les débris d’un tertre couvert de plantes sauvages! »
Un autre jour, en parcourant \e livre des changements ( Y-king ) , il tomba sur le symliole intitulé : SDit-v, ou Signe de la destruction et de la renaissance, et s’y arrêta pour le méditcr.TsEU-uix , l’un de ses disciples, s’étant aperçu de l’altération qui se produisait sur son visage, et de la tristesse à laquelle il paraissait s’abandonner , lui dit : O Maître , vous êtes occupé des symboles , et vous paraissez triste : y avez-vous découvert quelque chose qui doive vous affliger ? Si cela est, ne craignez pas de vous expliquer avec votre petit disciple.
— Je contemplais le symbole de la destruction et de la renaissance , lui répondit Khodng-tsed, et j’y voyais que tout ce qui existe n’a qu’un temps pour se montrer; que toutes choses s’altèrent peu à peu , se réparent en partie , et se détruisent enfin pour reparaître sous de nouvelles formes, lesquelles disparaîtront à leur tour pour être remplacées par d’autres qui disparaîtront de même. Cette vue m’a fait naître une foule de réflexions qui ont produit sur moi l’effet dont vous me demandez la cause. >
Quelque temps après , Khooro-
(*) D’après la direction du versant de la Chine , les eaux s’écoulent presque toutes vers l'Orient.
L’UNIVERS
TSBU , quoime alors âgé de plus de soixante et dix ans , youlut se rendre encore une fois h la célèbre montagne Tai-chan. Il s’y transMrta, accompagné de quelques disciples, gravit sans peine Jusque sur le sommet , et y fit sa prière au Souverain suprême. De retour dans sa demeure, il fut souvent consulté par différents souverains de la Chine sur des faits extraordinaires, comme étant le seul homme capable par sa sagesse et ses mandes connaissances de l’antiquité d’en donner l’explication. Nous ne citerons que le récit suivant, dont le sujet peut offrir quelque intérêt aux naturalistes.
Le roi de Ou venait de conquérir le royaume de Youé. En fouillant dans les fondations des murs de la capitale , qu’il avait ordonné de raser, on trouva les ossements d’un homme qu’on jugea avoir été d’une taille démesurée ; car tm des os de ce squelette était suffisamment gros pour remplir seul une charrette entière, ainsi que s’exprime le texte chinois. Le roi envoya un homme intelligent consulter le philosophe de Lou sur cette découverte.
Cet envoyé lui demanda s ’t/ y auoitautre/ois des hommes d’une taille aussi prodigieuse , et dans le cas de l’affirmative, pourquoi l’histoire n’en avaitelle peu fait mention f
« L’étude particulière que j’ai faite de l’antiquité , lui répondit Khoung- TSEU, m’a appris qu’il y avait anciennement des hommes dont la taille était fort au-dessus de celle du commun, et qu’il y en avait aussi dont la taille était si fort au-dessous, qu’on les eût pris pour des êtres d’une autre espèce; mais ces cas étaient fort rares, et l’histoire ne manquait pas d’en faire mention. Il s’en faut bien que nous ayons tout ce qui a été écrit. L’homme le plus petit dont il soit parlé , n’excédait pas trois pieds , et la hauteur du plus grand n’etait pas au-dessus de dix pieds. > Il dit ensuite à l’envoyé qu’il croyait que les ossements en question étaient ceux d’un homme fameux, que l’empereur Yu fit mettre à mort pour avoir négligé de se trouver au temps marqué au heu indiqué pour
la tenue des états-généraux de l’empire. Le roi de Ou et ses courtisans furent de cet avis, et ils supposèrent que ces ossements, ayant végété dans la terre, au moyen des sucs nutritifs qu’elle leur avait fournis, étaient parvenus , par une longue suite de siècles, à acquérir les dimensions qu’on leur voyait.
Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que cette dernière opinion n’est râs celle du philosophe, mais celle de personnes auxquelles, dans tous les pays et dans tous les temps , il est permis d’en avoir de semblables.
Depuis son retour dans le royaume de Lou, Khoumg-tseu s’était constamment occupé de mettre en ordre les King ou Livres canoniques. Lorsqu’il eut achevé cette grande tâche , il ne pensa plus qu’à se préparer à la mort.
Mais en terminant sa mission philosophique et littéraire , il crut qu’il était de son devoir de remercier le ciel de lui avoir accordé assez de vie et de force pour l’accomplir; il assembla ceux de ses disciples qui lui étaient le plus attachés, et sur lesquels il comptait le plus pour la publication de sa doctrine apres sa mort, et les ayant conduits au pied de l’un de ces anciens tertres, près duquel on avait construit un pavillon, il leur recommanda de dresser un autel, sur lequel il déposa les six A' tnp|,' puis, se mettant à genoux, le visage tourné du côté du nord , il adora le ciel, et le remercia avec les sentiments de la plus sincère reconnaissance du bienfait qu’il lui avait accordé, en prolongeant le cours de sa vie autant de temps qu’il lui en fallait pour remplir l’objet qui seul lui faisait désirer de vivre.
Quelques jours après il assembla de nouveau ses disciples dans la salie ordinaire où il avait coutume de leur expliquer les hing, pour leur donner ses dernières instructions. On nous pardonnera de les rapporter ici en partie, car le voisinage de la tombe donne aux dernières paroles qui s’échappent de la bouche du sage, un caractère divin qui impose à l’humanité le devoir de les recueillir rcligieuscnieul :
CH INK
« C’est ici la dernière fois que je prends, avec vous , la qualité de maître, et ce que je vais vous dire, sera la dernière instruction que vous recevrez de moi. Retenez-la bien , et ne manquez pas de la mettre en pratique, lorsque je ne serai plus.
<• Vous savez qu’un homme, quelque sage, quelque intelligent, quelque éclairé qu’il soit d’ailleurs , n’est pas également propre à tout. I.e point capital de chacun est de connaître à quoi il est propre, afin de s’y appliquer préférablement à tout , et de s’y perfectionner. Il n’est que trop ordinaire qu’on se fasse illusion sur le choix , et qu’on manque, par là, de réussir comme on l’aurait fait , si l’on avait bien choisi.
« Il y a long-temps que vous vous êtes attachés à moi . et que vous m’avez reconnu pour votre maître. J’ai fait tous mes efforts pour m’acquitter des obligations que j’avais contractées envers vous, en vous acceptant pour disciples ; vous m’avez suivi, vous avez partagé mes travaux et mes peines , et vous avez appris ce qu’il en coûte pour s’instruire sur les différents objets qu’il importe à tout homme de savoir, quand il veut remplir exactement la tâche qui lui est imposée pendant son séjour sur la terre.
« Dans le déplorable état où en sont aujourd’hui les choses , et en considération de l’éloignement que l’on témoigne partout pour la réforme des mœurs , et le renouvellement de l’ancienne doctrine , vous ne devez pas vous flatter de rappeler le commun des hommes à la pratique de leurs devoirs.
Vous êtes témoins du jieu de succès que l’ai eus dans l’entreprise que j’en ai faite, et à laquelle je n’ai cesse de travailler dans le cours de ma longue vie. Ce que vous pouvez faire avec quelque espérance de succès , c’est de contribuer à conserver le précieux dépôt dont je n’étais que le dépositaire , et que je vous ai confié. Vous le confierez vous-mêmes à des personnes qui pourront en faire usagCj et qui le transmettront à leur tour a d’autres pour le faire parveniraux générations ftitures.
« Pour remplir cette tâche avec fruit.
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il est nécessaire que chacun de vous ne s’attaclie en particulier qu'à la partie qui lui convient le mieux, et pour laquelle il est le plus propre.
« Ming-tseu-king, Yan-pe-nieou et Tchoung-kou.xg doivent s’en tenir à la morale. Ils sont en état d’en développer les princi|)es, d'inspirer la pratiiiue de ce qu’elle prescrit , et de porter au plus haut degré de la vertu, ceux qui se mettront sous leur conduite. Oh ! si le ciel eût daigné prolonger les jours du sage Yen-hoeïI...
Âlais il était résolu qu’il mourrait à la fleur de l’Age , parce que dans ce malheureux temps de corruption et de désordre, les hommes n’étaieut pas dignes de le posséder.
« Tsaî-ngo et Tsf.u-koüng ont naturellement le don de la parole, et ils ont perfectionné par l’art ce que la nature leur avait donné. Ils réussiront s’ils se contentent de cultiver l’éloquence. Elle leur sera d’un grand secours pour persuader à leurs contemporains qu’ils ne seront heureux sur la terre qu’autant qu’ils feront àveiexactitude tout ce pourquoi ils y ont été placés.
« Yan-yeou et Ki-iou ont un grand usage du monde, ils connaissent les intérêts des princes, et savent comment il faut gouverner les hommes.
Ils peuvent se charger des emplois civils, de ceux surtout qui ont un rapport immédiat avec le ^uple ; ils peuvent même, s’ils en sont requis, aider les souverains dans l’administration de leurs états.
« TsBü-YOtiNG et Tseu-hia, par leur application et leur exinstance à se livrer à l’étude de l’antiquité, ontacuis des connaissances sûres dans les ifférents genres d’érudition. Ils peuvent se rendre vraiment utiles et contribuer de leur part au bonheur des hommes, en instruisant les peuples et les souverains eux-mêmes de la doctrine, des lois, des usages, des mœurs et de toute la conduite des fondateurs de la monarebié ; et en faisant à propos le parallèle de ce qui se pratiquait alors avec ce qui se pratique dans le temps présent, ils pourront inspirer à leurs
L’UNIVERS
contemporains les sentiments d’une honte salutaire, et les eng^er par là à faire au moins quelques efforts pour tâcher de les imiter en quelque chose, s’ils n’ont pas assez de courage pour vouloir les imiter en tout. »
Toutes les pensées du sage furent pour le bonheur du peuple. L anecdote suivante montre ju^u’à quel point son ame s’intéressait à lui. Un Jour que son disciple Tseu-koung était allé le voir , le philosophe lui dit :
« Vous venez fort à propos, je me disposais à aller à la tour orientale, pour voir du haut de la plate-forme comment se divertissent nos bons campagnards ; car vous savez que ce jour est consacré au culte des esprits de la terre (*). » Arrivés à la tour, ils virent une quantité de personnes, divisées en différentes troupes, se livrer à la joie, les unes en chantant et en dansant, les autres en mangeant et en buvant. A mesure que Khoukg-tseu les observait, on voyait son visage se dérider et s’épanouir, comme s’il eût pris part à leur divertissement. « Je vous avoue, dit-il à Tsku-koung , que j’ai un véritable plaisir à voir ces bonnes gens oublier ainsi leurs misères et se croire un moment heureux. Ne trouvez-vous pas qu’ils font bien.’ — Pour moi , répondit Tseu-koong, je pense qu’ils feraient beaucoup mieux de ne pas se livrer, comme ils le font, à une joie indécente, et je désapprouve très-fort qu’ils s’amusent à chanter, danser, manger et boire , au lieu de se répandre en actions de grâces des bienfaits reçus , et en prières pour en obtenir de nouveaux.
— Vous dites très-bien , répondit Khoung-tseü , il faut remercier le ciel des bienfaits reçus, et le prier d’en accorder de nouveaux : eh bien !
c’est en se réjouissant comme ils le font, que ces bonnes gens font leurs actions de grâces et leurs prières. Ne
(*) Des cérémonies en l’honneur des es ■ ])rits qui président aux biens de la terre, au nombre de huit, et nommés Ta-tcha , avaient lieu deux fois par an, à l’équinoxe du printemps el à celui d’aiiloiuue.
leur enviez pas les faibles douceurs du bonheur imaginaire d’un jour. Une continuité de travaux sans relâche énerverait le corps et l’ame ; il est juste qu’après cent jours (*) d’un travail iiénible, ceux de la campagne réparent leurs forces , en se livrant à la joie. Il faut être à leur égard plutôt indulgent que sévère. Un arc qui serait toujours bandé perdrait nécessairement son ressort, et deviendrait hors d’usage. »
Un autre jour que ce même disciple était venu le voir , il lui dit : « Mon cher Tseu-koung , je me sens dépérir à vue d’œil ; les forces m’abandonnent , et ma santé chancelante ne se rétablira peut-être jamais. » Des sanglots réitérés lui coupèrent la voix; puis , après un moment de silence , il continua ainsi : « La montagne Taichan s’écroule , je n’ai plus à lever la tête pour la contempler ; les poutres qui soutiennent le bâtiment sont plus qu’à demi pourries; je n’ai plus ou me retirer ; l’herbe sans suc est entièrement desséchée , je n’ai plus où m’asseoir pour me reposer ; la saine doctrine avait entièrement disparu , elle était entièrement oubliée, j’ai tâché de la rappeler et de rétablir son empire.
Je n’ai pas pu réussir. Se trouvera-t-il quelqu'un après ma mort qui veuille prendre sur soi cette )>énible tâche ? » Enfin, un jour il tomba dans un profond assoupissement, dont il ne fut pas possible de le réveiller. Il fut pendant sept jours dans cet état léthargique, au bout desquels il rendit le dernier soupir, à la soixante-treizième année de son âge, 479 ans antérieurement à notre ère, et la neuvième avant la naissance de Socrate.
Son petit-fils Tsed-sse, le seul de sa race qu’il laissait après lui , était trop jeune encore pour présider aux funérailles. Deux de ses disciples s’en chargèrent. Après avoir fermé les yeux
(’) Un voit par ce passage que l’observation du stptiime jour du repos n’était pas connue des anciens Chinois, comme on l’a prétendu ; elle ne l’est pas non plus dus modei'iius.
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CHINE
de leur maître , ils lui mirent trois incées de riz dans la bouche , et l’haillèrent de onze sortes de vêtements.
L’habit extérieur était celui dont il se revêtait lorsqu’il allait en cérémonie à la cour; son bonnet était tel ue le portaient alors les ministres ’état ; la marque d’honneur qui distinguait les hommes en place, était d’ivoire, et le cordon auquel elle était attachée, était tissu avec des fils de cinq couleurs.
Ainsi habillé , le corps du philosophe fut placé dans un double cercueil, fait de planches de quatre pouces d’épaisseur, mesure décimale , lequel fut ensuite posé sur un catafalque , construit selon le rite des Tchéou, qui occupaient alors le trdne impérial. De petits étendards triangulaires , placés par intervalles autour du catafalque , étaient selon le rite de la dynastie Chang, et le grand étendard carré qui les dominait, était selon le rite de la dynastie Hia. Ce premier devoir rempli, les deux disciples achetèrent , au nom du petit-fils de leur maître, un terrain de cent mou ( chaque mou de cerU pas, et chaque pas de sla: jmds ), à quelque distance au nord delà ville, pour y déposer le corps. A l’une des extrémités de ce terrain, ils élevèrent trois monticules, en forme de dômes ; celui du milieu , plus élevé que les autres , devait indiquer le tombeau , et Tseu-koung y planta de ses propres mains l’arbre A/aï (*) ( voy. pl.
33). Cet arbre, qui n’est plus aujourd’hui qu'un tronc desséché , subsiste encore dans le lieu même où il fut planté il y a plus de vingt-deux siècles.
Lorsque tout fut disposé pour la sépulture , les disciples du philosophe, qui étaient à portée , se rassemblèrent chez Tseu-sse , et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux parents de l’illustre mort ; le corps fut mis en
(*) Les édifices et dérorations que l’on voit représentés dans la gravure sont plus modernes : il n’y avait oripinairement qu'une simple pierre de six pieds carrés, placée sur un tertre où l’on faisait les cérémonies d'usage.
terre avec l’appareil de l’ancien cérémonial. Ayant de se séparer, les disciples convinrent entre eux qu’ils porteraient le deuil de leur maître , de la même manière et autant de temps qu’ils auraient porté celui du père de chacun d’eux , après sa mort ; mais Tseu-koung voulut le porter six ans , et il s’enferma, à cet effet , dans une cabane qu’il construisit près du tombeau de son maître.
Les principaux disciples du philosophe qui se trouvaient dans les différents royaumes de la Chine, vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres au tombeau de leur maître, et ils apportèrent chacun, comme un tribut, une espèce d’arbre particulière à leur pays , pour contribuer à décorer ce tombeau. Une centaine d’entre eux vinrent s’établir avec leurs familles, aux environs de ce lieu révéré, et y formèrent un village qu’ils nommèrent fChoung-li, c’est-à-dire, village de Khoung , ou appartenant à la maison de Khoung, dont ils voulurent se déclarer les vassaux , et ils prièrent le petit-fils du philosophe de les regarder comme tels , en considération de son illustre aïeul.
Le roi de Lou, en apprenant la mort du sage qu’il avait négligé pendant sa vie , s’écria avec douleur : « Le ciel suprême est irrité contre moi ; il m’a enlevé le trésor le plus précieux de mon royaume , en m'enlevant le sage qui en misait la principale gloire et le plus bel ornement. » Et voulant réparer, en quelque sorte, son injustice passée , il fit construire en son honneur, près de son tombeau, un de ces édifices destinés à honorer les ancêtres , « afin , dit-il , que tous les amateurs de la sagesse, présents et à venir, puissent s’y rendre pour faire les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route , et sur le modèle duquel ils doivent se former. » On déposa son portrait dans ce monument, ainsi que tous ses ouvrages, ses habits de céremonie, ses instruments de musique , le chariot dans lequel il voyageait , et quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu.
L’UNIVERS
Quand tout fut terminé , on en donna avis au roi de Lou , lequel , s’y étant transporté, y lit en |Krsonne toutes les cérémonies qu’on a imitées depuis ; c’est-à-dire, qu’il le reconnut .solennellement pour maître , et qu’il lui rendit en cette qualité les même.s liomma^es que s’il eilt été vivant , et qu'il l’iiKstruisît encore dans la morale, les sciences et le gouvernement. Les di.sciples du philosophe renouvelèrent dans le même lieu les hommages qu’ils avaient déjà rendus à leur maître , et arrêtèrent entre eux, qu’au moins une fois chaque année, ils viendraient s'acipiitter des mêmes devoirs ; ce qu’ils pratiquèrent le restede leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les lettrés qui sont venus après eux.
Depuis plus de deux mille ans, ils suivent constamment cet usage ; et comme il n’est pas po.ssibleque tous fassent annuellement le voyage de Kiu-foit-kien, où est le tombeau du grand jihilosophe , on a élevé dans cliaque ville un temple ( mlao ), où ceux qui sont dans les provinces éloignées de l’empire, vont faire les mêmes cérémonies qu’ils feraient au tombeau même , s’ils pouvaient s’y rendre. Les empereurs même ne s’en dispensent pas ; et comme représentant la nation , ils vont rendre Iiommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître; et ce fut le fondateur de la dynastie des Han, qui le premier en donna l’exemple, environ 200 ans avant notre ère.
C’est à cette époque qu’on peut fixer le commencement de l’espèce de culte public rendu depuis tant de siècles à Khou.ng-tskü, par ceux qui sont préposés pour instruire ou gouverner la nation. Ce qu’ils ne firent d’abord que volontairement et de leur plein gré, devint dans la suite une loi ; et il fut réglé qu’aucun lettré ne serait admis au grade de la littérature , qu’aucun mandarin ne serait préposé pour l’administralionde la justice, et, pour gouverner le |)euple, n’entrerait en exercice de sa charge qu’après avoir fait solennellement les cénanonies respectueuses dans quelqu'un des temples que pour cette raison on a érigés dans
chaque ville, en l’honneur du philoso phe et de ses principaux disciples. Ce fut sous le règne de Tchen-tsoung , troisième empereur de la dynastie des Soung , dont le règne commença l’an 998 de notre ère , que ces dispositions furent prises.
Cet empereur, pendant un voyage qu’il lit dans les provinces orientales de son empire, se détourna de la route ordinaire, pour aller avec toute sa cour visiter le tombeau de notre philosophe.
Il se rendit dans le temple éleve en son honneur , où il fit les cérémonies respectueuses devant la représentation de celui qu’il adoptait personnellement pour son maître (voy.^. 34). {*).
En même temps que les empereurs honoraient la mémoire du grand philosophe par des monuments superbes , ils lui donnèrent divers titres nonorifiques. Le roi de Lou , quelque temps après la mort du sage, Lavait nommé le père Ni. Sous la dynastie des Han, on le nomma koung ou duc ; la dynastie des Thang le nomma le premier saint ; il fut ensuite désigné sous le titre de prédicateur royal: sa statue fut revêtue d’une robe egalement royale , et une couronne fut posée sur sa tête ( c’est celle que l’on voit dans son portrait). Sous la dynastie A/rnpr, il fut nommé le plus saint, le plus sage, et le plus vertueux des institu-
(*) Il est impossible de se figurer en Europe à quel degré l’enthousiasme et la vénération pour KaounG-TSED ont été portés en Chine, et qnel luxe prodigieux on a prodigué aux édifices construits en son honneur. Il existe au cabinet des estampes de la Bibliothèque royale de Paris {Édifices chinois) un plan figuratif, peint sur une fine étoffe de soie, du temple (ou miao) qui existe actuellement au lieu où est la sépulture du philosophe. Nous avons fait graver ce plan (voy. pt. 3y), en regrettant vivement que les dimensions bornées de notre format aient erapéché d’en reproduire les beaux et nombreux détails. Tel qu’il est cependant , il donne une idée de l’ensemble et de la grandeur du monument on plutôt des nombreux monuments réunis dans une seule grande enceinte, à la maniéie toute syniboliipie de l'Orient.
CÜINE.
leurs des hommes , lequel titre lui a été conservé par la dynastie tartare actuellement régnante.
Ses descendants ont joui et jouissent encore, depuis plus de deux mille ans, de grands nonneurs dans l’empire chinois ; ils possèdent seuls le titre de nobles héréditaires. Ils étaient vingt koung {ducs) dans l’empire, à la cin-
3uièrae génération, et sous le règne e Kuamo-hi , leurs descendants s’élevaient à onze mille mâles.
On ne trouverait pas dans l’histoire du monde une ligure à opposer à celle du grand philosophe chinois pourl’inlluence si longue et si puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste empire qu’il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise en élevait à l’apôtre de la sagesse et de l’humanité, de la morale et de la vertu; au grand missionnaire de l’intelligence humaine, dont les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se concilient maintenant l’admiration et l’amour de plus de trois cents millions d’hommes.
Pour faire mieux connaître à nos lecteurs la nature des écrits du grand sage de la Chine qui ont eu un tel résultat, nous ajoutons ici V argument ou {'analyse philosophique que nous avons faite du premier de ses écrits , intitulé : La Grande Étude (*).
(*) Cet Argument esl lire d’une traduction frani^isc des Quatri nivars ci,assi-
QUliS OU ŒuVRU DK PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE KhOURG>TSEU ET DE SES
DISCIPLES , accompagnées d’une version latine et du texte chinois imprimé avec des caractères gravés exprès sur poinçons d’acier
fiar M. Marcellin-Legrand; oiisrage actnelement sous presse chez MM. Finnin Didot, I..e premier volume contiendra le
Ta hio ou La Grande Étude , avec la tra* duction complète du Commentaire de Tdtoù-hi, une Introduction générale et des
unies. Le second , le Tchoùng-
ARGDMKNT DD TA IIIO, 00 DE
LA CBANDE ÉTDDE.
Pour bien comprendre un ouvrage pliilosophique , surtout un ouvrage écrit dans une langue ancienne . avec des formes d’expressions et o’idées qui nous sont étrangères , il fautctiercher à se rendre compte de rintention de l’écrivain , de son but et de sa méthode, si la nature de l’ouvrage permet de les découvrir. Ce travail de l’intelligence, qui va saisir, sous l’enveloppe (Tune phraséologie poétique ou pittoresque, la génération des idées, les rapports directs ou indirects nui les unissent, et qui s’appuie sur les deux grandes facultés de l’esprit : l’onalyse et la synthèse , est un produit plus avancé de cette même intelligence que la simple perception passive des choses et des faits , laquelle n’est jamais que le sentiment, et non la conviction personnelle de la vérité.
C’est pour cette raison que nous avons essayé de faire précéder les écrits des philosophes chinois que nous offrons au public, d’arguments philosophiques destinés â en faire saisir V ensemble, la méthode, la 7iature et le but.
Le Ta-hio se compose d’un texte attribué à Khoüng-tsbu ( Confdcius, nom latinisé de Khoung-foü-tsbu , plus ordinairement Khouug-tsbu)
Sar tous les écrivains chinois, ^et ’iine explication ou illustration qu’en a faite son disciple Thseng^tsbd.
Le texte proprement dit est fort court ; il est nommé King, ou Lfore par excellence, comme les autres livres les plus révérés des Chinois. Mais tel qu’il est, cependant, c’est peutêtre, sous le rapport de l’art de raisonner, le plus précieux de tous les écrits de l’ancien philosophe chinois , parce qu’il offre au plus haut degré l’emploi d’une méthode logique qui décèle dans celui qui en fait usage ,
yoùng ou Va fixité dans U milieu. Le troisième , le =& Liin-yû ou les Dialo-
^ues moraux.
L’UNIVERS
sinon la connaissance des procédés syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les philosophes indiens et grecs , au moins le progrès d’une philosophie qui n’est plus bornée à l'expression aphoristique des idées morales , mais qui est déjà passée à l’état scientiGque. L’art est ici trop évident pour que ron puisse attribuer l’ordre et l’enchaînement logique des propositions à la méthode naturelle d’un esprit droit, qui n’aurait pas encore eu conscience d’elle-méme.
On peut donc établir que l’argument nommé soiHie était connu en Chine , environ deux siècles avant Aristote , quoique les lois n'en aient peut-être jamais été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux.
(§ 1. ) Le philosophe chinois commence par établir que dès que l’esprit de l’homme a acquis assez de maturité, il doit se livrer à l’étude des devoirs qui lui sont imposés dans les différentes conditions de la vie; ces devoirs , dans leur plus haute généralité, se réduisent à trois : 1° donner le plus grand développement possible à la facilité morale intelligente qui est en nous, et qui reste à l'état de germe, ou obscurcie par les passions, si nous ne la cultivons pas sans cesse, si nous ne lui faisons pas produire ses effets naturels ; 2° renouveler le peuple , c'est-à-dire l'éclairer, l'instruire, lui faire part des vérités morales que la culture que nous avons pu faire de notre intelligence nous a fait connaître , et que sa condition de peine et de misère ne lui permet pas de chercher à découvrir par lui-même ; le civiliser, le rendre moral enfin ; 3” placer sa destination définitive dans le souverain bien, c'est-à-dire, dans la perfection à laquelle il est donné à l'homme d’atteindre, dans les différentes conditions de la vie.
Voilà les trois grands principes de la phUosop/ik pratique, ou de la science des u'eroirs, jioséspar Iviiot'AO-TSKU.
Ils résument admirablement dans son acception la plus haute et la plus sainte, toute la science morale que Kant a délinie : " le système des fins de la
raison pratique mure. » Le philosophe chinois prend aussi pour hase de son système, la raison pure; cette râison que nous sommes dans l’obligation de cultiver et de développer pour atteindre à nos fins, à nos différentes destinations.
( S 2.) L’établissement des trois premières propositions du texte chinois |>eut appartenir à toute morale dogmatique ; mais le développement que le philosophe leur donne ne peut appartenir qu’a la morale scientifique d’une conception plus élevée. Dans le second paragraphe il enseigne par quelle série d’operations de l’esprit on peut parvenir à cet état de perfection scientÿique, qui permet seul d’atteindre à raccomplissement des trois grands devoirs prescrits dans le premier paragraphe. Il en résulte que la morale est une haute et difDcile science; et cette science consiste ( § 3 ) à savoir connaître et distinguer les causes et les effets, les principes et les conséquences, parce que tout est lié dans la nature , que tout se produit d’après des lois constantes , immuables , et que ces lois, observées et reconnues facilement dans l'ordre physique, peuvent aussi être observées et reconnues dans l’ordre moral. C’est donc dans la connaissance parfaite des lois du cceur de l’homme et des mobiles de ses actions, que le philosophe chinois place la véritable et haute science morale qui peut enseigner à rhomme les devoirs qu’il est dans l’obligation d’accomplir pour atteindre à sa destination définitive.
Les deux paragraphes qui suivent (4 et 5 ) , et dans lesipiels le philosophe remonte des effets aux causes,’ et descend des causes aux effets , offrent deux exemples frappants d'analyse et de synthèse , les plus puissants instruments de toute science véritable. Les deux séries de sorites ou syllogismes tronques qui les composent, embrassent toutes les conditions et les transformations par lesquelles le sage doit passer pour atteindre à sa destination définitive, depuis la sim|>lc pratique de 1a vertu , jusqu'au gouvernement
CUINK.
d'un empire, qui doit être la pratique et l'expression de la plus haute comme de la plus complète science morale.
Cet enchaînement de propositions toutes incontestables , au moins dans le système du philosophe chinois, offre sans aucun doute la formule la j)lus rigoureuse et la plus concise qui ait jamais été faite aes devoirs de l’homme envers lui-même, envers les autres hommes, et envers la société tout entière. « Les lettrés, dit un écrivain chinois , regardent ce paragraphe comme un précis sublime de tout ce que la philosophie, la politique et la morale ont de plus lumineux et de plus indubitable. »
Khodng-tseu termine ( G et 7 ) en résumant toute sa doctrine dans un grand principe auquel tous les autres se rattachent, et dont ils découlent comme de leur source naturelle : le perfectUmnemenl de soi- même. Ce principefondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire pour tous les hommes : depuis celui qui est le plus élevé et le plus puissant, jusqu’au plus obscur et au plus faible , et il déclare que négliger ce grand devoir, c’est se mettre dans l’impossibilité d’arriver à aucun autre pertectionnement moral.
Les dix sections ou chapitres qui suivent du commentaire de Thseng- TSEU, sont destinés à développer par l’autorité de l’histoire chinoise , l’autorité déjà si puissante du grand philosophe. Voici le sujet de ces chapitres :
t . Sur le devoir de développer et de rendre à leur pureté primitive les facultés morales de notre intelligence.
2. Sur le devoir de renouveler le peuple , ou de l'instruire et de l’éclairer.
3. Sur le devoir de placer sa destination délinitive dans le souverain bien.