‹ Chine ou description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinois première partie comprenant un résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours par m. G. PauthierChapitre 49 sur 238 · I.’hisloire chinoise rapiwrte à cette · texte numérisé non relu

I.’hisloire chinoise rapiwrte à cette

époque un fait qui confirme cet ancien et singulier usage précédemment cité parKHOUNG-TSEU. Leprincede YouÉ, ayant jugé qu’un grand de sa cour méritait la mort, et voulant le punir avec tous les égards que les services qu'il avait rendus pouvaient exiger, il lui. envoya un sabre avec ordre de se faire mourir lui-même. Cet usage rappelle d’une manière frappante celui d’une autre cour de l’Orient, dans laquelle il suffit que le sultan envoie le /atal cordon a un grand fonctionnaire pour que celui-ci s’exécute respectueusement lui-même, surtout s’il y est forcé par la crainte d’une puissance matérielle supérieure à la sienne, et à laquelle il essaierait vainement de résister.

Sous le règne Weï-lie-wang ( /e roi majestueux et imposant, 425 avant J.-C.), on voitencoreune coutume originaire des Tartares, voisins du fleuve Iloang-hOf etqui était passée aux princes de Thsm. Le prince choisissait une jeune fille que l’on disait parente de la famille régnante, et on la regardait comme l’épouse de l’esprit du fleuve. , LesChinois firent abolircette coutume. I C’est aussi à cette époque qu’on vit les habitants du royaume de Thsin porter l’épée au côté attachée à la ceinture. La famille de Thsin avait aussi emprunté cette coutume aux Tartares.

Ce royaume de Thsin semblait alors destiné déjà à recueillir l’héritage des Tchéou, par la puissance prépondérante qu’il acquérait sur les autres états.

Les princes de WeT et de Tchou firent construire de grandes murailles sur les frontières de leurs états , pour leur servir de barrière contre les Thsin.

Ce fut sous le règne de Hien-wang ' (3G8 av. J.-C.) que parut le second grand philosophe chinois de l’école de Khoung-tseu. a une époque où l’histoire chinoise est si stérile en faits dignes d’être conservés , il est heureux et en même temps il est juste que la nature produise quelque genie extraordinaire pour rappeler aux hommes les vérités impérissables qui font la vie et la gloire des nations, toujours promptes à les fouler aux pieds dans les vices

CHINE

dp la corruption , ou sous la main de fer des oppresseurs.

M£NG .TSEU (') — î— PHILOSOPHE DK

■tnl- 4

L’ÉCOLE DE KHOÜNO.TSEÜ.

Les écrivains chinois s’accordent généralement à placer ce philosophe immédiatement après leur grand législateur. Il naquit dans le petit royaume de Tsou , province actuelle du Chantoung (orient montagneux) , au commencement du quatrième siècle avant notre ère, et il llorissait en Chine à la même époque que Socrate, Xénoplion et Aristote en Grèce, comme I,AO-TSEiT etKHOUNG-TSEU florissaicnt aussi à l’époque de Thalès et de Pythagore. Ces synchronismes de grands iiommes destinés à éclairer le monde feraient penser qu’il e.xiste des liens cachés, des rapports inconnus des hommes , entre les nations de la terre les plus éloignées l’une de l’autre, et que t’cs nations sont dirigées par la même intelligence , comme elles sont éclairées par le même soleil.

Mbng-tseu , nommé Meng-kho dans sa jeunesse , descendait de Meso- SUN, appartenant à l’une des trois familles dont l’usurpation du pouvoir et l’affectation d’un rang supérieur furent sévèrement blâmées par Khoung- TSEU. Son père mourut peu de temps après sa naissance ; sa mère était une femme éclairée, qui s’efforça de donner à son fils une bonne Mucation.

C’est une maxime chez les philosophes chinois , qu’un homme sage ne doit pas habiter près d’un lieu mauvais, à moins de se voir bientôt souillé : on raconte de la mère de notre philosophe Meng- TSEii qu’elle changea deux fois de résidence pour éviter les mauvais exemples que le voisinage de sa demeure offrait à son fils. La première fois elle se trouvait près de la boutique d’un boucher; mais, craignant que l’intérêt visible que son Jeune fils prenait aux scènes de sang de la maison

(*) Voypi son porirail, pl. n" 2, à

rôt^ de celui de KHuuMr.-TNFfi.

du boucher, et son désir de répéter chez sa mère ce qu’il avait vu , ne rendissent ses sentiments cruels et dépravés, elle se détermina à changer de demeure.

lieu qu’elle habita ensuite était voisin d’un cimetière, et le jeune Mengkho s’accoutuma bientôt à imiter les pleurs et les gémissements de ceux qui venaient offrir des sacrifices sur la tombe de leurs parents décédés; cette circonstance fut un nouveau motif d’inquiétude pour la mère du jeune philosophe, qui, craignant que son fils ne prît l’habitude de se moquer des cérémonies religieuses en les imitant , résolut de changer de nouveau sa demeure. Elle fiit plus heureuse dans le second choix qu’elle fit : son habitation était placée en face d’une école ; le jeune Meng-kho , voyant que les élèves qui fréquentaient cette école étaient instruits dans les différentes branches de la littérature, se prit à les imiter dans l’habitation de sa mère: celle-ci en fut très-satisfaite, parce que ses vœux les plus chers , concernant son fils , allaient se réaliser. Elle l’envoya ensuite à l’école, où il fit de grands progrès. Quelque temps après, Meng-kho , ayant entendu parler de la renommée de Tseu-sse , digne descendant de Khoung-tseu, il devint son disciple, et, sous lui, il avança rapidement dans la connaissance des doctrines de son maître. A l’exemple de celui-ci , il voyagea avec ses disciples (il en avait dix-sept) dans les diflérents petits états de la Chine, se rendant a la cour des princes, avec lesquels il philosophait, et leur donnait souvent d^excellentes leçons de politique et de sagesse. Comme Khoungtseu , son but était le bonheur de ses compatriotes. En communiipiant la connaissance de ses princi()es , d’abord aux princes et aux hommes qui occupaient un rang élevé dans la société , et ensuite à un grand nombre de disciples que sa renommée attirait autour de lui, il s’efforçait de propager le plus possible ces doctrines parmi la multitude, et d’inculquer dans l’esprit des grands , des princes , que la stabilité de leur puissance dépendait unique-

L’UNIVERS

ment de l'amour et de l’affection qu’ils auraient pour leurs peuples. Sa politique paraît avoir été plus décidée et plus hardie que celle de Khoung-tseu.

En s’efforçant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouvernés leurs devoirs réciproques, il tendait à soumettre tout Vempire chinois à la domination de ses principes. D’un côté, il enseignait au peuple le droit divin que les rois avaient à régner; et de l’autre, il enseignait aux rois que c’était leur devoir de consulter les désirs du peuple, et de mettre un frein à l’exercice de leur tyrannie , en un mot, de se rendre le |)ère et la mère de leur nation. Memg-tseu était un homme de principes indépendants, et il ne laissait jamais passer un acte d’oppression dans les états avec lesquels il avait des relations, sans le blômer sévèrement.

Me.vg-tseu possédait une connaissance profonde du cœur humain , et il a déployé dans ses écrits une grande souplesse* de talent , une grande habileté à découvrir les mesures arbitraires des princes régnants , et les abus des employés secondaires. Sa manière de philosopher est celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies spirituelles. Il prend sou adversaire, quel qu’il soit, prince ou autre, corps à corps, et, d’induction en induction, de consé<iuence en conséquence , il le mène cà la sottise ou à l’absurde. Il le serre de si près qu’il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental ne pourrait, peut-être, offrir plus d’attraits à un lecteur européen , surtout à un lecteur français, que ÎMexg-tseu, parce que, ceci n’est pas un paradoxe , ce qu’il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois, c’est la vivacité de son esprit. Il manie parfaitement l’ironie, et cette arme, dans ses mains , est plus dangereuse même et plus aiguë que dans celles du sage Socrate. On en jugera par les extraits suivants du Livre qu’il a laissé et qui fait partie des Quatre livres classiques des Chinois. Le Livre du philosophe commence ainsi ;

« IM EîVG-TSEï! étant allé visiter le roi

de Wei (petit état de la Cliine ) , le roi lui dit : « Sage vénérable , puisque vous n’avez pas jugé que la distance de mille li ( 100 lieues) fût trop longue pour vous rendre à ma cour, sans doute que vous avez des profits à procurer ■a mon royaume? »

Meng-tseu répondit : <> Oh roi!

u’est-il nécessaire de parler de profit?

I suffit de posséder l’humanité ou la bienveillance pour tous les hommes , et la justice

« N’intervenez point dans les affaires des laboureurs en les enlevant, par des corvées, aux travaux de chaque saison , et les récoltes d^asseront la consommation. Si des niets à tissu serré ne sont pas jetés dans les étangs et les viviers, les poissons et les tortues ne pourront pas être tous consommés sur vos tables. Ne portez la hache dans les forêts montagneuses que dans les temps convenables, et vous aurez du bois en abondance. Ayant plus de poissons et de tortues qu’il n’en pourra être consommé, et plus de bois que ce qui est nécessaire, il en résultera que le peuple aura de quoi nourrir les vivants, et offrir des sacrifices aux morts ; alors il ne murmurera point. Voilà le point fondamental d’un bon gouvernement.

« Faites planter des mûriers dans les champs d’une famille qui possèxle cinq arpents, et les personnes âgées de cinquante ans pourront porter des vêtements de soie. Que l’on ne néglige as d’élever des poules , des pourceaux, es chiens , et les personnes âgées de soixante-dix ans pourront se nourrir de viande. N’enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les bras des familles qui possèdent cent arpents de terre , et ces familles nombreuses ne seront pas exposées aux besoins de la faim. Veillez attentive- ^ ment à ce que les enseignements des " écoles et des collèges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards , alors on ne verra pas des vieillards à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les septuagénaires portent

CHINE

des vêtements de soie et mangent de la viande , et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid, ni de la faim , toutes les choses seront prospères.

« Mais au lieu de cela , vos chiens et vos pourceaux mangent la nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt de faim sur les routes et les grands chemins , et vous ne savez pas ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des nommes morts de faim, vous dites : Ce n’est pas ma faute, c’est celle de la stérilité de la terre. Cela diffère-t-il d’un homme qui , ayant percé un autre homme de son glaive, dirait, en le voyant étendu par terre : Ce n’est pas moi, c’est mon épéel Ne rejetez pas la faute sur les intempéries des saisons, et le peuple viendra à vous pour recevoir des soulagements à ses misères.

— Le roi répondit:' Je désire sincèrement suivre vos conseils.

— Meng-tseu répliqua: Y a-t-il quelque différence à tuer un homme avec un bâton ou avec une épée?

— Le roi répondit : Non , il n’y en a aucune.

— Y a-t-il quelque différence à tuer un homme avec une épée ou avec une administration inhumaine?

— Le roi répondit : Non, il n’y en a aucune.

— Vos cuisines regorgent de viandes, et vos écuries sont pleines de chevaux engraissés ; mais le visage décharné du peuple montre la pâleur de la faim , et les campagnes sont couvertes des cadavres ae personnes mortes de misère.

Agir ainsi , c’est exciter des bêtes féroces à dévorer les hommes. » '

Quelle hardiesse et quelle énergie dans ces paroles acérées et mordantes du philosophe chinois ! Nous qui nous vantons sans cesse de notre indépendance et de notre philanthropie, en accusant les nations orientales de se courber sans murmurer sous le joug éternel de l’esclavage, avons-nous beaucoup de philosophes , d’écrivains politiques à comparer sous ce rapport au philosophe chinois ? Continuons.

« Le roi demanda au philosophe quelle

doit être la vertu d’un prince pour bien gouverner.

— Le philosophe répondit : Aimez le peuple; alors vous ne rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner...

— Comment l'humanité et l’amour du peuple sont-ils des qualités propres à un bon gouvernement?

— Le philosophe répondit : S’il se trouvait un homme qui dit au roi : Mes forces sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres , mais non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de croissance de l’extrémité des poils d’automne de certains animaux, mais elle ne peut discerner une voiture chargée de Dois qui suit la grand’route ; roi , auriez-vous foi dans ses paroles ?

— Le roi dit : non.

— C’est ainsi que le roi gouverne mal , parce qu’il ne veut pas bien gouverner, et non parce qu'il ne \epeut pas.

— Le roi dit : En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement par mauvais vouloir ou par impuissance f

— Le philosophe dit : Si l’on conseillait à un homme de prendre la montagne élevée Tal-chan sous son bras, pour la transporter dans l’Océan septentrional , et que cet homme dît : Je ne le puis, on le croirait, parce qu’il dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de couper un jeune rameau d’arbre, et qu’il dît encore ■. Je ne le puis, alors il y aurait de sa part mauvais vouloir, et nonimpmssance. De même le roi qui ne gouverne pas bien comme il devrait le faire, n’est pas à comparer à l’homme qui essaierait de prendre la montagne Tal-chan sous son bras, pour la transporter dans TOcéan septentrional , mais à celui qui dirait ne pouvoir couper le jeune rameau d’un arbre. »

SiouAN-WANO, roi deThsi, interrogeant le philosophe , lui dit : « J’aj entendu raconter que le parc du roi Wen-wang avait sept lieues de circuit : cela est-il vrai ?

— Meng-tsbu répondit : L’histoire donne le fait comme certain.

L’UMVERS.

— I,e roi : Il était donc d’une grandeur excessive.

Le philosophe ; Le peuple le trouvait cependant encore trop petit.

— Le roi : Moi, j’ai un parc qui n'a que quatre lieues de circuit, et le peuple le trouve encore trop grand :

pourquoi cette différence ?

— Le philosophe : Le parc de Wen-wang avait sept lieues de circuit, mais c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de rheme ou de couper du bois.

Ceux qui voulaient prendre des faisans ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait son parc en commun avec le peuple, celui-ci le trouvait trop |ietit, quoiqu’il eût sept lieues de tour; cela n’etait-il pas Juste?

« Moi, votre serviteur, lorsque ie commençai à franchir la frontière ae vos états , je m’informai de ce qui y était particulièrement défendu, avant de p^étrer plus loin. Votre serviteur apprit qu’il y avait dans l’intérieur de vos états un parc de quatre lieues de tour ; que l’homme du peuple qui y tuerait un cerf serait puni de mort, comme s’il eût tué un homme. Cel-a étant ainsi , ce parc de quatre lieues de tour est une véritable fosse de mort, ouverte au milieu de vos états, le peuple qui trouve ce parc trop grand a-t-il tort? »

Le roi ne répondit rien et parla d’autres choses.

Voici un autre passage qui prouve jusqu’à quel point les Chinois sont un jieuple desclaves (comme on le répète encore de nos jours), qui n’a jamais maudit la tyrannie et dit anathème aux oppresseurs.

SiouAN - WANG , roi de Thsi , demanda au philosophe: «Est- il vrai que Tching-thano ( premier roi de la seconde dynastie , voyez page 60 et suivantes) détrôna Kie , et l’envoya en exil; et que W^ou-wang ( le fondateur de la troisième dynastie , voyez page 70 et suivantes) mit à mort Chéou (le dernier roi de la seconde dynastie)?

— Meng-tseu répondit : L’histoire le rapporte.

— Le roi ajouta : Est-cc qu’il est

permis aux sujets de détrôner et de mettre à mort leurs souverains?

— Le philosophe répondit : Celui qui fait un vol à l’humanité, est appelé voleur, celui qui fait un vol à la justice est appelé tyran (*). Or, un roleur et un tyran sont des hommes, et on doit les regarder comme tels ( de quelque dignité qu’ils soient revêtus ). J’ai toujours entendu dire que l’homme nommé Chéou avait été mis à mort, et non pas que Wou- WANG ait tué son prince. »

Son livre est rempli de pareilles leçons de justice et d’humanité. Nous regrettons d’être forcé de les passer ici sous silence. Nous ne lui emprunterons plus qu’une citation d’un autre ordre. C’est une discussion sur la nature de l'homme.

Kao-tsed dit : « La nature de l’homme ressemble au saule flexible; l’équitéou lajustice ressemble à unecorbeille; on fait avec la nature de l’homme l’humanité et la justice, comme on fait une corbeille avec le saule flexible.

— Meng-tseu dit : Vous, pouvezvous, en respectant la nature du saule, en faire une corbeille? Vous devez d’abord rompre et dénaturer le saule flexible , pour pouvoir ensuite en faire une corbeille. S’il est nécessaire de rompre et de dénaturer le saule flexible pour en faire une corbeille , alors, ne sera-t-il pas nécessaire aussi de rompre et de dénaturer l’homme pour le faire humain et juste? Vos paroles porteraient les liommes à détruire en eux tout sentiment d’iiumanité et de justice.

— Kao-tseu continuant :I.a nature de l’homme ressemble à une eau courante; si on la dirige vers l’orient, elle coule à l’orient; si on la dirige à l’occident, elle coule à l’occident. La nature de l’homme ne distingue pas

(*) Le mot chinois que nous rendons par tyran est tsan , composé du radical generi que pervers -, cruel, vicieux , et de Jeux lances qni désignent les moyens violents employés pour commettre le mal et exercer la tyrannie.

CilIJNE.

rfitre le l)icii et le mal , eoiimie l'eau lu- (lislingiie pas entre l’orient et l’occident.

— Meno-tseu dit : L’eau assurément ne distingue pas entre l’orient et l’occident; est-ce qu’elle ne distingue pas non plus entre le haut et le bas ? L’homme est natureUement bon , comme l’eau coule natvreUenient en bas. Il n’est aucun homme qui ne soit naturellement bon, comme il n’est aucune eau qui ne coule naturellement en bas.

« Maintenant , si en comprimant l’eau, vous la faites jaillir, vous pourrez la faire dépasser votre front. Si , en lui oi^sant un obstacle, vous la faites refluer vers sa source, vous pourrez alors la faire dépasser une montagne. Appellerez - vous cela li^ nature de l’eau.’ C’est un effet de la force.

« Les hommes peuvent être conduits à faire le mal; leur nature le permet aussi.

— Kao-tseu dit : J’appelle nature la vie.

— Meng-tseu répliqua : Appelezvous la vie nature , comme vous appelez le blanc, blanc.’

— Oui.

— Selon vous , la blancheur d’une plume blanche est-elle comme la blancheur de la neige biqnche.’ ou la blancheur de la neige blanche est -elle comtne la blancheur de la pierre précieuse blanche nommée vu)

— Oui.

— S’il en est ainsi , la nature du chien est-elle la même que la nature (lu bœuf? la nature du boeuf est-elle la même que la nature de l’homme?

— Kao-tseu dit : Les aliments et les couleurs appartiennent à la nature. L’humanité est intérieure , non extérieure; l’équité ou la justice est extérieure et non intérieure.

— Meng-tseu répliqua : Comment dites -vous que l’humanité est intérieure et l’équité ou la justice extérieure ?

— Si cet homme est un vieillard , nous disons qu’il est un vieillard; sa vieillesse n’est pas en nous ; de même

ue si un tel objet est blanc, nous le isons blanc , parce que sa blancheur est en dehors de lui. C’est ce qui fait que je l’appelle extérieure.

— Le philosophe répliqua : Si la blancheur d’un cheval blanc ne diffère pas de la blancheur d’un homme blanc, vous direz donc (lu’un vieux cheval ne diffère en rien d^un homme vieux ! Le sentiment de justice qui nous porte à révérer la vieillesse , existe-t-il dans la vieillesse elle-même, ou dans nous? »

Après une longue discussion entre Kao-tseu et Meng-tseu sur le même sujet, dans le même genre, et à laquelle prennent part d’autres interlocuteurs, qui soutiennent que la nature n’est ni bonne ni mauvaise , ou qu’elle est bonne et mauvaise tout à la fois , le philosophe finit par dire que, si l’on suit exactement les affections de son coeur , on agit bien ; alors la nature est bonne. Si l’on agit mal , ce n’est pas la faute de la faculté rationnelle que nous recevons du ciel. D’où l’on peut conclure qu’il reconnaît le libre arbitre de l’homme, et par conséquent le mérite ou le démérite de ses actions.

On voit dans l’ouvragé du philosophe Meng-tseu, qu’il existait déjà de son temps un grand nombre d’opinions sur les principales questions qui intéressent l’humanité pensante, et par conséquent qu’elles avaient déjà été depuis long-temps discutées. Il y avait aussi des philosophes qui enseignaient des principes directement op|)osés à ceuxde l’école confucéenne dont il était l’illustre représentant. L’un d’eux , nommé Yang , enseignait que Vintérét personnel devait être le principe régulateur de toutes les actions de l’homme. Un autre, du nom de Me, soutenait, au contraire , que l’on doit aimer tous les hommes indistinctement, sans acception de parenté. Voici les propres paroles de Meng -tseu :

<• Les partisans de Yang disent : Tout doit se rapporter à nous; c’est-à-dire, u’ils ne veulent pas de princes ( ou e supérieurs ). Les partisans de Me disent : Notre affection s'étend à tous

L’UNIVEKS.

les êtres indistinctement ; c’est-à-dire, qu’ils ne tiennent compte ni de père, ni de mère. Être sans père et mère , et sans princes, c’est vivre comme les animaux sauvages. »

On a pu voir, par les extraits qui préc«lent, quel était le caractère et le genre de talent de Meng-tsf.ü. Ce philosophe mourut dans la 84' année de son Age , et c’est plus de mille ans après sa mort qu’il commença à recevoir dans sa patrie des honneurs dans le genre de ceux rendus à la mémoire de Khoung-tseu. Ce fut environ l’an 1005 de notre ère qu’un empereur de la dynastie des Soung le nomma koung , ou duc du royaume de Tsou ,

?ui l’avait vu naître , et lui éleva un emple dans la partie orientale de la province de Chan-toung , où reiiosaient ses cendres. Il fit ensuite placer sa statue dans une niche du temple’ de KnoifriG-TSEU, immédiatement après celle de Youen-hoeï, le disciple favori de cet ancien philosophe.

Un autre empereur institua des sacrifices en son honneur ; mais le fondateur de la dynastie des Ming les abolit. On raconte ainsi le motif qui y donna lieu. Meng-tseu, qui se mêlait beaucoup de morale politique, s’adressant à^iouAN, roi de Thsi, lui avait dit :

« Si le prince regarde son ministre comme sa main et ses pieds , alors le ministre regarde son prince comme son ame et son coeur; si le prince regarde son ministre comme un chien ou un cheval, alors le ministre regarde son prince comme un homme très-vulgaire ; si le prince regarde son ministre comme le chaume d’un champ moissonné , alors le ministre regarde son prince comme un bandit et un ennemi. »

Le mot de bandit avait soulevé la colère de l’empereur : « Ce n’est point ainsi, dit-il, que l’on doit parler des souverains. Celui qui leur a ainsi manqué n’est pas digne de partager les honneurs qu’on rend au sage Khoung-tseu. Qu’on le dégrade et qu’on ôte sa tablette du temple des prine«s lettrés ! Que nul ne soit assez liardi pour me faire à ce sujet des

représentations, ni pour m’en transmettre, avant qu’on ait percé d’une flèche celui qui les aura rédigées. »

Ce décret jeta la consternation parmi les lettrés. Un d'entre eux, nommé Thsian-tang, président de l’une des cours souveraines, résolut de se sacrifier pour l’honneur du philosophe. Il composa une requête à ce sujet , et , apres avoir préparé son cercueil, il se rendit au palais. Arrivé à la première enceinte : « Je viens, dit-il aux gardes, pour faire des représentations à l’empereur en faveur de RIeng-tseu; voici ma requête, » et découvrant sa poitrine : « Je sais quels sont vos ordres, dit-il, frappez! »

A l’instant même, un des gardes lui décoche un trait, prend la requête et la fait passer à l’empereur. Celui-ci lut attentivement l’écrit, l’approuva, ou feignit de l’approuver. Il ordonna de panser la blessure du courageux mandarin , et il décréta que le nom de Meng-tseu resterait en possession de tous les honneurs dont il l’avait précédemment dépouillé.

Le Livre de ce philosophe, réuni à ceux de Khoung-tseu , compose ces Quatre livres (sse chou) qui doivent être appris en entier par tous ceux qui se soumettent aux examens littéraires pour obtenir des degrés et arriver aux fonctions publiques (*).

’i^oici l’opinion a’un écrivain chinois sur la nature et le caractère de l’ouvrage de ce philosophe :

« Meng-tseu possédait un esprit très-éclairé , une hardiesse peu commune, combinés avec un grand em-

(') Il existe à notre connaissance trois traductions européennes de l’ouvrage du philosophe Maiia-TSEU. La première est celle du P. Noël, en latin, Prague 1711 , dans scs Liiri sinici classici sex ; cette traduction a été traduite en français dans les Livres classiques Je l'empire de ta Chine, Paris, 1784. La seconde traduction est celle de M. Stanislas Julien, en latin, avec le texte eliinois lithographié, publiée par la Société asiatique de Paris. Paris, i8a4 — iSap. Et la troUième est celle du R. Collie, dans son Chinese classical ofork, en anglais. Malacca, i8a8.

CHINE

pire .sur lui-mème. De là , nous observons que lorsqu’il traite des sujets abstraits , il les développe avec un degré de clarté incomparablement audessus de tous ceux oui l’ont précédé.

Son style, dans le dialogue, est singulièrement animé ; il plait au lecteur, qui ne se fatigue jamais. Dans les morceaux de controverse , il prive ses adversaires de leur courage et enflamme leurs esprits vitaux , de sorte qu’ils ne trouvent pas un mot à répliquer. Cette vigueur ae style, Meng-tseu ne l’obtint pas facilement : il l’acquit par une étude assidue et journalière pour se procurer une connaissance claire, et par un grand courage mental , jusqu’à ce qu’à la fin , ayant atteint le sommet de la droiture et de la bienveillance , cette espèce de style lui devint parfaitement familière et spontanément facile. Il est arrivé de là que les lettrés, dès le temps de la dynastie des Tchéou jusqu’à présent, toutes les fois qu’ils veulent recommander des ouvrages en bon style, ils disent : Lisez Meno- TSEU. » {Glaneur indo-chinois.)

C’était une croyance universellement répandue en Chine, que l’autorité souveraine était attachée à la possession des neuf vases d'airain sur lesquels le rand Yu avait fait représenter la escription des neuf provinces qui composaient l’empire chinois (voy.

page 50). A l’époque de l’histoire où nous sommes arrivés , les princes feudataires, qui se livraient des guerres continuelles pour acquérir l'autorité absolue , cherchaient à s’emparer de ces vases précieux; le roi Hien-wang, craignant de les perdre et de perdre en même temps la puissance souveraine, qu’il ne possédait déjà plus que de nom, les fit jeter dans un lac très-profond , d’où il n’était pas possible de les retirer.

Un philosophe, natif du Ho-nan , et nomme Sou-tchin , avait autant d'ambition que d’amour de la gloire.

Il était savant , habile dans la politique , et très au courant des intérêts des princes feudatairea. Il alla offrir ses services au prince de Thsin , et il lui proposa un système pour le rendre maître

Z’ Livraison. (Chine.'

de toute la Chine. Les ministres du roi de Thsin reconnurent les talents du philosophe , mais ils ne firent aucun cas de ses systèmes. Sou-tchin voulut se venger de cet affront en exciUmt les autres princes à se liguer contre celui de Thsin. Ce dernier, mieux servi par ses habiles ministres , resta toujours vainqueur , et prépara ainsi l’avénement prochain de sa famille au trêne impérial. On prétend mémeqne, sous le règne de 'Tchin-tsin-wano (320 ans avant J.-C.), ce prince fit périr plus de quatre-vingt mille personnes dans les victoires qu’il remporta contre les princes de Han- Tchao, Yen,WeïetTchou , et il s’empara du Sse-tchouan et du Hou-Kouang.

Sous le règne de Nan-wang (314) , les Tartares menaçaient constamment d’envahir l’empire chinois qu’ils savaient déchiré par des guerres intestines. Le prince de Tchao, étant place sur les frontières , voulut s’op^ser efficacement aux tentatives de ces éternels agresseurs. Il résolut de s'habiller à la tartare avec de bons officiers et de braves soldats qu’il choisit clans ce dessein. Il s’exerça jour et nuit à tirer de l’arc avec ses troupes, et il finit par enlever aux Tartares les pavs qu’ils avaient encore près du Pe-tchi-li. Il les chassadu Chan-si (Occident montagneux), et il devint très-puissant dans la partie septentrionale de cette province. Il fit bâtir aussi , dit-on , la grande muraille dans la partie qui se trouvé entre le fleuve Hoang-ho et le Pe-tchi-li, et mit de fortes garnisons dans les citadelles. A peu prèsa la même époque , le prince de Yen chassa aussi les Tartares de la partie septentrionale du Pe-tchi-li , et construisit également une grande muraille depuis la frontière du Chan-si jusqu'au golfe du Liao-tüung, et le prince de Thsin agit de même ; de sorte que ces premières constructions démesurées servirent plus tard à Thsin-ciii-hoang-ti pour lier par un immense et colossal système de défense contre les belliqueux et avides Tartares, la grande ligne frontière du nord de l’empire.

Sous le règne du même roi, l’état

L’ÜMIVERS.

de Tsi fut conquis pr le prince de Yen, ligué avec ses voisins, et soixantedix villes furent prises avec la capitale. Ce grand nombre de villes dans un petit état feudataire qui formait

Peut-être la vingtième jiartie de tout empire , fait voir à lui seul combien la Chine était dé^ peuplée alors.

Le nombre des états feudataires diminuait ainsi peu à peu , et l’habile prince de Thsin voyait augmenter de jour en jour sa puissance , au grand détriment du roi suzerain desTcnéou, dynastie usée dont les destinées finales allaient bientôt s’accomplir. Ayant détruit ou humilié tous ses rivaux, et rendu son roi suzerain spectateur impuissant de son agrandissement et de ses triomphes, le roi de Thsin ne démisa plus ses projets, et il of&it solennellement le sacrifice au souverain suprême (Chang-ti ), s’attribuant ainsi une prérogative qui n’appartenait qu’aux membres de la dynastie régnante et avouant hautement ses prétentions à la dignité souyeraine.

Tous ceux qui voulOrent s’opposer à son élévation furent défaits par ses troupes nombreuses et aguerries; le roi Nan-wanq fut obligé d’implorer la clémence de son vainqueur, de le reconnaître pour son souverain, et de lui céder les trente-cinq villes qui lui restaient. Tohao-siang (le roide Thsin ) s’empara des archives impériales, et assigna un lieu pour la demeure du roi dépossédé , qui y mourut peu de temps après.

Ainsi finit misérablement la troisième dynastie. Comme un certain nombre des princes feudataires résistèrent à l’usurpation souveraine du roi de Thsin , et soutinrent les prétentions du fils du dernier roi des Tchéou, celui-ci , du nom de Toung-tchbou- KiUN ( prince des Tchéou orientaux) , est compté pu les historiens chinois pour le derhier prince de sa dynastie.

Mais l’année 249 avant notre ère, il fut obligé de se soumettre au roi de Thsin avec sept villes qui lui restaient encore.

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