A L'OCCASION DE LA MAUVAISE ANNÉE
« Dans l’antiq[uité tout était déterminé sur certaines règles ; dans le palais de nos empereurs les femmes ne passaient pas le nombre de neuf ; le nombre des chevaux n’allait qu’à huit-, les murailles étaient propres et bien enduites, mais sans ornements; le bois en était luisant et poli , mais sans sculptures. La même simplicité s’observait dans leurs chariots et dans tous leurs meubles. Leur parc n’avait que quelques lieues d’étendue , et l’entrée en était libre à toutes sortes de personnes. On leur payait la dîme (ou fe dixième du revenu) des terres; c’est tout ce qu’ils en tiraient. Chaque famille fournissait par an trois journées d’homme ; il n’y avait point d’autres corvées. Cent lieues de pays faisaient le domaine propre de l’empereur (voy.
page 52) ; il tirait la dîme du reste de l’empire. Toutes les familles étaient à leur aise, et on célébrait à l’envi ces temps fortunés par des chants harmonieux.
« Dans des temps très-voisins du nôtre , on a vu nos ancêtres Kao-tsou, Wen-ti, Ring-ti, imiter d’assez près l’antiquité. Le nombre de leurs femmes n’était guère que de dix; les chevaux de leurs écuries n’allaient guère au delà de cent. L’empereur Wen-ti est celui qui a le plus approché de la simplicité antique. Ses habits étaient d’étoffe simple et grossière, sa chaussure
CUINE.
de cuir brut. Jamais or, argent, ni sculptures ne couvrirent ses meubles.
Les choses ont bien changé depuis.
Non-seulement chaque empereur a enchéri en fait de dépenses sur ses prédécesseurs , mais le luxe a gagné tous les ordres de l’empire. C’est à qui sera le plus magnifiquement vêtu, le plus proprement diaussé, à qui aura la plus belle épée ou le plus beau sabre. Enfin chacun use sans façon de ce qui n’était autrefoispropre qwà l’empereur ; aussi, paralt-il pour donner une audience, ou sort-il pour quelque cérémonie, si on ne le connaît pas d’ailleurs , on a de la peine à le distinguer. C’est en vérité un grand désordre; et ce qu’il y a de pis encore, c’est qu’on ne s’en aperçoit pas.
« Autrefois , comme aujourd’hui , c’était dans le royaume de TH qu’on fabriquait les étoffes et les habits pour la cour. Il y avait trois officiers députés pour cet objet , et ils suffisaient , car ces étoffes et ces habits ne formaient que dix grandes balles. Aujourd’hui (40 ans avant notre ère), ces étoffes occupent dans le même royaume (ou province) des officiers et des ouvriers sans nombre, Cette seule dépense monte par an à quelques centaines de nùUe onces d’argent(*). C’est à Chou et à Kowmg-han que se travaillent pour la cour les meubles d’or et d’argent. Il en coûte pour cela cinq millions d’onces d’argent par an (environ 35,000,000defr.). lUant cinquante millions d’onces d’argent par an (ou 350,000,000 de fr.), pour entretenir à votre cour les intendants de vos ouvrages et les ouvriers qu’ils emploient, soit pour vous , soit pour l’impératrice. Vous nourrissez dans vos écuries près de àxxmiUe chevaux ; ils consomment bien du grain. Il sort fréquemment de chez l’impératrice (Je l’ai vu moi-même plus d’une fois) dfes tables non-seulement riches et bien servies , mais chargées de vaisselle d’or et d’argent. Ce sont les présents qu’elle fait aux uns et aux autres, et souvent
(*) L'once d'argent chinoise vaut un peu plus de 7 fr. de notre monnaie.
à des gens qu’il ne convient point de traiter avec tant d’honneur. Les dépenses de l’imp^trice sont trèsgrandes. Cependant le peuple est dans la misère. Un grand nonmre de vos pauvres sujets meurent de faim; plusieurs demeurent sans pépulture, servent de curée aux dtiens, et cela, pendant que vos écuries sont pleines de chevaux nourris de grains (*) , si gras et si fringants pour la plupart, que , soit pour leur faire perdre de leur graisse, soit pour les dompter, on est obligé cha^e jour de les promener pour les fatiguer un peu. Les choses doivent-elles donc se râsser ainsi sous un prince que le ciel, en le mettant sur le trône, a établi le père et la mère de sou peuple? Ce ciel est-il donc aveugle?
« En ce qui concerne votre dynastie, c’est proprement sous AVou-ti qu’ont commencé les dépenses excessives. Il fit chercher dans tout l’empire le plus grand nombre qu’il put de nelles jeunes filles, dont il remplit son palais.
L’on en compta jusqu’à pfiuteursmiffe.
Sous Tchao-ti, jeune et faible , le ministre Ho-kouang eut toute l’autorité.
Ce ministre insensé, après avoir amassé dans le palais des monceaux d’or, d’argent et de bijoux, fit rechercher partout un grand nombre d’oiseaux , de poissons, de tortues, de bœufs et de chevaux extraordinaires , de tigres , de léopards et d’autres bêtes féroces, pour remplir des étangs et une ménagerie dans l’intérieur du palais , destinés à servir de divertissements aux femmes...
« Depuis ce temps-là, le mal n’a fait que s’accroître. Sous Siouan-ti, c’était à qui aurait le plus dé femmes.
Tel grand de l’empire en eut des centaines. Il en fut de même chez tous les gens riches. A l’intérieur, c’étaient des femmes en grand nombre occupées à déplorer leur sort, et à faire mille imprécations ; à l’extérieur, une foule d’hommes fort inutiles. Un officier, par exemple, d’un rang médiocre,
(*) Ce-s plaintes avaient déjà été faites |iar le ])liilosoplie Mano-TSau. Yoy. jiag. iSg.
L UNIVERS
entretenait pour son plaisir quelques dizaines de comédiens. Le peuple cependant souffrait. Il mourait beaucoup de monde; et l’on eût dit que l'on prenait à tâche tout à la fois de peupler les sépultures et de dépeupler l’univers. Le mal a commencé par la cour, mais il est devenu presque général. Voilà où en sont aujourd’hui les choses , et je n’y puis penser sans la plus profonde douleur.
« Je conjure V. M. d’imiter les vertueux empereurs de l’antiquité, et quelques-uns de vos ancêtres ; de retrancher les deux tiers des dépenses de votre cour, en meubles , en nabits et en équipages. Le nombre des enfants que vous pouvez espérer ne dépend pas du grand nombre de vos femmes.
Vous en pouvez choisir sur ce nombre une vingtaine des plus vertueuses , et renvoyer le reste chercher des maris.
Quarante chevaux dans vos écuries , c’est assez. De tous ces parcs qui sont si vastes, réservez -en un , si vous voulez ; donnez tous les autres à cultiver au pauvre peuple. Dans un temps de misère et de stérilité comme celui-ci, les retranchements que je propose ne sont -ils pas indispensables.^ Pouvezvous n’étre pas sensible à ce que souffrent vos peuples, et ne pas penser efGcacement à les soulager. Serait-ce répondre aux desseins du ciel P Ce cid,
?|uand il fait naître des rois, c’est pour aire le bonheur des peuples. Son intention n’est pas de mettre un homme en état de se livrer à son gré à tous les plaisirs. « Ne présumez pas trop, dit Klicre des vers à ceux qui régnent, de ce que le ciel a fait en votre faveur ; U peut vous arriver des revers fâcheux. Régner comme il faut n’est pas chose si facile. Le souverain suprême vous examine de fort près. »
Une glose sur cette remontrance die que Youan-ti la prit fort bien; • qu'il retrancha de scs habits, de ses meubles et de ses chevaux; qu’il défendit qu’on nourrît de viande aucun des animaux de la ménagerie; qu’il renvoya tous ses comédiens , et qu’il abandonna aux peuples une grande partie de ses parcs. »
I.es météores et les phénomèna extraordinaires qui paraissent en ll^ hors des lois r^ulières de la nature, ont toujours été et sont encore eu Chine l’objet d’une terreur générale.
Une éclipse de soleil et un Irembkmat de terre étant arrivés pendant le règne de Youxn-ti, cet empereur publia une Déclaration par laquelle il ordonnait qu’on exposât les défauts du gourerment et les siens propres. Un auteur nommé KoDANG-Houna lui fit une remontrance , dont nous ne citons que quelques extraits :
a Prince , voici quelles sont aujourd’hui les moeurs de votre empire. On y fait grand cas des richesses, mais fort peu de la vertu. Le désintéressement, la pudeur, la tempérance sont très-rares , principalement à la cour.
Les lois les plus naturelles et les plus communes y sont renversées. L'alliance l’emporte sur le sang. Parai vos ministres et vos officiers, le grand nombre est formé de gens qui ne pensent qu’à profiter de vos faveurs pour s’enrichir. 'Voilà où en sont leseboses, Telle est la source des maux qui affligent votre État. C’est à quoi il faut penser pour y remédier : sans cela tos amnisties sont fort inutiles.
« La cour est communément la règle des mœurs dans un État. Que grands soient charitables et libéraux, les larcins et les violences cesseront.
S lue la justice , la tempérance, la moéstie , la douceur soient à la cour, bientôt l’union régnera parmi le peuple. Que si les vices régnent a b cour, de là ils se répandent dans tout l’empire avec tant de facilité quis corrompent tout. Si on voit des grandi officiers abuser de leur faveur et trafiquer de l’autorité du prinw à ^ insu , bientôt ce ne sera parmi les peuples que vols et brigandages...
« Ouvrez un large chemin aux remontrances; recherchez les homiws de mérite; honorez surtout les geai désintéressés, droits et sincères; et bannissez de voti e cour tous les Hattours, etc. »
I.’empereur F.hano-iii a dit “ cette pièce ; » / oilà ce qui s appâ>‘
CHINE
un bon discours pour le sens et les paroles ; il n’y a pas un mot qui ne porte. »
Toutes ces remontrances n’eurent pas beaucoup d’effet sur l’esprit de VouAN-Ti. «Il n’avait pas la force, dit un historien chinois, d’employer les hommes vertueux , et il n’avait également pas la force d’éloigner de lui les hommes vicieux et les méchants , et il était incapable de distinguer les hommes de talent. » Deux eunuques de la cour s'emparèrent tellement de son esprit, qu’ils flrent périr le sage précepteur de l’empereur; et l’un d’eux, devenu son favori, exerça sous son nom la plus cruelle tyrannie. Lorsque le caractère d’un souverain est formé, il est difficile de le faire changer. Il y a des missions au-dessus de la capacité de ceux que le sort ou le hasard en a revêtus; comme il y a aussi des caractères au-dc.ssus de la mission que la destinée leur a faite. Ces derniers sont en plus grand nombre qu’on ne le pense communément.
La dynastie des Han, qui ne compte pas encore deux cents ans de duree , commence déjà fortement à dégénérer. Tching-ti (32 ans av. J.-C.), qui succéda au précédent empereur, passa vingt -six ans de règne adonné au vin et à la débauche, pendant lesquels, ainsi que l’observent les historiens chinois, la puissance de l’empire s’affaiblit considérablement. Il éloigna de lui les gens honnêtes, pour ne s’entourer que de personnes corrompues; celui des grands de la cour qui avait le plus de part au gouvernement sous le règne précédent, ne croyant pas pouvoir demeurer à la cour avec honneur, demanda aussi à se retirer. Mais comme il était en route pour se rendre à sa demeure.
il fut assassiné, et l’on ne douta pas que ce ne fût par ordre de l’empereur.
Celui-ci ne mit aucune borne à ses passions débauchées. Après avoir entendu chanter une comédienne , il en devint si éperdument épns, qu’il la lit nommer impératrice, et éleva son père à une principauté. Ses ministres ayant eu le courage de lui faire des représentations à ce sujet , et des reproches sur une pareille alliance, il les fit tous périr. Cependant on dit qu’il adoucit les supplices, et qu'il fit mettre en ordre les nouvelles ordonnances des derniers empereurs , pour servir de supplément au code publié par Siouen-ti. La guerre ayant éclaté entre plusieurs petits rois du paysdeAi-ÿM, àl’occidentdelaChine, l’empereur y envoya une armée qui les soumit. Pendant son règne (17 ans av. J. C.) , le grand fleuve Hoang se déborda et inonda trente et une villes. Il mourut subitement la 8' année avant notre ère. Cette même année, Gai-ti, son neveu, lui succéda. Il avait, quoique âgé seulement de dix-huit ans , quclues-unes des bonnes qualités qui oivent distinguer un souverain. 11 s'efforça de détruire les abus qui s’étaient enracinés dans le gouvernement sous les précédents empereurs; mais il n’eut pas le temps d’en venir complètement a bout. Il avait étudié à fond la (induite et les principes des anciens souverains. La cinquième année de son règne, un roi des Tartares, nommé Tan-yu, demanda la permission de venir fendre ses hommages au nouvel empereur. Elle lui fut accordée. On lui lit une réception magnifique , et la paix fut affermie entre les deux nations.
lin an après, cet empereur mourut, âgé seulement de vingt-cinq ans.