GOUVERNEMENT, OU L’ART DE RÉGNER
L’empereurTaï-TSOHNG composaun ouvrage sur l’art de régner; mais il ne voulutjamais consentir qu’on le rendit public de .son vivant. Il a été recueilli et publié dans la magnifique Collections des Édits, Déclarations , etc., que nous avons déjà citée, et dont le P. du Halde a donné des extraits , traduit par le P. Hervieu. Voici quelques fragmentsdu livre deTAÎ-TSOUNO , intitulé le Miroir d’or. On lira avec intérêt ces extraits, qui nous font connaître la pensée d’un grand empereur sur le gouvernement d’un grand empire.
« Après avoir donné chaque jour le temps nécessaire à expédier les affaires de mon empire , je me fais un plaisir de donner ce qu’il m’en reste a promener ma vue et mes pensées sur les histoires du temps passé : j’y examine les moeurs de chaque dynastie, les exemples bons et mauvais de tous les princes , les révolutions et leurs causes ; je le fais toujours avec fruit, et je l’ai tant fait que j’en puis parler. Quand j’examine n’où vient que tous les princes souhaitant de régner tranquilles et de transmettre leur famille à une nombreuse postérité , il arrive cependant tant de troubles et de si fréquentes révolutions, je trouve qu’il n’y en a point de cause plus ordinaire que le peu de soin qu’ont les princes de réfléchir sur eux-mêmes, et réloignement qu’ils ont d’entendre ce qui peut leur déplaire.
Par là ils demeurent jusqu’à la fin aveu-
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gles sur leurs devoirs et sur leurs fautes, et cet aveuglement cause leur perte.
« C’est pour éviter cet aveuglement, qu’après avoir vu par la lecture de rliistoire quels sont les principes du bon gouvernement et quelles sont les sources des plus grands troubles, je me fais à moi-même de tout cela comme un miroir, où Je puisse voir mes défauts pour travailler à les corriger.
« Le caractère le plus essentiel d'un bon gouvernement, c’est de n’élever aux grands emplois que des gens de vertu et de mérite. Un empereur, élevé au plus haut degré d’honneur où puisse monter un homme, est en même temps obligé d’aimer tous ses peuples et de travailler à les rendre heureux.
Pour cela il faut deux choses : le bon ordre et la sûreté. Pour le bon ordre, il doit faire des règlements et les soutenir par son exemple; pour la sûreté, il faut des troupes qui puissent ôter l’envie aux ennemis de rien entreprendre sur les frontières : car, comme il ne convient point d’user de la terreur des armes pour contenir son peuple dans le devoir, de même il est rare que la bonté toute seule et la vertu du prince contiennent les barbares et assurent les frontières.
« Réqner est une chose bien difficile, disent les uns; c'est une chose bien facile, disent les autres. Ceux-ci , pour prouver leur sentiment, disent :
La dignité d’empereur élève un prince au-dessus du reste des hommes; il a un pouvoir absolu ; les récompenses et les châtiments sont dans ses mains :
non-seulement il possède les richesses de tout l’empire , mais il se sert à son gré des forces et des talents de tous ses sujets. Que peut-il donc souhaiter u’il n’obtienne? que peut-il entreprenre qu’il n’exécute?
« Ceux qui sont d’un avis contraire raisonnent autrement. Le prince, disent-ils, vient-il à manquer de respect envers le Souverain du ciel{ Thian-ti), surviennent les prodiges et naissent les meurtres ; outrage-t-il les esprits , souvent une mort funeste l’en punit. S’il veut se satisfaire en quelque chose, Ity Livraison. (Chine.)
comme en faisant venir de loin des choses rares et de grand prix, en faisant de vastés parcs, de béâux étangs, de grands bâtiments, il faut pour cela surcharger le peu pie d’impôts , au moins de corvees , et l’agriculture en souÔre.
De là les disettes et les famines. Les peuples gémissent, murmurent, succombent. Si le prince y est insensible et néglige d’y remédier, il est reg^é comme un tyran , né pour le mameur des peuples ; il est l'objet de l’exécration publique. Qu’y a-t-il de plus à craindre? Or, tout prince qui a soin de sa réputation doit par conséquent être attentif à diminuer autant qu’il est possible les impôts, à éviter tout ce qui peut surcharger les peuples, et à procurer leur bonheur et leur tranquillité.
Mais il ne peut faire tout cela qu’en se refusant beaucoup à soi-méme, et en réprimant ses inclinations les plus naturelles : c’est déjà une chose assez difficile.
« Une autre difficulté encore plus grande est de bien choisir les gens qu’il met en place, et d'employer chacun selon son talent. Rejeter ceux qui ont du talent, c’est se priver d’un secours utile ; reconnaître des gens pour vicieux et ne pas les éloigner (*), c’est par là que commencent les plus grands troubles. Les gens même auxquels on ne connaît pas de vices n'ont pas des talents égaux; on ne doit pas les employer Indifféremment à tout.
« Entre les divers talents, faire toujours le meilleur choix; le faire entre les personnes dont le talent est le même : ce sont choses difficiles et cependant nécessaires pour bien régner (**). »
ORDONNANCE DU MÊME EMCEREUR TAÏ- TSOÜNO.
On trouve dans le même recueil l’ordonnance suivante du même empereur :
« Le fimdement de toutes les vertus
(*} Ces deux maximes sont tirées du livre de Kbodhg-tsed , intilulé Ta-hio, la grand* science.
(**) Du Halde, t. II, p. 58 1 et suiv.
■ Oiv’lc
L’UNIVERS
est celle que l'on nomme la jriété filiale. C’est l’instruction la plus essentielle.
J’en ai reçu dans ma jeunesse de bonnes leçons. Mon père et ceux qu’il m’avait donnés pour' maîtres ne se bornaient pas à me faire réciter le Livre des vers, le Livre des rlts et d’autres : on m’y faisait voir en même temps les grands principes dont dépend le bien des États et le gouvernement des peuples. De là l’avantage que j’ai eu de détruire, par une seule expédition, tous les ennemis de l’État, et d’assurer aux peuples qui sortaient de l’oppression le repos et la liberté. Au reste, j’ai toujours eu le coeur plein de bonté, et si pendant quelque temps j’ai fait paraître plus de justice et de sévérité que de clémence, c’est que, comme il y a des ennemis contre lesquels il faut nécessairement de la force et de la bravoure, il y a aussi des criminels auxuels on nepeutabsolument faire grâce, e n’ai eu en vue que le bien commun et le repos de i’ empire; la passion n’a point eu de part dans ce que j’ai fait. L’empereur mon père, en se retirant à Ta-ngan, m’a chargé du gouvernement. Il a fallu lui obéir. Comme j’en sens tout le poids, je m’en occupe de toutes mes forces. Je suis dans l’intérieur de mon palais et avec les reines comme dans un vallon glacé; je passe souvent les nuits entières sans dormir; je me lève avant le jour; toutes mes pensées et toutes mes paroles tendent a répondre de mon mieux aux bontés du ciel et aux intentions de mon père. C’est pour y répssir que , plein de compassion, même pour ceux qui font des lautes, je veux régler de nouveau les punitions, prévenir et soulager les misères des peuples, punir et réprimer ceux qui les cqipriment, approcher de ma personne et mettre dans les emplois les gens de vertu et de mérite, ouvrir un chemin large aux remontrances, éter toute crainte à quiconç|ue m’eu voudra donner, afin d’acquérur, s’il se peut, à chaque moment de nouvelles connaissances.
< Mon attention à tout cela est si continuelle que je ne me permets pas un jour de relâche. Mon grand désir
serait que tout fût dans l'ordre, que tous mes sujets suivissent en tout la raison et fussent solidement vertueux.
Aussi, quand je vois quelque chose hors de sa place, et quelqu’un de mes sujets vicieux, je m’en prends d’abord à moi-même, et au peu de talent que j’ai pour le bien instruire et pour le corriger sufSsamment. C’est avec raison que je le fais ; car enfin le Uvre des annales dit : « La vertu , quand elle est tout à fait sincère et solide, touche les esprits; que ne pourra-t-elle pas sur les peuples? » On me rapporte de divers endroits que les peuples rentrent dans le devoir, que les vols deviennent rares, et que les prisons de plusieurs villes se trouvent vides. J’apprends ces nouvelles avec plaisir ; mais je n’ai garde de l’attribuer à mes soins et à mes exemples. Voici les réflexions que je fais : On est las, me dis-je à moi-même, des troubles et des rapines , on se remet dans le chemin de la vertu : il faut tâcher de profiter de ces heureuses dispositions pour convertir tout l’empire.
Mes expéditions militaires m’ont fait parcourir une grande partie des provinces. Chaque village que je trouvais, je soupirais, en me frappant la poitrine, sur la misère du pauvre peuple.
Instruit par mes propres yeux , je ne permets pas qu’on occupe même un seul homme à des corvées inutiles. Je travaille de mon mieux à mettre à l’aise tous mes sujets, afin que les parents soient plus en état de bien élever leurs enfants, et que les enfants à leur tour s’acquittent mieux de tous leurs devoirs à l’égard de leurs parents, et qu’avec la vertu de la piété filiale toutes les autres vertus fleurissent.
« Pour fiiire connaître à tout l’empire que je n’ai rien de plus à cirur, en publiant cette ordonnance, qu’on donne dans chaque district, en mon nom et de ma part, à ceux qui se distinguent par leur piété filiale, cinq charges de riz; à tous ceux qui passent quatre-vingts ans chacun deux charges ; aux nonagénaires trois ; autant aux centenaires , en y ajoutant deux nièces d’étoffe. De plus, à commencer depuis la première lune, qu’on donne une
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diarge de riz à chaque femme qui enfantera un fils; pour ceux que les malheurs des temps ont obligés de quitter leurs pays, qu’on ait soin qu’ils y retournent, et qu’à leur retour on leur fournisse, à mes frais, de quoi se remettre sur pied , suivant leur ancienne condition. J’ordonne aussi aux officiers généraux de chaque province d’examiner avec soin quels sont les excellents, les bons et les méchants officiers subalternes , pour m’en envoyer une liste , et qu’elle soit cachetée. Qu’ils aient aussi soin de s’informer, chacun dans l’étendue de son ressort, s’il y a, dans quelque condition que ce soit ,' des gens en qui on reconnaisse un vrai talent pour les affaires, ou pour la guerre, ou qui se distinguent par leur vertu ; qu’ils m’en dressent un mémoire.
Enfin, s’il y en a d’autres qui, après s’étre livrés à la licence dans les derniers troubles, ont gagné sur eux de se corriger en ce temps de paix, je veux aussi qu’on m’en instruise. Savoir déplorer ses fautes et se corriger, c’est une cliose que bien des sages rois ont estimée, et dont je fais cas à leur exemple. Que la présente ordonnance soit publiée sans délai. On le dit et il est vrai : Onserep«nt souvent pendant trois ans d’un, jour perdu mal à propos. L’empire ne peut être trop têt instruit de mes intentions. »
XOTSES ORDOjntAHCBS BM FAVEOB DD PKDPLE.
L’empereur TaI-tsodhg fit encore d’autres ordonnances en faveur du peuple : ce furent les seules qu’il permit de rendre publiques par la voie de l’impression. Ces onionnanoes le rendirent de son vivant l'idole de ses sujets et lui ont mérité une reconnaissance éternelle. On lui accorde, dit le P. Amiot, un degré d’estime presque égal à celui ipi’on a pour les Yao , les Chun, les Yu, les 'Tching-tano, et les Woü-wAHG, et aujourd'hui, sous la dynastie des Tartares Mantchoux , lorsqu’on veut louer un empereur sur sa bonté et son amour pour les peuples , on le compare à Tai-tsourg des
Thang. On ne saurait proposer aux souverains un modèle plus digne d’étre suivi.
OIHUmTIOII DES IMPOTS , REMISE DBSTAXBS.
ABROGATION DE U>IS OMéREDSES AB PLUS GRAND NOMBRE.
Il diminua considérablement les impôts ; il retrancha plus de la moitié des taxes annuelles qui faisaient le revenu le plus considérable des empereurs ; il n’exigeait jamais rien des provinces où l’intemperie des saisons avait fait manquer les récoto; il abrogea toutes les lois qui étaient onéreuses sans être utiles au grand nombre ; il réduisit presque à rien cdles qui n’étaient que gênantes ; il fixa le nombre des troupes qui devaientêtre continuellement sur pied; il leur assigna les postes qu’elles devaient garder, les ouvrages auxquels elles devaientêtre employées hors des temps du service ordinaire.
ARRANGEMENT ET RÉFORME DES CODES ADOUaSSEHENT DES PEINES. CÉRÉMONIE EN L'HONNEUR DE KHODNG-TSED.
Par cet arrangement le Code cloU se trouva renfermé sous cinq cents articles. Le Code criminel, sous vingt, et les coutumes qui , sans être des lois , en avaient presque la force, furent réduites à 1590. Du reste, H faut entendre ici par coutumes tous les usages du cérémonial et les devoirs réciproques des citoyens entre eux. Les peines l^ur les crimes furent adoucies, et les récompenses dues aux actions vertueuses furent multipliées. Il fut réglé de plus que dans tous les collèges et gymnases de l’empire, on destinerait un lieu particulier, où les maîtres et les disciples iraient en des temps déterminés taire les cérémonies respectueuses en l’honneur de Tcbeou-koung et de Khoung-tseu.