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Chinois & missionnaires [microform]

Les regards sont tournés vers le Céleste Empire. Une nation dix fois moins considérable a soulevé encore une fois le voile prétentieux qui cache ses pieds d'argile.

Dans cette guerre de 1894-1895, le géant s'est laissé surprendre, c'est vrai ; mais il y a des surprises qui ne surprennent personne que le présomptueux.

Depuis plusieurs années, cependant, malgré les cris de désespoir du vieux parti des arcs et des flèches, un semblant de préparation lointaine avait attiré l'attention. Si la mode change vite au matériel de guerre, celui qui avait pris la route de Chine était encore singulièrement nouveau, comparé à celui qu'il remplaçait. Mais en dehors d'une partie de la flotte et de quelques arsenaux, l'essai ressemblait plutôt à une fantaisie, et les soldats privilégiés à des amateurs.

Néanmoins, l'Europe qui juge trop l'Orient avec les idées d'Occident, paraissait croire que la résistance offrirait quelque intérêt. Il n'en fut rien. On avait oublié d'acheter le génie des batailles.

L'issue de ce grave conflit est connue; sa portée sera encore assez longtemps inappréciable.

Une réforme complète dans l'organisation de la défense nationale sera étudiée, car l'évidence a dû vaincre en principe la force du vieux courant ; mais ces modifications capitales en nécessitent de trop graves dans l'économie tout entière pour qu'on puisse rien prévoir.

Pendant que l'impérieuse intervention de trois puissances (1) rappelait sagement au Japon qu'il n'est pas complètement émancipé, nous perdions un spectacle auquel le monde eut assisté avec le plus vif intérêt. Je veux parler de la transformation de la Chine.

(1) Russie, France, Allemagne.

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L'hypothèse est fort vraisemblable. On pouvait tout supposer, du jour où les Européens se fussent tenus en dehors du conflit. A considérer moins la force des vainqueurs que le désarroi des vaincus, autant encore la défection morale de ceux-ci que leur désintéressement patriotique, un changement dynastique paraissait possible et le protectorat du Japon pouvait être directement ou indirectement une main mise sur le Céleste Empire.

Pareil coup d'état ne peut étonner que quiconque n'a pas bien pesé l'apathie indifférente des basses classes et le servilisme des hauts fonctionnaires, tous incapables de se passionner pour un drapeau, même celui de la patrie.

Nous avons donc été peut-être sur le point d'avoir à contempler la transformation de la Chine, ou conquise ou soumise par alliance forcée.

Qu'eût été cette lutte d'un nouveau genre? Il est plus facile de poser la question que d'y répondre. Toutefois, l'incroyable hardiesse, la savante méthode, la prudente circonspection et surtout l'unité d'entente des vainqueurs permetr taient les meilleurs présages.

On a parfois rêvé et répété la crainte d'une Chine de l'avenir, rappelant les hordes envahissantes qui ont menacé l'Europe aux premiers jours du moyen âge. N'est-ce pas un peu confondre Tartares et Tartares, Tartares et Chinois?...

Depuis de longues années, ceux-ci émigrent dans les îles espagnoles et hollandaises; ils ont surtout attiré l'attention en Californie. Est-ce pareille invasion qui inspire cette assimilation? Il n'y a même pas analogie. Ces envahisseurs pacifiques sont des abeilles qui n'oublient jamais leur ruche et n'ont pas d'aiguillon. Elles ne quittent leurs parages que pour trouver des fleurs. Le jour OU l'industrie chinoise prendra son essor par l'exploitation des voies ferrées et des mines, une Chine souterraine se peuplera et engoufirera des masses ; les fabriques, dont le nombre croît chaque jour, absorberont des multitudes ; l'agriculture deviendra prospère par les facilités d'exportation et n'aura jamais trop de bras. Le besoin d'émigrer cessera pour longtemps.

Les diplomates se sont sans doute préoccupés de l'impulsion des Japonais, qui semblent vouloir l'Orient aux Orientaux et qui seraient capables d'une puissante initiative, du jour où ils pourraient s'appuyer sur la Chine tranformée par eux et facilement gagnée à une thèse qui lui est instinctivement très chère. Les puissances étrangères veulent diviser pour régner.

Mais cette influence du Japon est-elle pratiquement à craindre? Les Japonais s'en défendent énergiquement, mettant en avant, non sans apparence de raison, la nature si différente de leur caractère et l'histoire de leurs progrès très significative.

On a remarqué que la Chine, loin d'accepter la loi de ses vainqueurs, les a toujours absorbés. N'en serait-il pas encore de même aujourd'hui pour un dictateur de fortune, forcé de quitter le champ de bataille ?

Sans doute que l'histoire du passé peut souvent aider à prévoir l'avenir ; néanmoins, pour qu'il y ait probabilité d'effets, il faut qu'il y ait parité ou au moins analogie de circonstances.

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Dans les siècles passés, les vainqueurs ne jetèrent jamais dans la balance qu'une épée stérile ; son choc, plus que son poids, rompait momentanément l'équilibre. Il eut fallu quelque chose de plus et même beaucoup plus. L'épée est un instrument de destruction, il faut derrière elle et avec elle des principes, une civilisation, des idées. Entrés en Chine par la brèche, ces barbares sont dépaysés hors du champ de bataille et reconnaissent vite leur infériorité. Ils ne pouvaient toujours combattre, ils devaient donc disparaître.

Quand nous envisageons la situation actuelle, elle nous apparaît toute différente. La Chine n'a aucun avantage relatif. Au point de vue militaire, les progrès modernes qui s'imposent, et qu'elle s'obstine à ne pas prendre au sérieux, la placent d'emblée au dernier rang. Au point de vue des idées, elle est à demi conquise par l'ouverture des ports aux Européens et l'infiltration des. nouvelles méthodes et des nouvelles choses. Au point de vue religieux, elle est au fond très indifférente ; rien en ses superstitions ne revêt le caractère du fanatisme comme en Algérie. Au point de vue administratif, livrée pieds et poings liés à l'arbitraire, elle est sinon aigrie, au moins complètement désaffectionnée.

Au point de vue patriotique, elle n"a ni la religion du drapeau, ni l'amour de son prince, ni l'unité fraternelle qui sont les suprêmes forces nationales. On ne voit pas pourquoi le Japon, ayant des principes à opposer aux principes, une civilisation de progrès à opposer à une civilisation primitive et plus apparente que réelle, de plus, ayant avec ces éléments vitaux une force dès longtemps supérieure pour leur venir en aide et leur permettre de prendre racine, loin d'être absorbé par la Chine, n'aurait pas été capable de la transformer comme la greffe transforme le sauvageon.

Au bout d'une génération, les rétrogrades impénitents auraient disparu sous la nouvelle couche, et aux Chinois des temps héroïques aurait succédé la Chine moderne. Pour pleurer un pareil deuil, faut-il d'avance savoir ce que sera la Chine de l'avenir?

Tel est le spectacle que semblaient nous préparer les lauriers peu platoniques du Japon qui, dans sa fortune, ne se serait certainement pas, comme les preux chevaliers de France, contenté d'honneur et de promesses. ,

Mais la Providence a voulu châtier et épargner encore. Réserve-t-elle à la Chine mieux que l'influence d'une voisine païenne encore et incapable, avec son progrès matériel, de lui imposer autre chose qu'une nouvelle civilisation bâtarde comme toute civilisation sans Dieu. Espérons-le et ne regrettons pas un retard. Le Japon a besoin de se perfectionner lui-même avant de perfectionner les autres. Il a bu trop de sang de martyrs et possède un tempérament trop bien accentué pour n'être pas susceptible de réforme religieuse ; mais elle est encore à attendre.

Pour la Chine, la question est toute différente. Maintenant que nous avons écarté l'hypothèse, nous pouvons considérer la réalité,

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La Chine est aujourd'hui ce qu'elle était hier, avec une immense défaite en plus et des possessions en moins.

C'est la quatrième fois depuis la guerre de l'opium qu'elle se mesure et la quatrième fois qu'elle est battue à merci.

En 1840, l'Angleterre eut pu infiniment davantage profiter de sa force ; personne ne semblait vouloir entraver sa liberté.

Sa modération, qui suivit les terribles représailles du combat, porta les Chinois à croire qu'ils avaient encore du prestige, et comme sa cause était à leurs yeux indivisible de celle des autres nations européennes (la géographie n'entre pas dans les programmes des examens littéraires), le crédit des étrangers ne garda pas longtemps son lustre.

Car, il faut, non seulement le savoir, mais agir en conséquence : jamais la Chine n'a signé de bon cœur aucun traité avec nous.

Pourtant, tous ces traités sont des traités de paix au lendemain d'une grande défaite ; et toutes leurs défaites sont une juste punition de violations du droit des gens.

Inutile d'apporter ici les témoignages connus d'une haine perfide qui ne désarme pas. Remarquons seulement qu'elle adonné naissance au Protectorat des missionnaires

L'Angleterre depuis longtemps fait l'inique commerce d'empoisonnement qui abrutit et appauvrit le Chinois. Voulant y remédier, l'empereur fait brutalement jeter à la mer vingt mille caisses d'opium qui ne lui appartenaient pas. La guerre de 1840 répondit à cette mesure aussi maladroite qu'inefficace.

Quoi qu'il en soit, le traité de 1846, par lequel la France obtenait la liberté du christianisme, était une de ces surprises providentielles à laquelle on était loin de s'attendre. C'était bien le diable qui avait ouvert la brèche. La France se donnait une mission digne de la Fille aînée de l'Eglise. Désormais la position des missionnaires en ce pays infidèle, pour n'être pas sans dangers, prend un caractère officiel qui assure l'avenir, autant que peut le permettre la fragilité des puissances humaines.

Disons à ce propos qu'il serait singulièrement étrange qu'on vînt, de l'immixtion de la diplomatie française dans les affaires des Missions, à émettre le paradoxe que cette protection leur est défavorable.

Oui, il semblerait, mais c'est quand on y regarde à l'aveugle, que si le missionnaire d'aujourd'hui peut se prévaloir de nos cuirassés, le Chinois soit en droit, de dire qu'il leur ménage un parti et fonde un état dans l'état. Mais cette affirmation est ridiculement gratuite. Ce qu'il y a de vrai, c'est que nos marins protègent les missionnaires que les Chinois égorgent ; ce qu'il y a de faux, c'est que le missionnaire prêche autre chose que l'Evangile et prépare autre chose que de bons chrétiens chinois. En pense ce que voudra le lettré si peu scrupuleux, d'ailleurs.

Comment se fait-il qu'avant 1846, dès les premiers temps des premiers

missionnaires, au moins sous Kang-hi, dans toute la durée de cette longue période, la même calomnie armait contre eux les masses crédules et fut un des principaux griefs de Yong-tcheng le persécuteur, fils de Kang-hi ?

Non, ne nous flattons pas que, par un sot libéralisme, nous puissions ramollir pareil endurcissement. Vous voulez aller aux Chinois comme les Apôtres; vous êtes des temps Apostoliques, vous n'êtes pas du temps présent. L'expérience des siècles passes vraiment suffit. Il ne faut pas ingénument seconder les ardents désirs du paganisme intransigeant comme le démon qui en est l'âme.

Qui donc peut ignorer qu'en Chine les manoeuvres de la cour et de ses principaux représentants tendent toujours à établir une entente directe avec Rome? Est-ce par zèle pour la vérité ou pour évincer la protection gênante du hras séculier? Comment pareilles prétentions ne seraient-elles pas du plus pur machiavélisme, quand, malgré la crainte du canon, il ne se passe pas une année qui n'ajoute aux annales de l'Eglise quelques pages douloureuses? Il faut accorder que le pouvoir se trouve toujours désarmé en face de l'émeute ; mais à quoi tient cette faiblesse? N'est-elle pas la plupart du temps une manœuvre de l'autorité ? La suppression du Protectorat sera-t-elle un remède ? Quelles garanties seraient offertes ?

Au lendemain du traité de M. Lagrené, le vice-roi du Fo-kien, disait dans une circulaire confidentielle : « Les Français ne font pas très grand cas de leur commerce, mais ils voudraient répandre la religion chrétienne dans le monde entier (plût à Dieu !) pour en avoir de la gloire... insensiblement nous en reviendrons à surveiller la perfidie des chrétiens ».

Nous verrons dans la suite du récit les sentiments des mandarins de tout grade à l'égard 'de la religion.

D'ailleurs, que penser d'un pouvoir monarchique qui, réputé absolu, n'est en réalité que la plus faible présidence d'une république bâtarde.

L'empereur Tao-Koang écrivait en 1 847 au vice-roi de Canton : « Les cités ont été élevées pour protéger le peupL, et la volonté du peuple sert de base aux décrets du ciel. Si les habitants de Canton refusent aux étrangers l'entrée de leur ville, comment puis-je promulguer un édit impérial qui méconnaisse ce vœu populaire ? »

Ce n'est pas sans une joie profonde que la Chine a vu les nations européennes prendre à leur compte propre la protection de leurs missionnaires respectifs. Cette prérogative était trop flatteuse pour chaque drapeau, les menées de Ly-hong-tchang ne pouvaient qu'aboutir, et l'événement ne cessera de montrer les bénéfices que la Chine païenne doit en retirer. Pour les Missions, il en va sans doute autrement.

Qu'un missionnaire suédois, italien, belge, soit massacré, verrons-nous l'Italie envoyer sa flotte et faudra-t-il que la Belgique arme en guerre? En 1894, deux protestants suédois ont été tués, quelles ont été les revendications ?

Les Missions belges ont été détruites, quelles réparations a-t-on obtenues?

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Ce sont d'ailleurs autant de coups portés au prestige européen, et il est difficile d'espérer une entente internationale.

Cependant, la Chine est une grande nation, grande par son territoire, ses peuples, son âge, ses ressources et son avenir, si le christianisme y est favorisé ; car l'histoire est là pour montrer qu'il est la seule porte par laquelle on chasse efficacement la barbarie. A différentes reprises, il a jeté en Chine des racines profondes et, sous différents empereurs, reçu droit de cité. Les récents traités lui ont donné des titres imprescriptibles, et s'il lui faut une tutelle parce qu'il est faible, difficile à élever, et aujourd'hui moralement mineur, que cette tutelle s'exerce donc pour la réforme radicale d'un peuple qui ne peut et n"a pas le droit de s'en plaindre.

La vérité est un droit pour le Chinois ; il est de la justice des nations de lo favoriser, et ce n'est pas violer les droits d'un empereur que de soutenir ses sujets et ses enfants, alors qu'il viole les leurs et les plus sacrés de tous.

La liberté de conscience n'a rien à réclamer, si ce n'est contre l'oppression d'un gouvernement qui la refuse quand il persécutée ceux que la religion a pacifiquement conquis.

La conquête et le partage de la Chine seraient chose facile, comme l'a encore une fois montré la guerre du Japon ; mais, si cette solution sommaire et injuste, à moins de circonstances exceptionnellement graves, était un acheminement à sa transformation, il y aurait toujours à poser la question des principes civilisateurs qui n'ont rien de commun avec le progrès matériel brutalement compris.

Le christianisme, lui, n'a pas besoin de se faire creuser pareil sillon pour s'implanter.

Il est déjà acclimaté et prêt à étouffer les plants sauvages, si on lui laisse le soleil.

Lui seul suffit pour transformer la Chine ; et il en a bien transformé d'autres avant le siècle actuel, le siècle du progrès par excellence. Il lui conservera son autonomie et lui donnant la grandeur morale ; le progrès matériel ne se fera pas attendre. Celui-ci prendra son essor quand la justice aura fait fleurir la confiance.

Le christianisme, d'ailleurs, n'est pas de ces vainqueurs qui aient à craindre d'être absorbés. La lumière ne craint pas les ténèbres.

Depuis 1846, la religion chrétienne a fait un pas immense, à la faveur du Protectorat appelé providentiellement à remplacer les demi-moyens des monarques tenus en lisière par une constitution barbare, qu'ils n'ont su ni royalement braver, ni définitivement rompre. Leurs contradictions ne pouvaient aboutir à fonder le christianisme.

Comme en beaucoup de choses, la Chine en cola ne ressemble pas aux autres nations. La France a eu son Clovis, l'Angleterre son Ethelbert, l'Espagne un Récarède et Rome, Constantin. Partout, une main puissante porte le flambeau. A la conversion d'un peuple s'attache le souvenir d'un nom. Ici, à quelque époque de l'histoire religieuse qu'on remonte, qu'on envisage les succès

religieux sous les Yuen, sous les Ming, ou sous les Tsing, on verra des empereurs favoriser la prédication d'une doctrine qu'ils approuvent, mais pas un ne fera le sacrifice de ses passions pour recevoir l'eau du baptême.

Aussi la faveur impériale semble-t-elle un caprice sans grande importance aux yeux de raristocratie littéraire. Les lois, la constitution, la coutume, le Tribunal des Rites, le corps des lettrés, tout ce colosse anonyme et impersonnel, dont l'esprit séculaire est aveugle, se tait un instant, que cet instant soit un siècle, peu importe, puisque lui, là vraie Chine, subsiste, attend et ne varie pas. Il a survécu aux princes, il est encore aujourd'hui identique en face des traités. Il le signe, mais il n'entend pas signer sa condamnation (1). . '

Toutefois, ce monstre qui est le paganisme quand même de droit, la persécution latente de fait, qui incarne en même temps la haine de tout progrès, qui se dressait toujours entre les meilleurs empereurs qu'il dominait et les missionnaires, qui est cause de toutes les difilcultés aujourd'hui, a perdu une grande partie de sa force parce qu'il a peur du canon.

Et voilà pourquoi le Protectorat armé nous vaut une position meilleure de fait et incontestablement plus assurée pour l'avenir que la faveur de Chœn-tche, de Kang-hi ou de tout autre prince. Car non seulement la mort de ces empereurs rouvrit l'ère des persécutions, mais qu'on lise les lettres des missionnaires et on verra que, sous leur règne, le paganisme ne désarma jamais.

Pendant que ce dernier faisait élever une église à Pékin, le P. Hervieu, à Hoang-tcheou, était contraint d'abandonner une masure récemment achetée, parce qu'un bonze avait ameuté la populace et que le mandarin lui donnait victoire.

Des amis influents s'interposent auprès du vice-roi ; mais celui-ci, fort des coutumes contre l'empereur lui-même, menace de porter l'affaire au Tribunal des Rites. Accepter cet arbitrage était imprudent, car on lui avait récemment arraché une faveur, il ne fallait pas trop tôt y revenir.

Les accusations les plus extravagantes qui courent aujourd'hui se redisaient partout. Les étrangers voulaient se rendre maîtres du pays, tous les maux résultaient du baptême, les pères arrachaient les yeux pour faire des lunettes. A Pékin même, un mandarin, s'étant fait chrétien, se voyait abandonné de sa famille et était réduit à la misère (2).

Pour bâtir l'église de Pékin à l'européenne, il fallut toute l'autorité de l'Empereur et la présence d'un mandarin spécialement chargé de faire exécuter ses ordres.

(1) Le Daily News, journal de Chang-hai", écrivait à la date du 11 décembre 1895, qu'à Soutcheou, à la librairie impériale, on imprime encore les articles du code chinois contre le christianisme : « Tout Européen qui prêche la religion et fait des conversions sera condamné à la j^rison, puis à la strangulation. De même tout Mantehou ou Chinois qui engagera les autres à se faire chrétien, ou sera considéré comme chef de religion, sera puni du même châtiment. » Cette preuve est-elle assez concluante ?

{2) Lelties édifiantes, t. IX. 3il.

En 1687, le P. de Fontaney et ses compagnons abordent à Ning-po. Les mandarins du lieu les reçoivent bien, mais le vice-roi les blâme et veut écrire à la Cour des Rites pour faire expulser les nouveau-venus. Trois mois après, l'empereur écrivait : « Que tous viennent à ma cour. Ceux qui savent les mathématiques demeureront auprès de moi pour me servir, les autres iront dans les provinces où bon leur semblera ». Le vice-roi ne reçut pas un blâme.

Un jour, les Pères de Pékin apprirent que le gouvernement du Tche-kiang avait chassé les chrétiens. Ils s'adressèrent à l'empereur. Celui-ci proposa d'étouffer l'affaire. « Mais, lui dirent les Pères, ce sera toujours à recommencer.;)

L'empereur permit donc qu'on lui adressât une requête ; il la donna à la Cour des Rites pour être examinée.

Les examinateurs, qui connaissaient pourtant les sentiments du monarque, après avoir rappelé tous les édits prescripteurs, conclurent que la religion chrétienne ne pouvait être tolérée. L'empereur rejeta leur conclusion. Dans un second rapport, les examinateurs persistèrent à refuser l'approbation. Ils appliquaient les édits, et^oilà Kang-hi, l'ami des missionnaires, le plus autocrate des empereurs chinois, qui accepte la conclusion. Défense aux Chinois de se faire chrétiens !

Les Pères de Pékin, à cette nouvelle, furent consternés et ne cachèrent pas leur inconsolable douleur. Kang-hi n'était pas satisfait, il eut voulu contenter tout le monde. Il offrit d'envoyer un Père dans les provinces avec des marques d'honneur qui convaincraient tout le monde de l'estime qu'il faisait des missionnaires et de l'approbation qu'il donnait à leur loi. Ce n'était qu'un demi-moyen. 'Voyant que la douleur des Pères ne diminuait pas, l'empereur appela le prince de Sosan pour le consulter. Celui-ci était très dévoué à la bonne cause.

— Quel moyen de les satisfaire, lui dit Kang-hi, si les tribunaux s'obstinent à ne vouloir pas approuver leur loi ?

— Seigneur, répondit Sosan, il faut leur montrer que vous êtes le maître. Si vous me l'ordonnez, j'irai trouver les mandarins et je leur parlerai si fortement qu'aucun ne s'éloignera des désirs de Votre Majesté.

Ainsi fut fait. Les mandarins tartares se rendirent les premiers, les Chinois suivirent. Un édit fut affiché dans toutes les villes et enregistré dans les tribunaux (1).

Cet acte de vigneur eut une portée immense, mais les édits de proscription demeuraient. Le prince lui-même, les grands, tous gardaient leur culte et leurs rites païens. C'était une contradiction.

De contradictions, Yong-tcheng ne se privera pas.

D'une main haineuse, il signe l'expulsion des missionnaires qui prêchent l'Evangile dans les provinces, et de l'autre, il retient à la cour les Jésuites qui, après plus de cent ans de travaux de toutes sortes, n'ont pu arriver à faire école

(1) Lettrés édifiantes, t. IX. Lettre du P. de Fontaney.

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de science et de beaux-arts ; tant l'esprit routinier était vivace et sans repen tance ! « Il est même à craindre, écrivait en 1730 le P. Parennin, que dans un changement de dynastie (il pouvait dire de règne) les vieux instruments chinois, mis au billon par l'ordre de Kang-hi, ne reparaissent avec honneur, et que ceux qui occupent aujourd'hui si utilement leur place ne soient envoyés à la fonderie pour en éteindre jusqu'au souvenir. »

Pendant ce temps-là, le P. Barborier entre en Chine dans un cercueil. La Chine chrétienne ayant aussi son genre de catacombes où les Jésuites, si calomniés dans les chaînes de leur esclavage à la cour, sont les premiers à donner l'exemple du sacrifice.

Cet empereur, fidèle image de l'esprit du monstre impersonnel qui gouverne, reçoit une légation de Benoît XIII, y répond avec majesté, ne néglige pas d'offrir cent pièces de soieries comme témoignage de respect, et la persécution suit son cours.

Voilà, nous semble-t-il, ce que nous apprend l'histoire sur l'efficacité des faveurs des princes qui ont protégé la religion en Chine, et pourquoi cette nation est encore païenne, car un gouvernement schismatique, hérétique ou païen constitutionnellement, doit être persécuteur s'il est intolérant. Les Chinois le sont, car ils ont en principe la logique de leur aveuglement.

Il nous paraît donc impossible de ne pas reconnaître, pour l'avantage des Missions, l'influence décisive des puissances, inaugurée par les traités.

Grâce au Protectorat, la religion est indépendante vis-à-vis de l'empereur et pas n'est besoin que des missionnaires, par des prodiges d'abnégation, se fassent pour ainsi dire les esclaves des caprices d'un prince pour gagner ses faveurs éphémères à la religion.

Elle est indépendante vis-à-vis des tribunaux suprêmes qui gouvernent à proprement parler l'empire, car les puissances qui la protègent traitent d'égal à égal avec eux.

La faveur si aléatoire d'un prince n'assurait pas l'avenir ; il semble assuré aujourd'hui ; car les puissances, soit qu'on envisage leurs intérêts en Orient, soit qu'on regarde leur antagonisme, ne peuvent à aucun prix néghger la question religieuse.

Maintenant, que le Céleste Empire ait à cœur de s'affranchir de cette tutelle et désire, au lieu du Protectorat de fer, un Légat de la cour de Rome, il est plus facile de comprendre son vœu que d'y adhérer dès aujourd'hui. Toutefois, lorsque la Cour de Pékin, en échange de cadeaux et de cent pièces de soieries, demandera des prédicateurs de l'Evangile ; quand, en échange de tout son vieil arsenal d'édits prescripteurs et de principes intolérants, le Tribunal des Rites, qui ne connaît que sa consigne, aura enregistré une constitution dont les articles relatifs au christianisme plaisent au Pape, alors la Chine pourra peut-être voir l'aurore de son émancipation. Le Protectorat des Missions, au jour de cette renaissance, aura fini sa glorieuse et pénible épopée dont, au mois

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de février 1896, les missionnaires n'ont pas manqué de rappeler l'heureuse cinquantaine.

En attendant l'avenir qui est à Dieu, nous verrons toujours avec une joie extrême les vaisseaux français et leurs intrépides marins prêts à braver tous les dangers pour aider notre œuvre divine, courir des bords de la mer Jaune et remonter les eaux majestueuses du fleuve Bleu.

Qui donc parmi nous leur ménagerait sa reconnaissance? Que ce modeste souvenir soit un témoignage de la nôtre.

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