A TRAVERS LES VILLAGES
Si maintenant nous jetons un regard sur les campagnes qui dépendent de la préfecture de Ning-ko-fou et de Koang-te-tclieou, pays limitrophe, nous assisterons à un autre genre de lutte. Partout, au commencement de cette année 1876, l'horizon est sombre.
Les catéchumènes sont nombreux, les Pères et les catéchistes ne. suffisent plus. Il faut à la fois seconder le zèle des hommes de bonne volonté et faire face à bien des difficultés matérielles; de plus, les ennemis ne font pas défaut, leur audace s'est accrue, et l'inertie des tribunaux décuple leur malice. N'est-ce pas d'ailleurs la loi ordinaire que, partout où se prépare et se manifeste un grand mouvement religieux, en même temps surgissent les obstacles et le plus souvent la persécution.
Le P. Bies écrivait du district de Hoang-té : «t La religion est partout ici insultée, les chrétiens aussi bien que les missionnaires? »
Plusieurs voies de fait montraient que les esprits étaient très excités ; l'audace de quelques bandes dépassait les bornes de la mutinerie. Un jour, c'est une dizaine d'individus qui forcent la porte d'une famille et déchirent les images pour y substituer des inscriptions païennes. Le maître de la maison proteste, on le menace des plus mauvais traitements s'il refuse ^d'apostasier.
A la porte d'une résidence, à Tsiao-tsen, un placard est affiché. « Le diable étranger [yan-kœï-tse) n'a qu'à se préparer à être battu ». Rien de plus catégorique. Plus loin, un catéchumène est simplement conduit en prison par des coquins.
Le même Père écrivait : « Je ne me dissimule pas que les défections
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devront bientôt se multiplier au milieu d'un pareil arbitraire, si les mandarins ne s'entremettent pas ; et rien ne fait pressentir semblable secours. »
Leur position est un peu fausse ; leur conduite toute de biais et de recul est facile à expliquer. Ils sont païens à un degré supérieur, oserionsnous dire, puisque leurs fonctions ne leur permettent moralement pas de se faire chrétiens et que rien dans leur genre de vie n'est fait pour leur en inspirer l'attrait.
De plus, s'ils prennent, par une certaine justice naturelle^ fait et cause pour le bon droit, ils se rendent impopulaires. Pour cela, faudrait-il encore mettre en mouvement tout un personnel cordialement antipathique à la religion. Pour avoir mené à bonne fin pareille expédition, ardue au dernier point, seront-ils mieux notés en haut lieu? Question qui entre peu dans nos calculs, mais qui pèse considérablement dans leur balance.
Que leur reviendra t-il pour avoir mécontenté leur personnel et compromis leur avenir ? Combien de piastres ? Qui donc s'imagine qu'on pèse les globules au poids de l'honneur? Ne désire-t-on pas les plus hautes places à cause de leiu-s revenus ? Or, les chrétiens ne sont que de pauvres hères ; celui qui les abandonnera à leur malheureux sort ne se verra par personne reprocher son inaction. « Laisser faire, laisser passer » semblait la mot d'ordre de la situation ; les suppôts du diable avaient beau jeu.
Qu'il existât encore beaucoup de catéchumènes, on ne peut le comprendre qu'en réfléchissant à la merveilleuse puissance de la grâce et à l'abondance de son effusion à certaines époques plus privilégiées, ou à des circonstances spéciales que nous avons fait ressortir.
Bien plus grave qu'aucune part s'annonçait la situation dans le sud de la préfecture.
A Tong-ngan, au mois de décembre 1875, une sorte d'émeute populaire, dont les chrétiens étaient complètement innocents, tourna contre la religion par les accusations perfides des meneurs ennemis.
Nous avons parlé des altercations continuelles qui avaient pour cause les exigences souvent déloyales des anciens propriétaires du pays et les prétentions parfois exagérées ou très injustes des houpenois. Les uns et les autres tiraient chacun de son côté et multipliaient les perfidies de larrons en foire. La position du missionnaire, dont les chrétiens, volon* tairement ou involontairement, se trouvaient partout mêlés à la lutte, était on ne peut plus délicate.
Combien de fois, au lieu de l'éclairer, ses propres catéchistes ont-ils en dessous donné la main à des manœuvres louches et compromettantes ?
Le 24 décembre, le mandarin de Ning-ko-hien était allé à Tong-
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ngan. Il y était appelé par les pen-ti (1) qui réclamaient les secours de la force pour les aider à percevoir des redevances que les houpenois, disaient-ils, leur devaient et s'obstinaient à leur refuser.
Pour le mandarin , une excellente preuve de leur bon droit, la meilleure sans doute, étaient les 300 piastres promises au grand homme pour frais de déplacement. En verser 200, argent comptant, était un argument irrésistible. Entré en charge l' avant-veille, venu d'une province éloignée, ce nouveau titulaire était mieux payé pour mal juger que pour bien connaître la question.
Les esprits étaient fort agités. Aussi bien, pour parer à toute éventualité, un grand nombre de tchei-gen (2) avaient été réunis. Une cinquantaine de soldats ouvraient la marche.
Cet appareil imposant, accompagnant la chaise de sous-préfet précédée du parasol rouge, serpenta durant une demi-journée dans les riantes vallées qui conduisent à Tong-ngan. N'était la signification lugubre de plusieurs instruments bien connus des Chinois, les villageois accourus et groupés aux portes eussent pris plaisir à voir passer le cortège.
Le P. André était à sa résidence à l'occasion des fêtes de Noël. Ayant appris sa présence, le 25 au soir, le mandarin lui-même alla lui rendre visite.
Après l'échange officiel des politesses convenues et les paroles banales d'usage, la question des redevances fut soulevée. ,
— Je vous serais bien reconnaissant, mon père, dit le noble visiteur, qu'il vous plût d'engager les chrétiens à s'y prêter de bonne grâce.
— Grand homme, ces questions sont fort épineuses ; elles ne sont point de mon ressort direct. Je fais mon possible pour inculquer à tous les lois la justice. Chrétiens comme païens doivent observer les lois ce l'empire et tous sont vos enfants.
— Oui, je suis là pour soutenir ceux qui ont le bon droit et punir les coupables.
— Je crois, dit le Père, que mon vieux-frère ferait bien d'afBcher une proclamation.
— Oui, une proclamation, c'est cela.
Le mandarin semblait satisfait. Le soir même un avertissement était affiché en deux endroits ; mais ce n'était pas une proclamation revêtue du sceau officiel.
Le 28, un homme du pays, un pen-ti, voisin de la résidence, y vint
(1) Aborigènes.
(2) Les thei-jen sont des manières d'huissiers et de policiers, agents de la force publique, exécuteurs des mandats d'arrêt au service du tribunal. Ils ne sont pas payés ; leurs exactions y suppléent abondamment.
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demander si le Père n'était pas parti. Un domestique, croyant à propos de mentir et de le tromper, répondit en riant qu'il était parti la veille.
Chose étrange, les Chinois, si disposés à la défiance, acceptent très volontiers sans grand examen une assertion qui cadre avec leurs désirs et leurs projets. La défiance est forte, mais la cupidité l'emporte.
Notre pen-ti avait des raisons pour désirer le départ du Père ; on redoutait son influence auprès du sous-préfet, dont la visite semblait significative. Le Père passait pour soutenir les houpénois, dont plusieurs étaient catéchumènes, quand, d'autre part, les pen-ti formaient le camp ennemi de la religion.
Ainsi trompé par la maladroite supercherie d'un domestique, le païen enchanté s'en va comploter avec une bande d'amis un coup d'audace que la crainte du P. André n'eut sans doute pas permis de mettre à exécution.
Dans la soirée, nos païens font saisir cinq ou six houpénois par les soldats qui les conduisent au mandarin.
Cette façon sommaire de procéder sans mandat n'a rien qui doive étonner dans un temps de troubles. D'ailleurs, pour aller de l'avant, soldats et surtout tchai-jen ne connaissent guère d'autre argument que les liasses de grandes sapèques ; et pour rester dans le devoir, la crainte de la bastonnade est seule persuasive. Le mandarin lui-même ne paraît pas scrupuleux dans ces petits villages perdus au fond des montagnes. Les subalternes savent à quoi s'en tenir sur les limites de leurs pouvoirs.
Arrivés à l'auberge transformée en tribunal, nos malheureux, dont aucun d'ailleurs n'était chrétien, se prosternent en larmes devant le grand homme. « Pourquoi, leur demande celui-ci, vous obstinez-vous à ne pas payer les redevances à vos propriétaires ? » Que répondre ? qu'ils ne doivent rien ? Les 300 piastres que le sous-préfet compte bien mériter ne sont-elles pas là pour attester l'authenticité de leur dette ! S'ils disent : « nous paierons », on répondra : vous avouez votre dette ; mais c'est trop tard. Je ne suis pas venu pour rien ; ce retard mérite la bastonnade.
Et c'est ainsi qu'après quelques questions dont on n'attendait pas la réponse, réponse inutile, ils furent renvoyés longuement et vigoureusement battus.
La chose ne pouvait passer inaperçue. Le bruit court dans tout le pays que plusieurs houpénois ont été saisis et châtiés. Le soir, une trentaine, une quarantaine d'hommes étaient accourus ; les femmes et les enfants sont en grand nombre, effrayés et curieux. En réalité, ce n'est pas une sédition populaire ; les Chinois n'improvisent pas ainsi une lutte contre la force armée; c'est une sorte de députation de craintifs qui veulent s'expliquer avec celui qu'on appelle « Père et Mère » .
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Il peut, s'il le veut, entendre les discussions qui animent les dillérents groupes assemblés dans la rue.
« Si nous n'avons pas payé, ce n'est pas par malice ; nous avons défriché les terres qui n'étaient à personne ; nous avons payé l'impôt, preuve qu'on nous regardait comme vrais propriétaires. »
« Moi, dit quelqu'un, je n'ai pas eu de récolte, la sécheresse a tout détruit, je ne suis donc tenu à rien. » Les raisons ne manquaient pas et nos paysans savaient les faire valoir.
A la vue de tant de monde et au bruit du tumulte, les soldats ne sont plus rassurés, le mandarin a peur ; il ordonne de préparer les armes.
Les femmes, plus audacieuses, parce qu'en Chine elles savent qu'elles jouissent dans les disputes d'une demi-inviolabilité en face des hommes, ont approché davantage. On veut les écarter, mais plusieurs sont blessées aux mains par les lances. Elles se retirent en poussant des cris de fureur et des malédictions. Le nombre des paysans ne fait qu'augmenter et la nuit se passe dans une agitation indescriptible.
Le P. André n'était pas parti. D'heure en heure, on lui racontait les scènes qui se passaient au tribunal ; il était fort anxieux, car sa présence, qui n'était d'aucun secours pour personne, pouvait être mal interprétée. On pouvait l'accuser d'exciter les houpenois à la résistance. Il prit le parti le plus sage ; il plia bagage avant la nuit et se rendit à trente li de là, dans une autre chrétienté.
Quelques heures après son arrivée, trois hommes de Tong-ngan accourent à lui.
— Père, un grand malheur est arrivé.
— Quel malheur?
— Trois personnes ont été tuées!
— Des chrétiens, des païens?
— Deux païens et une femme chrétienne.
— Cette femme s'était donc révoltée ?
— Non ; elle voulait entrer pour réclamer son fils qui avait été arrêté la veille, et, en la poussant, un soldat lui a tiré un coup de fusil en pleine figure ; elle est tombée morte.
Les cadavres restèrent plusieurs jours sans sépulture, et le mandarin, après cette belle expédition dont on pouvait se demander quel fut le résultat utile, revint à Nin-ko-hien, laissant le pays dans un trouble inexprimable. Il avait gagné ses 300 piastres.
Quelques temps après, on apprit que ce sous-préfet, dans son rapport, n'avait pas accusé les chrétiens d'être cause de ce qu'ailleurs il fut convenu
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d'appeler la rébellion des chrétiens de Tong-ngan, car le général Fang, ayant appris la chose, se garda bien de la même réserve, il fut trop heureux de faire sonner haut le mot de rebelles, d'y mêler celui de chrétiens, prenant ce prétexte pour déployer et légitimer ses forces militaires, agir enfin sournoisement, en véritable persécuteur du christianisme.
Il faut ici placer l'épisode d'un catéchumène tué, peu de temps après, dans des circonstances qui ne permettent aucunement de nier que la religion à laquelle il s'était rallié ne fiit en partie la cause de son meurtre.
Tcheng-min-té était catéchumène depuis quelques mois. C'était un émigré lui aussi, un houpenois dont la réputation, paraît-il, n'avait pas toujours été intacte. On savait, avec plus ou moins de certitude, que le motif de son émigration n'était pas le seul désir d'avoir des terres et un moyen de rétablir sa fortune. Il cherchait peut-être à se mettre à l'abri des poursuites judiciaires, ayant, dans sa première patrie, commis plusieurs fautes difficilement pardonnables.
Tant qu'il resta païen, et cela durant plusieurs années, l'autorité, d'ailleurs très négligente, ferma les yeux sur la retraite, personne ne la payant pour verbaliser.
Min-té pensa-t-il agir politiquement en cherchant une protection dans la religion chrétienne? Etait-il sincère dans ses avances religieuses? 11 serait difficile de rien affirmer.
Depuis son arrivée au village de Kao-kia-tou, rien dans sa conduite ne prévint contre lui. C'était un homme de plus de cinquante ans, vivant en paix avec tout le monde, habitant une très modeste chaumière avec sa femme, aussi âgée que lui, son fils, sa belle fille et leur petit enfant.
Le P. André n'avait rien à lui reprocher, au contraire; car le vieux catéchumène usait de sa petite influence pour augmenter autour de lui le nombre des adhérents. Eût-il connu ses antécédents vrais ou supposés, car il est bien difficile en Chine d'obtenir des témoignages indubitables, le missionnaire aurait-il tenu à l'égard de cet homme une conduite plus réservée ; pouvait-il refuser ses avances ? Que pouvons-nous donc exiger de ces malheureux? Ils sortent tous du paganisme, tous ont un passé dont Dieu seul connaît les souillures ; il faut tirer le voile en pensant au bon larron.
Par malheur, à cette époque, le vent était à la persécution. Elle n'était pas officielle, car le souvenir de 1860 n'était pas encore effacé ; mais si les ordres de la capitale étaient un appel à la prudence, il ne s'agissait que d'une prudence de serpent, astucieuse et haineuse, vraie politique de
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bascule, si naturelle à la haine séculaire du paganisme, ne ressemblant en rien à la paix, ni au désarmement.
Dans le village de Tcheng-min-té, se signalaient par leur impudence trois hommes parfaitement unis pour profiter des circonstances aux dépens des chrétiens et à l'avantage de leur propre bourse. Leur position de maires et de lettrés les mettaient à l'abri des réclamations du menu peuple.
Le f, Biès, s. j., missionnaire à Koangte-tcheou.
Leurs exactions ne se comptaient plus. Défaire et refaire fiançailles ou mariages était pour eux chose aussi facile que lucrative.
Depuis quelque temps, ils avaient, par tous les moyens, essayé de vendre une jeune femme catéchumène. Les acheteurs étaient prêts, mais les parents refusaient énergiquement l'infâme rôle de vendeurs. Ni le
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inarî, ni le beau-père ne voulaient entendre parler d'arrangement. Ce fut l'occasion de tous les malheurs de Min-té ; voici comment :
Trouvant des résistances invincibles, les trois misérables s'imaginèrent que l'entremise d'un catéchumène faciliterait l'exécution de leur projet, puisque cette femme était elle-même catéchumène. Min-té connaissait la famille, son conseil avait chance d'être entendu.
Lieou-te-fou, le principal meneur de la bande, l'alla trouver et s'ouvrit à lui du cynique projet. Il lui montra avec adresse les avantages de sa médiation.
Les pourparlers se résumaient ainsi : « Sois des nôtres, tu n'es pas riche, nous partagerons les piastres promises par les païens qui veulent cette femme. Etant catéchumène et en bons rapports avec l'Européen, il te sera facile de te tenir à l'écart. Notre influence est grande et notre protection te sera désormais acquise. »
C'était bien tentant pour un pauvre Chinois qui ne pouvait ignorer à quoi l'exposerait un refus. Néanmoins, il ne se laissa pas séduire et repoussa énergiquement l'infâme proposition.
S'ouvrir ainsi à un homme d'un dessein odieux et essuyer un refus, n'est-ce pas se donner un témoin qui peut devenir un accusateur ?
Le trio fourvoyé comprit qu'il avait un dessous et il jura la perte du bonhomme.
Ne pouvant à l'amiable, s'il est permis d'user de ce terme, contraindre le père et le mari de la jeune femme à la rupture du mariage, Lieou et ses complices résolurent d'employer les grands moyens. En Chine, ces violences sont très communes. Ils rassemblent donc une bande de vauriens et quand la nuit fut tombée, la maison de l'infortuné petit ménage est cernée, forcée, envahie. La jeune femme est enlevée, son mari parvient à s'enfuir ; son père moins menacé resta pour la défendre. Il est emmené avec le petit enfant dans la maison d'un complice où ils sont liés comme dans une prison. Tous les moyens de persuasion sont encore tentés pour obtenir du vieillard un écrit attestant la rupture du mariage, mais ils échouent devant sa ténacité.
Le P. André, aussitôt informé de ces violences, accourt pour protéger de son crédit la famille catéchumène dont, à ce titre, il peut discuter les intérêts, car la religion n'est pas étrangère aux charges qui pèsent sur les ravisseurs. Les saintes images, en eiret, déchirées et foulées aux pieds, gisent dans les débris au milieu de la maison vide. Le Père voit tout cela et arrive sans délai au lieu où les païens ont emprisonné les infortunés.
Son autorité était suffisamment redoutée encore pour qu'on eût à craindre ses accusations au tribunal.
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L'entendant parler avec vigueur, les complices ont peur de ses menaces et l'orage est bientôt conjuré.
Mais la haine grandit, dans le cœur de ces païens vaincus, de toute la honte de leur défaite. Ils méditent une vengeance. Il était difficile de s'attaquer ouvertement à l'Européen, Tcheng-min-tc fut naturellement désigné pour victime. Ils pensent que c'est lui qui a découvert le complot et averti le Père ; il est catéchumène, c'est à dire chrétien à leurs yeux ; le frapper, c'est frapper le missionnaire et la religion qu'il a tant à cœur, car cet exemple remplira d'effroi tous les autres chrétiens.
Pour des hommes tels que Lieou et ses amis, les chefs d'accusation étaient faciles à trouver pour perdre un vieillard sans crédit, mangeur (1) de la religion abhorrée.
Tout le monde savait la haine du général Fang contre le christianisme et sa puissance dans toute la contrée ; il s'agissait d'inventer un chef d'accusation ressortissant pleinement à sa juridiction. Tcheng-min-té fut accusé de révolte et signalé au grand pacificateur du paj's comme chef des paysans de Tong-ngan, meneur de tous les désordres occasionnés par les refus continuels de rendre le tribut. Je passe sous silence les autres accusations secondaires, toutes calomnieuses.
Une seule eut pu avoir de la vraisemblance, c'eût été l'évocation des vieux dossiers du Hou-pé. On y pensa plus tard, pour légitimer un acte arbitraire.
Le général accepta avec empressement une si belle occasion de signaler son zèle. Il était là contre les révoltés, l'affaire lui revenait de droit.
A quelques jours de là, au milieu d'une nuit, les trois accusateurs, douze soldats du général et de nombreux vauriens faisaient l'assaut de la masure où dormait Min-té. Tout est mis à sac et le malheureux saisi, battu, garotté comme un brigand, est conduit à Kien-pin. Précieuse arrestation pour le général; il allait, sous le couvert de la légalité, porter un coup funeste à la religion qu'il déteste et entrer ainsi dans les vues secrètes du vice-roi. 11 donnait ainsi à son rôle un vernis de vraisemblance en exhibant un chef de révoltés. La stupide échauifourée du Tong-ngan, dont Min-té était éloigné de plus de dix lieues, où, sur les trois personnes tuées par les soldats imbéciles du sous-préfet, comptait une bonite fsmme chrétienne," avait pris dans la bouche des ennemis du nom chrétien des dimensions énormes. Le chef de V insurrection chrétienne était pris... ne méritaitil pas la mort?
(1) Cette dénomination insultante est très employée par les païens. Plus d'un, même, n'y voient pas malice et se foraient volontiers curetions à ce Litre pour vivre aux frais du missionnaire. A ce prix, nos catéchumènes seraient innombrales.
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Aussi, à peine est-il à genoux dans la grande salle du tribunal que Fang lui fait administrer une épouvantable bastonnade, le met à la torture et veut lui faire avouer, mais en vain, qu'il est coupable. Si la douleur lui eût ouvert la bouche pour avouer, toutes les calomnies retombaient sur la religion et le missionnaire. Son silence seul fut héroïque : il plaide bien haut pour ce pauvre Chinois dont nous ne faisons pas un martyr, mais dont il a parfois été parlé comme d'une sorte d'exploiteur ayant joué le P. André.
Au procès de Nan-kin, nous verrons un domestique et un catéchiste calomnier le P. Hoang, et ces aveux, arrachés contre la vérité par la torture, n'en seront pas moins précieusement recueillis et enregistrés comme pièce à conviction ; ils demeurent dans les procès-verbaux ; ils sont publiés dans les documents officiels ; tout le monde y croit.
Le P. André, à la nouvelle de cette arrestation, fait les instances les plus pressantes auprès du sous-préfet ; le P. Seckinger multiplie ses démarches auprès de toutes les autorités. On répond que le général dépend directement du fou-tai, gouverneur de Ngan-kin, et que lui seul peut rendre la dernière pentence.
Le fou-tai (yu-lo), qui avait à cette époque le pouvoir en mains, était un homme énergique et dont la justice était reconnue. Mais il avait, lui aussi, réponse facile. « Le général Fang se réclamait du vice-roi. »
Sur ces entrefaites, avec une certaine maladresse qu'il est assez facile de s'expliquer au milieu de troubles qui font perdre la tête à plus d'un catéchiste, la carte d'un Père absent est prise dans sa chambre et confiée à quatre chrétiens plus décidés que sages, plus présomptueux que lettrés, et les voilà députés en ambassadeurs auprès du général.
Un seul était capable de se présenter un peu convenablement devant des mandarins, encore devait-il conserver son calme. L'irritation n'allaitelle point lui faire perdre toute dignité?
Fang était à Ning-ko-fou. Nos cavaliers arrivent au tribunal. Sans quitter létrier, ils franchissent, dit-on, la première porte. La carte qu'ils présentent atténue cette audace et ils sont admis.
Le général leur offre le thé et les places d'honneur, car il sait garder les formes dont il est fort rare qu'on se départisse dans les réceptions officielles.
Nos gens profitent de leur fortune pour parler sans contrainte et leur ton n'est pas timide.
Tous les griefs sont rappelés : l'audace des soldats à Kien-ping ; l'enfoncement des portes de la résidence de Tong-ngan ; le pillage de la maison de Ning-ko-fou, enfin, la captivité de Tcheng-min-té.
Ces paroles, ces façons cavalières, produisaient un effet déploi'able.
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Levant une séance qui ne pouvait durer, le général se serait, dit-on, écrié : « Eh bien ! j'accepte la lutte, dussé-je y sacrifier ma tête ; vous verrez ce qui arrivera ! »
Quand il apprit ensuite que ces envoyés n'étaient pas du tout les messagers du P. Seckinger : (( Ils ont de la chance, dit-il, que j'aie été dans l'illusion ; j'aurais pu leur faire couper la tète. » Sa colère fut extrême. Il avait eu devant lui quatre paysans chinois assez osés pour lui reprocher en face ses criantes injustices. Quiconque connaît l'orgueil et l'omnipotence de ces grands hommes devant les petits peut comprendre l'inouï d'une pareille nouveauté. Le tour était joué, m^ais un vilain tour.
Plus tard, le général aurait dit, d'après une lettre du P. Debrix, 28 février 1877 : « Ce n'est pas moi qui ai tué Tcheng-min-té ; c'est le catéchiste Kieou (un des cavaliers) qui me l'a fait tuer ».
Ces paroles ne sont qu'une défaite, car, dit le P. Le Cornée, « à ce moment Min-té était déjà dépouillé de ses vêtements, revêtu de la camisole rouge, celle des condamnés à mort. La sotte visite ne fit que surseoir à l'exécution et changer le lieu du supplice ».
Traîné de Kien-ping à Ning-ko-fou ; de Ning-ko-fou à Kien-ping, l'accusé de révolte, sans forme de procès, eut la tête coupée. Plusieurs jours durant, on vit cette tête exposée comme celles des insignes malfaiteurs et, bien qu'habitués à ce vilain spectacle, les Chinois surent en tirer une morale qui ne multiplia ni n'encouragea les catéchumènes.
A cette nouvelle, le P. André fut accablé de douleur. Je cite le passage d'une de ses lettres, pour conserver à sa chère mémoire le témoin gnage des souffrances d'un apôtre et de sa foi, son seul point d'appui,
« Quelle patience il faut ! quelle abnégation ! quel désintéressement ! Si ce n'était pas pour Dieu que nous prenons tant de peine ; si ce n'était pas pour sa gloire, son amour et le salut des âmes ; si nous n'avions espoir qu'il nous tiendra compte, un jour, de tous nos travaux, de tous nos soucis, de tous nos ennuis, que nous serions à plaindre ! Mais nous le savons, in cruce salus, in cruce vita. C'est par ce signe de vie et de salut que nous avancerons et que nous triompherons de la méchanceté, des embûches et des ruses de tous ceux qui nous entourent ». ' • ' .
Il ne savait pas que, jusqu'après sa mort, la chaîne satanique des païens, au paroxysme de la fureur, viendrait s'assouvir sur son cercueil.
Au Ou-hou, au mois de mai 1891, quand la populace ameutée contre les missionnaires brûla leur résidence, sous les j'eux des mandarins, les plus forcenés allèrent déterrer le cercueil du P. André, l'ouvrirent et firent subir à ses restes les plus hideuses ignominies. Il était mort saintement, au mois d'août 1890, après vingt ans d'apostolat.
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La religion du Saint-Homme
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— ISO —
signifiait pas grand'chose, il manœuvra avee une rare adresse. Avec une habileté diabolique, il choisit comme thème de ses prédications les Ordres impériaux de l'empereur Kang-hi, et spécialement, pour ne pas dire exclusivement, celle de ces instructions qui condamne les doctrines perverses. Il s'appliqua à démontrer que la religion catholique, cette secte étrangère et contraire à toutes les traditions chinoises, était la plus condamnable, la plus odieuse au regard des lois de l'Empire et la plus en opposition aux très saintes volontés des empereurs. Rien ne lui était plus facile que d'appuyer sa thèse ; et les suffrages de tous les lettrés, de tous les mandarins lui étaient acquis d'avance. Voici pourquoi :
Les candidats aux examens sont tenus de connaitre, et même de pouvoir écrire de mémoire, un passage des Instructions impériales, lesquelles sont l'œuvre de l'empereur Yong-Tcheng, successeur de Kang-hi ; il a expliqué les seize articles dont se composent les Ordres Impériaux. Ce double document est expliqué et commenté sous forme d'exhortation au peuple, le 1" et le 15^ jour de chaque lune, par des lettrés, d'ordinaire des bacheliers, que désignent les mandarins locaux.
Cette pratique, ordonnée par Yong-Tcheng, en 1729, a été de nouveau recommandée par Kien-long, la première année de son règne (1736) et plusieurs fois encore dans la suite. Or, parmi les 16 articles de Kang-hi, il en est un qui a pour titre : Réfuter les doctrines perverses pour accroître l'estime envers la vraie doctrine. Le sens de cet article est vague, en réalité, mais il a été précisé haineusement par Yong-Tcheng dans les Instructions, où se trouve cette phrase : La religion européenne qui honore le maître du Ciel (Dieu) n'est pas orthodoxe non plus, [i]
Nous sommes donc en face d'une protestation impériale qui, aux yeux des mandarins, des lettrés et du peuple, est l'expression suprême de la vérité religieuse, une profession de foi nationale.
Que peuvent contre cette prédication officielle, vrai delenda Carthago, qui se répète à la fois dans toutes les villes de l'empire, deux fois par mois, au nom de l'empereur; que valent tous les articles des traités, toutes les proclamations volantes imprimées pour donner satisfaction aux étrangers? N'est-il pas regrettable que, par oubli ou par faiblesse, on n'ait pas, alors que la force au service du droit s'imposait, exigé, en résumant les articles de nos conventions internationales, la suppression de cette odieuse explication d'un persécuteur.
Etait-ce possible ? La radiation exorbitante d'un texte équivalemment sacré eût-elle rien changé aux immuables entêtements de la tradition? Quoi qu'il en soit, tout lettré, tout bachelier, tout mandarin est pour long- (1) Lapratique des Examens littéraires, p. 4b (Variétés sinologiques).
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temps armé contre nous. En affichant une nouvelle proclamaLion prolectrice, la plus favorable, toujours, en tout lieu, n'importe quel lettré ou mandarin pourra dogmatiser sur les 16 articles, et amplifier à sa fantaisie sur l'instruction de Yong-Tcheng ; personne ne pourra lui dire : « Taisezvous ! »
Le peuple, qui n'est pas toujours dupe, se dira en voyant la plus belle proclamation, comme les Européens en obtiennent quelquefois : « Notre empereur aime la paix », ou bien : « Notre mandarin aime l'argent, car ces papiers-là coiitent cher aux diables d'Occident». Là se bornera toute sa conviction, absolument renseigné qu'il est sur l'estime dont l'autorité entoure le catholicisme.
Après ces explications, il est facile de comprendre combien le général Fang pouvait se donner franche allure.
Mais il ne suffisait pas d'éloigner des missionnaires, il fallait grouper leurs ennemis.
Après avoir déchiré la pancarte chrétienne au foyer des timides, il fallait y coller une pancarte nouvelle. Le général établit donc le Chen-jen- Kiao ou la religion du Saint-Homme, pour l'opposer au Tien-tchou-Kiao, religion du maître du Ciel.
Quel est ce saint homme ? — C'est Confucius.
En cela, rien de bien nouveau, car ce grand homme, dont la grandeur posthume est incontestable en Chine, a sa pagode dans toutes les villes.
On fit écrire des pancartes aux énormes dimensions pour être affichées et substituées à nos images.
On lisait sur ces feuilles l'inscription traditionnelle : Tien-ti-kiun-cheto'n (Ciel, terre, empereur, maîtres, parents). Il y ajouta les quatre caractères Cheng-jen-chen-ivei (siège de l'esprit du Saint-Homme).
La contre-religion était achevée : le Chinois, pour le dogme et la morale, préfère que ce soit court.
Trop grand homme pour se faire prédicant vulgaire, Fang avait enrégimenté un certain nombre de demi-lettrés. Il les envoyait faire l'opinion. Il dressait aussi des colporteurs de pancartes, éduqués jusqu'à en commenter la signification si nationale, mais priés de ne pas oublier son origine, je veux dire le nom quelque peu redouté de son auteur Fang-tong-lin, Il faut dire que presque partout les portes s'ouvraient d'elles-mêmes et l'accueil, chez beaucoup de catéchumènes timides, fut, hélas, très favorable. Les catéchumènes d'hier ne sont pas tous les martyrs de demain !
Encore mieux : pour vaincre toutes les hésitations, les noms des adeptes étaient solennellement inscrits sur un registre qui devait revenir aux mains du général, grand pontife nouveau, mais pontife armé dont
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la protection solennellement assurée faisait tourner les têtes. On ajoutait même tout bas : « Si tu refuses, tu connaîtras sa colère. »
En réalité, les païens s'inscrivaient en masse, les catéchumènes apostasiaient en nombre et les chrétiens tremblaient.
Le notable Ho-tchou (1), qui doit jouer un rôle infâme aans cette histoire, se signalait entre tous les propagateurs les plus ardents du Cheng-jen-Kiao. On le rencontrait partout à la suite du sous-préfet de Kien-ping. Il avait l'infernal talent de faire croire au peuple que toute cette manœuvre était inspirée par le gouvernement.
Le 12 mai 1876, le P. Hoang écrivait au P. Seckinger :
« Ici, nous allions très bien, malgré la faiblesse du mandarin et la multiplicité des rumeurs causées par les affaires de Ning-ko-fou, jusqu'à l'époque de la visite aimable que m'a faite le sous-préfet, en passant à Loutsen pour aller expliquer le Cheng-jen-Kiao à Ta-yang-tsen.
» Le grand notable du Ho-nan (Ho-tchou) et ses adhérents haut placés rédigèrent une conjuration. Le vrai but était de lutter contre nous et les progrès du christianisme ; mais on fit croire au mandarin que ce n'était qu'une association pacifique pour la protection des grands arbres des montagnes ; les Houpenois les abattaient encore partout.
» Après avoir écrit la fameuse inscription, on faisait des dîners, on distribuait des signaux, on imaginait des conventions. Les caporaux, moins prudents, répandaient les rumeurs les plus extravagantes.
» Par exemple : les inscrits auront le droit de posséder des armes, de n'être plus chassés de Kien-ping, d'avoir la protection du mandarin, même s'ils tuent des chrétiens, et ils recevront, en signe d'affiliation, le tableau signé du sceau du sous-préfet.
» Celui-ci, pauvre (textuel) comme il est, laissait faire et même, au dîner que j'ai offert en son honneur, j'ai expliqué en toute liberté, en présence des notables, tout le fil et le but du complot ; mais il ne croyait pas à mes paroles, malgré toute son inclination pour notre religion.
» En soi-même, cette pancarte ne signilie rien, comme toutes les bêtises des païens. Mais l'importance qu'on lui donne, sa source, comme prescrite par le mandarin et le général Fang, son mode de distribution par les notables et gardes-champêtres, la fait passer pour une affaire gouvernementale. L'intention de s'en faire une arme contre nous mérite d'être prise en considération ; les conséquences en sont graves.
» L'apostasie de plusieurs familles ; la crainte des cathéchumènes ; l'impossibilité de convertir ceux qui ont accepté la pancarte diabolique ; la mauvaise opinion qu'on a de notre religion proscrite par l'Etat, comme une
(1) Ho-kiu vulgairement.
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Mandarin civil.
CHINOIS ET MISSION.NAIUES
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société secrète ; l'autorisation de la calomnie et des A'exations contre les chrétiens ; la vilité (textuel) des missionnaires, gens réprouvés ; l'impossibilité d'obtenir justice du sous-préfet circonvenu, tout cela nous menace, non plus dans l'avenir, mais dans le présent. »
Dans cette lettre, qu'on ne croirait point écrite par un Chinois, le Père décrit encore quelques actes de violence dont les persécuteurs se sont rendus coupables et soumet ses idées pour tenter une défense efTicace. Nous verrons ce qui arrivera dans un mois.
En résumé, toutes ces menées, si astucieusement conduites, sous une forme à peu près correcte, jetaient les missionnaires dans le plus grave embarras. Chaque jour multipliait les défections et faisait monter le flot des colères païennes.
Un jour, le P. Audrain apprend que telle famille catéchumène refuse de répondre aux sollicitations des colporteurs de pancartes et que la violence a été employée pour suppléer la persuasion. Devra-t-il se taire? Mais à qui parler? Quel mandarin lui rendra justice?
Un autre jour, il est informé que plusieurs cantons se liguaient contre nous. Quarante chefs de famille s'étaient réunis pour Loire le vin et se jurer alliance dans une guerre sans merci à nos catéchumènes.
En Chine, boire le vin est une manière officielle de se donner mutuellement parole et de s'engager à ciel ouvert. Pour qui connaît les Chinois, ces dehors terribles ne sont pas toujours si gros de conséquences. Faciles ù exciter, prompts à s'oublier dans une heure de délire, dans la houle d'une émeute, leur folie en communiait bientôt place à l'indifférence. Ils y sont invités par la nécessité de penser à eux-mêmes ; le souci de leur propre bien l'emporte sur le désir du mal d' autrui.
Les missionnaires et les chrétiens traversaient donc une crise.
Les affidés se portaient dans tous les villages, réclamaient de l'argent pour les comédies, pour les pagodes, sachant que les mandarins, d'après un article des traités, ne pouvaient exiger le concours des catéchumènes pour ces dépenses superstitieuses.
Ces tracasseries se renouvelaient sans cesse ; et les refus étaient d'autant plus impopulaires que toutes ces coutumes se rattachent plus intimement au cœur de la vie chinoise, dont les actes religieux et sociaux sont comme inséparables.
De Koang-te, le P. Biès écrivait : « Nous ne sommes plus aujourd'hui dans les conditions d'autrefois ; alors, seuls les pen-ti étaient contre nous : aujourd'hui, la plupart des ké-min (immigrants) sont nos ennemis. »
Ces Houpenois et autres nouveaux venus, ayant beaucoup augmenté,
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pouvaient se grouper et se soutenir en dehors des missionnaires et de leurs chrétiens ; ensuite, la loi évangélique, un peu plus connue, leur parut d'une observation difficile ; le prestige des missionnaires, violemment attaqués, pâlissait ; enfin, le vieux levain des préjugés originels, le démon EÙdant, finissait par faire aigrir la masse païenne.
Résumons l'attitude des pères : ils luttaient.
Informés, réinformés, visités, suppliés de vive voix et par écrit, menacés parfois d'en référer en haut lieu, les mandarins, toujours à moitié corrects, répondaient à tout, le sourire sur les lèvres, par l'équivalent chinois de ces paroles calmantes ou du moins calmes : « Mes bons pères, soyez donc sans inquiétude ; ne prêtez pas l'oreille à ces bruits alarmants ; ils ne reposent sur aucun fondement sérieux. Et puis, d'ailleurs, nous sommes là. »
« Chaque missionnaire, écrivait le P. Audrain, tenait bravement son poste, courant çà et là pour rétablir l'ordre à la première nouvelle d'une coalition, soutenant, par sa présence et son énergique attitude, chrétiens et catéchumènes, tentés de se démoraliser. »
Le P. Hoang était prôs^de Kien-ping, au centre du foyer d'insurrection. Il ne pouvait pas fuir, il ne pouvait pas céder ; on ne peut non plus louvoyer toujours. Il fallait batailler.
L'incendie et le pillage finirent par un triomphe ; mais on ne lui pardonna point ses victoires.
Sa nature loyale, ardente, peu timide, ne le portait pas aux capitulations. Vigilant pasteur, il demeurait trop près des loups. Ho-tchou, Fang-ton-Iin et les autres ne cessaient de fourrager dans son bercail. Nous verrons bientôt comment il paya en bloc ses gains apostoliques.