‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 10 sur 27 · UN PILLAGE EN RÈGLE · texte numérisé non relu

UN PILLAGE EN RÈGLE

Pendant les derniers jours de février Î876, Te plus grnnd nombre drs missionnaires avaient quitté leurs postes pour faire, selon la coutume, leur retraite annuelle à Nan-kin. Mais le démon était resté au district et, profitant de l'absence des bergers, il jugea à propos de mettre l'épouvante au milieu des brebis. Trouver des loups qui se prêtassent volontiers à son dessein, était chose facile, il n'avait que l'embarras du choix et les circonstances le servirent à merveille. L'époque était arrivée où les examens publics ramènent périodiquement à la préfecture ces foules tapageuses de candidats aux grades littéraires.

Le P. Le Cornée avait expérimenté l'année précédente à quelle rude épreuve peut être mise la patience du missionnaire en face des insolences de cette jeunesse sans vergogne. Mais enfin, l'audace des retoqués (pou- ^ao), moins nombreux et moins fiers, avait eu des bornes.

Il crut donc sage et prudent, avant de partir pour Nan-kin, de faire écrire au préfet de Ning-ko-fou pour le prier de surveiller un peu ses jeunes gens dont le sans-gêne n'est pas toujours conforme, il s'en faut, aux règles de bienséance si recommandées par Confucius. La lettre fut remise le jour même en mains propres et le Père, à-demi rassuré, se mit en route.

Le préfet, parait-il, avait tenu compte de la noble supplique et prié le sous-préfet de s'en charger. Le sous-préfet n'avait pas mauvaise intention ; tout porte à croire qu'il avait la velléité de bien faire ; mais que fit-il? Nulle proclamation ne fut publiée, nulle patrouille ne reçut de mot d'ordre. D'ailleurs, se décharger sur un inférieur du soin de prévenir de graves désordres indiquait des dispositions très équivoques à notre égard. Encore

ppHP^Pi^n^^^v^. .j.,^^i.

savons-nous que, pour une tout autre cause, le préfet était en face de ses candidats dans un vif embarras qui seul suffirait à expliquer son attitude indécise.

Les jeunes lettrés avaient, paraît-il, remarqué en lui une certaine infériorité littéraire, et toutes les fois que l'occasion s'en était présentée, nul ne s'était fait faute d'en tirer parti.

Le grand homme chercha donc à compenser par de la bonhomie ce qui lui manquait du côté du prestige. Il obtint, à force de servilités honteuses, une sorte de grâce qui excuse. Il avait fini par calmer l'arrogance qui, forte de sa faiblesse, pouvait compromettre sa place de préfet. 11 était, grâce à ses petits manèges, parvenu à réunir tout son monde à la salle des examens ; s'il eut échoué, l'examen manquant, il eût été dégradé.

Les étudiants se sentaient maîtres de la position ; il ne leur fut pas difficile de se donner des airs insolents et il leur fut facile de prendre toutes les libertés.

« Plusieurs fois, dit le P. Le Cornée dans une lettre subséquente, ils vinrent à notre maison, frappant violemment la porte et disputant avec le catéchiste. Le 22 février, la séance fut un peu plus longue et dura trois heures, les étudiants ne se retirèrent qu'à la nuit. »

De la préfecture, rien qui indiquât qu'on s'occupait des missionnaires. Déjà compromis, le préfet n'allait pas, par magnanimité, se mettre entre le marteau et l'enclume.

Il était nuit depuis longtemps, le catéchiste, croyant enfin prendre en paix un repos bien mérité, entendit tout à coup un grand cri. Des centaines de voix y répondent. Il se lève et aperçoit comme trois colonnes qui, par trois rues différentes, s'avancent vers notre maison. Le coup était monté, le rendez-vous exactement observé.

La porte est enfoncée en un clin d'œil et un flot de lettrés se précipite à l'intérieur. Quelques-uns s'avancent vers l'inoffensif gardien, le frappent et lui prodiguent tous les outrages ; mais le cri : « Aux objets, aux objets ! » attire toute la bande vers la chambre du missionnaire. La porte cède en même temps que la cloison et le pillage le plus acharné commence. Habits du Père, des catéchistes, des domestiques, remèdes, livres, images, literie, chapelle, tout y passe. Quelques objets sont entassés dans la rue et solennellement brûlés, d'autres sont emportés, d'autres mis en pièces. Les cloisons sont démolies, le mur qui donne au midi est abattu, les fenêtres sont brisées, le toit mis à jour en maints endroits, le plancher lui-même en partie enlevé. L'œuvre de démolition continue toute la nuit.

En vain, le sous-préfet envoie-t-il des satellites crier de la hauteur

nmnpiinïffim

ufpRpuJ!wjiiiij{ji^!uj,i!Li-i, mijfiym mu

»ai'/iwyjpa»'<,g.jijfi.»;w»iiBB^PIjg;|gjj

•>"-^\?--nft.^ >r*»-** ^

y «-T % HtÇ^~ "^w-i- ^

voisine : « Messieurs, c'est assez, restez donc tranquilles! » En vain, se présente-t-il lui-même en personne, il n'obtient que des injures ou des sarcasmes. Le jour seul put disperser les fous furieux. Il n'a tenu d'ailleurs qu'à peu de chose que la maison devînt la proie des flammes. Plusieurs fois on en parla, mais les instances, les supplications des voisins qui, dans l'épouvante de brûler eux-mêmes, se précipitaient aux genoux des jeunes émeutiers, finirent par arrêter ces insensés.

«t Hélas, dit le missionnaire, dans quel état nous retrouvions notre maison ! J'ai tenu à la revoir dès mon arrivée à Ning-ko-fou, le 3 mars. Je m'y suis rendu à cheval, et c'est du milieu des ruines que je vous ai

Le p. Le Cornée, ministre de la section de Ning-ko-fou.

écrit pour vous annoncer nos malheurs. Dans la ville, on m'a vu passer avec un certain étonnement, mais personne ne m'a insulté et j'ai pu me rendre le soir même Chœï-tong. Là, tout était en paix, malgré les menaces des lettrés. Son tour était marqué après Ning-ko-fou, le jour fixé. Après Chœï-tong, Ho-li-ki, etc. »

L'audace de ces vauriens était si grande que, quatre jours auparavant, sous les yeux de l'autorité, des placards affichés un peu partout invitaient les jeunes gens à s'armer de courage et à se tenir prêts pour l'attaque, le jour du 22. On voit que parfois il faut tenir compte des menaces, là surtout où les mandarins n'ont ni caractère, ni bonne volonté.

CHINOIS ET KISSIO>'>'AIB£3

'^«?we«?!W?^

ll^fMiPWipP'^^IHPPPiig

Les Pères acceptèrent vaillamment le sacrifice, heureux d'avoir été dignes de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ, sachant aussi que le triomphe aurait son heure. Le P. ministre écrivait : « Les négociations entamées pour obtenir justice nous font concevoir bonne espérance ; et saint Joseph, que nous n'avons pu loger convenablement, pourrait bien être dignement installé par les mandarins. »

L'iniquité d'un pareil affront, infligé de gaîté de cœur par une multitude à des étrangers inoffensifs, s'adressait explicitement à notre sainte religion, avec complicité plus ou moins tacite des mandarins. 11 était donc urgent de pousser vite et vigoureusement les revendications de nos droits.

Le P. Seckinger recevait rapidement la nouvelle de ces violences. Devant se rendre à Ou-liou pour affaires, il résolut d'aller immédiatement à Ngan-king afin de porter plainte aux grands triljunaux de la province même.

Mais le R. P. Garnier venait lui aussi d'être instruit, et par Nganking même. Une lettre n'eût pas suffi; les autorités, sentant la gravité des circonstances, avaient dépêché un wei-yuen (délégué). Une entrevue permet toujours mieux les explications, et il ne s'agissait pas de faire de nouvelles fausses manœuvres dans ce nouveau passage où l'honneur avait été si compromis.

Le délégué disait au R. P. Garnier : « Je désire traiter la chose au plus tôt et pour le mieux, mais il n'est pas nécessaire d'avertir le P. Seckinger, le P. Ma (1) suffit, nous nous entendrons. »

Le délégué commençait adroitement, cherchant à écarter le plus redoutable négociateur. Mais le supérieur ne se laissa point illusionner et répondit que le P. Seckinger ne serait point un obstacle à la bonne entente que nous désirions autant que personne; qu'il était d'office chargé de traiter avec les tribunaux les questions litigieuses, qu'on ne pouvait l'écarter sans raison.

Notre délégué savait à quoi s'en tenir, il connaissait le Père. Celui-ci écrivait à ce propos : « Oui, c'est Wan-ta-lo-yé, un des membres du yangou-kin (tribunal des affaires étrangères), avec lequel j'ai eu de fréquents rapports, et auquel, on le devine facilement, ma droiture inspire, pour cause, une crainte salutaire. En conséquence, quoi qu'il en soit du plaisir ou du déplaisir de ces messieurs les mandarins, lundi, je serai à Ou-hou et mardi, je volerai à Ning-ko-fou pour y prêter main-forte à nos Pères et obtenir. Dieu aidant, les réparations voulues. »

(1) Père Chinois. Devant Tautorité chinoise, un simple Chinois n'est pas suffieamment armé.

fji*^?-^"=f^^^

pB^^^i^!^W^'f^'lf!f^^«s*i^?i!^'i?^p!p»IW

Le P. Seckinger se plait à faire peser sur sa droiture son crime d'inspirer des craintes salutaires ; mais ceux qui l'ont connu et apprécié, aiment à se rappeler que cette droiture, commune aux missionnaires, se présentait en lui dans un très particulier encadrement. Démarche puissante, œil perçant, voix stridente, geste nerveux et parfois impératif; tout cela sortait à son moment du cérémonial chinois qui le contenait, comme un fourreau cache une épée. Etait-ce oubli, était-ce' calcul? l'éclair passait avec son coup de foudre et notre diplomate retrouvait la réserve, le sourire, la froide nonchalance, la bienveillante souplesse dont il faut savoir s'entourer ; mais l'effet était produit, une crainte salutaire précipitait le dénouement et, par ce genre de droiture, la justice avait son triomphe.

Le P. Seckinger partit donc aussitôt. Quand il se trouva en face des ruines de la maisonnette, une question pratique l'embarrassa : Où allait-il loger ? Aller à l'auberge ? c'était peu noble ; n'était-ce pas capable d'entraver les débuts mêmes de la négociation. « Non, se disait-il, je ne viens pas en suppliant, mais en accusateur. Soyons un peu fier, nous en avons le droit ; donnons un peu de relief à notre personnage ». En Chine, la réputation ou la légende pèsent très lourd dans la balance des conseils.

« J'ai dû, écrit-il, attendre toute la journée en barque aux portes de la ville pour donner le temps à Messieurs les mandarins de me trouver un koang-koan (hôtel particulier).

y Ce fut dans une pagode qu'on le logea, en compagnie du P. Le Cornée; et le P. Ma, qui avait, à son retour, trouvé la résidence en ruine, quitta la cabane où il s'était réfugié pour s'asseoir à la table de communauté servie et bien servie, par nos pires ennemis dans une maison du diable.

» Il faut réellement venir en Chine pour voir ces anomalies. Le pauvre missionnaire ne s'appuie guère sur sa force, qui est nulle, le moins qu'il peut sur le prestige de la fumée de nos canons, si légère aux jours de la tempête. Le bras de Dieu seul le soutient. Si les Chinois connaissaient leur force, si les Européens recueillaient les fruits naturels de leur attitude, il ne serait que prudent de quitter cette terre, à moins d'y briguer le martyre.

» L'arrivée du P. Seckinger, dont il était facile de deviner les intentions, causa une certaine émotion dans les tribunaux. On eut dit qu'un poids inaccoutumé pesait, car les rouages administratifs tournaient plus rapides.

» En effet, un délégué était arrivé très peu de temps après le Père • et c'était le wan, le wan qui voulait épargner un déplacement inutile au négociateur de la mission.

» Ces délégués, envoyés extraordinaires, ne viennent pas précisément

W!5!!JÇ5f?^?F^

ir-

tt-

rr.

dans les préfectures pour le plaisir du préfet, ou du sous-préfet, qui doivent d'abord se partager les frais obligatoires de la gracieuse hospitalité, sans compter ceux du voyage.

» Suivent les pourparlers, les comptes rendus, les directions, les rapports au centre de la province ; en un mot, les ennuis sans fin d'une procédure. Notre préfet de Ning-ko-fou allait, malgré lui se voir obligé d'entamer au plus tôt les négociations.

» Par malice, il avait prolongé les examens, afin d'avoir un prétexte d'occupations lui permettant de rester invisible et de refuser poliment la visite des Pères.

)> Ne pouvant lui parler, disait le P. Seckinger, je saurai bien lui écrire, il n'y gagnera pas. »

Il écrivait : « Si vous ne pouvez nous recevoir, parce que ce n'est pas la coutume en temps d'examens, le culte des bonnes coutumes aurait dû vous inspirer de contenir un peu vos élèves qui n'en ont que de mauvaises, il faut l'avouer. Ne prendre aucune mesure préventive, quand vous pouviez supposer des désordres, surtout ceux de l'an passé étant restés impunis, cela non plus n'est pas une coutume très louable. Nous vous avions pourtant averti. »

Le Père ajoutait : « Le grand homme méritait une leçon pour lui apprendre certaines coutumes qu'il semblait oublier. Une note de 4.000 piastres que je viens de lui faire présenter par le délégué lui montre que, s'il croyait plaisanter avec nous, nous, de notre côté, nous ne plaisantions point. »

Laissons un instant les mandarins en grand émoi avec le

délégué

wan qui leur présente la note ; laissons nos missionnaires qui partagent leur temps entre les exercices de piété, les pourparlers sérieux, les visites des curieux, s'exercer à la patience dans leur affreuse pagode ; voyons ce qui se passait dans la région.

»'iifiÉiâSi4^iiiiiiTÉiifiSiisi^ :

mmmsmmmm.

f^s^mmfffjfifjêiii^^

•1^^ "' î«v vÇr* '

/ - s-ï(jï»-s*^-'sf»r<."^js -4"^

A travers les villages

i»P!^fpP!.^ijëfet!si.«*;^i4*i%'yffifi

--TfaÉrrîfflfof

fW^sx^!^^sf!m?ms^W!!W^'^^^^^^^

Page 1