UN CONTRE TROIS
Nous avons laissé les Pères de Ning-ko-fou dans les combinaisons de la procédure, il sera intéressant de suivre maintenant le P. Seckinger dans le fort de la bataille.
Sans s'abandonner encore à la plénitude de la confiance, il écrivait au R. P. Supérieur: « Le boulet rouge que j'ai tiré a fait sortir le préfet de sa retraite simulée ; il est venu hier nous faire ses excuses et demander grâce. Il promet de tout arranger. »
Le boulet rouge n'était autre chose que la note de 4,000 piastres sur laquelle nous laissions méditer le destinataire à la fin du chapitre huitième.
11 est probable que cette simple addition toucha plus vivement le mandarin que les cartes de visite. Mais les excuses et les humbles promesses n'étaient pas encore une quittance. « Quand on veut sauter bien haut, dit un moraliste chinois, il faut auparavant se baisser et se replier. » Ce conseil est instinctivement mis en pratique par beaucoup de diplomates dans l'Empire du Milieu. Il était question de procurer un terrain vaste et agréablement situé, mais les mandarins n'étaient pas eux-mêmes d'accord. Un terrain, outre les prétentions des propriétaires, ne suffisait pas ; passerait-on sous silence le détail des objets perdus ? Et la réparation morale ? Et les nombreuses affaires pendantes des districts. Les Pères songeaient bien à profiter de l'occasion pour tout régler en bloc.
Honteux en réalité de la conduite de cette jeunesse aristocratique dont les procédés inqualifiables étaient un déshonneur pour la littérature, les mandarins comprenaient qu'une réparation ne pouvait se refuser. Le P. Seckinger attendait le moment favorable pour lancer son ultimatum.
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Toutes ces graves questions ne se présentaient pas sous le même jour, dans les couloirs administratifs et sous les hangars de la pagode.
Les trois missionnaires avaient minutieusement discuté et pesé la rédaction d'un inventaire. Depuis l'immeuble jusqu'aux écrits du P. Ma, selon la plus judicieuse évaluation, les dommages montaient à 4,223 piastres. C'était le boulet fameux auquel le préfet avait été sensible.
Deux mille piastres pour les seuls travaux sinologiques du Père missionnaire ne semblent pas exagérés. Ses ouvrages étaient non seulement une perte, mais une perte irréparable. Il y avait consacré toute sa vie, et pour les mener à bonne fin, il avait, durant plusieurs années, employé des secrétaires dont l'entretien se calcule.
Pendant que ses compagnons vaquaient aux devoirs du saint ministère, le P. Seckinger gardait la faction, dictant des lettres, donnant des directions, répondant aux officieux du tribunal, prenant patience avec les visiteurs importuns qui fourmillent, allant parfois se montrer dans les rues, comme à Kien-ping, écrivant enfin un peu partout pour donner des nouvelles et réclamer des prières.
« La huitaine qui s'ouvre, mandait-il, va être rude, je le prévois , le.^ discussions seront chaudes et animées. »
Ces grandes luttes l'électrisaient. Il sentait que le drapeau de Dieu était entre ses mains, et le bon soldat du Christ avait autant de confiance en sa cause que d'amour pour elle.
Dans ces circonstances, qui l'a connu se le rappelle. II priait, il épanchait son âme, il faisait des vœux, il s'humiliait, il s'encourageait et encourageait tout le monde; c'était la force et l'adresse dans un cœur d'apôtre.
Mais il serait trop long de le suivre jour par jour. Après plusieurs semaines de pourparlers indéfinis, il écrivait :
« Résumons le cours de nos négociations.
» Dès le début, j'ai insisté pour la publication d'une proclamation dans les six sous-préfectures, émanant du préfet lui-même , pour la punition des coupables et pour l'indemnité. J'ai appuyé sur l'achat d'un terrain dont on percevait le prix sur l'indemnité.
» Le bon délégué n'a d'abord presque pas osé parler et s'est montré mécontent de ce qu'il appellait « ma précipitation. »
» Les proclamations, sauf ici, n'ont été publiées nulle part encore, et les meilleurs terrains nous ont échappé grâce à l'incomparable inertie de cet homme et à celle du mandarin.
» Au bout de trois semaines, on n'était pas plus avancé qu'au début.
» Pour preuve de bonne volonté, j'ai consenti à revenir sur un terrain
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Mandarin militaire.
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Toutes ces graves questions ne se présentaient pas sous le même jour, dans les couloirs administratifs et sous les hangars de la pagode.
Les trois missionnaires avaient minutieusement discuté et pesé la rédaction d'un inventaire. Depuis l'immeuble jusqu'aux écrits du P. Ma, selon la jjlus judicieuse évaluation, les dommages montaient à 4,223 piastres. C'était le boulet fameux auquel le préfet avait été sensible.
Deux mille j^iastres pour les seuls travaux sinologiques du Père missionnaire ne semblent pas exagérés. Ses ouvrages étaient non seulement une perte, mais une perte irréparable. Il y avait consacré toute sa vie, et pour les mener à bonne fin, il avait, durant plusieurs années, emplové des secrétaires dont l'entretien se calcule.
Pendant que ses compagnons vaquaient aux devoirs du saint ministère, le P. Seckinger gardait la faction, dictant des lettres, donnant des directions, répondant aux oilicieux du tribunal, j)renant patience avec les visiteurs importuns qui fourmillent, allant parfois se montrer dans les rues, comme à Kien-ping, écrivant enfin un peu partout pour donner des nouvelles et réclamer des prières.
« La huitaine qui s'ouvre, mandait-il, va être rude, je le prévois , le^ discussions seront chaudes et animées. »
Ces grandes luttes l'électrisaient. Il sentait que le drapeau de Dieu était entre ses mains, et le bon soldat du Christ avait autant de confiance en sa cause que d'amour pour elle.
Dans ces circonstances, qui l'a connu se le rappelle. Il jjriait, il épanchait son âme, il faisait des vœux, il s'humiliait, il s'encourageait et encourageait tout le monde; c'était la force et l'adresse dans un cœur d'apolrc.
Mais il serait trop long de le suivre jour par jour. Après plusieurs semaines de pourparlers indéfinis, il écrivait :
« Résumons le cours de nos négociations.
» Dès le début, j'ai insisté pour la publication d'une proclamation dans les six sous-préfectures, émanant du préfet lui-même , pour la punition des coupables et pour l'indemnité. J'ai appuyé sur l'achat d'un terrain dont on percevait le prix sur l'indemnité.
» Le bon délégué n'a d'abord presque pas osé parler et s'est montré mécontent de ce qu'il appellait « ma précipitation. »
» Les proclamations, sauf ici, n'ont été publiées nulle part encore, et les meilleurs terrains nous ont échappé grâce à l'incomparable inertie de cet homme et à celle du mandarin.
» Au bout de trois semaines, on n'était pas plus avancé qu'au début.
» Pour preuve de bonne volonté, j'ai consenti à l'evenir sur un terrain
Mandarin niililaire.
CHINOIS I-T MISSIO-NNAIllF.S
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que j'avais refusé précédemment, à cause de son isolement. Je l'estime 1,000 piastres au maximum, supposé que les mandarins en fissent l'achat, car pour nous, à n'importe quel prix, nous ne pourrions compter en acquérir un semblable.
» Aux différentes entrevues, chaque fois que j'ai voulu reprendre la question des proclamations dans les six sous-préfectures et parler de l'indemnité, chaque fois on a blâmé mon trop de précipitation. Il fallait d'abord, disait-on, vider la question du terrain.
» Pour l'indemnité, cependant, le délégué, à trois entrevues, m'a tellement prié et supplié de diminuer mon chiffre que, peu à peu, j'ai descendu jusqu'à 3,000 piastres, mais répétant toujours et catégoriquement que les piastres que je cédais devaient passer dans l'achat du terrain ; ma concession n'était donc pas absolue, mais conditionnelle.
)) Il y a quatre jours, le délégué, ramené malgré lui sur la question de l'indemnité, quoique blâmant toujours ma précipitation importune, me dit : « Vous m'avez déjà fait grâce de tout; mais 3,000 piastres c'est une somme énorme ; c'est impossible. On vous donnera le terrain net et ce sera tout. »
» Comme je le remerciais, et lui disais à mon tour que j'avais déjà beaucoup trop cédé pour le terrain, que j'exigeais en outre les 3,000 piastres, il se récria, disant que précédemment j'avais fait une promesse absolue et nullement conditionnelle.
» Malgré l'évidence de sa fourberie, il voulut la soutenir. Je me récriai de toutes mes forces.
» Alors le délégué se fâchant dit :
« Eh bien, ou le père aura le terrain avec 500 piastres en plus, ou il aura 3,000 piastres sans le terrain. »
» Je fis alors l'étonné, disant qu'il me semblait fort drôle que le délégué eut une manière de traiter si différente de ses confrères de Ngan-king, puisque ceux-ci offraient de nous indemniser en versant 2,000 piastres et de donner en plus un terrain pour les ouvrages volés au missionnaire. J'ajoutai que, puisqu'il s'agissait d'ultimatum, eh bien, que moi aussi je donnais le mien : « Ou bien, dis-je, vous me donnerez le terrain et 2,300 piastres en plus, ou bien 3,300 piastres sans terrain. Si je cède ainsi, c'est le dernier gage de ma bonne volonté vis-à-vis des mandarins. » Peu après la séance fut levée.
» Les jours suivants, j'appris qu'on se remuait beaucoup au tribunal pour conclure l'acquisition du terrain et régler son mesurage.
9 avril.
» Ce matin, je suis invité à aller vite faire l'acceptation du terrain.
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Bonne nouvelle, donc! mais tout doux ! A mon tour, Messieurs, de n'être pas si pressé. Et les proclamations ! Et les affaires pendantes ! Et l'indemnité ! Il faut que tout aille de front avec ensemble.
» Je demande au délégué une entrevue, bien que parapluie rouge, chaises, et toutes sortes de gens se tiennent là, tout empressés d'aller me livrer solennellement le terrain.
» Sont-ils donc gracieux, me disais-je, aujourd'hui ! Ah ! je le vois, on avait réuni toute cette pompe pour me conduire à fixer définitivement les limites du terrain et finalement me mettre dans le sac ; car, après tout cet apparat, comment aurais-je pu rétrograder ?
» Mais entrons chez le délégué.
» — Ah! ah! si le Père savait combien je me fatigue!... Enfin, j'ai réussi, nous allons donc lui livrer le, terrain.
» — Bien, très bien, grand homme ; mais l'indemnité, s'il vous plaît, et les autres questions accessoires ?
» — Mais, comme il a été convenu il y a quatre jours !
» — Combien donc?
» — Ne sommes-nous pas convenus à SOO piastres ?
» — Merci, grand homme, gardez vos piastres et votre terrain ; rendez-moi nos objets perdus ; je ne vous demande pas une sapèque de plus. ■ , vï-.,
» Pressé de dire mon dernier mot et d'accorder une nouvelle diminution, je l'ai fait, assurant bien que, cette fois-ci, ce serait certainement mon dernier mot, car j'avais hâte d'en finir d'une façon ou de l'autre.
)) — Vous donnerez, lui dis-je, le terrain pour les ouvrages perdus et 2,000 piastres d'indemnité pour le reste.
» Je savais qu'à Ngan-king on proposait cet arrangement. Le pauvre délégué fut aux abois.
« Les affaires ne s'arrangeront point, dit-il ; je vais perdre la face ; les mandarins n'acceptent pas ; ils sont prêts à se défendre devant le tche-tai (vice-roi) et l'empereur même. »
» Pour moi, n'ayant plus rien à faire, je bois le thé à sa santé, salue tout le cortège venu pour me livrer pompeusement le terrain et rentre à ma pagode, bénissant saint Joseph de m' avoir fait éviter le piège.
» Sur le soir, le délégué revient. Sed quantum mutatus ab illo. Au lieu d'être menaçant, le voilà devenu doux, obséquieux. . . Il voulait une nouvelle diminution !
» Je le laissai parler à son aise, puis, quand il en eut assez dit, je lui expliquai très tranquillement, très brièvement, que je maintenais mon chiffre, le dernier des derniers mots. Mais je l'avertis qu'il ne tardât pas
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trop à y réfléchir, car je tenais à avoir sa réponse ce soir même ; sinon, je partirais le lendemain.
» J'envoyai dire la même chose au préfet. Celui-ci effrayé fait appeler le sous-préfet. Le sous-préfet, au milieu de la nuit, m'envoie supplier de ne pas partir avant qu'il ait pu venir m'entretenir.
» Le lendemain, en effet, il accourut le matin de bonne heure. Il commença par me rappeler son ancienne amitié, puis reprit aussitôt l'antienne du jour.
» Sur mes excuses, il partit rendre visite au préfet, me promettant sa réponse dans l'après-midi. A midi, ce sont des subalternes qui arrivent, et c'est pour répéter les mêmes supplications. Alors, pour toute réponse, je fis porter une partie de mes bagages sur la barque retenue la veille. A cinq heures, le délégué est député pour nous sonder encore et, comme je l'ai su d'ailleurs, pour conclure dans le cas où nous céderions 200 piastres.
» Ses prières furent encore plus touchantes que la veille. Elles ne trouvèrent malheureusement aucun écho dans mon cœur.
» Pourtant, dis-je au P. Le Cornée, faudrait-il manquer notre coup et assumer les responsabilités d'un échec pour quelques piastres? Essayons et faisons une dernière gracieuseté. »
» Sur l'assentiment du Père, je dis au délégué : « Je maintiens fixe la somme de 2,000 piastres, mais, comme marque de notre bonne volonté, nous prenons 200 piastres sur cette somme et nous vous les offrons en cadeau à vous et au sous-préfet. » Aussitôt, sans dire un mot de l'autorisation qu'il avait reçue, le délégué accepte avec empressement, se réjouit d'avoir abouti et nous félicite.
» Nous terminons les formalités au sujet du terrain. Notre homme paraît enchanté, et promet le billet de banque pour le lendemain matin ; on devait en même temps nous inviter pour nous livrer le terrain. Aussitôt son départ, le P. Le Cornée et moi, dans le sentiment bien légitime de notre joie, nous récitâmes un bon Te Deum.
» Le lendemain, onze heures sonnent et le billet n'est pas encore venu ! personne n'apparaît. J'envoie à la découverte. Bientôt, j'ai la double nouvelle que le préfet a retiré sa parole ; en outre, il refuse au sous-préfet de répondre pour le paiement, exigeant que celui-ci payât à lui seul. Le sous-préfet refusa. Je lançai alors mes gens dans tous les tribunaux, voulant une réponse définitive. Tous étaient en conciliabule chez le préfet qui promit la réponse dans un quart d'heure.
» A cinq heures, elle se faisait encore attendre.
» Alors je refis porter nos bagages sur la barque. A la deuxième veille de la nuit, le délégué fit venir mes gens, leur parla longuement, puis, prs-
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