‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 14 sur 27 · V .î^^-.is^-y.-j · texte numérisé non relu

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trop à y réfléchir, car je tenais à avoir sa réponse ce soir même; sinon, je partirais le lendemain.

» J'envoyai dire la même chose au préfet. Celui-ci effrayé fait appeler le sous-préfet. Le sous-préfet, au milieu de la nuit, m'envoie supplier de ne pas partir avant qu'il ait pu venir m'entretenir.

» Le lendemain, en effet, il accourut le matin de bonne heure. Il commença par me rappeler son ancienne amitié, puis reprit aussitôt l'antienne du jour.

» Sur mes excuses, il partit rendre visite au préfet, me promettant sa réponse dans l'après-midi. A midi, ce sont des subalternes qui ari'ivent, et c'est pour répéter les mêmes supplications. Alors, j^our toute réponse, je fis porter une partie de mes baj^ag-es sur la barque retenue la A-eille. A cinq heures, le délégué est député pour nous sonder encore et, comme je lai su d ailleurs, pour conclure dans le cas où nous céderions 200 piastres.

» Ses prières furent encore plus touchantes que la veille. Elles ne trouvèrent malheureusement aucun écho dans mon cœur.

» Pourtant, dis-je au P. Le Cornée, faudrait-il manquer notre coup et assumer les responsabilités d'un échec pour cpielques piastres? Essayons et faisons une dernière gracieuseté. »

» Sur l'assentiment du Père, je dis au délégué : « Je maintiens fixe la somme de 2,000 piastres, mais, comme marque de notre bonne volonté, nous prenons 200 piastres sur cette somme et nous vous les olTrons eu cadeau à vous et au sous-préfet. » Aussitôt, sans dire un mot de l'autorisation qu'il aA'ait reçue, le délégué accepte avec empressement, se réjouit d'avoir abouti et nous félicite.

» Nous terminons les formalités au sujet du terrain. Notre homme paraît enchanté, et promet le billet de banque pour le lendemain matin ; on devait en même temps nous inviter pour nous livrer le terrain. Aussitôt son départ, le P. Le Cornée et moi, dans le sentiment bien légitime de notre joie, nous récitâmes un bon Te Dcuin.

» Le lendemain, onze heures sonnent et le billet n'est pas encore venu 1 personne n'apparaît. J'envoie à la découverte. Bientôt, j'ai la double nouvelle que le préfet a retiré sa parole ; en outre, il refuse au sous-préfet de répondre pour le paiement, exigeant que celui-ci payât à lui seul. Le sous-préfet refusa. Je lançai alors mes gens dans tous les tribunaux, voulant une réponse définitive. Tous étaient en conciliabule chez le préfet qui promit la réponse dans un quart d'heure.

» A cinq heures, elle se faisait encore attendre.

» Alors je refis porter nos bagages sur la barque. A la deuxième veille de la nuit, le délégué fit venir mes gens, leur parla longuement, puis, pre-

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nant trois billets de 500 piastres, il veut les leur faire accepter. Mais ils s'en gardèrent bien, comme ils en avaient l'ordre de ma part; et le lendemain matin je me mis en route pour Tchen-kiang. »

Maintenant, une lettre du P. Le Cornée va nous apprendre l'issue de cette longue et chaude bataille :

« Le mercredi de la semaine sainte, nous quittions la pagode de Ning-ko-fou, l'un pour prendre la route de Tchen-kiang, l'autre pour retourner à Chœï-tong.

« Les négociations étaient rompues, il fallait se résoudre à réclamer plus haut une justice qu'on nous refusait. Ici, le P. Ma restait seul pour garder la position.

» Le jeudi soir, à une heure après minuit, le P. Chen-eul vient frapper à ma porte ; c'est une lettre pressée venant de Ning-ko-fou ; elle est du P. Ma et annonce que le jeudi après midi, le sous-préfet est venu à la pagode. Il a dit au Père que le délégué et lui se chargeaient d'ajouter 300 piastres aux 1500 accordées par le préfet et de compléter ainsi la somme demandée. Le tout était payable en quatre termes. J'ai répondu sur le champ que, pour ces 300 dernières piastres, je n'acceptais ni cette manière de dire, ni cette manière de faire, que c'était au préfet à nous les donner et non au délégué, mais qu'à part cela, si toutes nos autres conditions étaient acceptées, je ne voyais pas de difficulté. Devant passer la fête de Pâques à Ta-li-tsen, je ne pus que le soir reprendre la route de Ningko-fou. En chemin, je rencontrai le domestique du P. Ma. Encore une lettre! Elle annonce que le terrain a été mesuré le jour même et qu'il contient 29 mous (1) ; que le dîner de réconciliation est fixé pour le lendemain à trois heures du soir et que l'on m'attend pour cette joyeuse fête. Je continue donc ma route, le cœur partagé entre la jouissance d'une paix longtemps désirée et l'appréhension d'un grand dîner mandarinal. J'arrive à notre pagode, attache ma bête selon l'usage dans les galeries de la comédie et vais saluer le P. Ma au salon des étrangers. J'apprends alors que, pour les 300 piastres ajoutées, il avait fallu simplement dire qu'elles venaient du délégué pour sauver la face du préfet, le vieux ayant juré de n'en donner que 1,500, et qu'on avait passé par dessus le men-

» Le lendemain, après le déjeuner, le secrétaire du délégué se présente. Il apporte la pièce d'achat du terrain avec toutes les signatures et les sceaux ordinaires, mais le prix marqué se trouve être 2,000 piastres. Or, une des conditions posées par le P. Seckinger était que ce prix ne devait pas dépasser 1,500 piastres. Je rends donc la pièce en disant : « Si le délé- (1) Deux hectares.

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gué accepte les conditions posées par le P. Seckinger, je puis répondre, sinon je ne puis pas traiter, n'ayant aucune mission pour cela. »

a La figure de notre secrétaire s'allonge, mais il n'a rien à dire et il remporte la pièce. Vers midi, il était de retour, m'apportant une pièce identique avec les signatures et les sceaux, mais le prix marqué était devenu 1,300 piastres. J'accepte cette fois en remerciant le délégué et son homme de la peine qu'ils se sont donnée.

» A deux heures, visite du sous-préfet. A quatre heures, sa chaise vient me prendre et me couduit à une pagode au sud de la ville. J'y rencontre le délégué et le sous-préfet ; cinq minutes après, le préfet arrive. J'avais apporté quelques petites bouteilles de liqueur. Le vin bleu et le vin rose ont eu du «uccès.

» Le mardi, vers midi, j'allai faire la visite d'adieu. Le préfet n'était pas encore levé. Quelques minutes auparavant, il avait refusé de voir le délégué venu également pour le saluer. Il s'est montré plus aimable à notre égard ; nous a fait entrer un moment dans la salle de réception, puis est venu en personne recevoir nos félicitations. Il connaît assez bien les sciences et les médecines européennes (1). Il nous a demandé si nous avions des pilules contre l'opium, nous a fait l'éloge du vin rouge que nous lui avions envoyé, nous a promis des satellites pour les prochains examens, et nous a dit avoir envoyé à ses six sous-préfets les proclamations à publier en notre faveur.

» Ainsi se terminait à notre avantage une rude bataille, dont l'honneur revient au vaillant et infatigable P. Seckinger. Il avait su avec adresse allier l'énergie et la condescendance pour vaincre des ennemis redoutables.

» Dieu voulait nous procurer un bel établissement dans cette ville importante, appelée à devenir en quelques années le centre d'une florissante partie du Ngan-hœï. »

D'ailleurs, le P. Seckinger avait la théorie des terrains et ne laissait jamais échapper une occasion un peu favorable pour la mettre en pratique ; et la pratique c'était, après un choix heureux, une acquisition en due forme.

Dans les sept articles qui doivent cimenter la paix, après la victoire Kieng-ping, nous en trouvons deux où il est question d'immeubles : le second article, qui stipule la légalisation de l'achat de quatre terrains ou maisons, et le quatrième article où le mandarin s'engage à acquérir pour nous le terrain qui sépare de la rue la maison qui avait été pillée. C'est à lui qu'on doit la position exceptionnelle qu'occupe la résidence à Ou-hou, (1) De nom, et c'est déjà quelque chose.

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^îais quand il pouvait, comme à Ning-ko-fou, faire des mandarins, qu'on me pardonne lexpression, ses fournisseui's de terrain, sa joie était au comble. La plupart du temps ce sont eus qui, en dessous, nous font le plus opposition, quand nous voulons nous implanter dans une ville; leur entremise forcée est donc d'excellente guerre ; les contrats sont par le fait inattaquables; les répugnances des vendeurs tombent devant leur impérieux dcsir et le petit peuple pense que nous sommes tout puissants.

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Les histoires merveilleuses de queues coupées et de petits hommes de papier

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LES HISTOIRES MERVEILLEUSES DE QUEUES COUPEES ET DE PETITS HOMMES DE PAPIER

Il serait probablement difficile de trouver dans les œuvres des Chinois un livre exposant avec ordre, logique et clarté un corps de doctrine résumé de leur théogonie. Les travaux de ce genre ne répondent pas à leur génie littéraire. Les missionnaires ont mis avec plus de succès leur esprit philosophique au service de la science, pour coordonner didactiquement les légendes éparses dans les ouvrages classiques. Les savants d'Europe se sont parfois enthousiasmés pour ces fables d'origine indienne ou pour les sentences stériles du grand Confucius. En somme, la religion des lettrés, qui, officiellement, ne sont ni boudhistes ni toïstes, se résume au culte très sec et très restreint de ce dernier. S'ils croient aux superstitions populaires dont ils doivent s'acquitter dans les pagodes, c'est par un reste d'éducation païenne. La plupart sont les parvenus de la littérature ; ils gardent les préjugés de leur enfance et de leur naissance très humble.

La religion du peuple, telle que le peuple la comprend et la pratique, est un chaos informe de superstitions ridicules dont personne n'aura jamais la clef. Chaque région a les siennes ; on pourrait dire chaque famille. Les nommer traditions serait leur faire trop d'honneur. Quelques rites grossiers et grotesques semblent à peu près généraux ; ils ont pour mobile une routine fort inintelligente. Le Chinois ne paraît croire à rien, si ce n'est aux influences néfastes des mauvais esprits. Tout se résume à apaiser leur colère. Il n'est pas question dans le peuple de bons génies protecteurs capables d'inspirer Vamour.

Il faudrait donc des volumes infinis pour décrire toutes les supers-

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titions que pratique et qu'invente la crédulité. Cette compilation indigeste inspirerait une profonde pitié et les enfants croiraient souvent lire les contes les plus drolatiques. La sécheresse si fatale à la culture du riz fournit à elle seule plus d'exemples que tout le reste.

En 1892, la sécheresse désolait la contrée. Les habitants demandent au mandarin de Nin-ko-hien une procession. Celui-ci ne pouvait s'y refuser. Ils se rendent au bord d'un étang infect. Le bonze qui officiait y enfonce une bouteille, qui, l'ouverture au dehors, devait néanmoins se remplir toute seule. On brûle de l'encens^ des papiers ; le tara tam fait un charivari infernal. La bouteille est retirée pleine ! miracle facile à expliquer par l'escamotage de la bouteille vide et sa substitution. On entoure cette précieuse bouteille d'étoffe rouge. Le bonze la présente au mandarin qui la reçoit avec le cérémonial solennel de l'adoration à deux genoux. La procession s'achemine vers la pagode principale pour y déposer l'eau merveilleuse qui doit enfanter la pluie. En revenant, il pleuvait si bien que le grand homme n'ayant pas de parapluie se réfugia à la résidence du missionnaire. Cette coïncidence n'ôte rien de son grotesque à la cérémonie ; mais pour le bon peuple, elle ne put qu'être un puissant « confirmateur ». Un village voisin que la pluie d'orage n'avait pas favorisé apprit le fait. Aussitôt les habitants accoururen^. Ils apprirent que le mandarin avait présidé la cérémonie en habits de gala, quand la coutume exige qu'il soit nu-tête, sans parasol rouge, et chaussé de vulgaires semelles de pailles; ils apprirent que l'eau miraculeuse avait été versée dans le torrent ; on aurait dû attendre. La troupe irritée courut au tribunal, insulta, menaça le sous-préfet qui fut obligé de sortir et de prendre des mesures énergiques pour apaiser la sédition.

Ailleurs, ce sont des grenouilles qu'on porte en procession, devant lesquelles on se prosterne à deux genoux, qu'on honore comme des divinités avec force bâtons d'encens, pétards et musique. Elles sont déposées à la porte du sud qu'on ferme ensuite.

En ce pays, le plus superstitieux de la terre, et non pas le plus religieux, les cérémonies païennes président à tous les actes de la vie. Le merveilleux explique tout ce que l'ignorance couvre de ses ténèbres. Les bonzes savent très bien exploiter cette mine ; ils ne sont pas les seuls. Pour mieux arriver à leurs fins, les agents de certaines sociétés secrètes soulèvent le peuple en répandant des rumeurs étranges qui frappent les esprits. Les ennemis du christianisme accusent les chrétiens de maléfices et tout le monde se tourne contre eux. Ils sont déjà très impopulaires, puisque leur loi, loin de renverser l'ordre de l'Empire, en bouleverse toute l'économie basée en partie sur la superstition.

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Il nest donc pas sans intérêt de rappeler les faits extraordinaires qui se passaient à Nan-kin, quelques mois avant les troubles du Ning-ko ; car le moment viendra où les mêmes accusations fatales s'y répéteront partout comme un écho ; et les missionnaires avec leurs chrétiens passeront pour les sorciers maudits qui sont le fléau du peuple.

Nous empruntons ces détails à une lettre du P. Ravary, en résidence à Nan-kin, témoin autorisé et fort impartial. Il écrivait le 1'^'' avril 1876 :

« En ce moment, la ville de Nan-kin est en proie à une agitation assez violente.

» Depuis près d'une année, on reconstruit hors de la porte du sud un pont jadis détruit par les rebelles. Un pont en ces pays, et surtout en cette ville si superstitieuse, doit avoir des pilotis d'un genre bien curieux. Pour soutenir la masse en pierre, il faut un certain nombre d'âmes, si plus ni moins. Pour avoir ces âmes, il faut faire mourir des vivants. Le génie tutélaire ne peut répondre de la solidité de la construction, s'il n'a pas à sa disposition cent ou cent cinquante âmes de petits garçons de la ville. De là, panique dans les familles. La peur est exploitée et peut-être causée par les bonzes et tous les charlatans du pays. (Peut-être aussi, les entrepreneurs, ayant trop fait d'économies pour gagner le double, voulaient-ils expliquer par des fables le vice de leur construction).

» Grand fut mon étonnement, quand, au mois de novembre dernier, je vis à notre école externe plus de la moitié de nos élèves païens portant sur leur calotte ou sur le dos un petit morceau de toile rouge attaché par des fils noirs. L'explication m'en fut aussitôt donnée. Bonzes et compères avaient inventé un chiffon protecteur. Ils le vendaient seulement de IS à 20 sapèques. Sa vertu était infaillible; quiconque le portait serait épargné et ne servirait point aux assises du pont neuf. Tout le monde se les arrachait, bien entendu, et les bonzes faisaient fortune. Traversant les quartier de la ville, je vis que tous les enfants, à peu d'exceptions près, portaient le talisman. Des caractères étaient écrits sur la toile rouge. La traduction n'est pas chose facile et les plus habiles lettrés ne sont pas d'accord. Le sens le plus vraisemblable est celui-ci : Que le diable de pierre appelle le bonze de pierre, s'appelant lui-même qu'il supporte le poids. Vous, enfants, retournez-vite dans vos demeures. Que le diable supporte luimême le pont ! »

Les jours passèrent, personne ne fut victime ; les centaines d'ouvriers occupés à ce grand travail avançaient assez rapidement et le fameux pont devait être livré à la circulation dans les premiers mois de cette année. La panique se calmait ; le morceau d'étoffe disparaissait peu à peu ; les enfants s'en faisaient un jeu. La paix régnait dans la ville ; on ne parlait

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même plus du pont. Or, il y a huit jours, la nouvelle se répandit que le pont n'était pas solide et qu'on allait le démolir en grande partie pour le reconstruire en de meilleures conditions ! A ce bruit, les rumeurs renaissent plus troublantes que la première fois. Bien sûr, le nombre d'âmes destinées à le soutenir n'a pas été suffisant. Au lieu de cent âmes, il en faut maintenant trois cents !

» On imagine si les bonzes se mirent à l'ouvrage. Le petit commerce de chiffons ne marchait plus. Moins naïfs que leurs clients, ils fabriquent un nouveau talisman. Le dernier était rouge, il sera jaune; le premier avait vingt lettres, le second n'en aura que cinq ; mais mystérieux, si mystérieux que les académiciens n'y voient que du feu. De plus, pourquoi les hommes, les femmes et les filles n'en auraient-elles pas besoin ? Et tout le monde se croit obligé d'acheter la décoration. Mais tout cela n'est pas encore suffisant et l'on a ajouté : « Prenez garde à votre queue ! De mauvais lutins volent dans les airs. Leur main est armée de ciseaux. Malheur aux filles s'ils coupent le bas de leur robe ou les attaches de leurs souliers ! Ce sont là les âmes destinées aux piliers du pont neuf. »

» Et depuis deux jours, que voyons-nous dans les rues? Tous, à peu d'exceptions près, vont et viennent la queue enroulée autour de la tête. Lettrés et marchands qui n'osent l'enrouler ainsi, parce que ce n'est pas du tout distingué, ne circulent qu'en la tenant fortement à la main. Les calottes des enfants sont ornées de la bande jaune aux caractères cabalistiques. Les jeunes gens et les hommes, par respect humain, l'ont collée à l'intérieur. Nombre d'écoliers ne quittent plus leur famille. Femmes et filles ont cousu des bandes jaunes de chaque côté de la robe ; double dépense, mais s'il n'y avait de talisman qu'à droite le lutin couperait à gauche. Je n'en finirais pas si je voulais raconter tout ce que nous voyons et entendons.

« Hier, dès le matin, on a aperçu le long de la grande rue des traînées de sang ! Quel est ce sang répandu pendant la nuit ? Est-ce du sang humain? Pourquoi de cette manière, dans cette rue ? On imagine les commentaires. Le fait est certain ; je l'ai vu de mes yeux. Ce sang ne se rencontre pas d'une manière uniforme sur tout le parcours qui peut mesurer 2 li. Ce sont des espèces de traînées de quinze à vingt gouttes plus ou moins épaisses, jetées sur les larges dalles. Il n'y en a qu'au milieu. La li"-ne formée par ces gouttes coupe la rue dans le sens de la largeur, de trois pas en trois pas environ.

» On attribue ce fait à certains agents des sociétés qui ont profité de la circonstance pour ajouter un nouvel élément à l'excitation populaire. On accuse les pé-lieii-kiao (secte du nénuphar blanc]. Les mandarins ont fait

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afficher un édit pour faire cesser les bruits qui circulent à ce sujut. Le sang, me semble-t-il, aurait été répandu avant hier pendant la nuit. Par une coïncidence inexplicable, la veille au soir et le jour suivant, un autre phénomène se produisait dans un quartier peu éloigné de notre résidence. Le voici ; l'expliquera qui pourra. Une jeune fille de quinze ans travaillait le soir, un peu à l'écart, dans un atelier de soieries. Tout à coup, un homme

Bonzes.

à l'aspect terrible entre dans l'appartement. C'est un géant, grosse tête, noir comme le diable. Une de ses grandes mains est armée d'un couteau de cuisine, l'autre d'une paire de ciseaux. Le doute n'est plus possible pour la jeune fille ; c'est bien là le fameux lutin qui coupe les queues et les pans de robes. Elle jette un grand cri ; sa mère effrayée accourt. Il était trop tard; l'opération était faite; le bas de la robe avait été coupé et

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» On imagine si les bon/.es se mirent à l'ouvrage. Le petit commerce de chillons ne marcliait plus. Moins naïfs que leurs clients, ils fabriquent un nouveau talisman. Le dernier était rouge, il sera jaune; le premier avait ■\ingt lettres, le second n'en aura que cinq; mais mystérieux, si mystérieux que les académiciens n'y voient que du feu. De plus, pourquoi les hommes, les femmes et les filles n'en auraient-elles pas besoin ? Et tout le monde se croit obligé d'acheter la décoration. Mais tout cela n'est pas encore suffisant et l'on a ajouté : « Prenez garde à votre queue I De mauvais lutins volent dans les airs. Leur main est armée de ciseaux. Malheur aux filles s'ils coupent le bas de leur robe ou les attaches de leurs souliers ! Ce sont là les âmes destinées aux piliers du pont neuf. »

» Et depuis deux jours, que voyons-nous dans les rues ? Tous, à peu d'exceptions près, vont et viennent la queue enroulée autour de la tête. Lettrés et marchands qui n'osent l'enrouler ainsi, parce que ce n'est pas du tout distingué, ne circulent qu'en la tenant fortement à la main. Les calottes des enfants sont ornées de la bande jaune aux cai'actères cabalistiques. Les jeunes gens et les hommes, par respect humain, l'ont collée à l'intérieur. Nombre d'écoliers ne quittent pkis leur famille. Femmes et filles ont cousu des bandes jaunes de chaque cùté de la robe ; double dépense, mais s'il n'y avait de talisman qu'à droite le lutin couperait à gauche. Je n'en finirais pas si je voulais raconter tout ce c[ue nous A'oyons et entendons.

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» On attribue ce fait à certains agents des sociétés qui ont profité de la circonstance pour ajouter un nouvel élément à l'excitation populaire. On accuse les pé-lien-hiao ^secte du nénuphar blanc). Les mandarins ont fait

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c nporté par le lutin. Que faire pour éviter la mort? Avant d'aller conjurer les magots à la pagode, la mère fait quitter tous les vêtements de sa fille^ les cache sous le lit et la revêt d'autres habits. Le lendemain, vers dix heures, le diable revient ; la fille est encore seule. Pour la consoler ou pour se moquer, il lui remet le morceau d'étoffe coupé la veille. La pauvre fille se met à crier. La mère et plusieurs ouvriers accourent. Cette fois le diable est entré par la fenêtre et la fille seule le voit encore comme suspendu au plafond de la chambre. Sur ce, les gens de l'atelier et quelques voisins se mettent à pousser des cris, à frapper violemment la terre du pied, à s'armer de tout ce qui leur tombe sous la main afin d'effrayer et de chasser l'affreux lutin. La fille le voit toujours s'agitant dans l'espace ; tantôt prenant des proportions énormes, tantôt se transformant sous une figure toute petite.

» A un moment donné, elle ne vit plus rien ; mais, ô surprise ! du plafond tombe un tout petit homme de papier. Il mesure 6 à 7 pouces de hauteur, comme un pantin. Une de ses mains tient un petit couteau de papier. Les deux yeux et le nez sont remplacés par des trous faits dans le papier.

» A cette vue, les gens entrent en fureur ; piétinent avec rage le papier dans lequel le diable s'est métamorphosé ; on le frappe, on le serre sous un couvercle de seau de bois, on le tient là captif et on ne le lâchera pas. La légende dit qu'il peut ressusciter autant de fois qu'on le tue et qu'il est d'une rancune effrayante. Ses vainqueurs ne sont donc qu'à moitié fiers de la victoire et très embarrassés du prisonnier. Tout le quartier est persuadé de la diablerie.

» Enfin, après longues délibérations, il fut déclaré prudent de clouer le bonhomme contre la muraille extérieure de la maison, sur la rue. Mais les curieux se multiplièrent à l'infini, et nos gens furent bientôt harassés de répondre à tout ce monde. Ils prirent une résolution énergique et désespérée ; ils décrochèrent le bonhomme, le froissèrent entre les mains et le jetèrent enfin là où le diable, esprit immonde, devrait toujours être.

» Vers deux heures de l'après midi, le F. Sen et un catéchiste arrivaient à cette maison, voyaient et interrogeaient. Il y a unanimité dans l'exposé du fait ; la bonne foi des gens est indubitable. Les habitants, les voisins, tous sont d'accord. La fille seule a vu le fantôme plein de vie, les autres n'ont vu que le pantin. »

Autre lettre du P. Ravary :

/? avril.

K Pour les queues coupées, je connais quatre cas où je ne vois pas

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d'explication possible. Ici, on y voit une intervention diabolique. Â.vanthier soir, j'ai voulu aller moi-même aux informations.

» Depuis quatre jours, un enfant de treize ans avait eu la queue coupée ; à midi, on lui faisait raser la tête. L'enfant m'est connu ainsi que sa famille ; il m'a raconté l'histoire. Il a peur ; les voisins lui disent qu'il va mourir.

» C'était un beau matin ; il était seul. Soudain, un coup de vent lui fait fermer les yeux. C'est le signal convenu disent les braves gens. L'enfant porte la main à la tête ; trop tard, la queue était coupée.

» Hier matin, un bachelier de notre école externe me dit que son neveu, enfant de douze ans, a subi le même sort dans les mêmes circonstances. Le jour même, on le rasait.

» Ce matin, un visiteur, bachelier de la ville, me racontait qu'un de ses élèves, s'en retournant avec deux camarades, reçut en route le coup de vent, et sa queue avait disparu. On le rasa immédiatement.

» Le barbier de la maison nous dit qu'il vient de raser un autre enfant, qui, marchant avec sa mère dans la rue, reçut le coup de vent et se trouva sans queue.

« Le plus étrange, c'est ce qui vient de se passer dans une famille mahométane à nous bien connue. Ecoutez et jugez !

» Mercredi soir, à six heures moins le quart, mon catéchiste Sen arrive presque hors de lui, me disant que, 'pour le coup, il n'y a plus à douter. Il a vu et interrogé.

» La deuxième des filles, âgée de treize ans, sortait vers cinq heures par une porte de derrière, portant un vase d'eau à une voisine. Elle heurte contre une pierre, chancelle un peu sans tomber, reçoit le coup de vent et sa tresse est coupée.

» Elle pleure, elle crie, la famille est en alarmes. Mon catéchiste survient pour la consoler. Alors voici ce qu'on fait : — cette superstition, nous l'ignorions — on arrache à l'enfant quelques pincées de cheveux et on les place sous un vase qu'on ne nomme pas ! Hier matin, qui le croirait ! la tresse disparue la veille était attachée à la partie supérieure du lit de la jeune fille.

» Je suis allé un instant à l'école des filles où sont les deux sœurs de cette enfant. D'elles-mêmes, elles m'ont raconté l'heureuse fortune de ce matin. Leur sœur ne devait plus mourir, puisque la tresse avait été restituée. Toutes les familles croient fermement que c'est le diable qui les tracasse. »

Voici maintenant ce qu'écrivait le P. Palatre :

« On lit dans le The Schang-hai. Courier and China Gazette, n" du 6 avril :

CHINOIS ET MISSIOKNAIRCS

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» L'agitation causée k Nan-kin par la coupe des queues de cheveux continue toujours. Les cinq caractères que l'on donnait comme un talisman sont sans effet. Toutes sortes d'histoires circulent parmi le peuple.

» Hors de la porte du sud, quatre cordonniers étaient à leur travail, lorsque, tout à coup, un vent violent passa par là et fît disparaître leurs queues. Ils allèrent vite chez un barbier pour se faire raser complètement, de sorte que maintenant ils ressemblent à des bonzes.

» Un homme fait de papier rouge a été mystérieusement posé sur une place publique, il y a quelques jours, et des milliers de curieux sont allés voir ce prodige. Il avait un pied de long. Dans la main droite il tenait des ciseaux de papier et dans la main gauche une épée.

» Les mandarins cherchent à découvrir le fond de ces mystères et ne peuvent y parvenir. On croit qu'ils ont un caractère politique. Les queues signifient la soumission aux Mandchoux ; l'enlèvement constant et extraordinaire de cet appendice signifierait que le ciel veut renverser la dynastie actuelle. »

Le même journal publie, le 15 avril, l'article suivant :

« Les affaires étranges qui se passent à Nan-kin ne semblent pas devoir cesser promptement, grâce au dernier mouvement causé par les agitateurs. Nous apprenons que, parmi les nombreuses affiches qui ont été placées récemment en beaucoup d'endroits, il y en a une qui a causé les plus grandes alarmes parmi les mandarins et mis le peuple en émoi. Elle a été placardée sur toutes les places et jusque devant le tribunal du vice-roi.

» En voici le sens : « Les premiers ministres civils et militaires du roi » dans les trois provinces doivent connaître l'endroit où il est enterré (der- » rière le palais du vice-roi). Qu'ils aillent et qu'ils lui offrent un sacrifice. » S'ils n'ont pas d'emploi, ils doivent se rendre à la montagne du Dragon » pour se joindre au jeune législateur. » Hong-sin-tsuen, le chef du mouvement des tai-ping (rebelles) avait établi son palais dans le tribunal actuel du vice-roi, et il mourut quelques semaines avant la reprise de Nan-kin en 1864. Son tombeau supposé fut ouvert par les impériaux et son corps fut brûlé. Mais on dit que son véritable tombeau existe encore et n'est connu que de quelques hommes du parti, ce qui n'est pas improbable.

» Le sens de l'affiche qu'on vient de lire peut être qu'il faut se rallier autour du fils du premier chef rebelle. Mais les mécontentements qui répondraient à cette invitation seraient bientôt saisis par les mandarins.

» L'affiche a été enlevée et personne n'a osé la copier. Quand aux

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mandarins, ils mettent tout en œuvre pour étouffer le plus promptement possible ce dangereux mouvement. »

Peu à peu, Nan-kin retrouva la paix ; mais la haine contre les chrétiens sut exploiter, en les incriminant, cette nouvelle calamité publique. Dans toute la vallée du fleuve Bleu, le bruit s'en répandit avec la rapidité d'une tempête. Aux calomnies séculaires, vint s'ajouter le crime de couper les queues et de lancer les bonshommes de papier. Personne n'a jamais vu un chrétien en flagrant délit ; personne ne cherche à pénétrer le mystère. Tout le monde néanmoins est convaincu.

Le peuple a sur les Européens les idées les plus étranges ; il s'imagine que ces hommes d'Occident sont d'une nature supérieure, que leurs mauvais génies ne peuvent rien contre eux, et qu'ils ont une puissance occulte presque sans limites.

Au Ning-ko, les nouvelles de Nan-kin arrivaient pour ajouter un surcroît d'indisposition dans ces cœurs païens, déjà si excités par les prédications de Ho-tchou et des agents de Fang-tong-lin. Pour eux, la culpabilité des chrétiens était évidente. Il ne fut jamais question de politique, de diablerie ou de Nénuphar blanc.

Nous verrons au tribunal du vice-roi ces imputations prises au sérieux et elles coûteront la vie à un malheureux catéchiste.

Dans son mémoire au trône, sur le procès et les troubles de Ning-ko, le grand homme disait :

« Sans aucun doute, le peuple de Kien-ping savait très bien que les coupeurs de tresses appartenaient à la société du Nénuphar blanc et non à la religion ; mais remarquant qu'aucun chrétien n'avait eu la tresse coupée et que les coupeurs fraternisaient avec eux; que Pe-hœi-tsing (1) avait appris du Yang à couper ces queues ; voulant s'opposer à ce que des coupables du même crime fussent saisis par Yi-kin-kai, etc., etc.. »

Il laisse suffisamment entendre que, si la doctrine des missionnaires n'enseignait pas ces sortilèges, peut-être qu'en réalité ses adeptes s'en, rendaient coupables, et que, certainement, le peuple les en accusait ; n'était-ce pas assez pour leur condamnation ? Et si les accusations du peuple ont encouragé la haine, le peuple n'est-il pas excusable, la haine méritée?

(1) Pe-hœi-tsing, catéchiste du P. Hoang, condamné à Nan-kin. Yang autre catéchiste tué avec le Père.

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