VINGT ANS APRÈS
Pour le christianisme en Chine, la paix n'a jamais été et ne sera pas d'ici longtemps un synonyme de liberté, ni de réconciliation. Ce que nous avons dit des préjugés et des haines, qui ont de si profondes racines dans les institutions, dans les traditions et dans les cœurs, explique cet aveuglement national qui, de temps en temps, provoque une levée de boucliers.
Après ces orages, que conjurent la peur des représailles et aussi une certaine lassitude fort explicable chez ce peuple ignorant, chicanier, orgueilleux et plus frondeur que batailleur, la pacification descend sur la multitude comme le calme sur les flots.
Une sorte de paix est faite alors que la bataille est finie ; mais le soir de ces troubles n'est jamais la fin de la guerre. Dans un cœur chinois, l'inimitié ne ces.se que si le paganisme est vaincu. Le païen est fatalement ennemi de l'étranger, surtout du missionnaire. Il a comme un virus à l'état latent et les accès de rage sont périodiques.
Le pouvoir, nous l'avons insinué, ne se fait-il pas un plaisir ou un devoir de cultiver ce bacille ?
Il y a quelques années, paraissait un livre destiné à rendre service aux mandarins et aux lettrés, pour la rédaction de certaines lettres officielles. Ce recueil de mémoires au trône et de pièces diplomatiques n'offrirait, à première vue, qu'un intérêt littéraire ou historique ; en réalité, il vaut les meilleurs pamphlets. Nous avons été fort heureux d'en recevoir l'indication, car il s'y trouve un document du plus haut intérêt pour cette histoire. C'est le mémoire du vice-roi de Nan-kin rendant compte à la cour
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du jugement porté sur les victimes de la persécution et l'acquittement motivé des coupables. Nous le donnons presque in-extenso.
Fin des antagonismes entre chrétiens et païens, dans la province
du Ngan-hϕ (1).
« Moi, vice-roi des deux Kiang, je témoigne :
» Entre la cinquième et sixième lune de cette année, des disputes commencèrent à Ngou-tsen-wan (Lou-tsen), de la sous-préfecture de Kienpin, entre païens et chrétiens, et les inimitiés s'étendirent bientôt dans le Suen-tcheng, le Ning-ko-hien, à Koang-te-tcheou. Des églises catholiques y furent brûlées. Les chrétiens et même les mandarins locaux accusèrent le nommé Ho-tchou et son fils d'être les instigateurs du mouvement. J'en ai envoyé le rapport au tsong-li-ya-men et j'ai envoyé des troupes au Ningko-fou, chargeant aussi les autorités locales de saisir ces deux hommes et de les amener à Nan-kin pour y être condamnés. Mais Ho-tchou, le 23 de la cinquième lune était allé au tribunal, et, se sachant accusé et réclamé, se livra lui-même avec son fils et plusieurs autres et vint à Nan-kin.
» Je donnai ordre au tao-tai de procéder à leur interrogatoire ; mais il ressort clairement qu'ils n'ont, ni réuni, ni excité personne. Bien plus, Ho-tchou s'offrait à subir la peine de mort. Les troubles ont été absolument soudains et il était impossible de dire quel était le plus coupable.
» De leur côté, ils accusaient Hoang-tse-sen (le P. Hoang) et Yangkin-si (son catéchiste). Ils donnaient des preuves irréfragables ; leur accusation n'était donc pas une calomnie.
» Pour ce qui est de la destruction des églises, à mon sens, c'est l'affaire d'un mouvement populaire ; et il est difficile de déterminer qui est coupable et quel est le plus coupable.
» La mort de Ho-tchou et de son fils ne serait donc d'aucune utilité, sinon pour faire plaisir aux chrétiens et mettre fin à leurs récriminations. Ho-tchou n'avait rien contre les chrétiens, lui qui était conciliateur et médiateur quand le peuple a pris et lié le catéchiste Pé.
» En outre, Ho-tchou était tong-se (notable-maire) et il savait bien qu'à lui revenait la charge de traiter les affaires épineuses ; il ne se serait pas tendu un filet pour se prendre lui-même. La calomnie qui l'accuse est plus évidente que le soleil. Comment pouvaient-ils, le même jour, lui
(l) Nous citons ici cette pièce, parce que le lecteur est maintenant renseigné et peut avec compétence en juger l'iniquité.
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et son fils, se présenter au trjjranal et être en même temps au Suen-tchen, au Ning-ko-hien, à Koan^é pour y brûler des églises ? Si sévère que soit un juge, il doit, devant l'évidence, prononcer Yacquitation.
» Que Ho-tchou innocent soit condamné à mort, la calomnie, qui n'est pas acceptable en temps de paix, comment serait-elle acceptée en temps de trouble ; elle irriterait davantage contre les chrétiens ; le peuple redoublerait ses violences, semblable à une bête sauvage que la flèche du chasseur a blessée et se précipite aveugle devant elle. De même que le peuple hait les missionnaires européens à cause des chrétiens, de même il haïra les mandarins à cause des missionnaires européens ; et les antagonismes et les vengeances n'ont plus de raison de finir. Plaire aux chrétiens, c'est augmenter le mal. En paroles, il est facile de finir la querelle des païens et des chrétiens, mais la pacification de fait est autrement difficile
» Pendant plusieurs mois, les juges ont examiné la question il
ressort que, pour tromper le peuple par les fausses doctrines, c'est le catéchiste Pé qui est le plus coupable et la principale cause de la lutte.
» Mais, il vaut mieux remonter aux origines mêmes de toute cette affaire.
» Après les rebelles, la population du Ngan-hœï n'était plus que le dixième de ce qu'elle était auparavant ; et ceux qui l'habitent sont maintenant en grande partie étrangers, divisés entre eux et surtout très antagonistes avec les aborigènes. Cet état donna naissance à des associations. , :;
» Dans le Ning-ko, parmi ce peuple clairsemé, il y a beaucoup de chrétiens et d'églises. Parmi ces chrétiens, deux se signalaient par leur mauvaise réputation, Hoang-te-sen (le P. Hoang) et Yang-kien-si (son catéchiste). Ce n'est pas la religion qui les déshonora, mais eux qui ont déshonoré la religion.
» Cette année, durant l'été, le peuple de Kien-ping savait bien que les coupeurs de queues appartenaient à la société du Nénuphar-blanc (1), non à la religion. Toutefois, on ne vit aucun chrétien perdre sa tresse de cheveux ; de plus, on remarqua que les coupeurs frayaient avec les chrétiens. Le catéchiste Pé avait été initié à cet art de couper les tresses par le catéchiste Yang.
» Le 16 de cette lune, Pé, sur sa monture, s'opposait à ce que Y-kin-kiai arrêtât des coupeurs de tresses. Y-kin-kiai l'ayant saisi et lié, le prêtre Hoang envo^^a sa carte au sous-préfet, pour le faire
(1) Il est difficile de savoir à quelle époque remonte cette société secrète, célèbre en Chine; les anciens missionnaires en parlent dès 1740,
délivrer. Sur ces entrefaites, Yuen-koang-fou, qui avait eu sa tresse coupée ce même jour, ainsi que Ngan-tin-chan, deux Honanais âgés de plus de vingt ans, travaillaient aux champs d'un nommé Ou-yun-tin Ils causaient et accusaient les chrétiens de Lou-tsen d'avoir coupé ces queues-là.
» Passant sur la route à cet instant, le catéchiste Yang les entendit, il les maudit et le soir, avec le prêtre Hoang à cheval, suivis de plus de vingt hommes, ils s'emparèrent des deux Honanais, les autres ayant pris la fuite.
» Mais, le même jour, leur maître Ou vint promettre de faire les réparations voulues; il n'obtint rien et, de retour, invita le notable Yu-kinlong. Revenu à Lou-tsen, il vit l'église en feu. Ce fut alors qu'arrivèrent par hasard ceux qui avaient saisi les coupeurs de queues. Ils profitèrent de l'occasion et, dans leur fureur, brûlèrent le prêtre Hoang et le catéchiste Yang.
» Les deux Honanais ayant disparu, on accusa Ho-tchou et Yu-kinlong de les avoir inventés. Mais ils avaient bien existé, leurs tresses avaient été coupées et, selon Lang-y-fou, ils avaient été arrêtés au Tien-tchoutang, et Tcheng-j'o-ko (le palefrenier du Père) avoua avoir coopéré à leur mort ; ce furent leurs cadavres qui disparurent.
» L'aveu de Tcheng-yo-ko, si loyal, m'a porté à la modération à son égard.
» Que Pé-hœï-tsin trompât le peuple par les fausses doctrines, rien de plus évident. Il est impossible de désigner tous les gens qu il s'associait. On ne doit pas les reconnaître comme vrais chrétiens, mais pour des coupeurs de tresses. Il faut donc établir cela clairement, si on veut en finir avec l'antagonisme qui divise chrétiens et païens.
» Excepté Ly-tsai-hoa, qui s'est enfui et qu'on recherche, les autres coupables sont condamnés à mort ; Hou-siou-chan et Tcheng-che-ko comme brigands ; le catéchiste Pé comme lanceur de lutins de papier, Tcheng-yo-ko (le domestique) et les autres (qu'il nomme) sont condamnés à l'exil à 1,000 li d'ici, après avoir reçu la bastonnade.
» Ceux qui ont pillé, quels qu'ils soient, devront tous restituer les objets, sous la peine la plus grave. Pour les églises et résidences brûlées ou détruites, j'ai avisé les mandarins locaux d'estimer ce qu'il convient pour l'indemnité, afin que notre justice brille à tous les yeux.
)) Ho-tchou a invité le peuple à afficher des pancartes où sont imprimés les cinq caractères ; en cela, rien qui puisse offusquer les chrétiens.
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» Que Yu-kin-long n'ait pas prévenu tant de malheurs, ce n'est pas qu'il ne l'ait pas voulu, mais il ne l'a pas pu.
» Hou-siou-chang a accusé, auprès du sous-préfet, Ho-tchou et son fils. Comment Ho-tchou et son fils pouvaient-ils détruire les églises du Nin-ko et les autres, quand, en prison, ils n'avaient pu se rendre sur les lieux? C'était une calomnie évidente.
» Prosterné, je supplie le sage empereur de lire tout ce mémoire.
» Le vingt-huitième jour de la douzième lune, de l'empereur Koangsin, deuxième année ».
Le lecteur, qui connaît la vérité, aura peine, sans doute, à comprendre qu'un amas si monstrueux de légendes aussi ridicules qu'invraisemblables puisse s'entasser, avec tant d'air naïf, sous la plume d'un vice-roi pour être porté à la connaissance d'un grand tribunal. Il n'y a là qu'une indication de plus ; puisse-t-elle contribuer à dessiller les yeux de plus d'un diplomate encore attardé dans les impasses du labyrinthe de la politique chinoise.
Humainement parlant, le christianisme semblerait déshonoré par ces calomnies tombant de si haut ; et sa honte se perpétue avec la publicité de ces accusations qui font foi aux yeux des mandarins et des lettrés.
Vingt ans après, pareils souvenirs entretiennent le mépris, la haine et la joie d'un triomphe toujours désiré. Telle est la victoire du paganisme ; mais la défaite, pour la religion, est plutôt apparente que réelle. Car la Chine, si rebelle qu'elle soit, ne saurait faire exception à cette loi générale qui protège et prophétise le progrès de l'Eglise dans l'univers. Son histoire est, ici comme partout, également pleine de tristesse et d'espérance.
La petite mission du Ning-ko venait donc d'escompter pour l'avenir un trésor de promesses.
Si probable que fût l'apaisement, au lendemain du jugement rendu par le vice-roi, . les irritations avaient trop ému les populations et la sentence était trop injuste pour que les missionnaires pussent déposer toute crainte. Le 24 mai 1877, le R. P. Chauvin, supérieur de la mission, au nom de Mgr Languillat, des Pères et des fidèles de Ning-ko-fou, gravit les sentiers de la colline de Zo-cé (1), et là, en plein grand pèlerinage, dans le sanctuaire de Notre-Dame Auxiliatrice, aux pieds de son image si vénérée, il fit vœu que, si elle nous rendait la paix et nous fournissait les moyens
(1) Zo-cé, près de Song-kiaiig, n"csL qu'à 10 lieues de Chang-haï. Sur une colline au milieu d'une plaine immense, s'élève l'église de Notre-Dame. Des milliers de chrétiens y viennent, aux deux grands pèlerinages, surtout, remercier et implorer Marie.
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de réparer nos ruines, il bâtirait en son honneur un nouveau sanctuaire dans le Ning-ko.
La Vierge, infiniment compatissante, montra sans tarder qu'on n'a jamais en vain recours à sa médiation.
Les dernières causes de craintes et d'alarmes s'évanouirent promptement. Le paganisme sembla désormais frappé d'impuissance, la chaîne de satan s'était raccourcie. Les chrétiens ne rencontrèrent plus les vexations qui semblaient devoir peu à peu consommer leur ruine ; et, aux yeux étonnés de nos ennemis, partout se relevèrent nos écoles et nos églises.
Ce fut donc le 24 mai de l'année suivante que l'accomplissement d'un vœu si cher à tous les cœurs commença à être réalisé par la pose solennelle de la première pierre d'un sanctuaire digne de Marie.
Chœï-tong semblait désigné de préférence à tout autre lieu. Les chrétiens y étaient nombreux ; sa situation géographique en faisait un centre tout naturel de réunion. Eloigné du tumulte des villes, sur le bord d'un torrent, à l'intersection de nombreuses routes, au sein des plus pittoresques collines, il réunissait de précieux avantages.
Un terrain avait été acheté, agrandissant considérablement l'ancienne résidence, qui devait, dans le plus prochain avenir, prendre une singulière importance. Le F. Goussery, chargé de la direction des travaux, traça les fondements d'une église pouvant contenir deux mille pèlerins.
Malgré les travaux urgents de la campagne, de tous les points, même les plus éloignés du Ning-ko, accoururent de nombreux fidèles. Tous avaient à cœur de venir se placer sous la protection de Marie. Les vieux chrétiens surtout étaient là. Malgré les tristesses et les découragements de la lutte, leur foi était restée inébranlable. Ce 24 mai 1878 était un jour de réel triomphe, un jour de consolation, d'espérance, d'enthousiasme. Ils se sentaient forts et avaient un secret plaisir à paraître réunis et massés comme un bataillon d'élite autour de leur étendard. Les païens du gros village n'étaient d'ailleurs aucunement antipathiques à des manifestations qui favorisent leur commerce. Ils comprennent les pèlerinages, très en faveur en Chine ; les plus célèbres pagodes sont chaque année visitées par des foules immenses de païens.
La bénédiction de cette première pierre fut donc entourée du plus solennel cérémonial. C'était une nouvelle prise de possession au nom de la terre si douloureusement conquise, et au nom du ciel mystérieusement vainqueur.
L'émotion fut grande, lorsque le P. Ly, rappelant les jours de larmes, félicita les persévérants et pria pour les naufragés. Il montra Marie
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toujours toute-puissante protectrice pour ses enfants. Afin de mieux faire ressortir son patronage, le P. André, miraculeusement échappé à la mort, monta à l'autel et chanta la grand'messe.
Tandis qu'à Chœï-tong se scellait ainsi la nouvelle alliance entre les chrétiens du Ning-ko et leur Mère du ciel, à la tête d'une députation de fidèles, le P. Debrix avait gagné la colline de Zo-cé. Quand se déroula l'immense procession qui serpente à travers les allées sinueuses, on put voir avec reconnaissance la splendide bannière du Ning-ko qui ouvrait la marche. On lui faisait les honneurs comme au victorieux qui sort de l'arène. Deux noms seulement étaient tracés sur ses plis : Ning-ko-fou, Koang-te-tcheou. Ils sont désormais acquis à l'église de Chine. Mais, qu'il en reste encore à anoblir dans ces douloureuses croisades !
Sous quelque forme qu'elle se présente, la persécution est nécessaire et réservée à l'Eglise; le missionnaire le sait, il y est préparé, il y est habitué. Il en va bien autrement du pauvre catéchumène ou nouveau chrétien. En quelques mois, les ruines matérielles furent à peu près relevées ; il faudra de longues années pour refaire toutes les chrétientés qui, en grande partie, avaient sombré dans la tourmente. Vingt ans après, la terreur n'a pas encore vu s'évanouir le fantôme qui frappe encore les imaginations. D'ailleurs, une sorte de fatal endurcissement a frappé les apostats, et des villages entiers, stérilisés au spirituel par la défection, restent encore fermés à l'évangile. Nous raconterons cependant un fait qui montre l'action spéciale de la grâce. Sans lui donner plus d'importance qu'il ne mérite, nous sommes heureux de le rapporter à la gloire du cher missionnaire, sanglante victime de la fureur des païens.
Au mois de novembre 1878, le P. Royer, missionnaire au district qu'évangélisait le P. Hoang, parcourait les villages, consolait, exhortait, ramenait à Dieu quelques brebis égarées. Il fêtait la Toussaint à Lou-tsen et là, vint le voir un apostat. C'était un ancien tao-che (prêtre des idoles). Le P. Hoang l'avait converti et pris ensuite à son service comme catéchiste exhortateur, à cause de son instruction.
Ayant eu le malheur de faiblir pendant la persécution, il reprit son ancien métier, se remit au service du diable avec lequel il avait certaines relations, comme tous ses pareils.
Un jour, il vint dans une famille qu'il connaissait, la famille Siao, apostate aussi ; et il lui prit fantaisie d'endiabler la petite fille, seulement âgée de neuf ans. Son but était de savoir par son entremise certaines choses que le démon, souvent, se plaît à révéler, plus ou moins soucieux de la vérité, selon l'occurrence. Mais l'enfant ne put répondre que sur trois choses : « Le P. Hoang, dit-elle, et le catéchiste Yang sont au ciel ; ils
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» prient les chrétiens et catéchumènes de Kien-ping de se convertir et de » rester fidèles à adorer Dieu, sinon, Dieu les châtiera. Le P. Hoang s'est » jeté à genoux devant Dieu, le suppliant de pardonner à ces pauvres gens. » Toi-même, dit-elle au tao-che, ne fais plus ce métier, autrement Dieu » te reprendra ton fils âgé de cinq ans ».
Le malheureux tao-che ne tint pas compte de la menace et Dieu ne tarda pas à le punir. Son fils mourut et, quatre jours après, cet homme, profondément désolé, allait trouver le P. Royer et lui racontait exactement toute cette curieuse histoire. Il lui disait : « Le bon Dieu m'avait averti, je n'ai pas obéi, mon fils est mort; je veux me convertir sérieusement ». Il fit, en effet, sa mission et se remit au service du Père.
Ces pauvres Chinois sont, en général, si faibles et si ignorants qu'il faut pour les évangéliser une grâce toute spéciale de miséricorde et de patience. ,
Parmi les héros tristement célèbres du procès de Nan-kin, on se rappelle Tchen-lao-yo, le palefrenier. Qu'est-il devenu?
Le vice-roi fut, dit-il, touché de sa « loyauté ». Il eut à cet égard un verdict d'indulgence et ne le condamna qu'à dix ans de prison, malgré le double meurtre dont la torture lui avait arraché le mensonger aveu; Il avait, en effet, du même coup, et condamné le P. Iloang, dont la mémoire était flétrie, et s'était condamné lui-même. Le pauvre domestique resta ses dix années en prison, mais ne subit pas la peine de l'exil. Aujourd'hui, il est au service du missionnaire qui remplace le P. Hoang à Pi-kiakiao ; il le sert depuis des années et se signale, entre tous, par le plus parfait dévouement. Il est l'homme de confiance. Touchante surprise digne du berceau de la Chine chrétienne.
D'ailleurs, une bénédiction spéciale semble descendre sur ce district, le plus éprouvé jadis. Ce n'est pas en vain qu'un sang innocent y a coulé pour la plus sainte des causes. Le missionnaire, aujourd'hui, peut, le front haut, parcourir sans crainte les nombreux villages de to.ite la sous-préfecture. Il est connu, pour ne pas dire respecté de tous les païens. Ce n'est plus un déshonneur d'appartenir au Tien-tchou-tang. Aux 600 à 700 chrétiens dont, chaque année, le nombre augmente, il faut ajouter 500 ou 600 catéchumènes. Les différentes écoles regorgent d'enfants, et le missionnaire auquel incombe une si lourde charge peut apprécier parfois l'obscur martyre des succès apostoliques.
De plus, si nous considérons la mission du Ning-ko dans son ensemble, la religion n'a cessé et ne cesse sa marche ascendante ; lente peut-être, si on la compare aux progrès de certaines contrées très privilégiées, mais solidement organisée. Ses 3,000 chrétiens et ses 1,S00 caté-
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chumènes sont généralement bien instruits et suffisamment soucieux de leurs devoirs religieux pour mériter d'être admis tous les mois à la réception des sacrements. Beaucoup s'en approchent davantage. Très peu s'en font exclure. Ils sont visités tous les mois dans leurs villages parle missionnaire, qui, autant que possible, s'efforce de les mettre à même d'entendre la sainte messe. Les extrêmes-onctions, les enterrements, les courses apostoliques, mille questions de détail qui exigent sa présence, et en voilà bien assez pour qu'il ait plus le temps de courir par monts et par vaux que de compter des heures de repos dans la paix d'un presbytère.
Depuis 1876, rien de grave ne vint sérieusement inquiéter dans leur légitime conquête les apôtres de la vérité, jusqu'au jour où ils apprirent avec stupeur la terrible nouvelle de l'incendie de la mission catholique à Ou-hou (1891).
Dans cette petite ville, secondaire en hiérarchie, car ce n'est qu'une sous-préfecture, mais considérable par sa population, son commerce, sa position géographique, la présence du tao-tai, les douanes impériales dirigées par des Européens. La mission catholique, sentant la nécessité d'un centre pour la province du Ngan-hœï, avait construit une vaste maison européenne, et une belle église romane s'élevait déjà à 20 pieds du sol. Bâtie au pied d'un mamelon, dominant la ville et le fleuve Bleu, à tous points de vue la position est superbe. Sur les collines voisines, le consulat anglais, le commissariat des douanes ; plus loin, sur un rocher pittoresque que baignent les flots du beau fleuve, les protestants, dont les établissements se multiplient, et les sectes se font stérile concurrence. Ce n'est point, on l'imagine, sans amertume et sans arrière-pensée que les Chinois se voient ainsi envahis.
S'il est impossible de repousser légalement ces empiétements antitraditionnels, sourdement et unanimement le suffrage public proteste, l'opinion se monte, peu à peu les résolutions se formulent. L'autorité, d'ailleurs, protesterait-elle, que sa voix n'aurait qu'une minime influence; mais elle ne proteste pas. Elle cache ses mauvais désirs derrière sa mauvaise politique à deux faces. Un jour, des meneurs plus hardis viennent don ne sait où, les rumeurs s'accentuent, les calomnies circulent ; on entend le tam-tam et des crieurs qui réclament des enfants volés, des femmes en pleurs qui accusent le Tien-tchou-tang ; les attroupements se forment, on crie, on assiège, on se rue comme un flot qui a rompu ses digues, et, devant ces multitudes affolées, grisées par la haine de l'étranger, il n'y a plus qu'à quitter la place. Tout est pillé, démoli, rasé ou incendié, la révolution est faite ; le peuple est content, les mandarins s'excusent, la
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diplomatie menace, on paye les indemnités et la paix renaît... jusqu'à la prochaine fois.
Telle est en résumé l'histoire des vexations périodiques avec lesquelles le missionnaire doit se familiariser, qu'il faut prévoir, qu'on peut quelquefois prévenir, mais qui menacent toujours (1).
En 1891, année de douloureux souvenir, toute la vallée du Kiang vit, se succédant comme une traînée de poudre, les ruines et les incendies de plus de quarante, églises et grands établissements catholiques.
Au Ning-ko, ce ne fut pas sans émotion que nous lûmes ces lignes exemptes de tout préambule : « La mission de Ou-hou vient d'être brûlée. Les Pères sont en fuite ; veillons et prions ; restons fidèlement au poste jusqu'à la fin ».
Il ne s'agissait, en effet, ni de parler trop tôt, ni de fuir encore. Dans ces terribles circonstances, là où la résidence est prise d'assaut, là les chrétientés et les chrétiens sont englobés dans le même cercle de haine et de persécution. Les résidences sont même solidaires, et si la plus importante parvient à écarter l'orage, les autres en bénéficient.
S. G. Mgr Garnier promit par vœu au divin Cœur de Jésus de bâtir deux églises en son honneur, l'une à Ngan-king, l'autre à Ning-ko-fou, si, dans sa miséricorde, il daignait nous épargner un nouveau 1876.
Pendant un mois, l'alerte fut vive. Nuit et jour, missionnaires et chrétiens vécurent anxieux ; à chaque instant de nouvelles rumeurs, de plus en plus accentuées, semblaient rapprocher la certitude d'une attaque. Les dates de convocation s'affichaient dans les pagodes, dans les villages, des mains mystérieuses appelaient le ban et l'arrière-ban des vrais patriotes aux armes, par des affiches où la calomnie et la haine se traduisaient en injures infâmes. Nous ne pouvions songer à sortir, c'eût été livrer la place; car le Chinois n'a peur que de l'Européen. Toutefois, pour Attaquer sa fragile forteresse, il faut des foules. Dans les grands centres, elles sont toutes prêtes ; rien que l'attroupement des curieux est une armée. Dans les petites bourgades, il faut des inconnus pour entraîner une population ayant peur de se compromettre.
La légende, qui excite l'opinion par la calomnie, sert parfois pour maintenir le respect. Si, d'une part, on calcule les caisses d'yeux arrachés,
(d) A cette heure, le Se-tchuen est en ruines; évêques, missionnaires catholiques ou protestants sont en fuite. Quelques jours après les accès de rage de cette populace, contre lesquels le vice-roi refusa ouvertement d'agir, les rumeurs colportées à Ou-hou par les chefs d'un mouvement plus ou moins organisé mirent, en 1895, la mission à deux doigts de sa ruine, quand un navire américain mouilla au port et calma par sa seule présence les esprits déjà échauffés et prêts à recommencer l'œuvre inique de 1891.
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les enfants volés, les cœurs enfouis dans des souterrains, d'autre part, la légende des fusils a sa valeur. morale. Nous passions pour en posséder un arsenal. Il suffit d'inviter quelques chrétiens déterminés pour augmenter son personnel, de leur servir double ration, et le boucher du village dira à qui voudra l'entendre que plus de 1 00 hommes sont dans nos murs prêts à foudroyer les audacieux.
Quelle que soit la haine des grands pour nous, le jour des excès populaires, il n'est cependant pour les mandarins locaux qu'une source de graves ennuis ; son lendemain, un règlement de comptes ruineux ; car la métropole trouve suffisantes les responsabilités diplomatiques pour laisser aux titulaires celles de l'indemnité. Tant qu'une action générale et officielle ne sera pas dirigée et commandée par le gouvernement, la protection des préfets et sous-préfets ne saurait faillir que si leur mauvaise volonté personnelle prédomine. En 1891, le Ning-ko trouva en eux des auxiliaires dont le bon vouloir conjura l'orage.
Le Sacré-Cœur entendit donc favorablement la prière de son très dévoué suppliant. Sa Grandeur, quelques mois après les longs ennuis qui suivirent la réorganisation de tous les désordres accumulés dans l'autre partie de la mission, mit la main à l'œuvre. Ning-ko-fou, dont le berceau fut cette masure pillée par la turbulente jeunesse des écoles, possède aujourd'hui une belle église, encadrée par les vastes bâtiments qui déploient symétriquement leurs deux ailes dans le grand terrain conquis par l'habile ténacité du P. Seckinger. L'église de Chœï-tong rappelle l'histoire de 1876, celle de Ning-ko-fou redit aussi une époque. Le démon, qui devrait se souvenir, finira-t-il par redouter de suivre une voie où nous marquons ainsi ses étapes? (1)
Puisque nous comparons hier à aujourd'hui, pouvons-nous passer sous silence l'église de Ou-hou.
Elle venait d'être livrée au culte, le 16 juin 1895, la veille des menaçantes rumeurs auxquelles nous avons fait allusion plus haut.
Du plus pur style roman, à trois nefs, aux belles colonnes de pierre couronnées de chapiteaux finement sculptés, sa beauté, ainsi que nous le comprenons en Europe, est toute dans l'harmonie de son architecture. De nombreux et riches autels, semblables deux à deux, mais dont tous les couples diffèrent et que le même style harmonise, achèvent sa prin-
(1) A Ngan-king, le P. Joret, chargé de diriger la construction de son église votive, trouva, dans les ressources de son esprit et celles des âmes dévouées qui lui vinrent en aide, le secret de multiplier la somme du vœu. Aussi, avec un goût parfait, sut-il, dans le genre chinois, faire ressortir tout ce que l'art décoratif comporte de plus délicat et de plus harmonieux. Ne faut-il pas, qu'à tous points de vue, la religion chrétienne domine, triomphe et finisse par écraser le paganisme!
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cipale décoration. Elle peut compter au nombre dos plus jolies églises de Chine. Si. pour respecter les susceptibilités superstitieuses d'une nation qui croit que les monuments très élevés (^autres que leurs vieilles tours) irritent les ijénies de l'air et sont néfastes à l'entourage, on n'avait pas dû supprimer les tourelles et ainsi découronner le plan de l'architecte, la façade, qui de sa hauteur domine la vallée du grand fleuve, serait du plus superbe effet. L'acceptation muette de ce sacrifice ne fut pas le seul mérite du constructeur. Depuis bientôt trente ans au service de la mission, comme Frère coadjuteur (1), il a bâti, à la gloire de Dieu, bien des maisons et bien des églises. Chœï-tong, Ning-ko-fou, pour ne pas parler de tant d'autres. Comme les moines du moyen âge, nos frères qui remuent des pierres remuent aussi les idées.
Quand des voyageurs européens visitent son petit chef-d'œuvre de Ou-hou, leur étonnement grandit alors qu'ils apprennent que tout a été réalisé par des mains chinoises. A notre avis, le plus merveilleux a été do savoir les diriger pour pouvoir l'obtenir.
C'est que tous les dévouements sont infiniment précieux et de bonne acclimatation sur ces rivages mal partagés. Tous les talents peuvent y fructifier à la gloire de Dieu. Les missionnaires d'aujourd'hui ne nous paraissent pas dégénérés, ni dans la paix, ni dans la lutte. Sinologues, mathématiciens, naturalistes, écrivains, peintres, architectes, éducateurs, apôtres du progrès chrétiennement compris, ils éclairent la Chine ignorante d'une lumière pure et glorieuse. Pendant que les religieuses, les frères des écoles chrétiennes, les sœurs des hôpitaux se dévouent, les trappistes et les carmélites lèvent les mains au ciel. Tous peuvent dire avec saint François Xavier : « Nous portons à la Chine un présent très précieux, et qu'aucun roi que je sache n'a jamais fait à un autre roi : c'est l'évangile de Jésus-Christ ; et si l'empereur de la Chine en connaît une fois le prix, je suis assuré qu'il préférera ce trésor à tous les siens, quelque grands qu'ils soient. »
Quand le comprendra-t-il ? Quand les Chinois comprendront-ils les missionnaires ?
Depuis ce grand apôtre, en effet, jusqu'à nos jours, l'Eglise n'a cessé de diriger vers cette enviable conquête ses plus dévoués enfants, che- A'aliers de toutes armes, de tout lignage, armoiiùes et bannières, obéissantes légions sous la grande suzeraine, la croix de Jésus-Christ. Ils ont toujours dit et nous répétons avec saint François Xavier : « Nous persistons toujours dans le dessein de risquer tout pour annoncer l'évangile aux Chinois. A la vérité, nous ne saurions manquer d'être mis d'abord dans (1) Le F. Goussery, dont le nom a déjà paru en cette histoire.
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les fers, et la captivité dont nous sommes menacés a quelque chose d'affreux ; mais ce qui nous console, c'est que nous sommes persuadés qu'il vaut mieux être prisonnier et esclave pour le seul amour de Dieu, que d'être en liberté et dans les plaisirs, en fuyant par une lâche ingratitude la croix de Jésus-Christ. »
Que ces paroles de Xavier finissent notre récit ; elles sont pleines d'actualité, puisque les antipathies indigènes sont toujours aussi vivaces et que trois siècles de sacrifices n'ont pas naturalisé en Chine les apôtres de la charité. Mais, aujourd'hui, nous sommes plus de mille, et un million d'âmes nous aiment J
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