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Le même Père raconte aussi comme le sous-préfet de Kien-ping, AI. Fang, que nous connaissons, alla, au mois de novembre, à Lou-tsen, chercher des cendres appartenant aux deux individus que le P. Hoang avait tués, d'après Ho-tchou. On se souvient que celui-ci n'avait pu venir à bout de son histoire extravagante, sans faire rire ses juges ; ne demandons pas à M. Fang moins de ridicule en face du vice-roi, qui, lui du moins, a l'air convaincu, puisque c'est à ses ordres qu'il obéit. Il veut des cendres, des cendres il aura.
D'abord, le mandarin devait les trouver, les reconnaître, puis les rapporter comme pièce irrécusable contre le missionnaire. Il arriva donc au village, passa la nuit dans une pagode et, de bon matin, alla à la résidence.
On pourrait naturellement croire que, dans cette maison abandonnée, pillée, en partie dévastée, vide depuis trois mois, le grand homme eût dû être embarrassé pour trouver des cendres de deux individus inconnus, tués on ne sait quand, et brûlés, si nous l'admettons, pour mieux cacher le crime.
Qu'on se détrompe. Notre juge d'instruction n'hésita pas une minute. Il se dirigea vers le bûcher du missionnaire, lui-même, où il restait encore des cendres, en remplit deux petits sacs, un pour chaque assassiné, sans doute. Puis, se tournant vers les assistants assez nombreux, parmi lesquels était un chrétien qui rapporta le fait aussitôt, il leur dit : « Je suis venu de la part du vice-roi, je vous recommande la plus entière discrétion, l'affaire est grave ». Tout le monde trouva le procédé fort habile.
Bientôt après le P. Le Cornée, arrivèrent à Ning-ko-fou d'excellents renforts. On se rappelle le P. Biès et son mois de réclusion dans le grenier d'un mandarin à Koang-té ; comme le P. Chen-eul, il rentrait en diligence. Un caractère fort est toujours tenace. Toute une vie durant, contempler sans vertige les incertitudes du lendemain, instruit surtout par les dangers de la veille, difTère grandement des enthousiasmes et des entraînements qui passionnent sur un champ de bataille. L'humble héroïsme du missionnaire est la plus touchante preuve de la puissance de son Roi.
Le P. Biès était accompagné du P. Debrix ; tous deux prirent, le 9 novembre, la route de Chœï-tong, bien décidés à montrer dans le pays que les prédicateurs de la religion n'étaient ni morts, ni en fuite, ni arrêtés par la peur.
Ils chevauchaient comme aux beaux jours, trottinant sur leurs mules paisibles. Arrivés à mi-route, au grand village de Sun-kia-pou, ils se
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Le même Père raconte aussi comme le sous-préfet de Kien-ping, M. Fang, que nous connaissons, alla, au mois de novembre, à Lou-tsen, chercher des cendres appartenant aux deux individus que le P. Hoang avait filés, d'après Ilo-tchou. On se souvient que celui-ci n'avait pu venir à bout de son histoire extravagante, sans l'aire rire ses juges ; ne demandons pas à M. Fang moins de ridicule en face du vice-roi, qui. lui du moins, a l'air convaincu, puisque c'est à ses ordres qu'il obéit. Il veut des cendres, des cendres il aura.
D'abord, le mandarin devait les trouver, les reconnaître, puis les rapporter comme pièce irrécusable coîitre le missionnaire. Il arriva donc au village, passa la nuit dans une } agode et, de bon matin, alla à la résidence.
Un pourrait naturellement croire que. dans cette maison abandonnée, pillée, en partie dévastée, vide depuis trois mois, le grand homme eût dû être embarrassé pour trouver des cendres de deux individus inconnus, tués on ne sait quand, et brûlés, si nous l'admettons, pour mieux cacher le crime.
Qu'on se détrompe. Notre juge d'instruction n'hésita pas une minute. Il se dirigea vers le bûcher du missionnaire, lui-même, où il restait encore des cendres, en remplit deux petits sacs, un pour chaque assassiné, sans doute. Puis, se tournant vers les assistants assez nombreux, parmi lesquels était un chrétien qui rapporta le fait aussitôt, il leur dit : « Je suis venu de la part du vice-roi, je vous recommande la plus entière discrétion, l'alVaire est grave ». Tout le monde trouva le procédé fort habile.
Bientôt après le P. Le Cornée, arrivèrent à Ning-ko-fou d'excellents renforts. On se rappelle le P. Biès et son mois de réclusion dans le grenier d'un mandarin à Koang-té ; comme le P. Chen-eul, il rentrait en diligence. Un caractère fort est toujours tenace. Toute une vie durant, contempler sans vertige les incertitudes du lendemain, instruit surtout par les dangers de la veille, diirère grandement des enthousiasmes et des entraînements qui passionnent sur un champ de bataille. L'humble héroïsme du missionnaire est la plus touchante preuve de la puissance de son Roi.
Le P. Biès était accompagné du P. Debrix ; tous deux prirent, le 9 novembre, la route de Chœ'i-tong, bien décidés à montrer dans le pays que les prédicateurs de la religion n'étaient ni morts, ni en fuite, ni arrêtés par la peur.
Ils chevauchaient comme aux beaux jours, trottinant sur leurs mules paisibles. Arrivés à mi-route, au grand village de Sun-kia-pou, ils se
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dirigent vers la petite résidence. Les scellés, apposés par le mandarin, étaient brisés. La foule se groupa autour d'eux. Le P. Debrix demande ; « Qui a donc ouvert ? »
A ce moment, se présente un chrétien du P. Andrieux. Il se met à genoux en pleine rue et salue les Pères en faisant une prostration. Celuilà, au moins, n'avait pas peur. Il répondit aussitôt : « C'est Lin-Iao-yé qui a ouvert ».
Les Pères crurent plus prudent de ne pas entrer, car, au milieu d'une foule, on ne peut user de trop de réserve.
En Chine, il y a beaucoup moins de danger quand on passe que quand on s'arrête. Ils avaient hâte, d'ailleurs, d'arriver le plus tôt possible à Chœï-tong, ne sachant où ils logeraient et voulant avoir le temps de s'installer. Ils piquent des deux et décampent. Une foule de gamins courent après, aux cris bien connus : « Yang-kœï-tse ».
Aucun autre incident ne signale cette première expédition en vrai pays infidèle.
A leur entrée à Chœï-tong, ils rencontrent quelques chrétiens, et ceux-ci, pleins de joie, dirigent leur marche.
« Nous arrivons aux ruines, dit le P. Debrix. De tant de maisons, il reste à peine quelques pans de murailles. S'installer pour la nuit est notre grande préoccupation.
» La divine Providence a permis que notre maison à l'angle sudouest ait été défendue et sauvée de l'incendie par son propriétaire païen : « Je n'ai pas encore été payé », cria-t-il aux incendiaires qui avaient déjà mis le feu au grenier. Le brave Ou parvint à l'éteindre.
') Plus de portes, plus de meubles et un toit fort endommagé. Nous dressons nos lits en choisissant l'endroit le moins exposé à la pluie. On nous prête deux tabourets de bambou, deux tables, quatre petits bancs sur lesquels nous alignons quelques planches, ce seront les lits, et nous voilà installés.
» Beaucoup de chrétiens viennent nous saluer. Nous refusons l'hospitalité qu'on nous offre, pour ne compromettre personne, car on leur ferait peut-être payer cher leur charité pour nous.
» Vendredi 10. — Quelques enfants nous crient des environs de la maison le refrain : Diables d'Europe. Visite de curieux, la plupart bienveillants. Les maçons réparent le toit et façonnent un fourneau pour la cuisine, tandis que les charpentiers mettent des portes.
» Samedi //. — Tout le monde déplore notre malheur. On nous dit même que, dans le bourg, beaucoup de gens n'ont pas voulu acheter aux brigands les objets volés chez nous.
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» Pendant que je visite les ruines, des enfants païens viennent me faire le ko-teou (1) en pleine rue; ils m'accompagnent à la maison et nous voilà bons amis. Beaucoup de chrétiens nous demandent si on peut venir dimanche assister à la sainte messe. Nous répondons affirmativement, invitant cependant les femmes à rester chez elles si elles sont éloignées.
» Dimanche iS. — Chrétiens remplissant notre maison pour la sainte messe. Exhortation du P. Biès où il rappelle l'histoire de Job, l'appliquant aux persécutés. On récite les prières à voix basse. C'était presque un office des catacombes. Tout le monde était ému et priait de tout son cœur.
» D'après ce que nous voyons et entendons, même des païens, il est évident que le désastre de Chœï-tong n'est point l'œuvre de la population, mais de quelques brigands fumeurs d'opium et de bandes ramassées çà et là.
» Pour moi, il est évident que, sans l'impulsion du gouvernement, jamais pareil désordre ne se serait produit.
» Les chrétientés voisines nous invitent à aller les visiter ; mais nous attendons le moment favorable. »
Quatre jours après, le P. Le Cornée arrivait.
« Avant-hier, écrit-il, nous avons visité quatre kong-sou environnants. Que de ruines! que de travail, que de temps, que de soucis pour tout rétablir ! De notre belle église de Hiu-tsen, il ne reste plus que quelques pans de murs noircis. La résidence n'a plus que ses sombres murailles. Sur la route, aucune injure ; au contraire, les païens se sont montrés plus polis qu'auparavant.
» Autour de nous tout est tranquille et nous n'avons à craindre que ce que les mandarins exciteront contre nous. Au milieu d'une population formée d'éléments aussi hétérogènes, l'union contre nous est impossible, si les mandarins eux-mêmes ne mettent en avant leurs hommes ».
Au commencement de décembre, le P. Debrix prenait possession des ruines d'Ho-li-ki. Il dût s'industrier comme à son passage à Chœï-tong. Toutefois, bien que le mur d'enceinte fut en partie démoli et que les dépendances eussent disparu, la maison n'avait été que très peu endommagée. Ce qui particularisait les lieux, c'était la présence d'une foule de mendiants qui en avaient fait leur cour des miracles. Seuls, les voisins les troublaient, en s'attribuant une partie de l'immeuble pour y loger leurs animaux.
Les domestiques eurent à travailler pendant deux jours : travail d'Hercule chez Augias, pour transporter le trop plein universel dans le torrent.
(1) Prostration.
Pendant que le P. Debrix reprenait place à Ilo-li-ki, le P. Bios retournait à Koang-té.
Il écrivait aussitôt au P. Le Cornée : a En arrivant, j'ai envoyé ma carte à tous les mandarins. Hier soir, un secrétaire est venu voir mon catéchiste.
» — Comment se fait-il, catéchiste, qu'un P. Pien (1) soit ici? Le mandarin Wen a conduit l'ancien P. Pien jusqu'à Se-ngan. Il a dépensé beaucoup d'argent pour son voyage à Chang-hai ; maintenant, voilà un autre P. Pien qui nous tombe ici comme du ciel ; nous ne le connaissons pas ; notre ancien Père est à Chang-hai. Nous n'avons reçu aucun avis de nos supérieurs annonçant l'arrivée du nouveau. Il nous faut donc la considérer comme non avenue. Le Père n'est sans doute qu'un voyageur' dites-lui qu'il n'y a aucun besoin qu'il vienne nous saluer ».
» Ni moi non plus, je n'ai aucun besoin d'aller les voir. Le pays semble assez tranquille ».
Le 14 mars, il a déjà eu le temps d'accomplir un exploit qu'il raconte au P. Palâtre.
« Dimanche dernier, j'ai fait une excursion à 20 li au nord-est de la ville, à Yang-kan-kiao. J'arrivai juste au moment où le notable Chen, avec l'ancien Tcheou, garde- champêtre (personnages qui se sont illustrés dans le pillage des chrétiens), venaient d'enlever une femme catéchumène. Le mari de cette femme était mort depuis deux ou trois jours et on l'avait déjà, non seulement promise à un chrétien, mais un engagement écrit avait été signé, la femme y avait appliqué la main trempée dans l'encre et le pied par-dessus le marché, selon la coutume. Or, tout à coup, les païens arrivent, enfoncent les portes, brisent les objets de la famille chrétienne, blessent trois ou quatre chrétiens et enlèvent la femme pour la marier avec le fils du notable. J'ai vu défiler le cortège près de moi. Lorsque j'entrai dans le bourg, je vis un mouvement extraordinaire qui l'agitait ; des personnes liées et blessés ; on criait, c'était un tumulte indescriptible. Je m'arrêtai dans un thé et, m'informant, j'appris toute l'affaire. *^» Comme les chrétiens demeurent à quelques li du bourg, je me rendis chez eux et constatai les dégâts. Il était urgent de ne pas attendre pour prévenir un fait accompli et éviter des affaires de tribunal fort chanceuses aujourd'hui. Je courus chez le notable. La maison était pleine de monde. J'entre et demande à l'audacieux notable la raison d'un pareil procédé. Il s'excuse de son mieux et Tcheou, garde-champêtre, s'empresse de prendre la fuite.
» A ce moment, arrive le Leau-frère de la femme ; il proteste et (1) Nom chinois du Père.
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amène la femme, qui montre devant moi sa main encore toute pleine de l'encre légale.
)' — Vous voyez, dis-je aux assistants, qui a raison et qui a tort. Puis . m'adressant au beau-frère : Reconduis cette femme chez toi. Ils partent immédiatement ; personne n'ose s'y opposer. Plusieurs païens se disent entre eux : (( Certainement, la raison est partout la même ». — Oui, leur dis-je, il n'y a pas deux justices. Si les chrétiens ont tort, il faut les punir ; si les païens ont tort, ne faut-il pas les punir aussi? »
Après quelques instants d'entretien pour asseoir son coup d'état, le Père s'en retourna.
N'est-il pas étrange qu'on puisse ainsi, au lendemain de son retour, dans un pays qu'on pourrait dire conquis aux païens, après le déshonneur de Nan-kin, en pleine défaveur dans les tribunaux, se faire rendre justice à soi-même et aux siens sans autre arme qu'un sang-froid énergique ? Pour peindre la Chine, il faut bien des traits, bien des couleurs ; ce coup de pinceau, en particulier, ne nous paraît pas banal.
En voici un autre, tout-à-fait delà même époque, mais beaucoup plus sombre.
Le P. Le Cornée ajoutait, dans la lettre qui cite le passage précédent : « Le général Fang a quitté le Ning-ko-hien pour retourner à Kien-ping. En passant près de Yué-wan-kiai, il a demandé s'il y avait des chrétiens dans le pays. Sur la réponse négative il ajouta : « C'est bien ! Je ne laisserai pas les Européens revenir à Koang-té ni à Kien-ping » . Il citait ensuite une anecdote qui peut montrer la justice usitée dans ce pays quand il s'agit du général Fang.
Le P. Le Cornée, se rendant à Chœï-tong, rencontra sur la route un blessé couvert de sang et prêt d'expirer.
C'était un comédien, revenant de Chœï-tong où il avait exercé son art avec une troupe de ses confrères.
Au moment où il descendait le coteau de Ki-teou-lin, il fut rencontré par un mandarin militaire.
Celui-ci aperçut un hoa-mi (oiseau) entre les mains du comédien. L'oiseau charmant excita la convoitise de l'officier.
— Donne-moi ton oiseau, lui dit celui-ci sans plus de préambule.
— Cet oiseau est à moi et j'y tiens, reprit le comédien.
— Soldat, dit l'officier à un troupier, tue ce brigand-là.
Et le soldat frappe du sabre le pauvre comédien qui tomba dans son sang et expira le lendemain.
L'affaire fut portée au mandarin civil. Soldats et comédiens se portèrent au tribunal de la justice. Quel fut le dénouement? — Le mandarin
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militaire fut relâché et les comédiens mis sous les verrous, sous prétexte qu'ils lui ont volé plusieurs centaines de piastres.
Tout s'explique quand on ajoute que cet officier est sous les ordres de Fang-ton-lin.
Pour que de pareils malandrins eussent si peu commis d'excès contre la religion, il fallait que i?on prestige fut grand, ou que Dieu ait fait un miracle.
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Les dernières épreuves
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LES DERNIÈRES ÉPREDVES
Lorsque parvint dans les villes et les villages du Ning-ko l'inique conclusion du procès de Nan-kin, l'émotion fut générale. Les chrétiens, comme on le comprend, retombèrent dans de suprêmes angoisses. La mort infamante du catéchiste Pé épouvantait tout le monde. .Elle trahissait les sentiments du vice-roi à l'égard de la religion. On se demandait ce qu'allait produire dans les populations païennes l'impunité de Ho-tchou et de tant d'autres que condamnait presque indistinctement l'opinion publique. On s'attendait à de nouveaux excès, puisque les précédents restaient impunis.
Le 2 mars 1877, le P. Debrix écrivait : « Kiou-sien-cheng (un des quatre cavaliers qui jouèrent Fang-ton-lin) vient me trouver, il dit que les chrétiens ont grand peur. « Comment, disent les païens, on tue les Pères et il n'en arrive rien de mal, qui plus est, on en est félicité; on peut donc à plus forte raison piller, tuer de simples chrétiens. » Ce genre d'argumentation m'est revenu un peu de tous côtés. Le 20 de la lune, on doit faire un coup de main sur Chœï-tong ; les bruits partent de Kien-pin. Ici, à Ho-li-ki, les vieux chrétiens se mettent aussi en garde. Mes catéchistes, mes domestiques filent à l'exception d'un seul. Tous avouent qu'ils ont peur et promettent de revenir après l'orage ».
« Sans le général Fang, disait un païen au catéchiste du Père, Hotchou aurait été mis à mort à Kien-pin même, par le tao-tai de Ou-hou ;mais le général prit Ho-tchou sous sa protection et l'envoya à Nan-kin. Pour le moment, il ne peut rien entreprendre, car la connivence du général deviendrait par trop palpable. »
Le Père ajoutait : « Un chrétien venu de Chœï-tong me dit : « Si on
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avait exécuté Ho-tcbou et le Lieou, personne ne craindrait ; mais le retour de ces deux hommes cause la panique.
» Un voisin de Ho-tchou racontait à un chrétien dllo-li-ki, quelques jours après le retour du meurtrier :
» J'habite derrière le village de Ho-tchou, à très peu de distance. Honanais, Houpenois, païens, apostats, tous félicitent Ho-tchou; c'est une foule non interrompue. On a brûlé pour plus de cent piastres de pétards. Les mandarins de Kien-ping, eux-mêmes, se sont rendus chez lui pour lui offrir leurs congratulations. »
Ho-tchou et les siens, de retour de Nan-kin, disaient ouvertement, et pour qui connaît le sans-gêne du pays, ils le disaient au nom du vice-roi : « Les Européens, il faut bien les supporter, puisqu'on ne peut faire autrement, aujourd'hui ; mais, les catéchistes, les Chinois, sont mes hommes ; nous les frapperons, nous les accuserons comme brigands. »
Enfin, les amis et partisans du meurtrier célèbre organisèrent une comédie monstre ; et la comédie, en Chine, est l'idéal, le dernier mot des réjouissances.
Elles se font en plein air, à la campagne, sur des estrades dominant une plaine où des tentes innombrables se dressent autour. Les foules arrivent de 100 li à la ronde quelquefois. Le spectacle ne manque pas de pittoresque. Cette comédie triomphale devait durer vingt jours !
D'autre part, le général Fang, apprenant le retour des Pères, était on ne peut plus mécontent. Comment, après tant d'efl'orts et au lendemain d'un pareil insuccès, les missionnaires osaient-ils reparaître dans le pays et, qui mieux est, y voyager aussi tranquillement que lui-même ? « Pourquoi ces Européens viennent-ils me braver? Le vice-roi ne veut pas d'eux dans le pays. Le préfet et le sous-préfet s'opposent à leur rentrée. Ils reviennent quand même. C'est trop fort ! ><
C'est que, grand homme, vous pouvez les persécuter, mais vous ne pouvez les vaincre. Vous pouvez les tuer, mais vous ne pouvez les chasser.
En résumé, quoique la persécution menaçât de reprendre son allure de brigandage, elle se contenait dans les limites de la haine et des insultes.
Pour l'effet moral produit sur les populations, il fut déplorable. Le P. Le Cornée le résumait en trois mots : « C'est, disait-il, la ruine de notre réputation et de notre influence, la démoralisation de nos chrétiens et l'encouragement de nos ennemis ».
Heureusement que les œuvres de Dieu trouvent dans l'adversité le mystérieux secret de leur triomphe.
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Le vice-roi, cependant, finit par donner une proclamation suffisamment banale pour ne pas engager sa conscience de persécuteur et pour endormir peut-être les protestations de la Légation.
Elle fut affichée au mois d'août et, si peu catégorique qu'elle fût, elle rendit quelque confiance aux chrétiens. En Chine, comme partout, la religion serait vite prospère si le gouvernement ne la persécutait pas.
Cette proclamation disait en substance : « Que tout Chinois était libre de se faire chrétien ; que les chrétiens n'avaient pas à contribuer aux comédies ou autres superstitions et cérémonies païennes ; que les missionnaires, n'ayant aucune charge officielle ne devaient point se mêler des affaires privées ou publiques pour les traiter par eux-mêmes, qu'ils avaient à recourir humblement aux mandarins, lesquels jugeraient les deux parties selon l'équité. ))
Il n'élargissait pas, on le voit, les droits acquis par les traités; on ne le lui demandait pas. Les missionnaires seraient infiniment reconnaissants, si on se contentait de ne pas les méconnaître. Mais, a-t-il jamais un seul jour, ce traité de 1858 (1), été en vigueur dans tout l'Empire? Il est dit à l'article 13 :
« La religion chrétienne, ayant pour objet essentiel de porter les hommes à la vertu, les membres de toutes les communions chrétiennes jouiront d'une entière sécurité pour leurs personnes, leurs propriétés et le libre exercice de leurs pratiques religieuses ; et une protection efficace sera donnée aux missionnaires, qui se rendront pacifiquement dans l'intérieur du pays, munis des passe-ports réguliers. Aucune entrave ne sera apportée, par les autorités de l'Empire, au droit qui est reconnu à tout individu en Chine d'embrasser, s'il le veut, le christianisme, et d'en suivre les pratiques, sans être possible d'aucune peine inffigée pour ce fait. »
Dans la convention additionnelle du 25 octobre 1860, il y avait : « Ceux qui, sans raison, s'opposeraient à ces droits, seront légalement punis... il est permis aux missionnaires français de louer et d'acheter des terres dans toutes les provinces et d'y bâtir à leur gré. »
Si le texte est explicite et reconnu, il n'en va pas de même ni de l'interprétation, ni de l'exécution.
Un seul fait, en passant, parce qu'il fait connaître l'esprit de notre vice-roi Chen-pao-tsen. L'année précédente, dans la préfecture de Hœingan, un missionnaire, en butte au mauvais vouloir d'un sous-préfet ou préfet à propos d'un achat, en référa au vice-roi. Celui-ci répondit que d'après le traité :
(l) Traité signé le 27 juin 18o8, à Tieu-tsin, par le baron Gros.
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1° Les missionnaires peuvent acheter, quand ils trouvent des vendeurs, mais ne doivent forcer personne;
2° Quand ils désirent acheter, il faut avertir le mandarin qui, alors, prendra des informations, examinera Veau et le vent (le fong-chœi) (1). »
Par le fait de pareille interprétation, le vendeur ne se trouvera plus, car les mandarins le menacent en secret. D'autre part, ce fong-chœi idiot sera toujours gâté, si le mandarin ne veut pas de nous.
Malgré les protestations officielles à peu près correctes de la fidélité aux traités, qu'on trouve dans les proclamations, il y a, dans toute la sphère gouvernementale, un courant de résistance et de machiavélisme qui "explique les audaces des subalternes ; non seulement ils ne sont pas punis, mais ils sont au moins implicitement récompensés.
C'est ainsi que nous voyons l'odieux Ho-tchou revenir avec les honneurs de la guerre. Aux mois de juillet et août, il alla à Ho-li-ki pour une promenade triomphale qu'il poursuivit jusqu'à Tong-ngam.
Partout il était fêté, il était accompagné d'un nombreux cortège, reçu comme un libérateur. Les dîners succédaient aux dîners sans interruption ; on s'arrachait le héros. Les cadeaux pleuvaient de toutes parts, les députations n'avaient pas de fin, les félicitations, les drapeaux, les pétards, les démonstrations, si bruyantes en Chine, atteignaient leur maximum. Et de tout ce tapage, à tort ou à raison, naissaient les bruits alarmants de nouvelles levées de boucliers, que, timides, crédules et payés pour avoir peur, nos chrétiens acceptaient plutôt en les grossissant qu'en les diminuant,
Le 22 de la douzième lune, Ho-tchou, après ses tournées, s'établit h Ou-tsen-ta, village des environs d'Ho-li-ki. Ce fut dans ce pays le coup de grâce pour les derniers demi-chrétiens, indécis encore. Le premier de l'an vit presque tous ces malheureux afficher des pousahs sur leurs misérables portes.
Le l^"" de la deuxième lune, l'assassin se fixa définitivement au village de Ho-tsen, où un pen-ti lui fit cadeau de plusieurs maisons et de 120 mous de terre (2), une fortune.
Là, encore, recommencèrent toutes les simagrées de la politesse intéressée des voisins, tous voulant se signaler près de cet important person-
(1) Le fong-chœi (vent et eau) est une superstition universelle et fondamentale, ancrée au cœur de tout Chinois, depuis l'Impératrice, qui ne voulut pas démolir notre ancienne église existant dans le palais à caus» du fong-chœi, jusqu'au dernier paysan. C'est l'influence faste ou néfaste qu'on attribue à n'importe quoi, surtout aux situations locales, aux orientations, aux voisinages des arbres, des tours, des pignons. Ui>e cheminée peut gâter le fong-chœi !
(2) Huit hectares environ.
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nage, l'ami du général Fang, le vainqueur du Tien-tchou-tang, afin de pouvoir compter sur sa protection.
Nous en avons bien assez parlé, hélas ! et il est temps d'ensevelir sa triste mémoire. Ce n'est pas la figure repoussante d'un héros de roman moral qui doit à la fin être puni pour ses crimes ; c'est une réalité qui a vécu, mais qui n'était pas immortelle. Dieu s'est chargé de son châtiment. Ce fut le 18 février 1893 qu'il mesura en terre sa véritable grandeur et qu'il trouva, dans l'éternité, la récompense des persécuteurs et des meurtriers impénitents.
Nous ne savons ni pourquoi, ni depuis quand il avait vu son étoile pâlir ; toutefois, c'est à la prison de Kien-ping que nous le retrouvons à ses derniers moments. C'est là qu'il meurt, seize ans trop tard.
Le dessous du Tien-tchou-tang à Nan-kin était une grande épreuve pour les chrétientés du Ning-ko ; pour les missionnaires il devait s'en suivre une nouvelle plus crucifiante encore. On croyait tout fini; les mandarins et les païens ne persécutaient plus : voici qu'une fatale question d'argent se dressa entre les brebis et les pasteurs.
Personne ne peut imaginer la passion de l'argent en Chine. Le prestige de ce dieu l'emporte d'emblée sur tous les pousahs de cette immense pagode. Ce n'est pas une question d'avarice, mais d'amour-propre et de bien-être. L'argent est l'âme de tous les procès, de toutes les haines, de toutes sortes de crimes, c'est l'abaissement des âmes au dernier degré. Il y a là plus qu'une question de pauvreté, car les gens à l'aise sont les plus rapaces ; il y a une raison d'éducation et surtout d'instinct naturel.
Traqués comme bêtes fauves, pendant un ou deux mois, pillés, volés, ruinés par tous les moyens, nombre de néophytes et chrétiens attendaient avec impatience la fin du procès et le triomple de la justice pour se voir indemnisés de tant d'iniques spoliations. L'issue malheureuse n'avait pas encore détruit leurs espérances. On savait que les voyages des délégués à travers les campagnes avaient pour but des expertises. On connaissait la clause générale du vice-roi concluant à une indemnité.
Cette indemnité, tous l'escomptaient par avance, en parlaient sans cesse, en rêvaient nuit et jour. Plus d'un, sans doute, n'était retenu sous l'étendard de la croix que par ce malheureux fil ; et voilà que, comme un coup de foudre, arrive la nouvelle qu'il ne sera pas payé d'indemnité aux chrétiens.
Pour les maisons, églises détruites de la mission, objets des missionnaires, il y aura 40,000 piastres. Cette justice incomplète, inique en réalité envers les sujets de l'Empire, n'aurait dû couvrir d'odieux que les autorités si oublieuses des droits de leurs subordonnés.
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Que font les ennemis? Avec une astuce diabolique, ils lancent immédiatement dans les campagnes le bruit que ces 40,000 piastres sont versées pour les missionnaires et pour les chrétiens, qu'elles doivent être équitablement partagées ; mais que les diables gardent tout pour eux.
« Quand il s'agit d'infidélité en fait d'argent, dit le P. Debrix dans une lettre à cette occasion, le cœur du Chinois est prêt à tout croire. Aussi bien, avons-nous rencontré des esprits mécontents, des gens qui parlaient de nous intenter procès, etc., et cette dernière épreuve a été cause ou occasion du retrait de quelques bonnes familles. »
Les cœurs des missionnaires, si grands, si délicats, si généreux, saignèrent plus vivement que jamais. Un père de famille proscrit se console dans l'amour des siens et le partage des douleurs ; mais si les coups lui viennent de ses enfants, peut-on imaginer l'amertume de sa peine?
Les Pères ne pouvaient ni accéder aux exigences des uns, ni fermer l'oreille aux supplications des autres. Ils avaient déjà nourri combien d'affamés accourus à Ou-hou dans leur détresse ! Que d'aumônes ils avaient distribuées, alors même que leurs ressources étaient le plus réduites ! Quelle mesure garder dans la circonstance? Les besoins partout étaient grands, mais n'y avait-il pas des dévouements à récompenser, des misères plus impérieuses à soulager ; avec quelle adresse il fallait veiller à ne pas exciter une triste jalousie, cette plaie purulente de l'égoïsme qui ronge tant de Chinois. Ils firent enfin tout ce qu'ils pouvaient faire et acceptèrent avec soumission et joie surnaturelle l'ample moisson d'ing^ratitude qui terminait la persécution du Ning-ko.
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Vingt
ans après
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