CE QUI NE SE PERD JAMAIS
Petit-Trick était un enfant de la Bretagne, c'est-à-dire qu'il avait la tête chaude, la détermination vive, le génie prompt , et le langage parfois un peu rude; qu'il était courageux et fidèle ; car quel pays a vu naître plus d'hom-
23/i ClIirOLATA.
mes que l'on pourrait citer pour leurs nobles sentiments ?
Et quand nous parlons de la fidélité , nous n'entendons pas parler ici de l'amour, et de ces gentils serments que se font deux amants , mais bien de ce grand , de cet admirable dé- Yoûment qui consiste à ne point abandonner ses amis dans le malheur, ses maîtres dans l'exil, ses princes dans l'adversité.
Mais chaque médaille a son revers, ainsi que vous le savez, et d'ailleurs il n'y a rien de parfait dans la nature. Or donc, Petit-Trick devait avoir aussi son mauvais côté, puisque nous l'avons tous ; on assure même qu'il y a des personnes qui n'en ont point de bon.
Le mauvais côté de Trick, c'était la vanité, c'était une énorme confiance en lui-même, et» par conséquent , une très-haute idée de son
mérite et la certitude que personne ne pourrait le tromper.
Pauvre garçon!... quelle erreur! quelle folle illusion! Les plus grands esprits, les hommes de génie même, ont été abusés, dupés comme les hommes les plus vulgaires.
Être trompée , c'est le sort de la pauvre espèce humaine; et il y a encore des gens qui disent que nous serions très-malheureux si nous ne l'étions pas.
Mais Petit-Trick n'avait que quinze ans, et il était Breton ; il faut donc excuser cette grande confiance qu'il avait dans sa sagacité. Nous voyons chaque jour, dans le monde, des gens que l'âge et l'expérience n'ont point rendu raisonnables; si l'adolescence avait la sagesse en partage, que resterait-il à la vieillesse?
Petit-Trick voulut aller à Pans pour tacher de faire fortune.
C'est une envie fort naturelle; il est rare qu'elle ne naisse pas chez les personnes que le sort a mal partagées ; et bien des gens riches se conduisent, à cet égard, absolument comme ceux qui ne le sont pas.
Jean-Jacques a dit :
«Il faut être heureux, cher Emile; c'est le » premier besoin de l'homme, o
Mais, de nos jours, on a fait une variante à la phrase de Rousseau, et l'on dit :
« Il faut être riche ! »
Car on pense que sans la fortune il n'y a pas moyen d'être heureux !
Revenons à Petil-Trick.
Ses parents avaient été dans le commerce, mais ils ne s'étaient pas enrichis, et, de plus,
CHIPOLA.TA. 237
ils avaient été souvent dupes d'intrigants et de fripons. L'adolescent se dit :
« Je serai plus adroit ou plus heureux ; je ne »me laisserai tromper par personne, et je ferai » rapidement mon chemin à Paris. »
Un vieil oncle, seul parent qui fût resté à Trick, consentit à l'envoyer dans la capitale de la France, et parvint à obtenir pour lui une place de petit commis chez une espèce de marchand de bric-à-brac.
On donnait au jeune homme le logement , dans une soupente, la table, qui était trèsfrugale, et vingt sous par semaine, sans compter les profits, c'est-à-dire les petits pour-boire des chalands chez lesquels on portait des marchandises. L'emploi n'était pas brillant ; mais ïrick le trouva magnifique. 11 remercia son vieil oncle, mit ses effets dans un sac de nuit, et courut se nicher sur l'impériale de la dili-
gence, où une place avait été retenue pour lui.
La figure éveillée, espiègle et ouverte de ïrick, parut faire une impression très-agréable sur un voyageur placé à côté de lui sur l'impériale.
Ce voyageur était loin de ressembler au jeune Breton : sa physionomie rusée, ses yeux petits et fauves, n'annonçaient point la sottise, mais n'inspiraient pas la confiance; enfin, dans sa bouclie pincée , serrée , le sourire était railleur et perfide. Croyez-moi : méfiez-vous des bouches pincées... mais n'ayez pas grande confiance dans les autres.
Petit-Trick n'en conta pas moins toutes ses affaires à son compagnon d'impériale, et celuici répondit à ce récit par un avis dans lequel il semblait mettre une grande sincérité.
« — Jeune homme, vous allez à Paris, prc-
»nez bien garde à vous. Dans les grandes cajii- » taies, il y a toujours beaucoup de voleurs. A 9 Paris ils ne manquent pas.
» Dans une ville immense, où tant de gens • s'éveillent sans savoir comment ils pourront » dîner, vous comprenez qu'il doit se commet- » tre beaucoup de vols, d'escroqueries, de filou- » teries. Les capitales les plus renommées pour »les beautés, les agréments, les plaisirs qu'elles «renferment, ont le triste privilège d'attirer »dans leur enceinte les fripons les plus adroits ; «partout où il y a foule, vous pouvez être cerïtain qu'il y a des voleurs ; c'est une affligeante » vérité, mais c'est une vérité.
» Tenez-vous donc en garde contre tous les «tours que l'on voudra vous jouer. Je ne vous » parle pas ici des vols à main armée, par esca- »lade-ou avec effraction, cela rentre dans la «série des crimes vulgaires et communs à tous
• les pays, et ce sont des vols en usage à Paris »»contre lesquels il faut se munir de prudence. «
Le Petit-Trick écoutait en souriant son compagnon de voyage , et s'écriait de temps à autre :
a Oh! monsieur, il n'y a pas de danger!
»Jc ne me laisserai jias attraper, moi... ,1e pasrie que je reconnaîtrais im voleur d'une «lieue!...
» Ah! vous croyez cela, mon petit ami; voilà «une confiance qui pourra vous être funeste. nMais voyons, puisque vous êtes si certain de «vous tenir en garde contre les filous, connais- »sez-vous le vol au bonjour"} le vol à Vumcrl^ » cainc ! Savez-vous ce que c'est que le vol au rtpoû..
Pelit-Triclv ouvrait de grands yeux, puis secouai l la tète et s'écriait:
CHIPOLATA, 2/tl
« — Ah! bah! ce sont des bêtises, tout ça!... »des choses qu'on dit aux enfants pour les ef- * frayer !
» ■— Je n'ai nullement le dessein de vous «effrayer, mon jeune ami, je veux éclairer «votre inexpérience.
» Écoutez-moi : parmi les vols les plus fré- » quents à Paris, on signale d'abord celui dit » au bonjour.
»Je vais vous expliquer ce que c'est, cela «pourra vous servir dans l'occasion.
»Le matin, à Paris, dans une maison sou- »vent habitée par un très-grand nombre de lo- » cataires, le portier, qui cause avec une bonne, «avec un voisin, ou qui prend son lait à la lai- » tière en face, ou qui balaye le fond de sa cour, »ou qui donne à manger à sa pie... (à Paris, «les portiers ont presque toujours ou une pie, ï- 16
» OU un perroquet, ou un chien, ou trois chats). «Bref, comme ils sont fort occupés le matin, ils »ne font pas toujours attention aux personnes »qui entrent dans la maison.
»Un industriel s'introduit, il gagne lestement ï l'escalier, monte en regardant à toutes les «portes; il est bien rare qu'il n'en aperçoive »pas une après laquelle on a laissé la clé; » car un garçon qui a veillé tard, dit le soir à sa «concierge :
«Voilà ma clé, vous la donnerez dciiKiin à » ma femme de ménage, je n'ai pas 'nvic de *me lever pour aller lui ouvrir.
«Le matin, la femme déménage monte; • mais en descendant pour chercher le café, le «petit pain et le pot de crème, elle ne manque «pas de laisser la clé dans la serrure. Très-sou- «vent les bonnes en font autant; ou c'est la » portière qui est chargée de monter les Jour-
»naux, et oublie la clé à la porte; ou bien en- «core c'est le locataire lui-même qui lui dit :
«Laissez ma clé en dehors, que je ne sois pas
• obligé de me déranger si on vient me voir. .
Betit-Trick éclate de rire en disant :
« — Oh! je ne serais pas si bête que ça,
• moi!...
» — Vous pensez cela !...
» Enfin, l'industriel vise une clé ; il s'avance, «ouvre fort doucement et pénètre dans l'appar-
• tement. Un monsieur est étendu dans son lit pet ronfle avec une parfaite sécurité. II est même •. libre de rêver qu'il a trouvé une mine d'or, ou «qu'il a hérité d'un parent millonnaire, qu'il «est nommé sous-préfet, ou qu'on lui a envové » une boîte de confitures de Bar.
«Pendant qu'il fait de si jolis rêves, l'indus-
2/li CHIPOLATA.
}>\ne\ décroche lestement une montre, s'em- »pare de l'argent qui est dans un secrétaire , » s'éloigne en prenant toutes les précautions » possibles pour ne point réveiller le dormeur, «sort hardiment de la maison, et passe devant »le portier en fredonnant un aria de Ros- «sini.
» — Ah ! je ne me laisserais pas voler ainsi , «moi, dit Trick, car je suis sûr que je m'éveil- «lerais; j'ai le sommeil très-léger, en dormant «j'entends trotter une souris.
» — Vraiment, mon cher ami! voilà une fa- » culte dont je vous fais compliment. Mais ad- » mettons qu'en entrant dans un appartement , » après avoir trouvé la clé sur la porte, l'indus- «triel y rencontre quelqu'un de bien éveillé.
«Vous croyez que notre voleur est pris Pas
» du tout.
y, — Oui est là ? demande la personne qui en-
«tend ouvrir sa porte ou qui voit entrer un in- » connu, dont la figure ne lui revient pas du ntout.
L'industriel feint un air surpris en murmurant.
« — Pardon, je demande M. Tchicoff, den- »tiste?...
» — Connais pas... Il n'y a point de dentiste • dans la maison.
» — Oh! mille pardons, monsieur; je me » serai trompé de numéro..... Désolé de vous «avoir dérangé!...»
Et le voleur disparaît comme un éclair, tandis que le locataire de l'appartement cherche dans sa mémoire s'il a des dentistes pour voisins en murmurant entre ses dents :
» — Tchicoff , c'est un nom russe Il
«paraît que la Russie nous envoie aussi des » dentistes.
» — Monsieur, -> dit Tricic après avoir écouté son compagnon, «je verrais tout de suite sur »la figure d'un individu si c'est un voleur; alors »je lui sauterais dessus et je l'arrêterais... Ali ! » c'est que je ne suis pas poltron, moi !
» — Diable ! » répond le voyageur en fixant sur l'adolescent ses petits yeux de fouine ;« vous » croyez que vous reconnaîtriez tout de suite »un voleur rien qu'en inspectant sa pliysiono- »mie!
» — Oui, monsieur.
» — Peste! quel gaillard vous faites! Al-
»lons, je suis bien aise de vous savoir ce tanlent.
» — Mais c'est égal, je vous ai appris ce que » c'est que le vol au bonjour, ]ç. veux maintenant
CHIPOLATA. 21x1
» VOUS faire connaître le vol à l'amcricame, qu » est fort en usage à Paris où l'on s'étonne ce- » pendant qu'il puisse encore trouver des dupes.
» — Oh ! ce n'est pas la peine, monsieur. » — Vous savez ce que c'est?
» — Non, monsieur.
« — Alors, laissez-moi donc vous le dire.
» Le voleur se promène tranquillement dans X Paris comme un simple flâneur; il guette » un homme porteur d'un sac d'argent ; il se «place pour cela aux environs du Trésor ou » de la Banque : dans ces qurtiers-là, les por- » teurs d'argent sont aussi communs que les » omnibus. Le voleur en aperçoit un, il l'accoste, » fait semblant d'être étranger et de chercher à » changer de l'or contre de l'argent.
)> Un compère passe, qui feint de vouloir sai-
■ sir cette occasion de faire une bonne affaire ; * de son côte, l'homme qui porte le sac d'ar- » gent ne veut pas que cette aubaine lui échappe, ï On entre dans un cabaret.
»Le soi-disant étranger, tout en baragoui- »nant })]usieurs langues, compte son or contre ))de l'argent; le compère fait semblant d'aller » chercher aussi des écus ; il sort, et ne reparaît » pas. L'étranger prétend qu'il lui a emporté )) une pièce d'or, et court après lui. Ces raes- » sieurs ne reviennent pas. L'homme au sac paie nia dépense et se rend chez un changeur pour ); y vendre son or.
«Arrivé là, il s'aperçoit qu'on lui a escamoté »les bons rouleaux; ceux qui lui restent ne » renferment que du plomb ou des sous.
» — Mon Dieu! monsieur, mais tous ces » gens-là se laissent attraper trop facilement ; }> ils n'ont donc affaire qu'à des niais ?
» — Voulez-vous que je vous conte d'autres
» vols en usage à Paris?
» — C'est 'inutile, monsieur, en voilà bien «assez! J'ai d'ailleurs dans l'idée que les voleurs » n'auront pas envie de se frotter à moi.
» — Gomme vous voudrez, mon cher petit » ami. 9
Le monsieur si officieux n'en dit pas davantage; il se retourne, et, pendant le reste du voyage, dort ou fait semblant de dormir. Quant à Trick, il dort parfaitement bien sur une seule oreille, ce qui est infmiment plus commode que que de dormir sur les deux.
On arrive à Paris.
Le compagnon de l'impériale est descendu avant la barrière , après avoir encore dit au petit Trick de se rappeler ses conseils.
Le jeune Breton, à peine dans la grande
250 CUIl'OLAXA.
ville, regarde l'adresse de son iiiarehand de bricà-brac, et lit :
Mofîsieur Fripard, rue aux Ours.
Trick se fait indiquer la rue aux Ours; puis, son sac de nuit sur le dos court chez monsieur Fripard. Le marchand de bric-à-brac est un petit vieillard jaune et fripé qui porte depuis seize ans la même redingote, ce qui doit donner une haute idée de son économie. Il reçoit le petit Breton assez sévèrement, et lui dit :
« — Tu vas être mon commis; mais prends «garde! si tu perds quelque chose, si tu te «laisses attraper, songe que je retiendrai cela «sur tes appointements.
» — C'est entendu, répond Trick, et cela ne » m'empêchera pas d'amasser.
» — Tu vas, sur-le-champ, te mettre à la be-
«sogne. Tu tiendras mes livres. On dit que ta » écris bien ?
» — Oui, monsieur. ,
» — Tu écriras bien serré, afin d'employer «moins de papier. Te sers-tu de pLumes de » fer ?
0 — Oni, monsieur.
» — Très-bien ; tu te les fourniras. Mais tu ne «vas pas garder ce bel habit pour travailler?
» — Oh ! non, monsieur! j'ai, dans mon pa- »quet, une veste et une blouse... Oh! j'ai tout »ce qu'il faut me faut, je suis bien nippé!
» — Alors, endosse tout de suite la blouse. »Tu ne la quitteras que les dimanches, et en- » core ces jours-là, si tu m'en crois, tu te con- » tenteras de la retourner. »
Le petit Trick, tout en se disant que son pa-
» tion pousse un peu loin l'économie, se met » en devoir d'ouvrir son sac de nuit, qu'il a dé- » posé en entrant dans un coin de la bouti- » que.
Tout-à-coup un cri de stupeur échappe au jeune Breton ; le vieux Fripard en est effrayé, il se retourne en se disant :
» — Est-ce que tu aurais cassé quelque chose » ici?
» — Non, monsieur, ce n'est pas cela... mais » tenez, voyez donc... mon pauvre sac de nuit »où j'avais huit chemises, douze mouchoirs, «trois gilets, deux pantalons, deux vestes et «une blouse. »
Le vieux marchand s'approche et regarde dans le sac de nuit, qui ne contenait plus que du son.
« — C'est une leçon d'économie que ton
» oncle aura voulu te donner, » dit M. Fripard, « Il pense que ce que tu portes sur toi te suffit.
»— Oh! non, monsieur, non, j'ai fait moi- -même mon paquet, et je suis bien sûr que «j'avais tout ce que je viens de vous dire.... Et «plus que du son.... ah! voilà un papier, il y a » quelque chose d'écrit. »
Trick ouvre le papier et lit :
a Je vous ai dit de vous tenir en garde con- »tre les voleurs, vous n'avez pas voulu me » croire, mais les bons avis que je vous ai donnés avalent bien les effets que contenait votre sac. »
» — Ah! le scélérat, le fripon, » s'écrie Trick, « c'est mon compagnon de voyage qui m'a Dvolé. »
Le vieux Fripard fait la grimace en disant :
« — Mon bon ami, voilà qui n'annonce pas
25/l CHIPOLATA.
«que VOUS soyez fort malin, et je ferais peut- » être bien de ne point vous prendre chez moi, «car je crains que vous ne me laissiez voler » aussi, moi. «
Trick promet au vieux marchand d'être sans cesse sur ses gardes, de ne jamais avoir confiance en personne, et Fripard consent à le garder chez lui, en disant 5
a — Heureusement pour vous, votre habit j> est presque neuf, vous pourrez le porter dix «ans comme cela avant de le faire retourner.
0 — Oui, mais j'espère grandir en dix ans! et • mon habit ne grandira pas ! » murmure Trick en soupirant.
Par bonheur le jeune Breton n'avait pas placé son argent dans son sac de nuit. Avec ce qu'il possède, il se rachète du linge, et il a bientôt oublié celle première mésaventure.
Le petit Trick passe huit mois dans la boutique du vieux marchand de bric-à-brac, et comme pendant tout ce temps il ne s'était pas laissé attraper une seule fois, sa confiance en lui-même était revenue, et avec elle, cette vanité, cette forfanterie qui étaient son mauvais côté.
Le jeune apprenti ne gagnait toujours que quatre francs par mois , c'était bien peu; mais son maître l'obligeait à être économe en ne lui permettant aucune distraction , aucun plaisir.
Un beau matin, un monsieur très-bien mis entre dans la boutique du marchand de bric-àbrac qui avait alors en étalage un parapluie fort élégant et presque neuf. L'individu examine le parapluie et en demande le prix.
« — Trente-six francs, «répond M. Fripard, « et c'est mon dernier mot. Ce paraplnie est » d'un taffetas magnifique, le bois en est pré-
256 cniPOLAT^.
• d'eux; il a une petite pomme en écaille avec «des incrustations en or. Trente-six francs, » c'est pour rien.
» — Qu'on le porte chez moi, qu'on me suive, »je rentre. »
Comme le monsieur a déjà une canne, on trouve assez naturel qu'il ne veuille pas encore se charger d'un parapluie.
D'ailleurs, on peut être fort honnête homme et n'avoir pas toujours trente-six francs dans sa poche pour payer une emplette faite ex abrupto.
Le vieux Fripard donne le heau parapluie au petit Trick, mais il lui dit à l'oreille ;
« — Surtout ne lâche pas cet objet sans en » avoir reçu la valeur! »
Trick Uïi un signe de tête affirmalif ; il met
le parapluie sous son bras, et suit le monsieur en disant :
« — Vous pouvez être bien tranquille , païtron,, ce n'est pas moi qu'on attrapera ; je »me suis laissé donner du son une fois... c'est
«vrai mais si j'avais tenu mon sac pendant
«tout le voyage, cela ne serait pas arrivé. »
Le beau monsieur marche assez longtemps ; enfm il s'arrête dans une rue, et, au moment d'entrer dans une maison dont la porte cochère est ouverte, il tâte ses poches et s'écrie :
« — Ah! diable! j'ai oublié ma tabatière
»dans votre boutique.... Oh! bien certaine-
» ment !... Je l'avais en sortant; je ne suis entré
«que chez vous Je me rappelle fort bien
«maintenant que j'ai prisé, je l'aurai laissé sur
»un comptoir... Je tiens beaucoup à ma taba-
«tière sur laquelle se trouve un fixé de Téniers,
• qui me vient d'une tante qui m'a servi de I. 17
» mère. Jeune homme , donnez-moi ce para- » pluie, et veuillez aller me chercher ma tabantière. »
Trick devient rouge jusqu'aux oreilles , et il serre encore plus fortement le parapluie sous son bras, car il se rappelle la recommandation de son bourgeois.
Le beau monsieur sourit et reprend d'un air tout gracieux :
a — Je devine la cause de votre embarras, «jeune homme, vous craignez de me laisser le ■ parapluie sans être payé. Je ne me formalise «pas de cette crainte; à Paris il y a tant de friopons que l'on fait bien de se tenir en garde, » surtout quand on est dans le commerce.
• Tenez, mon jeune ami, voici deux pièces » de vingt francs, c'est un peu plus que je ne M vous dois, mais rapportez-moi ma tabatière,
» et les quatre francs qui resteront seront pour «vous, voilà ma demeure^ vous demanderez »M. Breloque; allez, dépêchez-vous, vous me » ferez plaisir. »
Petit-Trick s'empresse de donner le parapluie. Il prend les deux pièces qu'on lui présente, et se met à courir, enchanté de gagner en un jour ce qu'il ne gagne ordinairement qu'en un mois, et se promettant déjà de bien se divertir le dimanche suivant avec ses quatre francs.
Il arrive tout joyeux chez son patron , et se met sur-le-champ à fureter dans la boutique, en disant :
« — Où est la tabatière de ce monsieur?... il
» l'a laissée ici il en est sûr.... Vous devez
«avoir trouvé sa tabatière il )' a dessus un
«petit atlaLhc de Téniers?
» — Je n'ai rien trouvé, » s'écrie le vieux Fripard, «. mais toi, imbécile, tu n'as plus le pa- »rapluie. ... est-ce que malgré ma défense, tu » aurais livré un objet de trente-six francs sans » être payé... Ah ! si tu as fait ce coup-là , je te » chasse !
» — N'ayez donc pas peur, bourgeois , je ne » suis pas un niais, moi! Tenez, voilà qua- «rante francs en deux pièces d'or que ce mon- ') sieur m'a données pourrons payer, et le reste «sera pour moi si je lui rapporte sa tabatière; «sapristi, je voudrais bien la retrouver, pour- ))tant! »
Et Trick se met à quatre pattes pour chercher dans tous les coins de la boutique.
Cependant le marchand a pris les deux pièces qu'o-. lui donne en payement; leur poids lui semble déjà suspect. 11 les examine attentivement, les frotte avec ses doigts, pousse un
cri de colère et allonge un coup de pied dans le bas du dos de son commis, qui s'obstine à vouloir trouver la tabatière sous les comptoirs.
« — Tiens! petit drôle ! «s'écrie le vieux Fripard, « le voilà ton pour-boire, ce sont deux «pièces de vingt sous dorés, et même mal do- »rées, que tu m'apportes. Je suis volé.
Trick reste stupéfait, mais bientôt il sort de la boutique en courant ; il se rappelle dans quelle rue, dans quelle maison il a laissé le beau monsieur; il arrive, reconnaît la porte coclière, entre, et demande au portier :
« — M. Breloque? »
Le portier lui répond :
« — Il n'y a jamais eu de Breloque dans la » maison. »
Trick donne le signalement du monsieur et
26'2 cuiroLATA.
du parapluie. On ne sait pas ce qu'il veut dire.
Le pauvre garçon revient en pleurant chez le vieux Fripard qui lui dit :
« — Tu avais trente-six francs à me remet- »tre pour l'objet vendu; tu m'en as donné » deux, reste à trente-quatre. Tu as déjà gagné » trente-deux francs chez moi; tu vas me lesre- » mettre et t'en aller, c'est quarante sous que je » perds, mais j'aime mieux supporter ce déficit » que de te garder chez moi plus longtemps »
Trick donne ses épargnes et quitte le marchand de bric à-brac en se demandant ce qu'il va faire.
Le petit Trick se rappelle alors que dans ses eourses il a fait connaissance avec un jeune homme employé dans un magasin de nouveautés; qui lui a donné son adresse; il s'empresse d'aller le trouver et lui conte ses malheurs.
Le jeune commis en nouveautés présente Petit-Trick à son patron en lui apprenant la position fâcheuse dans laquelle se trouve le pauvre garçon. Le commerçant consent à prendre Trick chez lui comme surnuméraire.
Voilà donc le jeune Breton placé dans un grand magasin de nouveautés; où il ne regrette pas sa boutique de bric-à-brac. Il se conduit avec tant de zèle , montre tant d'aptitude à l'ouvrage, qu'au bout de six semaines son patron lui alloue douze francs par moisd'appointement.
Douze francs par mois ! c'était trois fois plus qu'il ne gagnait chez le vieux Fripard ; Trick ne doute point qu'il ne soit sur le chemin de la fortune.
Il y a six mois que Petit-Trick est employé dans le magasin de nouveautés, et il n'est pas
besoin de dire que sa confiance en lui-même est revenue, et qu'il s'écrie souvent.
« — Ah ! maintenant je ne conseille à pcr- » sonne d'essayer de m'attraper.»
Cependant Trick était surtout chargé de faire les courses et de porter chez les pratiques les étoffes dont elles avaient fait choix.
Un jour il sort de son magasin, tenant sous son bras deux jolis cachemires français soigneusement enveloppés et ficelés.
Un particulier bien couvert, qui depuis quelque temps suivait le petit commis, ne tarde pas à l'aborder ; il baraguinc comme s'il était Allemand, Anglais ou Italien, souvent il lui arrive de faire les trois à la fois. Il salue Trick en lui disant :
« — Mon bétit monsir, pardon, excuse si flche adressais ù vous sans connaître, mais moi
jtétrangir, moi bas avoir ici de connaissances, » tarteiff !»
Le petit commis se met à rire en répondant :
« —Parbleu ! on l'entend bien que vous êtes
• étranger ! vous parlez le français comme un
• ramonneur.
» — Ya... 3^^... comme un ra...
» Pardon, bétit monsir, vous il avoir une jo- » lie ligure qui inspirait le confiance, et si vous » il voulait obliger moi d'oune renseignement, » clie donnerais subito vingt francs perloui! »
En achevant ces mots, l'étranger sort de sa poche sa main pleine de pièces de cent sous et de napoléons, et le petit commis, qui a maintenant l'habitude de toucher de l'or et de l'argent, s'assure que ce ne sont pas des pièces fausses.
Ebloui à la vue de tant d'espèces, et ne demandant pas mieux que de gagner vingt francs, si c'est d'une manière qui ne soit point répréliensible, Trick s'écrie :
» — Quel service desirez-vous de moi, étran- »ger? parlez; et si cela se peut, je suis prêt à «vous obliger.
» — C'était bien possible, bétit monsir, moi, »étrangir, venu à Paris pour m'amuser, voyez- Bvous, et je m'ennuyais toujours, men herr ! «moi voudrais que vous il conduise moi à un «de ces petits théâtres où l'on joue des farces «comiques qui faisaient bien rire... Vous com- «prenir?
» — Oui, je comprends ! c'est très-facile ; il « ne manque pas à Paris de théâtres où l'on «s'amuse. Par exemple, le Cirque, Séraphin, « Curtius, ou bien les Délassements-comiques., . «où je ne suis jamais allé, mais ces messieurs
CHirOLATA. 267
» du magasin disent qu'on y donne des petits «vaudevilles comme à l'Opéra.
>/ — Très-bien, sapremann! che vouloir allir »à ce théâtre; voulez-vous conduire moi?
» — Avec plaisir ; venez.»
Petit-Trick se met en marche, l'étranger le suit. Tout-à-coup il dit au jeune homme :
« — Écoutez, c'est que je avais sur moi » une grosse somme en or que je voudrais ca- » chir et ne pas emporter dans la comédie avec «moi... de crainte des voleurs ; menez-moi, s'il » vous plaît, sur les bords du canal, dans un «endroit où il passe peu de monde... Vous al- » lez comprenir pourquoi.
0 — C'est très-facile, dit Trick, le canal est «justement derrière les petits théâtres »
On arrive sur le bord de l'eau, dans un en-
droit où il n'y a pas encore de maisons de bâties. L'étranger s'arrête devant un tas de grosses pierres en disant :
« — C'est ici que je avais envie pour cacliir nmon trésor. Aidez-moi, bétit monsir.»
Trick cède à la fantaisie de l'étranger ; il l'aide à cacher une assez forte somme sous des pierres pendant que personne ne passe près d'eux.
Le trésor caché, on se remet en marche.
On approche des boulevards, et déjà le petit commis s'apprête à indiquer à son compagnon le théâtre oii il désire se rendre, quand celui-ci s'arrête encore en disant :
» — Permettez, excuse!... Diaple, che zouis » inquiète... Che affre peur qu'on trouve mon » trésor.
» — Ah ! dame! je vous ai prévenu que vous «faisiez une imprudence.
» — Décidément, je voulais ravoir. Bétit mon- »sir; vous savez où était le cachette, obligez- » moi d'aller chercher et de me rapporter mon )» trésor, puis je payerai le prix convenu à vous, » sapremann 1
» — Comme vous voudrez ! » répond Trick qui s'apprête à courir ; mais l'étranger l'arrête en lui disant ;
« — Une minute ! vous allez chercher mon »or, mais ensuite vous plus revenir... Pardon, «mais moi pas connaître vous, et on m'a pré- • venu qu'à Paris on attrapait beaucoup les » étrangirs.
» — C'est vrai,') répond Trick en riant, « on »m'a bien attrappé, moi !
» — Bétit monsir, laissez à moi cette baquefte
» que vous tenez sous votre bras pour garantie à » moi.»
Trick réfléchit : les deux châles qu'il porte valent huit cents francs. L'étranger à caché pour mille franc en or, il donne le paquet en s'écriant :
0 —C'est juste, garde?, cela et attendez-moi. »0h ! je ne serai pas longtemps.»
Petit-Trick se met à courir. Il arrive sur les bords du canal, reconnaît l'endroit où il a aide à cacher le trésor ; il dérange la pierre, il fouille... il n'y a plus rien. Un compère a déjà enlevé la somme, et bélit monsir, après avoir remué toutes les pierres voisines court à l'endroit où il a laissé l'homme au baragouin, et, comme de raison, ne retrouve plus son étranger.
Le pauvre garçon s'en revient en pleurant à s<*n magasin Sescamarades lui apprennentqu'il
a été victime du iwl au pot, et son patron le met à la porte.
Petit-Trick s'en retourne alors près de son vieil oncle en se disant :
4 — J'en ai assez de Paris!... Ah! quelle vislaine ville! — quel amas de boue, de crotte, »de monde, de voitures, d'omnibus, de mar- «chands, de gamins, defloueurs, de blagueurs, » de voleurs... Je vais m'en retourner auprès de »mon vieil oncle, dans mon beau et bon pays
»de Bretagne! Là, du moins, on sait à qui
» l'on a affaire ; on n'est pas sans cesse exposé à «commettre des bévues! et avec de l'esprit, on » n'est pas obligé de se tenir sans cesse sur ses » gardes, ce qui est très-fatigant, même pour » les gens les plus Ans ! »
Vous voyez que le jeune Trick, malgré tout ce qui lui était arrivé, n'était pas encore bien guéri de sa bonne opinion de lui-même ; dans
272 cmpoLATA.
sa colère, il s'en prenait à la grande ville, et rejetait sur elle toutes les fautes qu'il avait commises. Mais c'est assez notre ordinaire: nous ne voulons jamais avouer que nous avons eu tort, à moins que nous n'ayons vraiment beaucoup d'esprit et de mérite ; dans ce cas-là nous convenons franchement de nos erreurs, parce que nous ne craignons pas que cola nous fasse passer pour un sot.
Lorsque Petit-Trick fut de retour dans sa Bretagne chérie, il ne raconta pas à son vieil oncle comment les choses s'étaient passées pour lui à Paris; il se présenta comme une victime des événements, des circonstances. Le vieil oncle le crut ou eu l'air de le croire, ce qui revient absolument au même. Puis, dix-huit moisapres le retour de son neveu, le vieillard mourut, en nommant Trick son seul héritier.
Or, il advint que ce vieil oncle, qui avait
toujours vécu très-modestement, et que par cette raison on croyait peu fortuné, laissait au au petit Trick une fortune très -ronde, trèsconfortable en bons billets de banque et en pièces d'or qu'il avait entassés au fond d'une cassette.
A la vérité, les pièces d'or étaient à ditïérentes efïigies; il y avait des loids^ avec le portrait du malheureux Louis XVI, puis il y avait des pièces de vingt francs frappées sous la République, puis des napoléons, puis des Charles X , puis des Louis XVïlI, etc., etc.
De toutes ces pièces d'or, celles que Petit- Trick semblait le plus affectionner, c'étaient celles qui portaient l'effigie de Louis XYI : était-ce comme Breton, par suite de l'attachement qu'il portait à cette dynastie? était-ce parce que la pièce valait vingt-quatre livres
tandis que les autres ne valaient que vingt I. 18
francs!... Voilà ce que nous n'avons jamais bien su... il y a tant de choses dans ce monde que l'on ne sait jamais bien 1
Voilà donc Trick qui se trouve, à l'âge de dix-huit ans, libre de ses actions et possesseur d'une assez jolie fortune.
C'était plus que jamais le cas de ne point se laisser attraper.
Pour ne point être attrapé, savez-vous à quoi pensa Trick... Je vous le donne en cent... je vous le donne en mille...
Mais, comme je vois bien que vous ne devineriez pas, je préfère vous le dire tout de suite : il pensa à prendre une femme... en voilà une idée... Certainement, la femme est la créature la plus jolie, la plus séduisante, la plus provoquante que l'on puisse rencontrer sur la terre, du moins je n'ai encore trouvé rion de mieux,
et je pense qu'on sera généralement de mon avis : mais c'est justement parce que la femme possède tant d'attraits, tant de charmes, qu'à dix-huit ans c'est une folie de penser à se marier, à s'enchaîner... et surtout lorsqu'on n'a pas encore connu l'amour. L'hymen demande de l'expérience! beaucoup d'expérience... du côté du mari, s'entend!
« — Et pourquoi seulement du côté du » mari? »vont peut-être s'écrier les dames.
« — Ah! mesdames, c'est que si vous aviez «aussi de l'expérience, vous ne voudriez probanblementpas de nous. »
Trick se dit :
« Je vais me choisir une petite femme ca- «pablede faire mon bonheur... Oh! je sais ce «qu'il me faut... je ne m'y tromperai pas.
«Je suis gai, je dois prendre une femme
«rieuse; j'ai de l'esprit, je ne ferai pas la bêtise » de me marier avec une sotte ; je suis fin, il ))faut que mon épouse soit pétrie de malice; »j'aime assez la table, je veux une femme qui » ait un bon estomac; j'aime la musique, il 6 faut que ma compagne chante et qu'elle ait «l'oreille juste ; enfin, enfin je suis bien bâti et » assez gentil de figure, il est indispensable que » ma moitié soit bien faite et jolie, pour que » nos enfants soient des petits amours. »
Vous Voyez que le jeune Trick était partisan de Vhoméopal/de. Il y a des personnes qui croient qu'en mariage les contrastes vont beaucoup mieux que les ressemblances. 11 est certain, par exemple, que si vous mariez ensemble deux êtres entêtés, ils passeront leur journée à se disputer sans vouloir jamais céder.
Deux personnes bavardes auront encore beaucoup de pe'oe à s'accorder. Deux époux colè-
rcs ou emportés briseront tout cliez eux ; deux gourmands se disputeront le môme morceau.
Mais si vous mariez la vivacité avec la nonchalance, l'esprit avec la sottise, l'avarice avec la prodigalité, la gaité avec la tristesse, il en résultera une union oii il y aura nécessairement incompatibilité d'humeur.
C'est fort embarrassant.
Revenons à Trick, qui -n'était jamais embarrassé, comme tous les gens qui ont une grande confiance en eux.
A dix-huit ans, monsieur Trick se llatte de connaître lesfemmmes !.. . Quelle fatuité I nous avons tant de gens qui vivent et meurent sans les avoir jamais comprises. Les philosophes, les savans, les sages, les gens d'esprit et les hommes à bonnes fortunes ont déjà dit ou écrit tant de choses sur les femmes, et la plupart
de leurs opinions se contredisent entre elles ; ce qui fait qu'après avoir consulté, lu ou médité tous ces gens-là, on n'en est pas plus avancé.
Mais le jeune Trick se croyait plus fort que tout le monde, et quoiqu'il n'eût consulté ni ni Caton^ ni Origène , ni TertuUenj ni saint Bernard, ni Catulle, ni Juvénal, ni Virgile^ ni Confuclus, ni Tibulle, ni Voltaire, ni La Fon--
taine, ni Boileau il était certain de bien
choisir.
Or, dans les environs de sa demeure, Trick avait avisé une jeune personne qui pouvait être de son âge. C'était une brune piquante, à l'œil noir et velouté, aux longs cils, aux sourcils bien fournis et bien arqués ; toute sa personne respirait la gaîté, le plaisir, la malice et la coquetterie ; sa taille fine, élancée et souple en même temps, semblait annoncer les plus heu-
relises dispositions pour tous les exercices du corps ; c'est une chose fort à considérer dans la personne avec laquelle on veut se marier. D'une humeur vive, enjouée, folâtre, mademoiselle Pélagie (c'était le nom de la jeune fille), avait tout ce qui peut charmer, séduire au premier coup-d'œil. Sans doute, il ne faut pas épouser une femme rien que sur l'effet produit par le premier coup-d'œil...
On se dit cela quand on est raisonnable ; mais ce dangereux premier coup-d'œil fait presque toujours des siennes, et on n'efface pas facilement les impressions qu'il a faites.
Mademoiselle Pélagie vivait chez une vieille tante paralytique. C'est une bien faible garde pour une jeune fille qu'une tante qui ne peut pas bouger de son7auteuil. Mademoiselle Pélagie laissait assez souvent sa tante aux soins d'une domestique, et allait se promener seule
280 CIIII'OLATA.
dans la campaj^nc, soil à pied, soit à clicval; la jeune personne monlait à elicval eomme une élève de Bauclier ou de Franconi; elle chassait souvent aux petits oiseaux, et elle fumait des cigarettes.
Trick avait remarqué tout cela, et il était dans le ravissement.
Après avoir longtemps suivi des yeux et des pieds mademoiselle Pélagie, Trick l'aborda un jour à l'entrée d'un petit bois, où elle venait de mettre pied à terre pour laisser souiller son cheval.
Le jeune homme s'approche de la séduisante amazone, en lui disant :
« Excusez ma témérité, mademoiselle, mais »il y a bien longtemps que je désire faire con- » naissance avec vous. Je me nomme Trick, et • j'habite une propriété de votre voisinage. »
CUirOLATA. 281
Mademoisello Pélagie connaissait fort bien Petit-Trick ; elle s'était aperçue que depuis longtemps il la suivait partout, qu'il était sans cesse sur ses pas ; et elle en devinait parfaitement le motif.
Quelle est la femme, la dame, la veuve, la demoiselle, la jeune personne qui ne voit pas quand elle a fait une conquête... à moins, cependant, d'avoir affaire à ces amoureux timides qui ne vous suivent que de fortloin,qui ne vous regardent qu'à la dérobée et n'osent pas vous toucher du bout du doict.
Mais cette espèce d'amoureux est devenue très-rare ; il y a même tout lieu de croire que la graine en est tout-à-fait perdue.
Mademoiselle Pélagie fait au jeune Trick un sourire fort encourageant, et lui répond:
« — Vous n'êtes point un inconnu pour moi.
«monsieur, je sais que vous êtes mon voisin, »je vous ai aperçu plusieurs fois en me pro- » menant.
» — Mademoiselle, ce que je vais vous dire » vous semblera peut-être bien prompt , bien «hardi; mais quand il s'agit du bonheur, j'ai «toujours pensé qu'on devait aller vite.
» — C'est aussi mon avis, monsieur, parlez «donc, ne craignez pas de vous expliquer.
» — Mademoiselle, depuis que j'ai hérité de «mon oncle, il ne me' manque plus qu'une » chose pour être entièrement heureux.
» — Quelle est donc cette chose... mon- » sieur?
» — C'est une femme, mademoiselle.
» — Vous avez parfaitement raison, mon-
«sieur... un homme sans femme doit être un » corps sans àme. »
Le jeune Trick aurait pu trouver cette réflexion un peu décolletée, surtout dans la bouche d'une demoiselle; mais loin de -cela, il fut enthousiasmé de cette réponse, et s'écria :
0 — Vous parlez comme un ange, made- «moiselle. Oui, je suis le corps.... qui chercke s une àme... Voulez-vous être la mienne, ra- » vissante Pélagie, ou pour parler sans figure, » voulez-vous être ma femme!... Je mets mon »nom... ma personne et ma fortune à vos » pieds. ))
Pélagie regarde le jeune homme d'un air qu'on pouvait interpréter de différentes manières; elle répond enfin :
a — Vous êtes donc amoureux de moi?
» — Comme un fou...
284 CUIPOLATA.
» — Depuis longtemps?
» — Depuis six semaines.
„ — Et vous me le dites seulement aujour- «d'hui... vous y avez mis de la réflexion!
» — C'est que je n'osais pas.
* — Ali! ail! ail! un homme timide me fait «l'effet d'un cLeval boiteux! pour peu que vous » vous abandonniez à lui, vouspouvezêtre certain «qu'il vousjetera parterre. »
ïrick trouve encore cette réflexion charmante, et il répond :
« — Mademoiselle , je ne suis pas boiteux: «confiez-vous à moi, je ne vous laisserai pas
«tondjer. Accueilh.'Z-vous ma demande me
» ])ermette'/,-vous d'e? [)ércr?
» — Vous pouvez toujours espérer . cela ne
«fait jamais de mal.... Quant à vous prendre
«pour mari c'est possible.... Cependant, il
s faut que je connaisse d'abord votre caractère, «que je sache si enfin vous me convenez ..
» Montez-vous à cheval?
» — Un peu, mademoiselle.
» — Vous allez monter en croupe derrière ))moi, nous verrons comment vous savez vous «tenir. »
Et sans attendre la rénonse de Trick, mademoiselle Pélagie saute lestement sur son coursier. Le jeune homme met beaucoup plus de temps à grimper derrière elle ; enfm il est placé sur la croupe du cheval.
« —Tenez-moi bien, » dit Pélagie, « mais je » vouspréviens que j'aime à aller vite.
» — Oh! mademoiselle, » répond Trick en
enlaçant la taille mignonne et voluptueuse de l'amazone, « allez le trop, allez le galop ! allez • comme vous voudrez... ventre à terre même! »je serai trop heureux de chevaucher avec » vous. »
Pélagie a donné un coup de cravache à son cheval, qui s'élance sur la route avec la rapidité de l'éclair.
Trick serrait la cavalière; mais, malgré cela, il faisait sur la croupe des bonds, des sauts qui lui faisait faire de singulières grimaces. Bientôt le coursier de mademoiselle Pélagie, peu habitué a porter deux personnes, se mit à faire le saut de mouton ; et Trick, qui ne s'attendait pas à ce nouveau genre d'exercice , lâcha sa partner et roula sur la poussière
a — Vous n'êtes pas fort! » dit Pélagie en riant, « mais je vous donnerai des leçons....
» Avez-vous un cheval ?
» — Non, mademoiselle.
') — 11 faut en acheter un bien beau, bien »vif.;. bien ^dressé... que vous m'offrirez , »et moi je vous donnerai celui-ci qui ne fait «jamais le saut de mouton quand il ne porte » qu'une seule personne. »
Le lendemain , Trick offrait à la belle amazone un fort joH cheval.
Deux jours après, mademoiselle Pélagie se faisait donner par Trick un beau collier en perles, quelques jours après des boucles d'oreilles en diamants.
La jeune fille avait infiniment de fantaisies, et elle s'écriait :
a— Pour me plaire il faut avant tout con-
288 cniroLATA.
«tenter mes caprices; je ne croirai jamais à «l'amour d'un homme qui ne satisferait pas » tous mes goûts.
» — Elle doit être certaine que je l'aime,» se disait ïrick, « car je m'empresse de lui offrir «tout ce qu'elle paraît désirer. Mais je suis bien «certain qu'elle en est reconnaissante, et que » de son côté elle est folle de moi.
Et Trick disait ensuite à Pélagie :
» — Quel jour nous marions-nous?
Et celle-ci lui répondait :
» — Bientôt ! mais je veux encore étudier » votre caiactère. »
La seule chose qui déplaisait à Trick, c'est que mademoiselle' Pélagie recevait chez elle beaucoup déjeunes gens.
« — Si ce sont des amoureux, » disait Trick à la jeune fille , " pourquoi ne les renvoyezavous pas... car enlin puisque je vous plais, ils » ne vous plaisent point ? »
Ce raisonnement était entièrement dépourvu de justesse, car tous les jours beaucoup de personnes nous plaisent en même temps ; aussi Pélagie se contentait de répondre en riant :
« — Ces jeunes gens viennent voir matante, »elle aime la compagnie, et cela lui fait plaisir » de recevoir du monde; je suis trop bonne nièce » pour l'en priver. «
Mais un beau matin, Trick eut l'idée de se lever plutôt que de coutume pour voir lever le soleil ; et voilà qu'en se promenant dans un bois assez touffu, il aperçut derrière un taillis mademoiselle Pélagie avec un beau jeune homme, regardant aussi lever le soleil et une foule
d'autres choses !
Trick devint blanc, jaune, rouge et bleu, de dépit d'avoir été dupé. Quant à la jeune amazone, elle se contenta de rire en disant :
« — Ali! vous guettez les gens! décidé-
.) ment je ne veux pas vous épouser, vous êtes «trop méfiant, et puis vous ne savez pas vous «tenir à cheval.
» — J'en suis pour mes présents, » se dit Trick en s'en retournant chez lui. « C'est encore bien «heureux que j'aie vue cela avant d'être son »mari. Allons, je me suis trompé... Je croyais » cette jeune fille un peu libre dans ses actions,
» mais je commence à voir qu'elle l'est trop
«C'est la faute de sa tante qui est paralytique. » Je ne m'adresserai plus à une demoiselle dont «les parents seraient impotents. Comme c'est >; heureux que je me sois levé de bonne heute » ce matin! je chercherai une autre femme, «mais cette fois je ne me laisserai pas attraper,
»je m'adresserai mieux... Décidément made- «moiselle Pélagie était trop évaporée, et ses ma- » nières se ressentaient de son habitude de mon- » ter à cheval, elles étaient fort cavalières. Une » femme timide et modeste vaut mieux.
» Oh ! je trouverai ce qu'il me faut. . . Tâchons «seulement de le trouver bien vite... »
Le jeune Trick était pressé de former le lien conjugal; il voyait le bonheur dans l'hymen, il pensait ce que Voltaire a écrit :
« Le ciel fit les femmes
«Pour corriger le levaiu de nos âmes; «Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs, sPour nous calmer, pour nous rendre meilleurs. »
Cependant mademoiselle Pélagie s'y était prise d'une singuhère façon pour corriger le levain du petit Trick! mais à dix-huit ans on oublie vite une mésaventure.