‹ Chipolata (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · UN MONSIEUR QUI VEUT ETRE MAIRE · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR QUI VEUT ETRE MAIRE

Prenez un village aux environs de Paris ; prenez-le où vous voudrez, pourvu que ce soit un village un peu considérable, renfermant, outre les nombreuses et rustiques habitations de paysans, de jolies maisoiis bourgeoises, où l'on a très-chaud l'été et très-froid l'hiver.

Puis ayant dans ses environs quelques promenades agréables, un soupçon de bois, des points de vue plus ou moins pittoresques, quelques carrières qui simulent des accidents de

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terrain, un gazon sur lequel je ne vous conseillerais pas de vous rouler avant d'avoir examiné la place.

Enfin, tout ce qui fait le charme d'une campagne située aux environs de Paris.

Maintenant, fjgurcz-vous la plupart des maisons bourgeoises habitées par des personnes qui aiment vraiment la campagne.

Par des négociants qui viennent s'y reposer du tracas des affaires.

Par des artistes qui ontbesoin d'oublier quelquefois les plaisirs bruyants de la capitale, qui trouvent au milieu des champs des inspirations et se flattent d'y pouvoir travailler sans être visités et interrompus.

Puis, par quelques couples encore amoureux qui recherchent la solitude, le calme, le silence, parce que le bonheur et l'amour ne sont jamais plus vifs que quand ils sont cachés.

A présent que vous vous êtes figurétout cela, je n'ai pas besoin devons dire comment on passe le temps dansée village.

Toute la semaine les paysans travaillent , bêchent, labourent, ensemencent.

Quand vient le dimanche, les vieux vont au cabaret, les jeunes vont faire danser les filles , en se réunissant sur une petite place que l'on appelle le bal, parce qu'elle est entourée d'un treillage et ornée de quelques douzaines de chaises, et que, lorsqu'il fait beau temps, un violon aveugle y joue à tour de bras et avec plus ou moins de variations les quadrilles qui ont déjà fait sauter toute la capitale.

Quant aux habitants des maisons bourgeoises, dans la semaine vous les apercevez quelquefois dirigeant leurs pas vers les promenades les plus solitaires.

Les hommes ont la simple blouse et la casquette; les femmes, le grand, l'immense cliapeau de paille dans sa forme primitive, sans même un ruban pour l'attachera son cou.

Ces gens-là ont quitté Paris pour être à leur aise, pour tâcher de connaître un peu cette

chose dont tout le monde parle et que si peu de personnes comprennent, la liberté.

D'après cela , vous devez penser que les bourgeois de ce village se voient peu entr'eux ; la société entraîne toujours après elle mille su* jetions.

Si, à la campagne, vous vous liez avec tous vos voisins, vous serez encore moins libres qu'à la ville; on viendra vous voir dans la matinée, dans le jour, et puis encore le soir.

Pour admirer votre jardin, on vous forcera à vous y promener lorsque vous voudriez ne pas quitter votre chambre ; pour voir la distribution de votre maison, on vous obligera à y rentrer lorsque vous comptiez rester à travailler dans votre jardin.

11 est donc plus sage de se borner aux simples politesses d'usnge, à ces sainte remplis d'aménité qu'on ne se lait ([u'à la camp;igne, et à ces petites questions sur l'état de la santé et l'incertitade du temps, qui ne peuvent jamnis vous conijirouu.'llre.

C'est ce que faisait la plupart des citadins devenus campagnards.

La lecture, le travail, la promenade, quelques petites causeries où l'on plaisantait fort innocemment sur son voisin , tels étaient les plaisirs que l'on goûtait dans ce village, où chacun , paysans , marchands et bourgeois , semblait satisfait de son sort.

Mais voilà qu'un beau jour une fort jolie maison du village est vendue par son propriétaire à un certain monsieur Duhautbois.

Et ce monsieur Duhautbois y arrive avec une immense famille, une femme, trois filles, deux tantes et une infmité de cousins; sans compter une carriole qui peut à la rigueur passer pour un char-à-banc.

Tout aussitôt, et comme par enchantement, un changement subit s'opère dans le village : le bruit remplace le silence, le mouvement succède au calme.

D'abord on voit aller, venir, courir, des personnages nouveaux; ensuite c'est le maçon.

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c'est le menuisier, puis le serrurier, qui ont un air affairé, pressé ; ce sont les traiteurs de l'endroit qui font balayer le devant de leur maison.

Enfin les moins curieux ne peuvent s'empêcher de se demander entre eux :

« — Quest-ce qu'il y a donc dans le vil- »lage?

» — Qu'est-ce qui se passe?

« — Pourquoi tout ce mouvement?

» — Vous ne savez donc pas 1 la maison de » la veuve Tricot est vendue, le nouveau prowpriétaire est eenu l'habiter...

«C'est un nommé Duhautbois... il a une «grande famille., trois demoiselles, dont deux » ne sont pas mal — une femme encore très- » fraîche, et des cousins fashionnables!

» — Eh bien , qu'est-ce que cela nous fait , » tout cela ?

» — Ce monsieur Duhautbois est riche, à ce p ([u'il paraît; il fait déjà bouleverser tout dans sa

• propriété; il fait bâtir, démolir, arracher, «planter.

»0h! il veut faire bien des embellissements à » sa maison.

» — Je lui souhaite beaucoup de plaisir. » — Il occupe déjà le maçon, le menuisier... • Tenez, il occupe aussi le traiteur, car c'est » chez Inique l'on porte des goujons et des beisgnets.

»Ce sont des gens qui vivent très-bien. » Celui qui a fait ces questions rentre chez lui en se disant :

« — Un nouveau propriétaire est bien le • maître de faire ce qu'il veut dans sa maison; »je ne vois pas pourquoi cela met tout le village » en émoi. »

Cependant, le lendemain, le traiteur le plus renommé de l'endroit s'arrête devant la demeure d'un de ses confrères; le garde-champêtre, deux ou trois messieurs et quelques paysans viennent se grouper autour d'eux, et la conversation s'engage.

« — Savez-vous que not' pays va devenir «joli !

» — Joli, comment l'cntendez-vous!

» — C'est-à-dire que not'endroit va s'cmbel- »lir. ,.. c'est le nouveau propriétaire... M. Du-

«hautbois, quia dit ça En v'ià un crâne

» d'homme !

» — C'est des gens riches, n'est-ce pas? » — Je crois ben !.. il faitfaire deux pignons «superbes sur le côté de son jardin...

» C'est lui qui m'a dit que le pays allait chan- »ger... il m'a engagé à augmenter ma carte »du restaurant, à y ajouter des rosses de bif » dans le genre anglais, parce qu'il va venir bien » plus de monde par ici.

» — Mais il trouve que la grande route est «sale, mal entretenue.... Il dit que si chacun «sablait devant sa porte, ce serait bien plus «gentil...

» — Tiens, il araison; à la bonne heure, v'ià «un homme (jui s'occu))e du pays... ça forait

»un fameux maire, tout de même. Je vas sa- » hier, moi.

» — Moi, je vas engager monsieur Richon- »nard, dont la maison donne sur la route, à » sabler aussi. »

Le garde-champêtre s'achemine vers une petite maison d'assez modeste apparence. C'est la demeure de monsieur Richonnard, ancien négociant, homme froid, flegmatique, méthodique, qui se lève, se couche, mange, lit, travaille ou dort à heures fixes, et ne veut jamais rien changer à ses habitudes.

Madame Richonnard est une petite femme d'une corpulence énorme, qui est trop paresseuse pour avoir une volonté et contrarier son mari. Son plus grand bonheur est de passer la journée en camisole et de ne point mettre de corset.

Le garde-champêtre entre dans le jardin.

Monsieur Richonnard taillait ses arbres.

Il avait acheté un seccateur, et tenait à s'en servir ; il s'était dit que de midi à une heure il

taillerait dans son jardin , peu lui importait que ce fût nuisible ou nécessaire à ses arbres ; de midi à une heures M. Richonnard coupait des branches.

Le garde-champêtre s'avance, portant la main à son chapeau, qu'il n'ote pas, parce qu'un garde-champctre est une autorité, et que les autorités ont le droit de ne pas être polies.

M. Richonnard ne se dérange pas, il continue à jouer de son seccateur sur toutes les branches qni ont le malheur de se trouver sur son passage, pendant que le garde entame la conversation.

« — Salut, monsieur Richonnard, madame » et la compagnie, sauf vol'respect.

» — Bonjour, monsieur Lagrappe.

» — Et ça va bien ce matin... toute la com- «pagnie, sauf vot 'respect.

» — Cela va parfaitement. Qu'est-ce qui vous • amène?

)) — Je vas vous dire...

» Ah ! prenez-garde, monsieur Richonnard,

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» VOUS coupez là une branche qui était bonne.

» — Qu'est-ce que cela vous fait? est-ce

»que je ne puis pas tailler mes arbres comme »je l'entends?...

» — C'est juste !.... mais... c'est que... im- » semble aussi que ce n'est pas la saison pour » tailler. . . sauf vot' respect.

» — Monsieur Lagrappe faites-moi le plai-

»sir de vous mêler de vos affaires... Je ne vais î pas inspecter les branches de groseillers que xl'on casse dans vos champs, moi.

» — C'était par manière déparier Pour

alors, c'est au sujet de l'idée nouvelle que mon- » sieur Duhautbois nous a donnée.

» — Monsieur Duhautbois' Depuis quelques » jours je n'entends que ce nom résonner à mes » oreilles.

» — N'est-ce pas ce grand monsieur blond »qui porte des besicles, qui parle à tout le «monde, qui appelle tous les traiteurs ses en- » enfants? dit madame Richonnard en s'éten- »dant sur son banc de gaz,on.

» — C'est lui-même, sauf vot' respect.... un » bel homme, qui parle joliment ! il parle une » heure de suite sans s'arrêter.

» C'est un homme qui a la tête farcie d'idées. . . »il n'y a pas longtemps qu'il est dans le pays,

net il y a déjà remué tout le monde il est

«pour le progrès, sauf vot'respect... et puis il »est populaire comme les cinq doigts et le » pouce...

» C'est ça un homme qui ferait bien not' af- » faire comme gouvernement de l'endroit!

» — Est-ce que vous n'avez pas déjà un maîre?

» Ah ! si , mais on le change l'année pro- » chaîne... c'est-à-dire on renomme quelqu'un.

» — Eh bien, enfm, où voulez-vous en venir «avec votre monsieur Duhautbois?

» — C'est une idée qui lui est venue pour » l'embellissement du pays, que chacun sable «devant sa porte... ça égalisera la route pour )'le coup-d'œil!...

» — Allez donc vous promener ! je ne sable- » rai pas; le devant de mu niaison est bien

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» comme il est... D'ailleurs, est-ce que cela re- » garde ce monsieur?

» — Ah! c'étaitpour l'embellissement .. Vous «coupez encore une bonne branche là..,»

M. Richonnard jette un regard d'indignation sur le garde, et continue de tailler.

M. Lagrappe se décide à se retirer, en se disant :

« — C'est égal, quand il verra que tout le » monde sable, il fera comme les autres.»

Quelques jours après, le garde entre dans une jolie maison du village; celle-là est habitée par un artiste et sa jeune femme.

Le son d'un piano se mêle aux vibrations d'une voix argentine.

Le garde, qui aime la musique, s'arrête devant la fenêtre ouverte d'une pièce du rez-dechaussée, et se met à battre la mesure à faux en essayant de faire aller la Marseillaise sur l'air d'opéra qu'il entend.

L'artiste tourne la tète, aperçoit le garde arrêté devrint sa fenêtre, et lui dit :

« — Entrez, père Lagrappe ; vous avez quel- »que chose à nous dire?

» — Salut, monsieur, madame et la compa- 0 gnie, sauf vot' respect... Elle est bien Julie l'air » que \ousjoussez là !. ..

> — Ahl vous trouvez; vous aimez la mu- «sique ?

> — Beaucoup! j'étais né pour être serpent; »ma tante disait que j'avais des dispositions su- »perbes si on me cultivait.

» — Et il paraît qu'on ne vous a pas cultivé ; » c'est dommage.

» — J'aurais su aussi le flageolet si on me » l'avait appris.

» — Ah! diable! il paraît que vous aviez des » dispositions pour beaucoup de choses !

» — Tout de même, et j'aurais aussi roulé du «tambour, sauf vot' respect, si on me l'avait » montré !

» — Voyez un peu ! et dire que tant de vo- » cation a fait long feu ?

))Ah çà^ nous sommes venu i)our?. ,.

» — Ah! c'est juste...

i) C'est monsieur Duhautbois qui a eu encore » une idée.

r> — Monsieur Duhaubois...

«Ah! c'est le monsieur aux idées... il en a «pour tout le village... il faut qu'il ait une forte «tête, cet homme-lù.

» — Quelle est sa nouvelle idée?

» — C'est qu'on devrait creuser un immense » fossé à la descente du village, parce que les «eaux de la pluie s'y amasseraient, et, au bout ndequeuque temps, ça ferait une mare qui ser- » virait de lavoir.

» — C'est vraisemblable.

» — Voulez-vous souscrire pour le lavoir?

» — Est-ce le maire qui vous envoie?

« — Non... mais c'est égal, on souscrit tout » de même.

» — Quand il aura beaucoup plu, je souscri- »rai... nous avons le temps...

» — Ah! dites donc, sauf vot' rcspjct, vous

» savez qu'il ne faut plus aller au galop à cheval » ni à àne dans le pays?

» — Qui est-ce qui défend cela?

B — C'est une idée de monsieur Duliautbois, «pour aviser aux malheurs, aux dégâts...

«L'autre jour , il y a le chien de Gros- » Jean qui a manqué d'avoir la patte écrasée.

» — C'est bien, père Lagrappe ; je crois la «défense assez inutile, les chevaux et les ânes » de l'endroit n'ont pas l'habitude de faire d'im- » prudence.

»Au reste, quand je ferai une promenade à achevai, je me permettrai de suivre mes idées >^ avant de prendre celle des autres. »

Le garde champêtre se tire l'oreille en croyant tirer son chapeau, et s'éloigne en se disant tout bas :

« — C'est égal, je parie ben qu'il n'osera «plus galoper. «

Mai-s quelques jours après, c'est M. Duliautbois lui-mcme qui se présente chez l'artiste, escorté du garde champêtre , qui, cette fois, a

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mis sa plaque pour se donner un aspect plus imposant.

M. Duhautbois est un homme entre deux âges, qui a de fort bonnes manières, et possède surtout le talent d'amener chacun à faire ce qu'il veut.

Après les politesses d'usage, pendant lesquelles le garde fredonne la Marseillaise sur l'air de Mon ami Vincent, le nouveau propriétaire arrive au but de sa visite.

a — Monsieur, je viens vous faire part d'un «projet qui m'est venu pour redonner de la vie, » du mouvement à ce pays, qui est un peu ou- »blié. .. pour y amener du monde.

» — Vous trouvez donc que le monde est «bien nécessaire à la campagne?

» — Peut-être pas pour nous mais il

«faut songer aux marchands, aux gens éta- » blis. . .

«Enfin, monsieur, ce qui manque à ce pays, «c'est une fête, une jolie fête qui attire tout «Paris dans cet endroit.

» — Je crois que tout Paris n'y tiendrait joas, «monsieur.

» — Vous comprenez que ceci est une façon »de parler; mais une jolie fête fera beaucoup » de bien à ce pays , et je me charge de l'orga- «niser.

«Les traiteurs sont enchantés de mon idée.

» — Les traiteurs, je le conçois; mais nous «autres...

» — Monsieur, je vous certifie que notre fête » sera charmante...

» Tout le monde souscrit ; nous avons comp- » té sur vous.

» — Si tout le monde souscrit, je ferai comme » les autres...

«Mais en quoi consistera votre fête?

* Des jeux! à n'en plus finir des tirs au

«fusil. . des prix que l'on gagnera... des dou- » elles moscovites : c'est un jietit jeu où l'on va où tâtons, un bandeau sur les yeux , chercher «un poteau et tirer une ficelle.

«Quand on s'adresse ù un bon poteau, on a

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» un prix ; sinon , on reçoit sur la tête le con- »tenu d'un vase rempli d'eau.

» — Ceci doit avoir son agrément. Ensuite?

» — Ensuite, des courses en char... c'est-à- »dire en charrette, où, avec une lance... c'est- » à-dire un manche à balai, on traversera un » cœur de bois... quand on ne le traversera pas, » on recevra un seau d'eau sur la tête.

)) — C'est encore fort amusant. Ensuite?

» — Ensuite, la course à la hotte.

» Ce sont des hottes de vendangeurs, que l'on «remplit d'eau; les personnes qui les portent » doivent arriver au but sans en répandre une «goutte... comme c'est fort difficile, ceux qui » ont perdu s'amusent ensuite à jeter leur hot- »tée d'eau sur le public qu'ils peuvent at- » traper.

» — Tous ces jeux-là me paraissent très-ra- » fraîchissants.

» — Ensuite, un ballon... un feu d'artifice... »et des saltimbanques, des marchands fo- «rains... des lutteurs, des bateleurs... puis un

))bal délirant, où viendra la meilleure société de «Paris.

«Vous souscrirez, n'est-ce pas?

9 — Il faut bien faire comme tout le «monde. »

L'artiste préférerait le calme au tumulte des fêtes champêtres.

M. Richonnard était persuadé que tous les jeux que l'on préparait dérangeraient ses habitudes, et, malgré cela, chacun cède, souscrit, entraîné par l'éloquence de M. Duhautbois et imitant les moutons de Panurge, tout en se disant :

» — Ce diable d'homme est terrible avec ses «innovations. »

Bientôt ce village, jusqu'alors si paisible, présente l'aspect le plus animé.

On plante des mâts, on dresse des orchestres , on pose des pièces de bois pour le feu d'artifice, on fait un ballon, on coupe dos branches de feuillages, on attache des guirlandes, on élève des arcs-de-triomphc.

Tout le monde est en mouvement , et c'est M. Duhautbois qui dirige tous les travaux.

Et M. Richonnard dit à sa femme :

B — Je ne comprends pas pourquoi ce mon- » sieur s'amuse à se donner tant de mal. »

Et un des notables de l'endroit lui dit à l'oreille :

« — Comment! vous ne comprenez pas que » ce monsieur , qui a de la fortune, a maintej»nant le désir d'être maire? et voilà pourquoi il «s'occupe tant de nous.

» — Mais, au fait, c'est une ambition comme «une autre. Un maire obtient la croix, puis il 9 devient député, puis pair de France

» Diable! il faudra que j'invente quelque » chose l'année prochaine. »

Le jour de la fête est arrivé.

Les marchands forains, qui se composent en grande partie de marchands de pain d'épice , viennent étaler sur la route, qui prend un faux air de foire.

Des saltimbanques annoncent au public

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qu'ils lui feront voir des monstres ; les paysans entrent en foule, et on leur fait voir une femme qui a de la barbe.

Des bombes sont tirées : les jeux commencent.

Le fils du premier traiteur de l'endroit a le nez presque emporté, parce que son fusil crève; il rentre chez lui en pleurant, et sa mère lui dit :

« — Si tu étais resté h. tes fricassées, tu n'au- » rais pas perdu ton nez.

» — Je voulais gagner une montre, moi.

» — Nigaud, est-ce que ça se gagne jamais?., non les place exprès trop haut. »

Aux douches moscovites, les paysans tirent les ficelles avec trop de force , et reçoivent sur la tête les pots avec l'eau qu'ils contiennent. Il y a deux fronts fêlés , trois bosses de faites.

Le jeu se termine par une distribution de coups de poing entre quelques paysans qui veulent se partager les prix.

Dans la foire, M. Richonnard, qui s'est promené avec sa femme et a mangé du pain d'épice, contre son habitude, a une singulière contenance pendint le reste de la journée.

Le soir, le feu d'artifice part de travers ; les baguettes des fusées retombent sur des paysannes, brûlent des bonnets, des robes, des fichus et une foule d'autres choses.

Le ballon, que l'on a mis huit heures à gonfler, crève au moment où il allait s'enlever.

Le bal, où devait venir la meilleure société de Paris, n'est rempli que de messieurs en blouse, qui dansent un cancan par trop délirant, avec des demoiselles qui ont des mouvements de cachucha pour toutes les figures.

Les bourgeois de l'endroit regrettent leur petit bal tout simple, tout tranquille du dimanche, leurs promenades sans marchands forains, leur village sans saltimbanques, et ils se disent :

« — Nous étions bien plus heureux quand I. 13

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0 on ne voulait pas , à toute force , nous « amuser. »

Mais M. Duhautbois ne se décourage pas ; il parcourt la fête, comme un général visite un champ de bataille, en s'écria nt :

« — Ce sera encore bien plus joli l'année

«prochaine! Je veux que l'on parle beau-

»coup de la fête de ce village.»

Et le garde-champêtre, qui s'est arrêté chez tous les marchands de vins, et peut à peine se tenir sur ses jambes, balbutie :

« — r m' semble que c'est déjà bien gentil «comme ça .. sauf vot' respect.*

CliAriTRi" IX.

LE PEiNSIO^N\T EN VOITLRF

Nous sommes dans le siècle des innovations, des découverU'S, des améliorations; nous clierclions sans cesse le perfectionnement; quand nous serons parfaits en tout (ce qui ne peut pas manquer d'arriver au train dont vont les choses), l'âge d"or sera revenu ; par conséquent, à force d'avancer, nous serons arrivés au point d'où nous sommes partis.

Jadis , les moyens de transports étaient rares.

Voyager était alors une grande affaire :

On était fort mal à son aise dans un coclic, où l'on vous entassait pcle-niêle, et les cahots de cette voiture mal suspendue vous faisaient à chaque instant tomber sur vos voisins, qui, à leur tour, se cognaient contre vous.

Si, à cette époque, on eût parlé de chemins de- fer, on se serait fait brûler en place de Grève comme sorcier; car c'était la coutume jadis de faire périr sur le bûcher les gens assez malheureux pour avoir plus d'esprit, plus d'imagination, plus de lumières que leurs contemporains. Les hommes sont en général doués d'une très-forte dose d'amour-propre :

Quand ils ne savaient rien, ils trouvaient très-mauvais que d'autres se permissent d'en savoir plus qu'eux.

Dans ces temps d'ignorance et de barbarie, un marchand d'allumettes chimiques eût subi le mêma supplice que la marcclialc d' Ancre cl

yliinc Dubourg.

Et cependant, les premiers peuples, bien

loin de brûler les gens qu'ils crovaient posses-

seurs de sciences occultes, les traitaient avec une grande vénération , les honoraient et allaient les consulter. Énée interrogeait la sibylle de Gumes et le roi Saiïl allait consulter la Pytlioiiisse d'Endor.

Tout cela nous prouve encore que :

pjiaque ûge à ses plaisirs, sou esprit et ses mœurs.

Il n'y a pas encore un demi-siècle que, pour faire des visites, pour aller en soirée, au bal, on prenait- une chaise à porteurs. Comme ces chaises ne pouvaient ordinairement contenir qu'une seule personne, quand une famille nombreuse se rendait en soirée, jugez de la quantité de chaises à porteurs que l'on était forcé de requérir.

Certainement, c'était alors l'âge d'or pour les chevaux.

Quand sont arrivés ensuite les liacres et les cabriolets, toutes les bourses ne pouvaient pas se jDcrmettre cette douceur.

Pour se transporter du faubourg Saint-Denis

à la rue de la Harpe, le petit bourgeois ne se sentait pas souvent disposé à donner le prix d'une course de fiacre ; la modeste rentière traversait Paris d'un bout à l'aulre à pied, en portant S(ni enfant sur ses bras et quelquefois un lourd panier, parce qu'elle ne pouvait pas dépenser trente sous ;

Enfin, le jeune étudiant, que l'amour traite souvent mieux que la fortune, arrivait tout crotté h un rendez-vous et quelquefois gagnait une fluxion de poitrine pour avoir voulu lutter de vitesse avec les fiacres et les cabriobîts dans lesquels il ne pouvait pas monter.

Mais aujourd'hui, si l'on va à pied, il faut que ce soit par goût ou par ordonnance du médecin.

Les Omnibus, les Parisiennes , les Favorites, les Béarnaises, les Dames... do toutes les couleurs, qui se croisent à chaque instant dans tous les quartiers delà capitale, vous font souvent faire plus d'une Heuc pour six sous, et non-seulement vous êtes voitures dans la ville,

mais la banlieue, la campagne, les plus jolis environs de Paris vous tendent les bras ; pour

six sous, vous pouvez aller à Bercy, à Passy, à Batignolles, à Saint-Mandé, à Mousseaux, etc.

En vérité, pour se refuser ce plaisir-là, c'est bien le cas de dire qu'il ne faudrait pas avoir six sous dans sa poche !

Et quelle source de distractions et d'observations que ces voitures à six sous.

Comme toutes les choses s'y mêlent, comme les ranfîs y sont confondus!... comme les toilettes y sont variées ('quand on y voit des toilettes) ; si l'égalité doit un jour régner sur la terre, c'est dans les Omnibus qu'elle aura pris naissance !

Voyez plutôt cette dame jeune et gentille, dont toutes les manières sont gracieuses et distinguées; à côté d'elle vient s'asseoir un ouvrier en veste, en casquette, aux mains noires et calleuses.

Un peu plus loin le grave foncfTonnaire public, qui ne rit jamais, de peur de compro-

mettre sa dignité, se trouve côte à côte avec un loustic en blouse bleue, qui a passé sa matinée dans le cabaret, qui en a rapporté une odeur de vin et d'ognon, plus, une bumeur joyeuse et bruj'^ante qui l'entraîne à faire tout baut des réflexions ou des plaisanteries auxquelles on ne répond pas, mais qu'on est obligé d'entendre.

Puis, auprès de ce jeune dandy en gants jaunes, une bonne grosse campagnarde, qui porte deux paniers, trois paquets, un carton et un cabas. (11 y a des gens qui font leur déménagement dans les Omnibus.)

Puis une jolie grisette, à la mine fort éveillée, à l'œil vif et provoquant, se trouve contre un bomme d'âge, bien couvert, qui a le bonbeur d'avoir sa femme à sa droite et son cbien entre ses jnnibcs et qui, malgré sa perruque et son air respectable, làcbc un regard en coulisse à la grisette, sa voisine, lorsque sa femme tourne la tête d'un autre côté.

Puis, le monsieur énorme qui pèse le poids d'un sac de farine, et vient se jeter à unc'petite

place et presque sur les genoux d'un vieux monsieur maigre et sec, auquel il renfonce l'estomac avec son coude, en lui disant d'un air aimable :

« — Je vous écrase un peu , mais ça se »fera. »

Puis, la vieille marquise, à laquelle les révolutions ont ôté une fortune et une voiture en respectant son rouge et ses mouches ; la pauvre dame se trouve pressée contre un jeune homme à grosses moustaches, à longue barbe, à longs cheveux, à longs favoris qui donnent à sa tête un volume énorme et un aspect sauvage ou saint-simonien, quoique celui qui porte tout cela ne soit ni l'un ni l'autre.

Eh bien! malgré ces différences de rangs, de fortune, d'éducation et de costume, la voiture à six sous établit entre tous les voyageurs une espèce de confraternité qui se traduit ordinairement en échange de petits services et de politesses :

Ainsi l'ouvrier en veste tâchera de se faire

mince pour ne point gêner la dame jeune et gentille; le grave fonctionnaire prendra un air moins'^évère en passant ses six sous à son voisin, l'homme en blouse; le dandy daignera rendre la monnaie à la bonne grosse campagnarde qui est sîirchargée de paquets ; le monsieurrespcctablc soutiendra le bras de la grisettc pour l'aider à descendre de voilure, et le jeune homme chevelu demandera un cachet de correspondance pour la vieille marquise, sa voisine.

On pourrait donc avec justice trouver que la voilure à six sous mérite le même éloge que la musique.

EmoUt mores nec finit esse feras.

Et voici maintenant une autre innovation :

Jadis vos enfants qui n'étaient qu'externes dans une pension, se rendaient à leur école à pied, le panier d'une main, renfermant les provisions pour déjeuner, et de l'autre, la pile de livres attachés avec une ficelle et que l'écolier a bien soin de tenirpar un des bouts delà

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ficelle et de balancer en marchant jusqu'à ce que les livres se détachent et tombent dans la rue, ce qui lui fournit une occasion de s'arrêter.

En se rendant ainsi à leur demi-pension, les écoliers ne manquent pas <lc llaoer devant chaque boutique d'estampes, de bonbons et de joujoux ; quelques-uns, entraînés par des camarades, risquent sur le boulevard une partie de bouchon.

Vous croyez votre fils en train d'étudier Ho^ race ou Virgiic, tandis qu'il est fort occupé à piger avec un chalumeau de paille pour savoir si tel ou tel est plus près de sa pièce ou du bouchon.

Quelquefois enfin , ces messieurs en herbe font ce que l'on appelle l'école buissonnière, ce qui veut dire qu'ils vont se promener au lieu d'aller en classe.

Tout cela avait sans doute de grands inconvénients ; mais jusqu'alors, pour y remédier, on se contentait de choisir une pension tout

près de sa demeure, de façon que l'élève n'eût, pour s'y rendre, que très-peu de chemin à faire.

Les parents qui avaient des domestiques, les faisaient conduire leurs enfants à la pension et les envoyaient les y rechercher.

Enfin, ceux qui n'avaient personne pour faire mener leurs enfunts en classe, étaient obligés de se fier à la promesse d'être saj;c, faite par ces petits-hommes de six à douze ans, lesquels ne manquaient pas d'oublier leur parole comme s'ils eussent été déjà de grands i)ersonnages.

Mais que faire à cela? et qui se serait jamais imaginé ([u'un jour viendrait où les enfants iraient à leur classe en voiture.

Il est venu pourtant ce grand jour qui a tué l'école buissonnière et doit faire un tort considérable aux marchands de gâteaux et de bonbons.

Un maitre de pension qui avait voiture, (car

il fallait nécessairement avoir voiture pour exécuter ce projet), a dit aux parents :

« — Ne vous donnez plus la peine de m'en- »voyer le matin vos petits garçons, je les forai «prendre à domicile avec une voiture adiioc, et »je les ferai reconduire chez vous parle même

• véhicule; par ce moyen, vous n'aurez plus à » craindre les mille et un événements qui peu- » vent arriver à des enfants dans les rues de » Paris ; vous serez rassurés aussi sur leur con- » duite.

» Ils ne pourront plus faire en chemin de «mauvaises connaissances; ils ne perdront plus »de sous au bouchon et ne s'abîmeront plus » l'estomac avec de la mélasse ou des noisettes.

» Enfm ils ne feront plus l'école buisson- » nière, car vous les verrez monter en voiture et

• revenir de même jusqu'à la porte de votre «maison. »

Les parents ne pouvaient qu'être enchantés de ce nouveau moyen de transport, qui permettait d'envoyer les enfants dans de bons

pensionnats, au lion de se restreindre aux petites écoles du voisinage, et les voitures d'écoliers ne tardèrent pas à se multiplier, parce que chaque pension voulut avoir la sienne.

Quant aux enfants, cette mesure devait nécessairement obtenir leur approbation : aller en voiture est un des plus grands plaisirs de la jeunesse ; aussi il faut voir comme on est matinal, comme on se hâte de s'habiller, afin d'être prêt et de ne point manquer la voiture, qui est exacte comme la retraite.

Les parents n'ont plus besoin d'aller tirer l'oreille aux petits par.'\sseux ; les écoliers savent que la voitine va passer, et ils sont aussi ponctuels qu'un voyageur qui aurait payé sa place aux messageries La [fit e et Caillard.

Regardez ce petit garçon de dix ans, à l'air mutin, joueur, aux yeux hardis et spirituels; il attend que la voilure du pensionnat vienne le prendre, il ne peut pas se tenir en place et, en attendant que son équipage vienne le chercher, il sautille dans l'appartement en disant l\ un de

ses petits voisins qui n'a pas, comme lui, le bonheur d'aller à l'école en voiture :

e — Ah! Finot ! comme c'est amusant!

» comme c'est gentil d'aller en pension avec des

«chevaux! et puis, tu comprends, on doit

«devenir bien plus vite savant que ceux qui vont » à pied. »

Finot se mouche sur sa manche en répondant :

« — Mais tu dis que la voiture vient toujours » te prendre à huit heur; s précises... Dis donc, «Benoît, voilà qu'il est huit heures et demie «passées à la femme dorée qui est sur la clic- » minée.

» — Oh! la voiture va arriver! Elle est

«exacte comme le soleil quand il en fait.

«C'est fièrement agréable, tout de même, » d'aller en pension comme si on allait à Long- » Champ, et de revenir idem farinœ^ comme dit «notre pédant de professeur... moi, qui n'avais «jamais été qu'en charrette à la foire de Saint- «Cloud et même que le cheval avait crevé à

> Boulogne... que j 'avais fail le resle du chemin » à pied.

« — Dis donc , Benoît, voilà qu'il est neuf heures sonnées...

» — Oh! la voiture va arriver... elle est exacte

• comme la lune... jamais en retard !... Rouler «carosse, éclabousser le monde, à la bonne «heure! ça peut s'appeler donner une belle «éducation à ses entants. Je ne veux plus mar- »cher à pied, fi donc ! c'est trop Jobard !

» — Par exemple! tu ne peux plus acheter »de charcuterie, de gâteaux en route.

» — Eh bien! tant mieux, j'ai mes sous de » reste.

» — Benoît, voilà qu'il se fait dix heures.

» — Ah! qu'il m'embête, celui-là!... puis- » que je te dis qu'elle va arriver !... jamais en

• retaid! exacte comme le gaz...

» — Voyons dans mon panier.. Qu'est-ce que oj'ai pour mon déjeuner... encore du fromage »dc Marolles... il n'est pas possible ! Le méde-

»cin a donc ordonné qu'on me mette au Masrolles. C'est pourtant pas rafraîchissant !...

Un monsieur d'une cinquantaine d'années , qui a encore douze cheveux sur le devant de la tête et qu'il a la prétention d'arranger pour figurer une raie, arrivCj enveloppé dans une robe de chambre qu'on lui a faite avec un vieux taitan de sa femme, et les pieds dans des pantoufles qui laissent ses talons jouir d'une entière liberté.

Ce monsieur tient, d'une main , son mouchoir et sa tabatière; de l'autre, son journal et sa jatte de lait; il fronce le sourcil en regardant son ûls , et murmure :

« — ■ Comment, Benoît, tu n'es pas encore » parti.

« — Oh ! mon petit papa , on va venir me • chercher.... vous savez bien que la voiture «est très-exacte...

« — Hum 1... il me semble, moi, qu'elle ne «l'est guère , au contraire; mon fds, vous étu- «dierez bien... je vous recommande Ovide....

«cet un auteur charmant... et quand vous le «comprendrez

« — Ovide ! oh ! mon papa , j'en suis plein «d'Ovide!... je le connais par cœur.

« — Et Pline , monsieur?...

« — Pline !... je suis plein de Pline aussi.

0 — Tant mieux ; c'est une nourriture ex- "Cellente pour l'esprii; !...

« — Oui , mon papa , mais si vous me don- » nez toujours du Marolles avec ça, cane me pas- • sera pas...

« — Benoît... tiens, v'ià qu'il est dix heures «et demie passées.

« — Yeux-tu te taire, Finot, elle va arriver, «puisqu'on te dit qu'elle ne se fait jamais atj» tendre. . . tiens , je l'entends , elh s'arrête de- «vantla porte. »

La voiture de la pension vient en effet de s'arrêter devant la demeure du jeune Benoit.

Ces voitures ont à peu près la forme des omnibus ou plutôt des tapissières, -

On y entasse jusqu'à une vingtaine d'enfants.

Le conducteur crie en bas :

« — M. Benoît Brouillard !

« — Voilà ! voilà ! crie le petit garçon...

0 — Adieu, papa, je vas bien étudier, allez,! » Finot , regarde-moi monter. »

M. Benoît descend l'escalier quatre à quatre, puis il se précipite dans la voiture qui est presque pleine, poussant ^ bousculant à droite, à gauclie , en criant :

« — De la place !... allons, il me faut de la 5 place à moi! Ah! que c'est bête d'avoir mis »un grillage à nos portières, on ne peut plus «jeter de trognons de pommes sur les passants, »il n'y a plus de plaisir. »

Avez-vous rencontré de ces voitures sur lesquelles est écrit en grosses lettres : Pension un tell...

Elles sont faciles à reconnaître ; leur forme est, comme nous l'avons dit, à peu près celle d'une tapissière ; mai? elles sont fi'i-mécs r.ar-

212 CmPOLATA.

tout, et outre les carreaux, elles ont maintenant un grillage fort serré, mesure de précaution qu'on a été obligé de prendre avec messieurs les voyageurs, non pas qu'aucun d'eux eût manifesté l'intention de sauter par les portières de la voiture, mais bien parce qu'ils se permettaient des plaisanteries qui n'étaient pas toujours du goût des piétons : comme, })ar exemple, de jeter au nez d'un passant une croûte de pain ou un trognon de pomme, de craclicr sur un cliapeau , ou de lancer des boulettes dans les boutiques. Le grillage serré a remédié , a mis lin à tout cela.

Et maintenant cinq heures sonnent : c'est le moment où la pension *** emballe tous ses externes pour les reconduire chez leurs parents... Les écoliers sont prêts, vous pouvez vous en assurer aux cris , au brouhaha qui se fait dans la cour; tous les petits gar^'ons s'élancent , se poussent, se pressent... c'est à qui montera le premier dans la voiture.

C'est qu'il y a aussi du choix dans les places

et que ces messieurs affectionnent surtout celles qui permettent de voir dehors.

Enfin , tous les externes sont dans la voiture que le domestique, servant de cocher, ferme avec beaucoup de soin ; il monte sur son siège, fait claquer son fouet, les chevaux se mettent au trop , la voiture roule...

Ce moment est assurément celui où les petits garçons éprouvent le plus de plaisir ; on veit le bonheur briller dans leurs yeux, la joie se peindre sur tous leurs traits; puis, tous parlent à la fois , tous font leurs réflexions, leurs remarques sur ce qui frappe leurs regards pendant le chemin; jamais vous n'avez entendu en société un dialogue aussi vif, aussi animé et entremêlé d'autant d'éclats de riro.

« — Oh!... oh !... nous voilà partis...

« — Tu as ma place toi, Edouard, tu étais »là hier, je dois y être aujourd'hui.

« — Ah! est-il bête avec sa place... le plus «plus souvent que je te la rendrai.. 4. fallait » monter le premier.

21 /l CUIPOLATA.

« — Tu m'avais caché mon panier exprès «pour me retarder, quand on nous a appe- » lés. . .

» Mais tu verras demain ce que je te ferai.

» — Eh bien! qu'est-ce que tu me feras?...

» — Prenez garde à mon petit cohmaçon! » dit un petit garçon de sept à huit ans , à tête blonde , dont la figure est un peu niaise , et qui tient à la main une branche d'acacias , sur laquelle est posé un colimaçon de l'espèce la plus commune.

« — Qu'est-ce qu'il a donc à nous ennuyer, «celui-là... avec son cohmaçon !

» Si monsieur t'avait vu ça , tu aurais eu des •» pensum, toi... Où as-tu pris cette branche

* d'acacias? Tu sais bien qu'il est défendu de ï-rien casser dans le jardin...

« — Tiens! puisque je suis venu ce matin l' avec. .. J'avais apporté mon colimaçon. . . pour

• jouer... Ali! voyons, Benoît, ne me pousse «donc pas; tu vas le faire tomber, et puis on » me l'écrasera.. .

« — Ail! messieurs... regardez!... regardez »ja marchande de friture!... Elle regardait de «côté... elle a jeté une poignée de goujons dans »le ruisseau, en croyant les mettre dans la » poêle... »

Tous les écoliers se précipitent contre le grillage pour voir les poissons sur le pavé.

Le petit blondin qui tient la branche d'acacias est le seul qui ne les imite pas. Il va s'asseoir dans un coin , et, approchant sa bouche du colimaçon, se met à chanter avec beaucoup de ferveur :

« — Colimaçon borgne. . . montre-mol tes cor- »nes... Situ ne me les montres pas j, tu ne con- » naîtras pas ton pire ni ta mère...

« — Ah! voyez-vous., lamarchande ramasse «ses poissons, et elle les met dans la friture «sans même les essuyer.

« — Tiens! bah! quand ça sera cuit!., c'est )ipas sale! .. Moi j'en mangerais bien tout de «môme. .Et puis, vous savez qu'on nous a » dit : La friture purihe tout.

« — C'est pas la friture , c'est le feu , Jean- » Serin !

« — Ne pousse donc pas ; j'ai des billes dans t ma poche... ça m'entre dans le dos.

« — Taisez-vous donc! Voilà de la mu-

Bsique... C'est un orgue qui fait valser des pc- » tites figures de bois.

« — Oh! c'est gentil, l'air qui joue .. c'est »un galop.

« — Eh ! non ; tu vois bien que les marion- » nettes valsent... Ecoute plutôt...

« — Colimaçon borgiic.,.. montre-mol tes

* cornes... si tu...

« — Yeux-tu te taire, Poulot!... Est-il cmx bètant avec son colimaçon...

« — Ah! voilà un théâtre... C'est la Gaîté...

« — Non , c'est l'Ambigu.

« — Je parie que c'est la Gaîté... La preuve, » c'est que j'y ai vu le Domino noir.

« — Ah! ah!.., le Domino noir... c'est pas

• vrai, c'est pas là qu'on le joue c'est une

«pièce de rOj)éra...

« — Bahl tu n'en sais rien.

« — Si ; car ma sœur joue les morceaux sur »le piano... et elle chante des duo et des trio vtoute la journée. c. en apprenant ses leçons... » et j'ai souvent entendu maman lui dire : tu »ne chanteras donc jamais que le Domino noir à » présent !...

a — Tout ça , ce n'est pas des preuves. Moi, j> je suis hien sûr d'avoir vu un domino noir à »la Gaîté, et masqué même...

» Et je me souviens bien de la pièce.

»0n parle de chevaux dedans et de la

«place du Carrousel... et à la (lu on voit l'eni- » pcreur. On se bat , on se bouscule ; et c'est » bien amusant.

« — Et ça se passe à Venise... oui , on voit «Venise...

« — Ah! raconte-nous la pièce, Bouchi- » not !

« — Ah! oui, raconte-nous-la.

« — Ecoutez bien... D'abord quand ça con"!- » mencc .. Ah! je ne me souviens plus du com-

» meiicemcni: ; mais c'est égal : il y a toujours » un jeune homme qui veut épouser une jeune » fille... et elle le veut bien , et la mère , qui ne «veut pas, le veut bien après... parce qu'elle «reconnaît le portrait de celui qu'elle croyait »que c'était un autre... . Vous comprenez «bien.

« — Oui, oui... Mais... le domino noir?

« — Attends donc.

» Alors il se trouve un gondolier... qui est «tout débraillé en chemise... mais c'est un «bon... Il aime le jeune homme , parce que... «je ne sais plus pourquoi.' C'est égal... Il leur » dit :

« — Ah! sacredié ! Ah! mille noms d'un

«nom! Ah! fichtre! et beaucoup de

«choses comme ça pour rassurer la jeune fille «et son amoureux.

«Ceux-ci, qui sont bien contents d'entendre ça , n'ont plus \wuv du tout,..

« — Colimaçon borgne inoiilrc-nioi tes

cornes.

ï — Poulot , tîiis-toi donc ; si tu ne te tais » pas , nous allons écraser ta vilaine bête.

« — Eh bien! quel mal que je fais?... Est-ce » qu'on ne peut pas chanter, à présent?

« — Tu n'entends donc pas que Bouchinot «nous raconte le Domino noir, une bien jolie «pièce qu'il a vue à la Gaîté.

« — Qu'est-ce que ça me fait ? On ne me »mène jamais au spectacle, moi... Papa dit » qu'on ne doit pas y aller avant vingt ans.

« — Ah! pauvre Serinardl c'est qu'il n'a «pas d'argent pour t'y mener, ton père!...

« — Pas d'argent!... Ah! il en a plus que le «tien, j'en suis bien sûr.

« — Plus que le mien... Papa est très-riche, «entends tu? Et pourquoi donc que le tien a « toujours le même vilain habit vert tout râpé «et un petit chapeau crasseux, quand il vient » te voir à la pension ?

« — Son habit n'est pas vieux du tout. La " preuve , c'est qu'il doit m'en faire faire un neuf » avec l'année prochaine, si j'ai un prix.

«—Ah! ail! ah!...

a — Tiens... pourquoi donc qu'on s'arrête?

« — C'est notre cheval qui est abattu.

« — Ah ! la mauvaise bête ; c'est par malice, » pas autre chose. Elle fait le mort.

♦ — Ne dirait-on pas qu'elle a bien du mal «pour mener quelques enfants?

— Au fait, nous ne sommes que vingt-deux » là-dedans.

« — Ah! s'il pouvait ne pas se relever!

»0h! oh!... tout le monde qui s'amasse...

j» Tiens! v'ià des hommes forts tout de mô- «même... Relevé... Allez donc ; le v'ià relevé «notre animal... Allons, au galop,

» — Et tapicce, Bouchinot? Achève donc de «raconter avant d'arriver à ta porte...

»— C'est juste. Alors... je ne sais plus où «j'en étais... C'est égal... On court sur le théà- »tre en poussant de grands cris... Le domino

«noir arrive C'est un homme qui est pou-

»dré, qui a une queue, et qui est Irès-mé- 4 chaut... avec un masque en velours...

CHIPOTATA. 22 1

» — Ah! voilà le Chûtcau-d'eaii... Ah! on «glisse là-bas sur le boulevard... les gamins...

» — Oh! quel dommage de ne pas pouvoir » aller glisser aussi!...

» — En voilà un qui va... joliment.

» — C'est étonnant !... le voilà par terre. Pif! «patatras... Un, deux, trois, à terre...

» — A la chienlit... lit... lit...

» — Dis donc, Francaleux, toi qui fais le «savant : Sous quel règne que ça été bàli, le «Château -d'eau? Je parie que tu ne le sais • pas.

» — Ah! ce malin!... Je le sais mieux que «toi !

» — Eh bien ! voyons ; réponds : Sous quel «règne?

» — Parbleu... sous le règne d'un roi qui ai- » mait les chàteaux-d'eau. C'est pas difficile à »se rappeler.

» — Mais quel roi? cornichon; quel roi?.... » Tu vois bien que tu ne peux pas le nom- » mer !

222 cniroLATA.

)) — C'est Louis XÏV. Il a fait bâtir ça en »même temps que la porte Saint-Denis... Et la «preuve, c'est qu'il y a des lions.

a — Pas du tout ! c'est l'empereur qui a fait » bâtir le Cbàteau - d'eau ; je l'ai bien souvent «entendu dire à mon père...

» — Non, c'est Louis XIV...

» — Je te parie un sous de fromage d'Ita- »lie...

« — Ah! messieurs... messieurs... une ba- » taille...

» — Tenez, là-bas, sur le -boulevard , deux «hommes qui se battent... Ohé! ohé!...

« — 11 y en a un qui n'a plus de cravate... « — Ne me poussez donc pas ! sont-ils en- • nuyeux... ils vont faire tomber mon petit co- » limaçon...

» — Pan! pouf! — oh! comme ils se don- »nent des coups de poing...

» — Je suis sur que c'est le grand qui a rai- »son...

» — Si j'élais là je me bâtirais pour le petit,

»moi... Je parie qu'il rouera l'autre.... On ne «peut plus les voir, c'est dommage...

» — Ah! messieurs, entendez-vous le tam- »bour?... c'est de la troupe qui va passer...

» — Oh! quel bonheur... les soldats vien-

»nent par ici... ils vont passer devant nous

«Est-ce que Jean ne va pas arrêter?...

» — Si, il arrête...

» — Oh! les voilà R'ian ! r'ian... plan!

«plan! plan!... r'ian, r'ian...

» — Vois - tu l'officier à cheval devant? c'est kIc comman'dant...

» — Quand je serai grand, je veux être com- » mandant aussi, je me ferai officier tout de » suite...

» — Ah ! tu crois qu'on est officier comme » ça, toi... Tu ne sais pas qu'il faut être mousse » avant !

a — Mousse! c'est sur mer qu'on est mousse »pour devenir colonel d'un vaisseau...

« — Ah! voilà Jean qui repart, il ne nous «laisse pas seulement le temps d'écouter les

22/i. CHIPOLATA.

«tambours R'ian ! r'ian ! plan! plan!

» plan !...

« — Colimaçon borgne. . . montre-moi tes cor- » nés. . .

« — Poulot, tu verras, si tu apportes encore «ton colimaçon demain^ on te fera mettre en «retenue pendant la récréation.

« — Et ta pièce? Bouchinot, finis donc de la » conter...

a — Ah ! oui., . Où en étais-je?. .. C'est égal : »Le domino noir, qui a une queue et qui est » poudré, amène avec lui tout plein d'autres

• dominos qui ont un petit sac sur la tête, avec j» deux trous pour les yeux... C'est superbe! ça «fait peur... Alors, on tire une porte à secret

• au fond et... ah! me voilà arrivé...

a — Adieu je vous dirai la suite de-

• main...

« — Dis donc, Bouchinot!... Bouchinot!... »csl-il tué le domino noir?...

« — Oui... d'un coup de pistolet...

« — Ah ! bon, bravo !...

CHIPOLATiV. 225

Boucllinot descend de la voiture devant sa porte et rentre chez ses parents.

La voiture repart.

Un peu plus loin, elle descend M. Poulot avec son colimaçon, puis un autre élève, puis un autre encore.

Mais si le nombre des voyageurs diminue , la conversation se soutient toujours. Tant qu'il reste plus d'un écolier dans la voiture, les remarques, les ricanements, les éclats de rire continuent. Jamais route ne se fera plus gaîment que celle de ces petits hommes revenant ainsi de leur pension, ou se rendant le matin à leur classe, dans l'omnibus du pensionnat.

Une fois cependant la voiture des élèves fut cause d'une scène d'un autre genre.

Un petit garçon de sept ans, nommé Charles, était depuis peu de temps externe dans un pensionnat qui avait aussi sa voiture : le petit

garçon avait témoigné la plus grande joie en I. 15

se voyant emmené par deux bons chevaux et en se sentant rouler dans les rues de Paris.

Fils unique d'une pauvre veuve, qui s'imposait de grands sacrifices, et travaillait souvent en journée pour donner de l'éducation à son fils, le petit Charles n'avait jamais été en voiture avant de monter dans celle de son pensionnat ; aussi était-ce un de ceux auxquels la route causait le plus de plaisir, et qui, pendant tout le chemin, paraissait le plus heureux de se sentir voiture.

Un jour cependant, on était en hiver, le temps était froid et pluvieux, les enfants retournaient au domicile de leurs parents , et le petit Charles, que l'on avait vu jusqu'alors gai et rieur comme ses camarades, devint tout-àcoup silencieux et triste après avoir regardé dans la rue.

Le lendemain, la voiture, qui prenait chaque jour le même chemin, passait au même endroit où Charles avait regardé la veille.

L'enfant s'empressa de porter ses regards dans la rue, il cherclia quelque temps, puis la même tristesse s'empara de lui, et l'on vit même des larmes rouler dans ses yeux.

Le jour suivant, la pluie tombait encore avec violence au moment du dépait, lorsque le petit Charles, le cœur gros, les yeux baissés, s'avança vers le maître de pension et lui dit :

« — Monsieur, j'aimerais mieux m'en aller »à pied...

« — Comment, mon ami, dit le maître, tu • voudrais t'en allei- à pied... mais je ne com- » prends pas cela : toi, qui semblais si joyeux «d'aller en voiture, qui en témoignais un si «grand plaisir, tu voudrais maintenant t'en re- » tourner chez toi à pied... Et quel moment «choisis-tu pour demander cela! c'est lorsqu'il «pleut à verse... lorsqu'il fait un temps aij» freux...

t — Ah !.. c'est pour cela, monsieur, que je «voudrais aussi être .. à pied.

o — Explique-moi donc ce qui peut te don- »ner ce désir...

« — Monsieur... c'est que... depuis deux » jours.... quand nous passons rue Saint-Mar- »tin. . j'aperçois maman qui sort de la maison » où elle travaille... et se dépêche... marche » bien vite pour arriver chez nous en même » temps que moi; mais ma pauvre maman est »bien mouillée, elle... et ça me fait de la peine «d'être en voiture pendant qu'elle est à. pied... «j'aimerais mieux être mouillé avec elle... »

Le maître prit le petit Charles dans ses bras, il l'embrassa tendrement et voulut, ce jour-là, le ]amcner lui-njême à sa mère, à laquelle il raconta ce que le petit garçon lui avait dit, en ajoutant :

€ Vous avez un bon fils, madame; nous «tâcherons de lui donner beaucoup de science, » beaucoup de talent, afm que par le savoir il «puisse arriver à la fortune ; car alors vous de-

»vez être certaine que son plus grand bonheur »sera de la partager a\'ec vous.

Laissons donc nos enfants aller en voiture , lors même qu'ils ne devraient pas en avoir [tlus tard.

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