‹ Chipolata (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

AVAIST m\ER.

Maintenant tout le monde à Paris dîne tard, et les marchands plus tard encore que les employés, les commis, les rentiers et les gens qui ne savent que faire de leur temps.

Avant le dîner, chacun s'occupe de ses affaires ;

Le marchand de son commerce ;

li T CHIPOLATA.

Le négociant de ses spcculalions ;

L'ouvrier est à son travail;

Le commis à son bureau ;

Le notaire à son étude ;

L'avocat au Palais ou dans son cabinet, écoutant les malheureux plaideurs;

L'homme d'affaires est en course;

Le capitaliste cherche dans les nouvelles politiques à prévoir le cours de la rente ;

Les bonnes bourgeoises s'occupent de leur ménage et de leurs enfants ;

Les grandes dames, de leur toilette et de l'emploi de leur soirée ;

Les jeunes filles étudient leur piano»ou leur dessin, ou quelque langue étrangère;

Les poètes cherchent à rendre une belle pensée dans un beau vers :

Les auteurs se creusent la tête pour trouver quelque sujet nouveau ;

Les artistes pensent à la gloire qu'ils voudraient acquérir;

Quelques-uns travaillent ou étudient pour la trouver ;

D'autres se contentent de l'attendre en flà-

CHIPOLiTA. 5

nant et en fumant, ce qui est toujours une occupation ;

Enfin, les étudiants suivent les cours de leurs professeurs ;

Et les grisettes se hâtent pour que leur ouvrage soit terminé de bonne heure.

Ainsi chacun ici-bas a son occupation, même les personnes qui ne font rien, car j'aime à croire que celles-lù pensent, réfléchissent et méditent, en attendant mieux.

Tout ce monde que vous voyez aller et venir dans les rues est ordinairement plus pressé avant dîner qu'après : le faubourg Saint-Antoine est un quartier où l'on va plutôt pour affaires que pour se promener.

Remarquez que ces personnes qui vont et viennent devant vous, ne flânent point devant les boutiques et marchent droit leur chemin ; excepté quelques dames, quelques femmes de campagne, ou quelques bonnes, qui s'arrêteront devant les magasins de nouveautés pour examiner des étoffes, les autres filent sans prendre garde aux passants et quelquefois même sans faire attention aux voitures.

La boutique de l'épicier n'est pas deux mi-

6 CHIPOLA.TA.

nutcs sans voir entrer un acheteur; par moments la foule s'y presse et il faut tout le sangfroid du maître, toute l'habitude des garçons pour ne point commettre de bévues et satisfaire les nombreuses pratiques qui se disent toujours pressées.

De tous côtés s'élèvent des voix de femmes (car en général dans le grand nombre de personnes qui entreront chez un épicier, les femmes seront toujours en majorité); on n'entend que ces phrases modulées dans différents tons :

« — Ah! servez-moi donc bien vite, je vous » en prie , je suis horriblement en retard aujour- »d'hui...

» — Et moi donc! mon dîner ne sera jamais «prêt., mais aussi on traite chez nous... cinq t personnes, rien que ça .. une cuisine d'enfer!

» — Il me semble que vos bourgeois ont sou- »vent du monde à dîner?

» — Ah! ne m'en parlez pas! c'en est dégoûïtant!... avec ça que madame est si diiïicilc !.. »11 lui faut du beurre d'anchois sous les beef- » tecks! un luxe... que ça fait suer...

» —Est-ce que c'est bon, le beurre d'anchois?

0 — Fi donc! j'aime ben mieux l'échalotte ! «mais c'est une idée qu'ils ont comme 3a...

» — Monsieur Toulard, donnez-moi donc »deux sous de cornichons, j'ai des maux de » cœur aujourd'hui, que je donnerais mon exis-

• tence pour je ne sais quoi...

» — Vous allez vous abîmer l'estomac avec » des cornichons, ma voisine.

» — Tant pis , ça me réveillera, on m'avait

• conseillé la graine de moutarde, mais j'aime » mieux en prendre un pot à la ravigotte.

» — Ah ! mon petit jeune homme, dépêchons- »nous, s'il vous plaît, mon fromage de Gruyère «bien vite... j'ai laissé ma soupe et mes en- «fants sur le feu...

«Trois marmots à soigner , de l'ouvrage par- » dessus la tête, un mari paresseux, ivrogne, lisbertin, qui me laisse tout à faire, c'est gentil, » hein !

»Ahl Dieu! si les femmes réfléchissaient » avant de se marier ?

«Mais vous médirez, faut ben faire une fm , «nous sommes tous mortels! donnez-moi du «vieux... et qui pleure.

» — Chez nous c'est différent !» dit une jeune

femme mise fort pauvrement, qui tient à la main un enfant de trois ans, et en porte un plus jeune sur le bras. « Nous n'avons pas le » sou, nous gagnons à peine de quoi nous nour- »rir, mais nous nous aimons bien... Aussi ve- »nez nous voir, et vous verrez le tableau du » bonheur.

» — Merci! il doit être gentil son tableau! » murmure une grosse bonne faisant des yeux très-brillants au garçon épicier, qui la sert et lui donne ce qu'elle demande , en prononçant la formule ordinaire :

o Et avec ça? »

Mais laissons l'épicier continuer son commerce en grondant ses garçons parce qu'ils ne servent pas assez vite , et sa femme parce qu'elle est cinq minutes pour rendre la monnaie de cent sous.

Entrons un peu plus loin dans une boutique de mercerie.

Lu, nous voyons deux demoiselles de comptoir, se tenant bien droites, ayant l'air sérieux et les yeux baissés; leur toilette est aussi modeste que leur tenue ; leurs cheveux sont relevés et lissés en biindcau , pas une mèche ne

CHIPOLATA. y

dépasse l'autre. On croirait que tout cela est passé à la gomme.

Point de bijoux, de collier, mais une robe très-montante, un fichu croisé avec beaucoup do soin; ceci vous annonce sur-le-cliamp que cette maison est tenue sur un pied sévère ; que les demoiselles de boutique ne doivent jamais jeter les yeux du côté. de la rue , ni se permettre de rire, de causer entre elles, et encore moins s'arrêter sur le seuil de la porte pour sourire aux passants.

La mercière est une dame entre deux âges...

( ce qui veut dire qu'elle est plutôt vieille que

jeune ); elle a été bien jadis, elle prétend l'être

encore, elle croit probablement qu'elle le sera

toujours.

Elle se met avec une extrême coquetterie, elle se permet les fleurs, les rubans, les bijoux, chose qu'elle défend expressément à ses demoiselles; elle se permet aussi de faux cheveux, quoiqu'elle n'en convienne pes.

Il y a danssa tournure un abandon, une désinvolture que l'on pourrait peut-être excuser , si elle avait l'âge de ses demoiselles de comptoir.

Cette dame se dit veuve, elle prétend avoir été fort malheureuse avec son premier mari , ce qui ne l'empêche pas de faire tout son possible pour en trouver un second.

Elle a jeté les yeux sur un ancien militaire qui est venu un jour dans la boutique acheter des aiguilles. Car les vieux guerriers n'ayant pas toujours le moyen d'avoir une domestique, ont assez ordinairement l'habitude de recoudre eux-mêmes les boutons de leur habit, et s'en acquittent souvent mieux que nos tailleurs.

La mercière commença la connaissance en proposnnt au guerrier de lui recoudre ellemême le bouton qui faisait défaut.

L'ancien militaire fut sensible à cette politesse, on lui lança des œillades auxquelles on ne répondit pas du tout; mais on remarqua aussi qu'il ne faisait aucune attention aux deux jeunes filles assises dans le comptoir en face, on lui en sut un gré infini , et on l'invita à ne point se gêner lorsqu'un des boutons de son habit viendrait à s'échapper.

Et remarquez bien qu'il ne fut question que des boulons de l'habit, et que la politesse n'alla pas plus loin."*

CHIPOLATA. Il

Le guerrier revint au bout de quelques semaines , puis au bout de quelques jours, puis très-souvent.

Les deux demoiselles de boutique se dirent tout bas, que probablement la mercière cousait les boutons de mianière à ce qu'ils ne tinssent pas longtemps.

Et la connaissance était faite, la veuve espérait que le vétéran se déclarerait bientôt; mais en attendant, son liumeur changeait suivant les espérances de son amour; et lorsque le guerrier était plusieurs jours sans venir chez la mercière, celle-ci devenait grondeuse, querelleuse, et augmentait de sévérité avec ses demoiselles de boutique.

Si l'une d'elles fredonnait par hasard entre ses dents le dernier vers d'une vieille romance, la mercière s'écriait :

» — Qu'est-ce que c'est, mademoiselle Er- «nestine? Vous chantez, je crois!

0 — Moi, non, madame.

» — Vous avez chanté.

» — Oh ! je n'en ai pourtant pas envie !

» — Ce serait joli si on se permettait de chan- »ter dans mon magasin , que penseraient de

»ma maison les personnes qui m'honorent de • leur confianee.

» — Mais madame sait bien que nous n'a- »vons pas l'habitude...

» — Je sais que si je n'y faisais pas attention , «vous prendriez de singulières manières , mes- « demoiselles.

L'autre soir j'ai entendu mademoiselle Hono- »rine, en allant chez la crémière en face, elle »a chanté tout haut dans la rue : Cinq sous! ncbîf/ sous! on aurait juré un orgue de Barba- » rie ! C'était tout aussi faux !

» — Ahl madame, je ne chantais pas, je «comptais mon argent.... vous m'aviez donné «cinq sous pour acheter de la crème, je regar- » dais si je les avais dans ma main, et voilà «pourquoi jç répétais cinq sous, cinq sous de » crème 1

» — Mademoiselle, vous n'aviez pas besoin » de demander de la crème sur l'air de la Grâce » f/e Dieu !

') Ce serait joli! que penseriez-vous d'une «dame qui me demanderait une paire de ganls «sur l'air de la fimiUlc de i'JpolliUairCf ou un

néclieveau de fil sur le vaudeville du Baiser au ï> Porteur.

B — Dam ! ce serait peut-être plus gai.

s — Allons, c'est bien, en voilà assez, taisez- »vous, la première que j'entends chanter, je la » mets au pain sec pour huit jours.

» — Est-elle méchante ! » disent tout bas les deuxjeunes filles.

a — On voit bien que son invalide n'est pas » venu ici depuis plusieurs jours.

»" — Oh! si on osait lui dire son fait! »

Mais il entre du monde dans la boutique.

Les demoiselles redeviennent silencieuses et modestes, la mercière prend un air aimable et riant pour charmer les pratiques, et on ouvre tous les cartons pour trouvei- des gants à une dame quij après en avoir examiné quarante paires qu'elle ne peut pas mettre, finit par s'en aller, en disant qu'il n'y en a pas d'assez petits pour sa main.

Un ouvrier menuisier passe dans le faubourg, tenant des outils sous son bras, un homme en blouse, en casquette de loutre, posée un peu sur l'oreille, en tapageur, arrête l'ouvrier en se mettant devant lui :

14 cniroLATA.

« — Où que tu vas comme ça, Pierre ? » — Tiens, te voilà, toi, Gravouillet... tu ne «travailles donc pas, tu fais donc le jeudi, toi? «Merci! en v'ià un de bambocheur.

» — Il n'est pas question si je fais le jeudi et «même le vendredi, si je veux me reposer toute »la semaine et ne rien faire le dimanche, est- » ce que ça te regarde?

» — Oh! du tout, fais comme tu voudras..., «Mais moi, je vas à ma besogne, j'ai de l'ou- » vrage pressé chez un bourgeois , adieu.

» — Minute! puisqueje te tiens entre quatre »z'yeux, faut que j'aie avec toi une explication » solide et subséquente.

» — Je n'ai pas le temps, tu me diras ça tan- » tôt au cabaret du coin, là-bas ;je te dis que « pour le quart-d'heure je suis pressé. »

L'homme à la blouse se place devant le menuisier, lui barre le passage, met sa casquette de loutre encore plus sur le cote , au risque de lavoir abandonner sa tète, et, fronçant ses épais sourcils, s'écrie d'un air presque féroce :

« — Et si tu es si pressé , pourquoi donc » que tu vas tous les jours passer des heures en- » tières dans la boutique de la fruitière marne

» Cornouillot, dont tu sais bien que je fais la » cour à la fille pour le bon motif, pourquoi que »tu vas là tenir des propos velimeux, sur mon «compte, dire que je suis un feignaiit^ un uidin- «ge-tout, et une foule de choses méprisantes.»

L'ouvrier devient rouge jusqu'au boutdu nez; cependant il roule de gros yeux et fait infiniment de gestes, en répondant à son camarade :

« — Ah ben ! par exemple!... En voilà des • propos!...

» Si je tenais les ceux ou les celles qui disent » de pareilles choses sur mon compte, je les «traiterais comme des pas grand-chose qu'ils «sont!... Moi, bavarder sur un ami... Jamais! »Fi donc... J'ensuis incapable...

» — Tu n'as pas été hier chez la mère Gor- «nouillot?

» — J'y ai été, c'est possible, je ne nie pas y «avoir été, mais c'était pour acheter des pom- » mes pour mon déjeuner... On est venu à ja- »ser de toi... c'est encore possible...

»0n a voulu me tirer les vers du nez à ton «intention... parce qu'on sait que je te fré- «quente; moi, j'ai répondu, c'est ceci... c'est

»ça... et puis voilà... . Rien de plus, parole » d'iionneiir. ..

» — ■ Et qu'est-ce que tu entends avec tes : «ceci, c'est ça... des calomnies, des can- »cans?

» — Mais, pas du tout, Gravouillet, on m'a «noirci à tes yeux... je ne suis pas capable » pour mal parler d'un ami... quand même!...

» — Un ami! un ami! c'est bientôt

»dit!...

«Enfin, j'éclaircirai ça, et si tu m'as méprisé «auprès de ma bonne amie et de sa famille.... «suffit, je ne te dis que ça!... »

L'homme en blouse s'éloigne alors après avoir fait un gestemcnaçant,etrouvriermenuisicr continue sa route au pas accéléré, en parlant tout seul comme s'il continuait de se justifier près de Gravouillet.

Nous arrivons sur les boulevards', là, tout prend un aspect plus riant; là, on se promène tout en allant à ses alïaires...

Les boulevards du Marais ne reçoivent point une société aussi élégante, aussi fashionnable que ceux, qui tiennent à la Cbaussée-d'Antin.

CUIPOLATA. 17

Les habitués du Jokcy-Clubs et du Cercle viennent bien rarement montrer la coupe élégante de leur habit, ou le nouvel attelage de leur tilbury aux paisibles habitants de la rue du Pont-au-Ghoux ; cependant le boulevard Beaumarchais a aussi ses petits-maîtres et ses grandes coquettes.

Chaque quartier a ses plaisirs , son esprit et ses mœurs.

Avant le dîner, cette partie de la capitale est surtout fréquentée par les bonnes qui promènent les enfants, et les tourlourous qui cultivent les bonnes; par de vieux habitants du Marais, auxquels le médecin a ordonné de prendre l'air pour se donner de l'appétit, et qui varient leurs plaisirs en allant tantôt sur la Place-Royale et tantôt jusqu'à la place de la Colohne-de-Juillet.

Ce sont encore des dames qui vont en visite, des messieurs qui ne flânent point en marchant, des grisettes qui ne s'amusent point à regarder si on les suit, et des Omnibus qui s'éloignent avec fierté, parce qu'ils sont complets.

Cependant, dans cette contre-allée presque

solitaire, j'aperçois une jeune dnnie gentille, et mise avec assez de goût, qui se promène depuis longtemps dans un espace de trente pieds carrés, allant à droite, puis à gauclie, laissant parfois écliapper un petit mouvement d'impatience, et se détournant bien vite lorsqu'eq passant près d'elle, quelqu'un cherclie à examiner ses traits.

Cette dame a bien l'air d'être à un rendezvous.

Pensez-vous qu'elle attende son mari, son frère, sa mère ou sa sœur?

Non, n'est-ce pas ; elle semble attendre quelqu'un d'autre... et elle éprouve la crainte d'être aperçue par des personnes de sa connaissance, c'est pourquoi elle a mis un chapeau qui avance beaucoup sur ses yeux, un voile qui retombe sur ce chapeau, et malgTC tout cela elle se retourne quand il passe du monde près d'elle.

Enfin, un monsieur arrive ; il marche droit à cette dame, qui celte fois ne détourne pas la tête.

Le jeune homme... (car c'est un jeune homme qu'on attendait) sembletout essouflé, il a

couru ou au moins marché très-vite, il présente son bras à la dame gentille, mais celleci ne le prend pas, et le dialogue suivant s'établit entre eux :

» — il y a plus d'une heure que je vous at- » tends... C'est affreux... Je ne savais plus (pie » faire!... De quoi avais-je l'air. .. Se promener «une heure sur le même boulevard!...

»I1 faut aimer bien peu une femme pour la ^laisser exposée à tous les désagréments d'une «telle situation.

» — Ah! c'est comme cela que vous me re- » cevez! Quand pour arriver plus vite je cours à »me donner un point de côté!... ou ti gagner » une fluxion de poitrine.

» — Vraiment, vous avez couru... Pourquoi » n'avez-vous pas pris un omnibus.

» — Ah! oui... avec toutes les correspondan- »ces! de la rue du Bac ici, je crois qu'on «change trois fois de voiture... je serais arrivé «bien plus tard.

» — Vous aurez été voir quelqu'un qui vous «aura retenu... Voilà le fait.

» — Vous êtes donc toujours injuste! ja- «louse... C'étail i.)i<n l;i p;Miie que ](.* ([uitfnsse

«des amisqui voulaient m'emmener dîner avec «eux...

» Il y en a un qui a reçu de son pays une «dinde truffée.

» — Il paraît que vous regrettez beaucoup » cette partie, et qu'une dinde truffée vous plaît » mieux que moi.

» — Je n'ai pas dit cela.

» — Mais vous le pensez.

» — Vous voyez bien que non, puisque je «suis venu.

» — Mais vous regrettez cette dinde truf- »féo?

» — Ah! que vous êtes insupportable!

» — Allez, monsieur, je ne vous retiens pas, » allez rejoindre vos bons amis.

» — Ah! c'est comme cela que vous le pre- »nez, eh bien, j'y vais.

» — Adieu, madame.

» — Bonjour, monsieur. »

Et le jeune homme, rebroussant chemin, s'en retourne par où il est venu et aussi vite qu'il est venu.

La dame fait aussi quelques pas du côté opposé ; mais, après avoir marclié (pielques ins-

tants, elle fait comme si son pied avait tourné, et s'arrête, détourne un peu la tête; puis, r>'apercevant que le jeune homme est bien réellement parti', pousse une exclamation de désespoir ou de colère , hésite un moment pour savoir si elle courra après le jeune homme, et se décide enfin à continuer son chemin de son côté; quant au monsieur, il s'est éloigné sans se retourner une seule fois...

Ce qui ferait présumer qu'il est expressément amoureux de la dinde truffée. ~ Allons toujours.

Nous approchons des quartiers populeux.

La porte Saint-Martin , la porte Saint-Denis

se dessinent dans l'espace.

Les piétons deviennent plus nombreux; les voitures, les charrettes, les baquets, les cabriolets se croisent avec une rapidité quelquefois effrayante.

Quel mouvement continuel ! n'importe de quel côté vous portiez les yeux.

Quel bruit incessant retentit à vos oreilles!

Bruit de voitures, de chevaux, de marchands, de chalands, de chanteurs ambulants, de pas-

sants, d'enfants, de chiens, d'orgues, de vielles, de gens qui se disputent, qui s'appellent, qui toussent, qui crachent, qui frappent le bitume de leurs cannes ou de leur parapluie.

Mais vous êtes dans le cœur de la grande ville, et ce moment est celui où la plupart de ses habitants sont en mouvement pour leurs affaires, leur commerce, leurs intérêts, ou leur plaisir.

Il y a une foule de passions qui font mouvoir, agir, aller, venir et parler toutes ces marionnettes que nous appelons des hommes, mais il y a un organe plus impérieux, plus puissant que tous les autres, qui soumet le genre humain à ses lois : Quand l'estomac se fera sentir, quand il parlera avec force, vous verrez toutes ces marionnettes quitter leur travail, leurs affaires, leurs plaisirs même, pour ne songer qu'à le contenter.

Si vous êtes Parisien, ce bourdonnement continuel, ce monde, ces voilures, ces embarras à chaque coin de rue, ne sauraient vous effrayer; vous y clés tellement habitue, que vous poursuivez volrc chemin à travers tout c-cla, sa\LS vous coudoyer conlre personne, et

choisissant encore les pavés pour ne pas mouiller vos pieds.

Si vous êtes campagnard ou habitant d'une petite ville, vous serez dans les rues de Paris comme un homme qui n'a pas déjeuné sobrement, ou plutôt encore comme quelqu'un que l'on fait valser et qui n'en a pas l'habitude; la tête vous tournera, le bruit vous étourdira, la quantité de monde qui va et vient sans cesse vous donnera des éblouissements; enfin les voitures vous effrayeront , vous vous jeterez dans les passants, vous renverserez les petites boutiques ambulantes, vous marcherez sur les pieds des dames, vous écraserez les pattes des chiens, et bien heureux encore si vous arrivez à votre destination sans autres mésaventures.

Et que serait-ce donc si, toujours avant dîner, vous traviersiez la Halle, cherchant avec peine votre chemin au milieu de ces provisions de tous genres, de toute espèce qui affluent vers la capitale pour approvisionner les habitants et satisfaire ce tyran dont je vous parlais tout-à-l'heure : l'estomac.

11 vous faudrait entendre les femmes ,de la llalic épuisiait tout le vocabulaire paissard avec

24 ClIirOLATA.

les acheteurs qui se permettent de déprécier leurs marchandises; puis les servantes soutenant la dispute, les maîtresses grondant leurs domestiques, et les inspecteurs criant plus fort pour rétablir la paix ! Vous vous diriez, avec Virgile :

Fuge liitus avarum, fiigc cruddes Terras!,.,

Et vous auriez raison.

Mais si vous vous dirigez vers la Cité, vous y trouverez des rues du vieux Paris, c'est-à-dire, des rues étroites, sombres, boueuses ; à chaque pas des embarras, et sauf quelques grisettes gentilles qui se faufilent dans des maisons noires habitées par des étudiants, vous n'apercevrez rien qui puisse agréablement distraire vos yeux.

Voulez-vous entrer au Palais?

Vous entendrez plaider, car on plaide toujours, on plaide sans cesse, plus les hommes sont civilisés et plus ils se disputent, c'est fort triste, mais c'est comme cela. Dans les anciens temps, les différends se vidaient à coups de poings ou par le jugement de Dieu, c'était beaucoup moins long qu'avec des avocats.

CHirOLATA. 25

Si vous écoutez plaider vous êtes tout surpris que les hommes chargés d'éclairer les juges se laissent emporter par la passion, la colère, l'indignation.

Quand vous entendez deux avocats s'adresser mutuellement des mots piquants, chercher à prouver la fausseté de ce que vient de dire leur adversaire, en venir quelquefois à des sorties virulentes, vous croyez qu'au sortir de l'audience ces deux messieurs, vont aller se battre... Nullement, ils dîneront peut-être ensemble, seront très-bons amis ; il est même possible qu'ils se tutoyant.

On ne dispute pas qu'au Palais et à la Halle. Entrez dans un café : avant diner ils ont peu de monde.

Quelques flâneurs, de vieux habitués, des amateurs intrépides de domino, qui, après avoir achevé leur toilette, courent dès le malin au café qu'ils affectionnent ; ils arrivent quelquefois avant les journaux, et presque toujours avant que les garçons aient mis tout en ordre ; ils jettent un coup-d'œil inquiet autour d'eux, passent toutes les tables, toutes les salles du café en revue.

Vous croyez peut-être qu'ils cherchent les journaux , qu'ils sont impatients de lire les nouvelles politiques, de savoir le cours de la rente, ou des détails sur la première représentation qui a eu lieu la veille à l'Opéra. Non, ce n'est pas cela qui les occupe.

Ils prennent un journal quand ils ne peuvent rien faire de mieux, ils jettent les yeux dessus sans le lire, ou le lisent sans le comprendre, mais à chaque instant leurs regards se tournent vers la porte d'entrée.

Enfm, un autre flâneur arrive ; alors leur physionomie s'anime, une certaine joie moqueuse se peint dans tous leurs traits, il semble qu'ils se soient dit :

«t Yoilàmon homme, ou voilà une victime. »

Et en effet, ils -courent à l'individu qui vient d'entrer, en lui criant de loin :

« — Une partie liée en cent cinquante... J'ai

»une demi-heure à moi, pas plus ça vous

»va-t-il?.. »

Le nouveau-venu hésite ; il voudrait avoir au moins le temps de re2:arder la lithop;raphie du Charivari et de chercher à d'.viner le calembourg du Corsaire.

Mais le joueur de domino ne lui en laisse pas la faculté, il le pousse contre une table, le fait asseoir, tout cela avec la même promptitude que le cocher de Coucou cpii vient de trouver un lapin. Il demande un domino, mêle les dés et dit d'une voix caressante :

« Nous jouons la petite pièce de vingt sous... «c'est seulement pour nous amuser. C'est à moi »la pose. »

Et tout cela sans que son adversaire ait eu le loisir de se reconnaître.

Enûn, celui-ci se décide à jouer au domino, tout en disant :

« — Rien qu'une demi-lieure, par cxeni- » pie !

n — Oh! pas davantage... il est neuf heures, »j'ai un rendez-vous avant dix.

. » — Et moi, j'ai promis à ma femme de renutrer déjeuner; elle a acheté des œufs frais pour »me régaler, à la coque. »

Et ces messieurs se mettent à jouer à neuf heures du matin, et à cinq heures du soir ils sont encore à la même table qu'ils n'ont pas quittée, toujours en répétant : encore une demiheure seulement.

Et celui qui gagne a les jtux gros comme des boules de loto, tant il met d'action à son jeu, tandis que celui qui perd a la figure piteuse et murmure de temps à autre :

« — Ali mon Dieu ! et ma femme qui m'atwtend avec des œufs à la coque!... et je boude «encore!...

» — Allez donc, vous mangerez vos œufs en » salade... du cinq.

» — Je n'en ai pas...

» — Du six.

» — Je boude.

» — Domino.

»Ah! j'aurais bien mieux fait de les manger '» à la coque. »

Vers le milieu de la journée les cafés reçoivent les auteurs, les artistes, les nouvellistes, les journalistes; on cause de la pièce de la veille, du début d'une actrice, de la paix» de la guerre, des chemins de fer ou de n'importe quoi.

Un jeune homme bien joliment cravaté , qui porte des bottes bien vernies et tient une canne de prix, se montre très-passionné pour une danseuse qui a débuté h veille ; il s'écrie avec enthousiasme :

a — Quel talent! quelle vigueur, quelle sou- » plesse et quelle grâce !...

» — Ellenem'apas fait plaisir,» dit froidement un monsieur qui est en train de verser de l'eau dans de l'absinthe, et fait bien attention pour que l'eau qu'il verse de très-haut tombe par petite quantité et à portion égale, ce qui doit lui faire obtenir une boisson opale d'un effet merveilleux pour stimuler l'appétit.

Vous auriez peut-être cru qu'en versant tout simplement votre petit verre d'absinthe dans un verre d'eau et en remuant ensuite, on devait obtenir absolument le même résultat ; vous êtes dans une profonde erreur; vous ne boirez rien de bon si vous ne mettez pas cinq minutes pour faire tomber l'eau dans l'absinthe.

Je suis bien aise de vous prévenir de cela, afin que vous demandiez autre chose quand vous serez pressé.

Cependant, le jeune homme parfaitement cravaté s'est approché de ce monsieur qui fait de l'opale et lui répond :

« — Comment, mon cher G vous dites

«qu'elle ne vous a pas fait plaisir Allons

, «donc... ce n'est pas possible,., un moelleux,

oO CHIPOLATA.

» un vaporeux ravissant dans les poses, clans les «pas...

» — C'est trop moelleux... e'est mou, cela n'a » pas de vigueur.

» — Pas de vigueur!... Et elle reste deux mi- »nutcs sur ses orteils sans se fatiguer... et vous »ne trouvez pas cela ravissant.

» — Ma foi, non! j'aime mieux autre

» chose !

» — Allons donc! vous aviez apparemment imal dîné hier... vous aviez mangé quelque » chose qui vous faisait mal ! Et voilà pourquoi « vous trouviez mauvais ce qui est admirable. » — J'avais très-bien diné hier , comme à » mon ordinaire... Je vous dis que votre dan- «seuse n'a pas de talent.

» — Et moi, je vous répète qu'elle est ado- X rable.

» — Mon cher, vous divaguez. ' » — Ce n'est pas en étant malhonnête que «vous prouverez que vous avez raison.

» — C'est \<)us qui êtes un entêté.

» — Ah ! ne le prenez pas si haut, ou je vous «ferai changer de ton! »

La discii>sion s'écliauffe, ces messieurs s'aui-

CniPOLA.TA. 31

ment, les ronds de jambe de la danseuse seront peut-être la cause d'une rixe sanglante.

Des sujets plus légers encore ont souvent amené de fâcheux résultats.

Heureusement un nouveau personnage, qui vient d'entrer au café, court s'interposer entre ces messieurs; celui-ci trouve moyen de tourner toutes les querelles en plaisanteries, et, grâce à quelques calembourgs qu'il improvise, bientôt ce n'est plus de la danseuse qu'il est question.

Si dans le courant de la journée vous voulez entrer dans un magasin de nouveautés, c'est l'heure de la vente, et les commis, en vous déployant des étoffes, emploieront toute leur éloquence pour vous prouver que vous ne trouverez rien de mieux ailleurs.

Vous aurez beau dire :

a — Mâciis ce n'est pas cela que je veux !

» — Vous avez bien tort, madame; croyez- » moi, prenez cela, vous en serez très-satisfaite, «vous nous en ferez compliment, c'est extrê- »mement avantageux. »

Et le chef de l'établissement se promène dans son mae;asin, surveillant ses commis, avant

l'œil ù tout , stimulant le zèle de ses jeunes gens qui ne peuvent pas alors causer entre eux, et se communiquer leurs réflexions sur les dames qui viennent visiter le magasin.

Avant le dîner, les affaires , le commerce , l'argent qu'il faut songer à gagner, voilà la règle de conduite presque générale; voilà pourquoi aussi on travaille dans les bureaux de ce banquier, dans les études d'avoués, de notaires, dans les ateliers, dans les boutiques, dans les échoppes, et quelquefois même en plein vent.

Les salons, séjour des jeux, des danses, des plaisirs, sont tous froids, tristes, silencieux avant le dîner.

Cet homme d'affaires traverse avec précipitation son appartement, poursuivi par Ga femme, qui lui demande un cachemire dont elle a grande envie depuis longtemps. Mais le mari trouve que cela coûte trop cher ; il répond sans cesfe ;

« — Plus tard, ma bonne amie, nous ver-

«ronscela j'ai une opération en train.... si

«elle réussit, tu auras ton cachemire.

» — Kh monsieur! vous me répétez toujours

• cela! vous êtes avec moi d'une économie

»je pourrais même dire d'une avarice révol- » tante, et puis vous aurez tous les jours huit,

• dix personnes à diner! il vaudrait mieux m.'a- «cheter un cachemire.

» — Ma chère amie, je sais ce que je fais, tu

• n'entends rien aux affaires. »

Et les commis de bureau, ces vertueux et ponctuels employés, partant à heure fixe, servant d'horloge dans toutes les rues où ils passent, croyez-vous qu'ils soient bien heureux avant le dîner?

Assis devant leur bureau, taillant leur plume, ou se chauffant contre le poêle, et ne pouvant point disposer à leur gré de leur temps et de leur esprit... quand ils en ont. Mais si vous les voyiez le soir, oh! vous ne les reconnaîtriez pas, ce ne sont plus les mêmes hommes!

Et dans les théâtres!... ah! c'est là surtout que vous trouveriez du changement,

N'allez pas sur un théâtre avant le dîner, car vous perdriez toutes vos illusions. Vous verriez une salle sombre, où vos yeux auraient de la peine à distinguer les objets.

Sur la scène, où il fait plus sombre encore, I. 3

34 CIIirOLATA.

au lieu de ces décorations brillantes qui vous transportent en Italie, en Suisse, dans l'intérieur d'un magnifique palais, vous verriez des portants en bois, des coulisses, qui, vues de près, semblent sales et grossièrement peintes, des affiches collées derrière, et des montagnes en planches, dites praticable!^, sur lesquelles il n'est pas toujours prudent de s'aventurer.

Vous verriez sur la scène, au li^u de troubadours et de chevaliers, des messieurs en redingotes, en paletots, le chapeau sur la tète, qui causent entre eux , et disent des plaisanteries en attendant leur réplique; des dames, que vous avez vues la veille, peut-être rosivre ou vci^talc, et qui ne sont plus rien de tout cela, enveloppées dans de riches manteaux, les mains dans leurs manchons, et riant des bons mots de ces messieurs.

Voilà un faible aperçu de ce que vous verriez le matin dans les théâtres.

Je pourrais encore vous faire entrer où tant de gens jouent leur fortune, où d'autres, plus adroits, jouent celle? qu'il n'ont })as; recevant les bénéfices quand il y en a, ne payant point

CnlPOLATA. .^5

quand il y a perte, manière ingénieuse de s'enrichir et de jouer à coup sûr.

Je pourrais vous promener dans la Cliausséed'Antin, quartier des banquiers, des agents de change, des lorettes, et des rats de l'Opéra; dans le faubourg Saint -Germain où sont les ■vieux hôtels et les brillants équipages ; dans le Palais-Royal, ce séjour enchanté dont on parle dans les q.uatre parties du monde, parce qu'il n'a pas son pareil dans l'univers.

Mais avant dîner, le Palais-Royal ne paraît pas digne de tous les éloges que l'on a faits de lui. Pour briller, toutes ces boutiques ont besoin d'être éclairées ; dans le jour, elles ne reçoivent du ciel qu'une clarté douteuse qui souvent ne pénètre pas jusqu'au fond des magasins.

Alors les galeries sont peu fréquentées , les traiteurs et les cafés sont presque déserts ; vous voyez peu de personnes arrêtées devant les étalages, les montres des boutiques; enfin les modistes même travaillent sans lever les yeux.

L'heure du dinerdoit approcher ; contentonsnous de pénétrer encore dans le magnifique salon d'un riche capitaliste, où déjà se réunit

.une société nombreuse que l'amphytrion traite ce jour- là.

Voici de jolies femmes, de superbes toilettes, c'est à qui de ces dames l'emportera pour le luxe des étoffes et la richesse des bijoux; les hommes, dont le costume est à peu près uniforme, veulent cependant se faire remarquer; les uns ne manquent pas de dire quelque chose de leur fortune, de l'emploi brillant qu'ils occupent; les mots: mon château, ma terre, mon influence, mon crédit, sont adroitement jetés dans la conversation.

D'autres, moins favorisés par le sort, se flattent de l'emporter par le mérite, par l'esprit, et ils se tourmentent beaucoup l'imagination pour en montrer, tandis que ceux qui en ont réellement ne se donnent pas souvent la peine de déballer leur marchandise.

Avant le dîner, il règne dans cette réunion un ton froid, cérémonieux et presque sévère.

Les dames s'examinent, passent eu revue toutes les parties de la toilette de chacune d'elles; si elles échangent quelques mots, c'est avec une politesse si prétentieuse, si affectée, que cela pourrait passer pour de la diplomatie,

et l'on sait d'ailleurs comment doivent se traduire ces compliments, ces politesses banales que l'on s'adresse dans le monde.

Ainsi, lorsqu'une dame dit à une autre :

« — Mon Dieu, madame, comme vous avez »un chapeau délicieux , et qui vous coiffe à «ravir.

Cela se traduit par :

« — Vous êtes laide à faire peur, et vous » mettez un chapeau qui laisse voir votre figure » au lieu de la cacher!... Vous êtes parfaitement «ridicule comme cela !.. »

Ou bien :

Tf — Gomment, madame, vous avez été ma- »lade, à ce qu'on m'a dit!... Mais en vérité, il «n'y paraît pas du tout!... Vous êtes fraîche et » rose ! vous avez des couleurs charmantes ! »

Traduction :

« — Vous êtes horriblement changée! vous » me semblez vieillie de dix ans au moins ; «quant à vos couleurs, ma chère dame, on «sait à quoi s'en tenir sur leur naturel... Vous «en mettez trop même, cela saute aux yeux. »

Ou bien encore :

» — J'ai appris, madame, le malheur qui

oS CHIPOLATA.

«VOUS est arrive... La perte de monsieur votre

«oncle Cela m'a vivement affectée Un

» homme si aimable et qui avait tant de mérite ! » Je vous prie de croire que j'ai bien pris part à «vos chagrins. ->

Traduction :

* — Gela m'est parfaitement égal que votre » oncle soit mort ou non , et à vous aussi peut- «être, car c'était un vieil imbécile qui bougon- «nait toujours, et crachait sans cesse sur les » tapis ; il était tout-à-fait insupportable en so- » ci été. »

Voilà quelques-unes des traductions en usage.

Nous pourrions vous traduire une conversation toute entière, car entre gens du monde, qui se voient et ne s'aiment pas, dans une conversation entière, il n'y a souvent pas un mot de vrai; mais nous nous en tiendrons là pour cette l'ois.

Chez, les hommes, on rencontre ordinairement plus de vérité, mais aussi il y a moins de de délicatesse dans la tournure de la phrase, excepté chez quelques-uns, qui font de la conversation de société une étude toute particulière.

Dans un salon où se trouvent réunis des personnages qui souvent se connaissent peu, il y a rarement des conversations particulières , et dans les conversations générales c'est presque toujours l'éternelle politique qui sert de sujet , et l'entretien ne tarde pas à s'animer parce que dans la réunion la moins nombreuse, vous ne verrez jamais tous les hommes avoir la même opinion, et chacun veut que la sienne soit la bonne.

Ici, nous trouvons un vieux marquis blâmant tout ce que l'on fait maintenant , et regrettant tout ce qu'on faisait autrefois.

Puis, un ancien militaire qui a fait les guerres de Napoléon , et qui ne trouve à louer que ce qui s'est fait sous l'empire; qui ne comprend pas que l'on parle d'une autre époque que de l'empire.

Puis un ex-préfet qui est devenu ennemi acharné du gouvernement depuis qu'on lui a ôté sa préfeciure.

Puis, un avocat qui n'aime que la république, vante les vertus de ce bon monsieur de Robespierre, assure que la France était paifaitcmcnt heureuse sou.^ la terreur, ne parle que

de libertés, ne demande que des libertés et s'emporte , se met en fureur, voudrait écraser tous ceux qui ne sont pas de son avis, toujours par suite de son ardent amour pour la liberté Sentiment qui, chez la plupart de nos plus fougueux réformateurs, peut se traduire par ces mots :

« — Je veux que le monde ait la liberté de » faire tout ce que je voudrai. »

Puis, un industriel qui approuve tout ce qui s'est passé sous toutes les époques, et fait l'éloge

de tous les ministres! En voilà un qui en-

» fonce le docteur Pangloss î

Puis un artiste qui prétend que nous devrions nous habiller comme au temps de François 1" ; qui ne comprend pas les hommes sans barbe, et les femmes sans fraise; qui adore la liberté, mais qui aurait voulu vivre sous Louis XIV.

Et chacun de ces messieurs soutient son opinion avec feu, avec ténacité ; personne ne vent céder un pouce de terrain à l'aulre. En écoutant cette discussion qui devient à chaque instant plus vive, vous vous dites :

« — Voilà des hommes que l'on a eu bien «tort de réunir dans ce salon, ils ne s'cnlcn-

CHIPOLATA. Ûl

» dent pas du tout, et ils finiront certainement » par se quereller. »

Et si vous jetez les yeux du côté des dames; où quelques jeunes gens, qui s'occupent d'autre chose que de politique, sont allés rôder en caressant leurs moustaches, en jetant un coup-d'œil sur leur toilette, vous vous dites encore :

t — Voilà des séducteurs qui perdront leur «temps près des dames, car pas une ne fait atotention à eux.

» — C'est en vain que ce beau blondin, avec • ses cheveux si artistement frisés, est venu se «placer derrière la chaise d'une charmante pe- »titc femme, dont le corps aérien se perd sous » les plumes , la gaze et les dentelles ; celle-ci »ne fait aucune attention à lui, elle ne se re- » tourne pas une seule fois, quoiqu'une glace «placée en face, ait dû lui faire apercevoir ce T monsieur qui se tient debout derrière elle.

» — Et cette grande dame, vêtue de noir et »et couverte de diamants^ avec quel air sévère, » avec quelle retenue, elle répond à un joligar- »çon à moustaches, qui semble lui-même ne «lui parler qu'avec le plus profond respect. Dé-

(l2 CHIPOLATA.

» cidémcnt, la médisance ne trouverait point à «exercer de ce côté. »

Voilà ce que vous pourriez dire en ce moment.

Mais tout-à-coup, un domestique parait à l'entrée du salon et prononce ces mots, attendus souvent avec impatience par une partie de la société :

« — Monsieur est servi. »

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