‹ Chipolata (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · APRES DINER · texte numérisé non relu

APRES DINER

C'est qu'en effet, l'heure du dîner estarriv fee,

même chez les personnes qui se mettent tar d à

table ; c'est que la nuit a succédé au jour, et

que depuis longtemps des hommes armés d' un

grand bâton, au bout duquel brille une toi ite

petite lumière, ont passé en courant dans t( »us

les quartiers éclairés au gaz, et au moyen del- tux

bâton, introduisent la lumière dans la lantei r3i< 2

dont la flamme s'élance d'abord avec un éc lai qui vous éblouit.

Alors, tout a [iiis un autre aspect dai /lir

ÛÛ. CUIPOLATA.

ce t1 e ville que vous avez, parcourue il y a quelque :s heures.

3 /lagasins, boutiques, cafcs, théâtres, rues, tr.ii iteurs, salons, tout s'anime, tout semble pre; ndre une vie nouvelle. C'est que les hommes s brillent plus à la lumière qu'ils ont inventé« qu'à celle qu'ils reçoivent du ciel ; parce qu e l'une a un éclat souvent trompeur, et nous ne sommes pas tous assez beaux pour être vus ai i grand jour.

Maintenant, promenez-vous sur celte longue fi] le de boulevards éclairés au gaz, et dans les ri i€s élégantes, vivantes, populeuses, vous ne fi irez point dix pas sans que la vive lumière d *une boutique, d'un magasin, d'un café, ne s e projette sur votre visage.

N'étes-vous pas séduit par les dorures, les j ►eintures, les ornements de ce restaurant ? par 1 es immenses variétés de châles, d'étoffes dra- ] >ées avec art, avec grâce dans les magasins de d le nouveautés? par ces colliers, ces chaînes, ces é pinglcs étalées dans les montres de ce bijout ier? par les bonnets, les chapeaux d'un si l >on goût, puis encore par les jolis minois que v/ous voyez dans lu boutique.

cnrpoLATA. /i5

Car maintenant que tout est respleadissant de lumière, vous apercevez parfaitement ces demoiselles qui n'ont plus les yeux iixésî sur leur ouvrage comme dans la journée, (ît se permettent de regarder souvent du côteS des carreaux, puis échangent entre elles des sourires significatifs , lorsqu'un beau monsieuJC est arrêté devant les vitres du magasin.

Yous pouvez maintenant parcourir Paris sans être coudoyé, bousculé, poussé par les passants. Après le dîner, on ne court plus à ses affaires; on est moins pressé, on se donne le temps, on marche à son aise, on s'arrête souvent devant les boutiques, enfm on flâne davantage. Les voitures même sont plus rares, et si vous avez encore à vous garer des équipages, des omnibus et des fiacres, du moins vous ne rencontrez plus de charrettes , de porteurs d'eau, de camions, de tombereaux.

Yous voyez bien par-ci par-là quelques femmes qui marchent très-vite, qui pressent le pas parce qu'elles sont seules ; quelques grisettes qui font semblant d'avoir peur quand un monsieur les suit , mais ce sont là des exceptions,

&6 CTIIPOLATA.

dos oiïtbres qui font ressortir la lumière d'un tabl(,'au.

Les. yeux ne sont pas seuls flattés du changeme:nt qui vient de s'opérer dans Paris; après avoir admiré les galeries du Palais-Royal, qui, le soir, est vraiment devenu un séjour enchanté ; après avoir parcouru rapidement cette suite de boulevards éclairés au gaz, promenade charmante et qui n'a pas sa pareille dans l'univ'ers , retournons près des personnes que nous avons observées avant dîner, et voyons quel changement cet acte si commun, si simple, si habituel, mais si indispensable dans la wie humaine , vient d'apporter dans leur humeur et quelquefois dans leur situation.

Jetons d'abord un coup-d'œil dans la boutique de cet épicier, où il y avait foule ce matin.

Maintenant les chalands ne se poussent plus devant les comptoirs; il vient encore des pratiques, mais en moins grand nombre, et elles ne sont plus pressées comme dans la journée. Bien loin de là, elles causent volontiers avec l'épicier et ses garçons. Ceux-ci j)cuvcnt faire quel-

ques agaceries aux bonnes du quartier, tout en leur pesant du sucre ou du poivre.

Le garçon épicier est éminemment séducteur, sans que cela paraisse. D'ailleurs son patron lui donne l'exemple. Quel enjôleur! quel roué! quel farceur, que cet épicier! Il a le petit mot pour rire, toujours prêt à la riposte, et son petit mot , qui est ordinairement fort croustillant, excite le gros rire de celle à qui il s'adresse.

Ces dames à tabliers se pâment, elles sont obligées de s'appuyer sur un tonneau de raisinet ou une caisse de savon, en s'écriant :

« — Ah! avez-vo'us fini !... Voulez - vous «bien vous taire! Madame, faites donc taire «votre mari, il nous dit des bêtises indignes... «avec son air de n'y pas toucher, croirait-on » qu'il est si mauvais sujet ! »

L'épicière, qui peut alors se carrer dans son comptoir, parce qu'on lui laisse tout le temps pour rendre la monnaie d'une pièce, se contente de sourire, en répondant nonchalamment :

- — Oh! ça ne me regarde pas !... Arran- » gez-vous ! d'ailleurs vous n'avez pas votre lan- » gue dans votre poche !...

« — Ah! mesdames, qui est-ce qui connaît «une bonne à placer? C'est pour la dame du «troisième en face, qui a renvoyé la sienne usons le prétexte qu'elle employait trop de » beurre dans ses sauces.

« — Le plus souvent que j'enverrai (jucU'

* qu'un dans une pareille cassine \ dit

une grosse commère coiffée d'un bonnet surmonté d'un madras posé en fanchon. a Je la connais voire dame du troisième!... «c'est une rogneuse de portions... des gens «qui font de l'embarras, qui ont de quoi, à ce «qu'on dit... car c'est pas prouvé, et qui lais- »sent leurs domestiques mourir de faim!... »'Des vaniteux qui donnent tout au luxe! à la «toilette ! qui ont toujours une table servie avec «élégance... des assiettes dorées, plats idem, «mais rien dedans; qui changent de couverts, «de couteaux à chaque service, pour manger » une aile de volaille à quatre ; qui coupent «une pomme en huit pour vous en offrir, et «font reparaître pendant quinze jours à leur «desseit un restant de brioche ou de biscuit de • Savoie!.... Ça nourrit ses domestiques avec

» des os et des épluchures, et ça se plaint en- » core de ce qu'ils mangent trop ! Fi donc ! » j'appelle ça des cuistres, moi! Le plus soui»vent que je leur enverrai un bon sujet... si jj'en connaissais ! »

Une petite femme , vieille , maigre , assez pauvrement vêtue , qui tient sous son bras un cabas qui pourrait servir à faire des déménagements, et vient de prendre, selon sa coutume, son petit verre de cassis sur le comptoir de l'épicier, pousse alors une exclamation qui ressemble à un cri de canard et présente sa tabatière à la société en disant :

i — Ah ! vous avez bien raison , madame !.. 9 Jésus , mon Dieu ! c'est vrai qu'il y a des maî^ » très qui sont bien inconséquents dans leur con- » duite et qui vous traitent leurs domestiques ni >pus ni moins que si c'étaient des esclaves

• noirs comme de l'encre!... Est-ce que v'ià «pas ma nièce qui est sur V pavé à c'theure..,

>Yous savez, ma nièce... un joli sujet... «une enfant que j'ai z'élevée avec une chèvre..

• qu'elle tétait toute la journée, que c'était «touchant à voir... ni pus ni moins que la mère

Page 1