Chipolata
Bientôt le jeune homme apprit que dans une jolie maison bourgeoise, habitée par de vieux rentiers, il y avait une demoiselle à marier, et que cette demoiselle, que Ton citait pour sa grâce et sa beauté? passait aussi, pour un modèle de vertu.
h CHIPOLATA.
Trick se rond hardiment un jour chez, les époux Romorantin; il se présente comme voisin qui désire lier connaissance, et il voit pour la première fois mademoiselle Séraphinette.
Figurez-vous une blonde aux yeux bleus, à la bouche petite et pincée; un front modeste sur lequel de beaux cheveux retombent en grosses boucles, tandis que d'autres descendent plus bas et caressent un col et des épaules d'une éclatante blancheur; enfin figurez-vous une jeune personne, toute mignonne, toute mince; au pied petit, cambré, étroit, à la démarche pudique et décente ; qui baisse les yeux quand on la regarde, qui rougit quand on lui parle, qui se trouble quand il faut qu'elle réponde, et vous aurez une idée de ce qu'était mademoiselle Séraphinette.
En contemplant la fille du vieux rentier, Trick se sent sur-le-champ épris, charmé, séduit, enflammé.
CUiPOLàiA. 5
Vous trouverez peut-être que Tïiek prenait feu bien vite; je vous répondrai qn'il n'avait alors que dix-huit ans et demi, et qu'à cet âge un homme est bien mal conformé s'il ne s'enflamme pas aussi vite qu'un paquet d'allumettes. Que, d'ailleurs, un homme doit toujours prendre feu à l'aspect de la beauté ; que Dieu l'a créée pour cela... Demandez aux dames ce que c'est qu'un homme qui ne s'enflamme plus?... Quelque chose de bien peu amusant en société.
Trick se dit :
* Voilà la femme qu'il me faut!... de la ean- «deur, de la modestie, de la douceur, de la re^i) tenue... des yeux presque toujours baissés! «quelle différence avec cette perfide Pélagie, «dont la prunelle avait l'air de vouloir percer «jusque sous mon gilet et qui se donnait en «marchant un petit genre cavalier qui ressema
» blait beaucoup au cancan que j'ai vu danser » à Paris. J'épouserai cette jeune fille...
» J'aime à croire qu'elle m'agréera: elle ne » m'a pas encore regardé en face... mais je crois » qu'elle m'a un peu examiné de profil. Ensuite, » elle a l'air si obéissant, si soumis devant ses » parents, que, dès que ceux-ci lui diront : Vous » allez devenir madame Trick, je gage qu'elle » répondra :
» — Avec plaisir, papa ; quand vous voudrez, » maman. »
Trick s'empresse de faire sa demande aux parents.
M. Romorantin était un grand vieillard maigre, jaune, sec, qui avait beaucoup de ressemblance avec un corbeau; madame son épouse était une petite femme, un peu bossue et trèsbancale, qui aurait pu représenter la fée Carabosse.
Les parents de Séraphinette firent beaucoup de questions au jeune Trick sur sa position, sa fortune, puis ils lui permirent d'espérer et lui dirent : « En attendant nous irons chez vous «pour nous assurer de votre position. »
Trick accueille avec joie cette proposition.
Il invite la famille Romorantin à regarder sa maison comme la sienne et à venir dîner chez lui le plus souvent possible.
Il faut dire que le vieux monsieur qui ressemblait à un corbeau avait un penchant très-prononcé pour la table, et que madame Carabosse, son épouse, était, malgré son âge, d'une coquetterie extraordinaire.
M. Romorantin vient donc s'installer chez Trick; il s'y met à table à midi et y reste jusqu'au moment de rentrer se coucher; encore est-on obligé de le reconduire, quelquefois
même de le porter chez lui, parce que ses jambes lui refusent tout service.
Quanta madame Romorantin,pour être bien venu d'elle, il faut que chaque jour le jeune Trick lui apporte quelque parure, quelque bijou, quelque colifichet à la mode.
Mais aussi Trick a quelquefois la permission de faire un tour de jardin en tête-à-tête avec mademoiselle Séraphinette ; c'était une grande faveur, car la vieille coquette disait souvent :
« Ma fille a été élevée avec un soin bien rare • maintenant. Elle a reçu une éducation su- «perbe, mais elle a pris toutes ses leçons sous v nos yeux! Nous ne l'aurions pas laissée seule t avec un professeur, lors même qu'il aurait eu » quatre-vingt-dix ans. Séraphinette est musi- «cienne, peintre; elle connaît la géographie, la » géométrie, l'algèbre, l'astronomie... Oh! elle «est très-forte sur l'astronomie ! il n'y a pas une
b étoile dans le ciel qu'elle ne connaisse sur le «bout de son doigt... Elle serait même devenue capable de prédire les éclipses et les co- » mètes. Mais comme son professeur était un «très-joli garçon, j'ai pensé qu'elle savait assez » d'astronomie et qu'il ne fallait pas pousser «cette science plus loin.. Notre fille est un tré- »sor, il faut se rendre digne de la posséder
Trick ne néglige rien pour qu'on lui adjuge le trésor; il laisse le vieux Romorantin se soûler tous les jours avec les meilleurs vins de sa cave; il se ruine en présents près de madame Carabosse, et on lui promet enfin Sérapliinette, et on lui permet de lui déclarer son amour.
Quand Trick dit à la modeste petite blonde qu'il l'adore et qu'il va devenirson époux, celleci se contente de baisser les jeux et de faire la révérence en répondant :
10 CIIU'OLATA.
« — Comme vous voudrez, monsieur. »
Ce comme vous voudrez paraît assez vague au jeune homme, qui reprend, en cherchant à faire passer dans sa voix tout l'amour qu'il éprouve.
« — Mais, mademoiselle, est-ce que cela ne «vous fera pas plaisir aussi... à vous.
» — Oh! moi, monsieur, ça m'est égal.
» — Ah! cela vous est égal de vous marier. «Vous n'avez donc aucun penchant pour moi?
» — Je ne sais pas, monsieur.
» — Ah! vous ne savez pas si vous m'aimez?
» — Oh! moi, j'aime tout le monde, mon* » sieur. »
Au lieu do trouver cette réponse peu rassurante dans une future épouse, TricL y voit
CUirOLATA. 11
l'expression de l'innocence portée à son plus haut degré; il saute de joie... il sauterait au cou de Séraphinette s'il l'osait ; mais le respect le retient, et il se contente de lui baiser la main respectueusement, en lui disant :
» — Mademoiselle vous serez la crème des » épouses et moi celle des maris ! »
Trick ne calcule pas que d'une telle union il pouvait résulter un fromage. Il est au comble de ses vœux. Le même jour il fait un cadeau magnifique à la vieille bossue qui lui dit :
« — Yous serez mon gendre la semaine pro- • chaîne. »
Et le soir il rapporte chez lui son futur beaupère qui ne lui dit rien, mais qui l'embrasse en le quittant d'une façon toute pathétique.
Au moment de rentrer chez lui, Trick s'aper-
çoit qu'il a gardé dans sa poche la clé qui ferme la grille du jardin de son futur beau-père. Alors une idée lui vient à l'esprit, il se dit :
» — Maintenant le vieux Romorantin ronfle, »et probablement sa femme en fait autant, si je » retournais chez eux. . . la fenêtre de mademoi- » selle Séraphinette donne sur le jardin..... et » elle est au rez-de-eliaussée .. La jeune fille ne » doit pas encore être endormie... on ne s'en- » dort pas si vite quand on est sur le point de se «marier... je frapperai doucement au carreau, «elle ouvrira et nous causerons un peu ; moi, «dans le jardin et elle à sa fenêtre -, ce sera fort » décent, et, après tout, puisque dans huit jours «je serai le mari de cette belle enfant, il n'y' a «pas grand mal à ce que j'aille un peu causer «avec elle au clair de la lune... justement le • temps est superbe et on vert presque aussi «clair qu'en plein midi.»
Trick retourne donc vers la demeure de la
famille Romorantin. A l'aide de la clé qu'il possède, il ouvre la grille et se trouve bientôt dans l'intérieur du jardin ; ce jardin, qui précédait la maison, était assez, considérable; il y avait une pelouse, un parferre, un potager, puis enfin une partie était arrangée à l'anglaise; c'està-dire qu'elle renfermait des bosquets, des allées tortueuses, touffues, et mille petits détours qui étaient presque des labyrinthes.
En traversant cette partie du jardin, Trick crut entendre parler près de lui, il s'arrêta, le bruit partait d'un bosquet de lilas qui se trouvait alors éclairé à moitié par la lune; Trick, au contraire, se trouvant dans l'obscurité ne pouvait craindre d'être vu. Un son qui ressemblait beaucoup à celui de plusieurs baisers se succédant avec rapidité avait fort intrigué notre jeune amoureux qui, écartant doucement le feuillage, aperçoit alors mademoiselle Séraphinette assise fort près d'un beau garçon , lequel
lk CHIPOLATA.
tout en l'enlaçant dans ses bras, lui disait :
» — Je t'ai fait connaître à peu près toutes » les planètes ; la Grande Ourse, Vénus, le Ber- »ger, les Trois Rois et une foule d'autres qui » n'ont pas l'éclat de tes yeux; maintenant, ô »ma douce amie, laisse-moi faire avec toi des » études sur la lune, je suis bien aise que l'im- » bécille que tu vas épouser n'ait plus rien à » t'apprendre en fait d'astronomie ! »
Et aussitôt le beau professeur commença à se livrer à l'étude avec sa jeune élève, qui se montrait d'une extrême docilité et paraissait avoir le plus vif désir de devenir savante.
Trick est un moment pétrifié en voyant un quartier de lune sur lequel le professeur dirigeait ses études, mais bientôt il prend son parti, laisse échapper un grand éclat de rire et s'éloigne en chantant :
As-lu vu la lune, mon gns ?
Et le lendemain, il met à la porte le vieux corbeau qui venait encore pour se griser chez lui.
Cependant ces deux aventures avaient un peu abattu la vanité du jeune Trick; il était bien obligé de s'avouer à lui-même qu'il avait été encore attrapé et qu'il n'était pas aussi connaisseur en femmes qu'il l'avait pensé.
S'il eût été tout-à-fait franc, il se serait dit qu'il ne se connaissait à rien.
Un autre s'en serait tenu là et aurait renoncé à l'idée de se marier. Mais Trick tenait beaucoup à l'être, et l'on dit qu'on ne peut pas fuir sa destinée.
Ayant un jour rencontré dans le monde une jeune veuve assez laide, mais qui avait soi-disant rendu son défunt très-heureux , Trick se
16 CTTIPOI.ATA.
présenta, on l'agréa, et au bout de quinze jours il épousa.
« — Parbleu ! a se dit Triek le lendemain de ses noces, « j'ai fort bien fait de prendre une «femme qui n'est pas belle, je serai du moins » tranquille du côté de sa fidélité : je sais bien «qu'il est assez fâcheux d'être obligé de pren- » dre un laideron pour n'avoir pas peur d'être » cocu ; mais , après tout, on s'habitue à la ii- »gure, tandis queje neme seraisjamais habitué » à être attrapé. »
Deux mois après son mariage, Trick, descendant par hasard à sa cave, où il n'allait jamais, y surprit sa femme en conversation extrêmement criminelle avec un voisin qui s'était offert pour venir lui boucher ses bouteilles.
« — Sapristi ! « se dit Trick, en se frappant le front, « puisque je ne pouvais pas éviter ce- «la, j'aurais tout aussi bien fait alors de la «prendre jolie! »
Et Trick, laissant là sa femme, s'en fut vivre tout seul dans un petit coin de la terre, en se disant :
« — Je ne verrai plus personne, je n'aurai
«plus affaire à personne comme cela,
» ce serait bien le diable si j'étais encore attrapé! »
Trick y mettait de l'entêtement. Il ne voulait pas comprendre que, dans ce bas monde, les gens les plus heureux sont ceux qui se laissent le plus facilement attraper.
Vanitas vanitatum et omnia vanitas !
,ËS CAFÉS.
Paris est la ville aux mille et un cafés ; dans les quartiers populeux , il y a des rues qui en comptent jusqu'à vingt; la rue Saint-Honoré en possède davantage.
On en voit à chaque coin des boulevards ,
et quelquefois un seul boulevard en compte plus d'une douzaine (le boulevard du Temple, par exemple).
Enfin, à peine a-t-on bâti une nouvelle maison, percé une nouvelle rue, qu'un café s'y établit, et maintenant c'est à qui surpassera ses devanciers pour le luxe et la magnificence.
Autrefois , quelques glaces , huit ou dix quinquets suffisaient pour rendre un café confortable ;
Mais aujourd'hui il faut des glaces partout, des plafonds ornés de peintures élégantes, des pilastres dorés et du gaz à profusion ; si bien qu'en entrant le soir dans un de ces beaux cafés, dont à présent Paris fourmille, on est saisi, ébloui, presque aveuglé; et beaucoup de gens n'osent pas y demander un petit verre
Et nous ne parlons pas ici des cafés-restaurants, qui sont aussi montés sur un ton magnifique , nous restons dans la spécialité des cafés.
/ ti D'après le nombre de ces établissements, il
est naturel de supposer que les Parisiens les fréquentent beaucoup; en effet, combien de gens, dans cette grande ville, auxquels les cafés sont indispensables l
Que ferait le boutiquier, si, le soir , après avoir terminé ses écritures, compté sa caisse, caressé son chien et grondé sa femme, il ne pouvait pas aller au café voisin de sa demeure, où il retrouve quelques amis , avec lesquels il fait sa partie de domino, ou de dames, ou de piquet.
Où court le commis -marchand lorsqu'il peut, dans la journée, dans la soirée, s'échapper un moment de son magasin? c'est au café.
Il y va sans chapeau ; il parcourt un journal, cause avec la dame du comptoir, lui compte des douceurs si elle est jolie, et se sauve en disant :
« — Mettez ma bouteille de bière de côté, je » la finirai bientôt. »
Il faut des cafés aux flâneurs qui ne savent que faire de leur temps ; qui vont chercher des nouvelles; qui s'emparent de tous les journaux et ne les lisent point ; qui changent trois ou quatre fois de table avant de trouver une place à leur convenance ; et qui tâchent d'écouter ce qui se dit auprès d'eux.
Il en faut aux gens qui font des affaires.
C'est là que souvent ils donnent rendez-vous à leurs clients ; un marché se conclut, une vente se décide entre une demi-tasse et un petit verre ; et quelquefois un bol de punch
tranche une difficulté et apaise un différend.
Les auteurs vont assez ordinairement au café du théâtre auquel ils donnent des pièces; ils viennent y lire le compte-rendu des journaux, et raconter aux habitués tous les incidents qui ont entravé la représentation de leur ouvrage; ils font entendre que, pour résister à tout cela, il fallait nécessairement que leur pièce eût un grand mérite.
Puis l'acteur vient aussi. L'acteur que tout le monde connaît , qui connaît tout le monde , qui reçoit de tous côtés des saluts et des poignées de mains; qui ne lit pas souvent le journal, parce qu'il a peur d'y trouver un mauvais compliment à son adresse , mais qui s'informe adroitement s'il y en a qui dise du bien de lui.
Puis les amateurs de billard; ceux-là ne s'ar-
rêtent point au café, il se contentent de demander :
« — ■ Est-il libre?
Et, sur la réponse affirmative , ils enfilent l'escalier qui conduit au billard, sans même regarder autour d'eux.
A Paris, il y a des personnes qui passent leur vie au café; elles s'y rendent dès le matin, accaparant tous les journaux avant qu'ils ne soient débarrassés de leur bande. Pour peu qu'on veuille seulement en lire six entièrement on en a pour quelques heures.
Ces personnes-là déjeunent au café, puis causent, parlent affaire ou politique ; elles ont souvent l'air de se disposer à s'en aller , mais elles ne partent pas.
Quelquefois un garçon de café vient leur dire :
« — Monsieur , on vous demande chez
»vous madame vous fait prier d'aller lui
» parler. »
Alors l'homme du café fait un mouvement d'humeur en murmurant :
« — C'est insupportable, on n'a pas un mo- » ment à soi ! »
Puis il se décide à sortir, en ayant bien soin de dire :
« — Si on me demande, je ne serai pas longtemps absent. »
En effet, ce monsieur ne tarde pas à revenir, comme quelqu'un qui s'est débarrassé d'une corvée.
En se retrouvant au café, il respire, il est à son aise, il est heureux, il y est chez lui; c'est sa véritable demeure , et la maison où il a un
appartement n'est pour lui qu'une espèce d'entrepôt où il a déposé sa femme, ses enfants et ses meubles.
Il reste au café jusqu'à l'heure du diner; les personnes qui ont besoin de lui parler viennent l'y trouver.
Il lui arrive souvent de prendre son diner dans l'établissement ; on n'y tient pas un restaurant, mais il se contente de la cuisine bourgeoise du limonadier.
Le soir, les connaissances arrivent, les par tics de domino se forment. Le monsieur joue, boit, parie, s'échauffe, et ne quitte pas la table jusqu'au moment où le gaz s'éteint.
C'est le signal de la retraite ; les garçons ferment le café.
Notre habitué a beaucoup de peine à se dé-
ÇHJFOIÀTA, 29
cider à partir ; quelquefois il se fait apporter une bougie pour continuer une partie ou lire le journal du soir.
Enfin il va dire bonsoir au limonadier ; la dame du comptoir est déjà retirée ; les garçons sont en train de dresser leur lit dans la salle : il regarde la pendule en disant :
« — Vous fermez de bonne heure , ce » soir.
» — Mais il est minuit passé vous voyez
» bien que le gaz nous a quittés, et il s'éteint à «minuit et quelques minutes.
» — Ah!... il me semble qu'il pourrait vous » donner le quart-d'heure de grâce. Allons, au «revoir... à demain... »
Et quelquefois ce monsieur, en allant se coucher, dit encore par habitude :
« — Si on me demande, je vais revenir.»
Si les boulevards, le quartier du Palais- Royal, le faubourg Saint -Germain brillent par leurs cafés, dans les rues moins fréquentées de la capitale vous en trouvez encore de modestes qui ne sont point éclairés au gaz, qui n'ont ni peintures ni dorures, et qui se contentent de quelques glaces en plusieurs morceaux, et d'un papier à bordure veloutée.
Dans ces cafés-là il n'y a jamais de billard.
La clame du comptoir a ordinairement de quarante à cinquante ans; elle a la mine et la physionomie d'une excellente ménagère, elle porte sous son bonnet un gros tour avec des tire-bouchons d'un blond filasse ou d'un noir d'ebenc; elle coud ou festonne presque continuellement, et dans la journée une voisine,
aussi mûre qu'elle, vient s'asseoir à ses côtés, et tricotte ou ravaude des bas.
Le comptoir, en vieil acajou à dessus de marbre Saint-Anne, est d'une excessive simplicité.
D'un côté, une demi-douzaine de flacons à liqueurs sont parqués dans une vieille boîte de ferblanc peint. Laliqueur qui s'est figée et candie autour de la plupart des bouchons de cristal annonce qu'on ne consomme pas souvent de la vanille ni du parfait amour.
De l'autre côté du comptoir, à côté d'un trône également en ferblanc, on voit un pot de réséda ou de giroflée; quelquefois, à la fête de madame, le pot renferme un dahlia ; alors on laisse la porte du café toute grande ouverte.
Le maître du café, époux de la dame du
32 CIlirOLATA.
comptoir, est un homme d'une cinquantaine d'années, porteur d'une bonne figure et d'un gros ventre ; il est habituellement sans cravate pour faire voir qu'il est chez lui ; il se promène dans son café d'un air très-satisfait, va et vient en visitant sa tabatière, se remue comme s'il était très-occupé, et ne fait jamais rien que priser, se moucher, tousser, et porter les journaux d'une table sur une autre.
Quand nous disons les journaux, il ne faut pas croire cependant que l'on en trouve beaucoup dans ce café. On en rencontre de deux à trois ordinairement : la Gazette des Tribunaux^ le Constitutionnel et les Petites -affiches, fort souvent même on n'y trouve que le journal de la veille.
Le personnel de l'établissement, après le mari et la femme, et un vieux chien couvert d'emplâtres qui dort toujours sur une des ta-
cmrouTA, 33
blés, se compose d'un garçon qui frise la soixantaine, et qui fait tout ce qu'il peut pour paraître encore leste et jeune.
Ce garçon est coiffé d'une perruque blonde, beaucoup trop courte sur les oreilles., et qui laisse voir ses cheveux gris.
Eté comme hiver, et toujours pour se donner un air de jeunesse, il porte avec sa petite veste de drap un pantalon de nankin et des bas bleus. Le pantalon, à force d'avoir été lavé, ne descend plus qu'à moitié jambe, et le vieux garçon limonadier passe une partie de son temps à le tirer par le bas pour l'empêcher de se transformer en culotte ; le peu d'occupation que lui donne son emploi lui permet de se livrer fréquemment à ce genre d'exercice.
Ce garçon se fait appeler Alexandre, parce qu'il y a toujours des Alexandre parmi les jeunes garçons qui servent au café de Paris, au il. 3
2>h ciiiroLATA.
café de la Rotonde, au café Anglais... enfin clans les beaux cafés de Paris.
Alexandre est plutôt un ami de la maison qu'un garçon limonadier. Monsieur lui donne du tabac, fait sa partie avec lui, et lui demande son avis pour l'achat d'un quinquet ou l'abonnement à un journal.
Madame n'ose pas le sonner quand il est endormi sur une table, ou qu'elle le voit trop occupé à tirer le bas de son pantalon de nankin.
Enfin il dîne avec ses maîtres, et grogne quand le rôti est brûlé ou quand il n'y a pas assez de beurre dans une sauce.
Le soir il fait sa partie de loto avec ses bourgeois et quatre ou cinq habitués, gens respectables qui viennent à six heures, et s'en vont régulièrement à dix heures et demie, de ma-
CHIPOIATA. 35
nière que ce café est toujours fermé à onze heures.
Tout cela fait l'effet d'une famille bien unie, et ne ressemble pas du tout à un café. On n'y trouve point de glaces ni de sorbets, et pour limonade on vous sert quelque chose qui ressemble beaucoup à ce que ces dames étalées sur le boulevard vendent dans des carafes.
Quelquefois, sur les neuf ou dix heures du soir, quelques jeunes gens égarés de leur chemin ou fourvoyés dans leurs habitudes, entrent par hasard dans ce café.
Alors les quatre habitués, les bourgeois et le garçon sont rassemblés autour d'une table, dans un coin de la salle , et fort attentionnés à une partie de loto.
Ils jouent une poule à un sou au premier
quine, et comme il y a déjà beaucoup de boules de tirées, l'émotion est générale.
Les jeunes gens entrent dans le café à demiéclairé ; toutes les tables sont inoccupées, à l'exception de celle des joueurs de loto, et d'une autre sur laquelle le vieux chien est couché.
« — Un bol de punch 1 »
Crie un des nouveau-venus, tandis que ses amis vont se placer à une table voisine de celle occupée par le quadrupède.
L'arrivée de trois personnes à la fois a déjà jeté le trouble dans le café, qui n'a pas l'habitude de recevoir tant de monde ; le vieil Alexandre est de mauvaise humeur d'être obligé de quitter son loto, parce qu'il a plusieurs quaternes; il laisse son bourgeois se lever le pre-
mier, et, la serviette à la main, s'avancer gracieusement vers les nouveau-venus.
Mais en entendant demander un bol de punch un embarras très-visible se peint sur la figure des maîtres du café et de leur garçon.
Le bourgeois court près de la table de loto, en disant à demi-voix et d'un air consterné :
« — Ces messieurs demandent du punch.
» — Du punch, «répond madame en ouvrant de grands yeux, et comme quelqu'un qui entendrait parler une langue inconnue; « du «punch... mais il me semble que nous n'en «avons pas...
» — On en fait, ma chère amie... ça se fait » avec du thé, du citron et de l'cau-de-vie ou du
«rhum .. et du sucre Allons, Alexandre, il
»faut faire du punch à ces messieurs...
» — C'est amusant... J'avais trois quaternes, • j'allais gagner la poule.
» — On marquera pour vous.
» — J'aime mieux qu'on m'attende. »
Alexandre se décide enfin à quitter le loto, et après avoir tiré le bas de son pantalon, 11 va donner un coup de serviette a la table où sont les jeunes gens, en disant:
« — Q'est-ce que ces messieurs désirent?
» — Nous avons demandé du punch...
» — Ah!... bon... Vous ne préféreriez pas de »la bière... nous en avons d'excellente ...
» — Si nous avions voulu de la bière, nous m'aurions p.is demandé du punch.
» — Allez donc, vieux serin, un bol au rhum »et soigné. »
Alexandre s'éloigne très-vexé de ce qu'on l'ait appelé vieux serin ; il retourne à ses bourgeois, en murmurant:
« — Et le feu qui est éteint là-bas... c'est • amusant!... Ne tirez pas sans moi... ils le «veulent au rhum... Y en a-t-il ici?
» — Oui! oui! » répond le maître d'un air avantageux, « encore au moins le tiers d'un «flacon.
» — C'est déjà pas tant... on en fera assez.
» — Par exemple, » dit la dame, «je n'ai ici »ni thé ni citron... mais on peut aller voir » chez l'épicier et la fruitière... si elle n'est pas «couchée.
» — Ce n'est pas la peine! on s'en passera...
kO CHIPOLATA.
» Est-ce qu'on a besoin de ça pour faire du «punch...
» — Attendez-moi pour tirer...
■ — Préparez le bol et le verre... et le pla- »teau. »
Dans ce modeste café un bol en argent est un luxe inconnu.
Mais la dame cherche un vase qui lui sert chaque jour à prendre un bouillon ; pendant qu'elle l'essuie, le limonadier bouleverse tout pour trouver un grand plateau, et les quatre habitués donnent un coup de mouchoir sur les verres à pattes qui étaient couverts d'une noble poussière ; c'est un tableau d'intérieur trèsanimé.
Cependant un des jeunes gens, voulant placer son chapeau sur une table près de lui,
repousse assefc rudement le chien qui l'occupait, en disant :
« — Voilà un animal un peu sans façon. »
La mnîtresse du café pousse un cri en voyant toucher son chien et s'écrie :
« • — Ah! monsieur!... vous n'avefc doncpas » vu qu'il a trois emplâtres.
» — > Raison de plus, madame, pour que son
• voisinage soit peu agréable.
Le bourgeois va relever le chien et l'emporte dans ses bras en disant :
« — Il n'y a rien, chère amie il ne s'est
• pas blessé*., il est tombé sur sa queue et elle » prête. »
Pendant ce temps on entend le vieil Alexandre qui souille le feu dans le laboratoire.
a — Et ce punch donc!» s'écrient les jeunes
h^ , CHIPOLATA.
gensqui s'aperçoivent qu'ils se sont fourvoyés.
» — Dans l'instant, messieurs... on est après »vous. »
Un quart-d'heure s'écoule.
Le limonadier est allé plusieurs fois au laboratoire, il en revient en disant toujours :
« — Dans la minute, messieurs... on vous y> sert. »
Et les jeunes gens s'écrient :
« — Ah! qu'est-ce que c'est donc qu'un café «dans lequel il faut attendre si longtemps pour savoir la chose la plus simple. »
Enfin le vieil Alexandre est sorti du laboratoire, la figure pleine de poussière de charbon, la perruque presque retournée, la sueur sur le
front ; il s'empare du vase, du plateau, rentre dans son fourneau et revient d'un air fier apporter le bol de punch demandé.
En apercevant le vase à potage, les jeunes gens s'écrient :
« — Qu'est-ce que cela... un consommé?...
» — C'est votre punch, messieurs, » répond le garçon en posant son plateau sur la table.
« — Il a une drôle de mine...
» — J'aurais pris cela pour un bouillon. » — Je crois, en effet, qu'il a des yeux.
» — Faites-nous brûler ça au moins.
» — Ces messieurs veulent le brûler?
Ull CHIPOLATA.
» — Certainement, mettez-y le feu. »
Alexandre s'approche de la table de loto en disant d'un air piteux :
« — Ils exigent qu'on y mette le feu.
» — Comment! comment! «s'écrie la limonadière toute effrayée,* on veut mettre le feu • chez moi... je m'y oppose...
«Mais non, ma chère amie, «répond le bourgeois en souriant. « C'est le feu à leur punch... »ça se fait... c'est permis...
» — Àh! c'est différent, mais, mon ami, certainement mon joli bol de faïence n'y résistera pas... il cassera...
» — Non... non... allons, Alexandre, prenez » des allumettes et mettez le feu ! »
Le vieux garçon prend une lumière, et vient
essayer de mettre le feu au punch; il use inutilement une demi-botte d'allumettes, les jeunes gens brûlent en vain tout le papier qu'ils ont sur eux, impossible de faire flambler la liqueur.
Et la limonadière dit tout bas :
« — Je suis enchantée qu'ils ne puissent y «mettre le feu, mon bol aurait cassé. •
Il faut se décider à prendre le punch sans le brûler; mais il sent la fumée, le charbon, l'eau.
Les jeunes gens, qui le trouvent détestable et ne peuvent pas le boire, s'empressent de payer et de s'en aller, en s'écriant :
« — Quel café! grand Dieu!., c'est une véri- » table mvstification ! »
llQ CHIPOLATA.
Le vieil Alexandre court au bol, et buvant le punch qu'on a laissé, s'écrie :
« — Us ne sont pas contents!... Et je vous t assure qu'il est délicieux »
Le bourgeois vient en goûter à son tour, et dit :
« — C'est bien bon... ce n'est pas très-fort. .. «mais c'est bien bon.
» — Après tout, » dit la clame, « j'aime autant »que ces messieurs ne reviennent plus. Je suis »sùre que ce sont des tapageurs... ils feraient «des scènes ici, et j'aime la tranquillité. »
La société se remet alors à jouer au loto encore toute émue de l'effet produit dans le café par la demande d'un bol de punch.
On aura peine à croire, peut-être, que dans une ville comme Paris il en existe encore de tels;
CniPOLATA. kl
mais ceci n'est qu'un tableau où la vérité n'est point chargée.
Hàtons-nous de dire, cependant, que de tels cafés deviennent chaque jour plus rares; dans quelques années, sans doute, on n'en trouvera plus dans la grande ville, et, en vérité, ceux qui ont le malheur d'y prendre quelque chose ne seront pas tentés de les regretter.