‹ ChipolataChapitre 2 sur 4 · LES MARIS · texte numérisé non relu

LES MARIS

ttffimons prclimttwtus.

Beaumarchais a dit : « De toutes les choses «sérieuses, le mariage étant la plus bouf- » fonne !... »

Mais Beaumarchais, qui voulait constamment

faire de l'esprit, avançait souvent des paradoxes qu'il ne soutenait que par des plaisanteries.

Non , le mariage n'est pas une chose bouffonne? tant s'en faut! Et l'état d'homme marié n'est pas toujours aussi confortable qu'on pourrait se l'imaginer ; il ne suffit pas de trouver chez soi des pantoufles et des égards... Et puis, les trouve-t-on toujours, ces égards... Il faut à certains maris tant de choses pour être heureux!... À d'autres, il en faut si peu!.... Mais ce peu est quelquefois aussi difficile à trouver que la quantité.

Et pourtant tout le monde se marie..,. Ceux qui ne le sont pas encore, le seront... (Mariés, .cela va sans dire!) Et à Dieu ne plaise que nous ayons l'intention de faire ici une diatribe contre l'hymen l

Puisque la grande majorité veut en goûter, c est que probablement, malgré toutes les plai-

sauteries décochées contre le mariage et les maris, dans ce nœud qui attache deux personnes pour la vie, les avantages, les jouisssances l'emportent sur les ennuis et les désagréments.

Et puis, où en serions-nous si l'on ne se mariait pas?

Ne sommes-nous pas sur terre p mr vivre en société ?

N'y sommes-nous pas surtout pour aimer?

Il faut aimer, c'est ce qui nous soutient, Car, sans aimer, il est triste d'être homme 1 Il faut la nuit dire tout ce qu'on sent Au tendre objet que notre cœur adore ; Se réveiller pour en redire autant, Se rendormir pour y penser encore.

C'est Foliaire qui a dit cela, et je suis toutà-fait de l'avis de Voltaire*

&(l CHIPOLATA.

Ainsi ; puisqu'il faut la nuit faire toutes ces choses-là, il est donc indispensable d'avoir près de soi ce tendre objet que notre cœur adore.

Et d'ailleurs, c'est aussi la doctrine des apôtres î

Ainsi donc, c'est bien entendu, on a parfaitement raison de se marier.

Mais alors, messieurs les hommes mariés, pourquoi avez-vous donc quelquefois si... enfin un air tout particulier?

Pourquoi souvent voulez-vous renier votre position, en tâchant de vous donner la tournure , les allures , et toutes les manières d'un garçon?

Pourquoi, à peine mariés, vous plaignezvous de l'être... (Mariés, cela va toujours sans dire. )

Pourquoi cessez-vous si vite d'être amants, d'être galants, d'être prévenants, d'être empressés, d'être aimables, et souvent même d'être

amoureux? Car il y a une foule de choses

que vous cessez de faire, ou gue du moins vous ne faites plus si bien.

Pourquoi, au lieu d'éviter les querelles par un peu de patience ou de complaisance, vous habituez-vous à vous disputer avec votre femme comme à prendre votre café?

Pourquoi, lorsque l'ennui semble vouloir se glisser dans votre ménage, allez-vous bien vite chercher des plaisirs ailleurs, au lieu de faire des efforts pour les ramener chez vous?

Qourquoi êtes-vous les premiers à faire tout ce qu'il faut pour que l'on cesse de vous aimer?

Pourquoi êtes-vous assez niais pour vous lier

avec de jolis garçons ou des hommes d'esprit , près desquels la comparaison ne vous sera pas favorable ?

Pourquoi allez-vous sottement conter partout que votre femme ne vous aime pas? C'est comme si vous alliez dire :

« La place est vacante, je ne l'occupe plus , »on peut se présenter.»

Pourquoi! pourquoi! Je gage que vous

vous dites déjà : « Nous ne faisons rien de tout «cela.»

Ah ! vous ne faites rien de tout cela!... Vous en êtes bien persuadés... mais on ne se connaît pas soi-même...

Voulez-vous savoir ce que vous faites!...

Soyez persuadés que je ne chargerai pas le tableau.

ri)ommc nouwlUmr nt marié ,

ou si l'on veut LA LUNE DE MIEL.

D'abord, l'homme nouvellement marié se lève très-tard ; on ne peut pas l'arracher du lit. (Il est bien entendu que sa femme n'est pas levée non plus.)

S'il est employé, il dit:

60 CUll'OLATA.

« — Ah! ma foi, j'arriverais trop tard à mon » bureau pour signer la feuille d'entrée chez • le concierge, j'aime autant ne pas y aller du

«tOUt.B

S'il est dans le commerce, il dit :

■ — Les commis sont en bas, ils n'ont pas «besoin de moi pour ouvrir le magasin. On ne «> vend pas grand'chose le matin ; d'ailleurs, il » faut bien que ces jeunes gens se forment, je »ne puis pas être sans cesse à les surveiller.»

S'il est dans les affaires, il dit :

o — J'avais un rendez-vous pour ce matin... «J'irai ce soir, cela reviendra au même. Après «tout, on ne peut pas se tuer.»

S'il ne fait que vivre de ses rentes, alors il ne dit rien; mais quand sa femme lui demande l'heure, il se contente de l'embrasser en lui répondant :

— Quest-ceque cela nous fait? Qu'est-ce • qui nous presse? Ne sommes-nous pas nos «maîtres?

Et autres raisons accompagnées des plus tendres caresses.

Madame se laisse facilement convaincre; elle trouve son mari doué d'une éloquence trèspersuasive, et se félicite d'avoir épousé un Mirabeau. Elle se félicite d'une foule de choses.

Cependant l'amour ne suffit pas pour soutenir notre frêle machine ; bien au contraire, les plaisirs de Cythère creusent considérablement Vestomac:

Sin» Cerere et Baceho freget Venus,

Bientôt notre homme marié avoue qu'il a très-faim ; sa femme répond :

« — Le déjeuner doit nous attendre, levons- »nous.

» — Eh ! pourquoi nous lever? » s'écrie notre mari enlaçant son épouse dans ses bras amoureux, a Déjeunons au lit, chère amie, ce sera » bien plus gentil. »

Madame n'a rien à objecter à cela; elle sourit à son époux, qui a des idées toujours empreintes de volupté.

On déjeune dans le lit.

Cela peut être fort gentil, mais à coup sûr, ce n'est pas commode. N'importe, l'amour fait trouver tout charmant.

Après le déjeuner, on ne se lève pas encore; on a une foule de choses à se dire, que l'on se communique tout aussi bien couché que debout. Le déjeuner n renouvelé l'éloquence du

mari, qui soutient la conversation d'une manière vraiment admirable.

Madame se persuade qu'elle a épousé un descendant du grand Samson, qui faisait de si belles choses avant que Dadila ne l'eût coiffé à la mal-content.

Enfin, on se lève.

On s'habille en se faisant une foule de petites niches charmantes, en se dérobant , en se volant, en se rendant des baisers infiniment prolongés.

L'heure du dîner est venue, et l'on n'a rien fait que rire, folâtrer, badiner.

Monsieur a trouvé que la journée avait passé bien rapidement. Madame a des yeux langoureux qui disent la même chose.

C)k CHIPOLATA.

Monsieur ne peut pas se lasser de regarder les yeux de Madame.

De prendre la taille à Madame.

De presser les mains de Madame.

De lui presser les genoux.

Quand il ne peut pas lui presser quelque chose, il fait la moue, il boude, il soupire, il ne vit plus.

Madame craint que cela n'aille trop loin et que son mari ne perde la tête à force d'amour.

A dîner, Monsieur prend Madame sur ses genoux; il boit dans le verre où elle a bu; il mange dans ce qu'elle a goûté, Le karik à l'indienne lui semblerait fade si sa femme n'y avait pas touché.

Le soir, si les nouveaux époux se décident à

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aller au spectacle, ils ne resteront pas jusqu'à la fin ; s'ils vont en .société, Monsieur est bien vite pressé de rentrer. Il fait de loin des signes à sa femme; celle-ci lui fait comprendre que la bienséance veut qu'ils ne partent pas encore.

Mais notre homme nouvellement marié brave toutes les bienséances ; peu lui importe ce que l'on dira, ce que l'on pensera. Il veut emmener sa femme; il lui tarde de se retrouver en têteà-tête avec sa femme. Il lui semble que ces moments-là sont trop rares.

Enfin, il réussit à s'emparer de sa femme. Il l'entraîne. C'est presque un enlèvement !

Il fait monter Madame dans une voiture ; il s'y précipite après elle.

Cet homme-là est d'une impatience!... Il ne il. 5

pourra jamais attendre qu'il soit arrivé chez lui pour entamer la conversation.

Si cela durait toujours ainsi, ce serait ravissant ! Mais...

Ca lune rousse.

Les femmes seraient - elles toujours pour leurs maris ce qu'elles sont pendant la lune de miel ?

Voilà une question grave.

Je ne chercherai point ici à la résoudre,

parce que c'est des hommes mariés que nous avons à nous occuper, et non pas de leurs moitiés. Mais je dirai seulement, en passant, que les femmes se lassent moins vite que nous au sein du plaisir et du bonheur; par conséquent , ce n'est donc pas la femme qui commence à changer la lune de miel en lune rousse.

Monsieur qui aimait tant à rester tard au lit, commence à se lever plus tôt; puis il se lève comme avant d'être marié, puis il se lève plus tôt que lorsqu'il était garçon.

C'est maintenant Madame qui cherche à le retenir en l'enlaçant dans ses bras amoureux ; mais notre mari se dégage en disant :

« — Et mon bureau! Diable! je n'ai pas en- » vie que l'on fasse à mon chef des rapports qui

»me soient défavorables ! pour perdre ma

» place ensuite.»

Ou bien:

« — Les commis en bas ne font rien quand »je ne suis pas là — Ma chère amie, quand on «est dans le commerce, il faut être matinal, » sans quoi rien ne marche? Il n'y a rien de tel » que l'œil du maître. »

Ou bien :

« — J'ai rendez-vous ce matin, de très-bonne t> heure : c'est pour une affaire importante ; je

» n'ai pas envie de manquer mon homme

«Quand on veut être chargé de bonnes affaires, » il ne faut pas être paresseux.

» — Mais tu n'as pas déjeuné » dit quelquefois Madame en soupirant; «si tu voulais, on «t'apporterait le déjeuner au lit... Ça ne serait «pas plus long...

» — Oh! non, par exemple!.... Déjeuner au «lit!.. Avec ça qu'on y est commodément pour «manger!.,.. On renverse son café... on laisse

«tomber sa cuiller on ne trouve plus son

«pain! C'est pitoyable de déjeuner au

«lit

«C'est comme les gens qui veulent dîner sur «l'herbe, et qui se donnent des tours de reins «pour se verser à boire. Une table, ma chère, «une table bien servie, voilà ce qu'il faut pour «mangera son aise!...

Madame murmure d'un petit air demi-boudeur, demi-agaçant :

» — Autrefois pourtant... vous aimiez beaucoup à déjeuner au lit avec moi Vous ne

«trouviez pas alors que l'on y était mal.»

Pour toute réponse, Monsieur a sauté en bas de son lit ; il se hâte de s'habiller, déjeune trèsvite, et sort avant que sa femme ait achevé sa toilette du malin.

Madame trouve que son mari n'a plus la même

éloquence qu'autrefois.... Elle fait les mêmes réflexions que Gil Blas avec l'archevêque de

Grenade.

Quand Monsieur rentre dans la journée, si sa femme s'approche de lui et veut lui faire de petites niches, rire, folâtrer comme pendant les premiers jours de leur mariage, notre homme marié lui répond assez brusquement :

« — Laissez-moi donc tranquille, ma chère »amie... je n'ai pas le temps déjouer, moi!... » Tiens, tu es bien gentille ; mais si tu veux me • faire un grand plaisir, va-t'en, tu m'empêches » de travailler.»

Et Monsieur ne songe plus à prendre la taille a Madame; il ne lui presse plus les genou* ni les mains ; il ne reste plus des minutes entières en contemplation devant ses yeux.

A dîner, il ne la prend plus sur ses genoux.

1!l CHIPOLATA.

Quand sa femme mord à quelque chose et le lui présente ensuite , il a l'air de ne pas voir, et continue de manger ce qu'il tient, ou bien il hausse les épaules en répondant :

« — Finis donc tes bêtises!... Je n'aime pas «ce morceau-là, d'ailleurs, c'est trop gras.»

Ou:

« — C'est trop maigre. »

Quand madame met un nouveau bonnet ou un nouveau chapeau, et qu'elle vient se poser devant son mari en lui disant :

« — Comment me trouves-tu? cela me va- » t-il bien ? »

Notre mari répond :

« — Très-bien!... très-bien! Tu es char- » mante. »

Mais il n'a pas seulement jeté les yeux sur sa femme.

Celle-ci , qui s'aperçoit que son mari ne l'a pas regardée, s'éloigne très-piquée de cette indifférence, en se promettant bien à l'avenir de ne plus se mettre en peine pour tâcher d'être à son goût.

Quand monsieur conduit madame en soirée, il la dépose dans un coin du salon , où elle s'amusera comme elle pourra.

Quant à lui , ce n'est plus son affaire; il va dans une autre pièce faire l'aimable, le galant près d'une autre femme, près de beaucoup d'autres femmes même ; l'essentiel, c'est que ce ne soit pas la sienne : s'il danse, ce ne sera jamais avec sa femme ; il est convenu que c'est mauvais genre.

Ensuite il va se placer à une table de jeu ;

il y oublie l'heure. Il s'amuse, et ne pense pas que sa femme peut s'ennuyer.

Celle-ci arrive cependant près de la table de jeu ; elle s'approche de son mari, et lui dit d'un ton doux :

« — Mon ami, est-ce que nous n'allons pas «penser à nous retirer !

« — Si... si... Tout-à-1'heure... bientôt... . »Va danser un petit peu... et puis nous par- • tirons.

«— Je ne veux plus. danser ; je suis iati- » guée.

« — Eh bien ! repose-toi. »

Madame ne dit plus rien, elle s'éloigne; mais elle revient au bout d'une demi-heure dire à son mari, qui joue toujours :

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« — Mon ami, il est bien tard Vas-tu ve- «nir ?

«— Oui, oui... dans cinq minutes, pas «plus de cinq minutes et jesuis à toi. »

Et les cinq minutes durent encore une demiheure; enfin notre homme marié quitte la table de jeu en se disant :

« — Quel ennui de ne pas pouvoir faire ce »que l'on veut, d'avoir sans cesse quelqu'un «après soi... qui vous force à partir quand «vous désirez rester! Les femmes n'ont pas la «moindre complaisance...

«Ah! quand j'étais garçon, je faisais mes «volontés... Imbéciles que nous sommes de «nous donner des chaînes!... Enfin! »

Et Monsieur prend le bras de Madame. Il la ramène à pied ; et quand elle dit :

« — Est-ce que nous ne prenons pas une » voiture ? »

Il répond :

« — Pourquoi faire?... Ce n'est pas loin... » D'ailleurs, cela fait du bien de marcher un »peu. »

Madame soupire encore : elle trouve que son mari est bien changé. Ce n'est plus un Mirabeau ni un Samson ! En effet , il y a bien du changement.

Mais les folies qui ont signalé la lune de miel pouvaient-elles durer ?

Non, sans doute.

Mais pourquoi les faire, ces folies? Pourquoi, messieurs, en vous mettant en ménage , habituez-vous vos femmes à un régime qu'il 'vous serait difficile et peut-être impossible de continuer?

Pourquoi les saturer de plaisir pour les mettre ensuite à la demi-ration ?

Pourquoi les accabler de caresses , et puis après ne pas même lever les yeux pour regarder le bonnet qu'elles viennent d'essayer?

Pourquoi dépenser toute votre amabilité dans les premiers jours, et ne plus trouver ensuite un mot galant à dire?

Pourquoi?... Parce que c'est dans la nature de l'homme de ne point savoir se modérer.

Et tout ce que je dis là ne changera rien à la conduite d'un homme marié pendant les premiers jours de son hymen.

Ce mari banne îi'enCants,

Vous êtes marié et vous avez des enfants ; c'est très-bien. L'Écriture dit : Croissez et multipliez.

A la vérité , quand vous êtes marié, vous ne croissez plus, mais vous multipliez.

Il y a cependant quelques ménages où l'on ne multiplie pas.

Alors, si Monsieur désire des enfants, il fait un crime à son épouse de ne pas lui en donner, il lui dit à ce sujet des mots piquants , méchants, quelquefois malhonnêtes même.

Pauvre femme ! Comme si elle n'était pas déjà assez chagrine de ne point devenir mère !

Et puis, qui est-ce qui vous prouve que ce soit votre femme qui ne peut pas avoir d'enfant? Pourquoi ne serait-ce pas aussi bien de votre fait?

Vous avez consulté des médecins !..

Mais les médecins ne sont pas des dieux ; ils se trompent comme les autres hommes :

Errarc humanum est.

Enfin , croyez-moi , si votre femme ne devient pas mère, ne lui faites pas aussi souvent des reproches à ce sujet ; cela pourrait lui donner l'idée de s'assurer si c'est de votre faute ou de la sienne.

Mais nous en étions à l'homme marié qui a des enfants, et qui adore les enfants ; qui se dévoue à eux corps et âme ; qui reste en extase près de leur berceau ; qui leur donne la bouillie, qui la goûte avant eux ; qui se relève la nuit pour leur donner à boire; et qui, dans la journée, les promène sur les boulevards ou ailleurs.

Promenons-nous aussi sur les boulevards ; nous ne tarderons pas à rencontrer un homme marié bonne d'enfants.

Il est impossible de ne point reconnaître au premier coup-d'œil ce type de l'amour paternel qui a fait abdication de tous les autres

86 CUIPOLATA.

droits de l'homme pour se consacrer entièrement à ses petits.

Voyez ce monsieur dont la mise décente et bourgeoise n'annonce pas la moindre coquetterie ; il serait fort propre, si ses enfants n'avaient pas l'habitude d'essuyer leurs mains à son habit, à son pantalon, enfin, à la première chose venue de sa personne.

Mais comme il a presque toujours sur ses vêtements quelques échantillons de confitures , de beurre, de miel, de raisiné et de mélasse, vous concevez qu'avec tout cela il lui est difficile de conserver un air de propreté et une tenue soignée.

Souvent aussi ce monsieur a quelque partie de son habit déchirée; il est rare qu'il ne lui manque pas plusieurs boutons, et que son chapeau n'ait pas reçu des renfoncements. Tout cela est la suite des espiègleries de ses bam-

bins, et cela ne l'empêche pas de chanter toute la journée :

Ah ! qu'on est heureux d'être père.

Ce monsieur a deux fils, et son épouse est enceinte d'un troisième rejeton. L'aîné de ses fils a six ans, le second est dans sa quatrième année.

Ce monsieur est, depuis son réveil jusqu'au moment où il se couche, aux ordres de ses deux petits garçons : madame ne veut pas que l'on contrarie en rien Dodolphe et Polyte ; elle prétend que pour former le caractère aux enfants , il faut constamment faire leur volonté.

Monsieur est trop bon père pour contrarier Madame, et au lieu de faire obéir ses marmots, c'est lui qui est sans cesse aux ordres de ses deux bambins.

88 l CHIPOLATA.

Quand Dodolphe et Polyte veulent aller promener, notre homme s'empresse de passer sa redingote, de prendre son chapeau, et le voilà parti avec ses fils.

Madame lui crie du haut de l'escalier :

t — Prenez bien garde aux voitures ; ne les «faites pas aller trop vite.... ne les laissez pas » marcher dans la crotte !.. S'ils déchirent leurs

• vêtements, ce sera à vous que je m'en pren- »drai... »

Toutes les recommandations que l'on ferait à une bonne; et à tout cela Monsieur a répondu d'un air soumis :

« — Sois tranquille, chère amie... je ne les

• quitterai pas une minute... je ferai bien attention... ne sois pas inquiète... »

Monsieur se dirige du côté des boulevards,

tenant Polyte M'une main et Dodolphe de l'autre.

D'abord la promenade commence assez paisiblement ; les enfants, satisfaits d'être sortis, se contentent de regarder autour d'eux et de forcer leur père à s'arrêter devant chaque boutique, ce que celui-ci fait avec une complaisance admirable.

Mais arrives sur le boulevard du Temple, Dodolphe veut aller à droite pour voir les figures de cire ; Polyte veut qu'on tourne à gauche pour voir le Chàteau-d'Eau-

Se sentant tiraillé des deux côtés , notre homme marié bonne d'enfants est fort embarrassé ; pour la première fois il ne peut contenter en même temps ses deux fils, mais il fait ce qu'il peut pour les mettre d'accord, en leur disant :

» — Mes ainis — nous ne pouvons pas aller

» en même temps des deux côtés si cela se

«pouvait, certainement je ne demanderais pas » mieux : vous savez bien que je n'ai pas l'ha- • bitude de vous contrarier.

» — Je veux voir les figures de cire, moi — » dit le plus grand.

« — Je veux aller au Château... dodo, dodo, »naî » crie le plus petit, qui est rageur et commence à taper des pieds comme une grande personne ; ce qui fait l'admiration de son père .

» — Non... nous irons parla... n'est-ce pas, » papa ?...

» — Non... par ici, petit pépère... »

Les deux mioches recommencent à tirailler l'auteur de leurs jours en s'attachant chacun à un pan de sa redingote.

Notre homme a envie de pleurer; mais enfin s'aperce vant que s'il n'y met ordre, il va se trouver bientôt réduit à une veste, il prend une belle résolution, et, faisant une grosse voix, se met à crier :

a — Ah, corbleu, messieurs! si vous ne finissez pas, je vais m'en aller et vous laisser là «tous les deux.... fichtre! — et la garde vien- «dravous prendre... fichtre... et on vous arrêtera comme des mauvais sujets... ah! ah! et » ce sera bien fuit. »

Cette menace fait son effet. Les enfants se taisent pour un moment.

Enchanté d'être parvenu à se faire obéir, notre homme les emmène avec un certain air de fierté, regardant autour de lui pour jouir de l'effet qu'il a dû produire sur les passants.

On va se placer devant les figures de cire ,

92 CUIPOLATA.

mais cela ne satisfait pas les deux petits garçons, qui veulent entrer voir le spectacle. Le papa s'exécute. On entre dans l'intérieur de la baraque.

C'est la quinzième fois que cet homme respectable voit le spectacle des figures de cire, et entend l'explication des tableaux. On accorde des prix de vertu à des gens qui n'auraient pas la force de subir cette épreuve.

Après avoir vu les figures de Gurtius, les enfants ont soif.

Le papa les mène dans un café et demande de la bière. On en apporte : les deux petits garçons y goûtent, font la grimace et crachent en disant :

«— Oh! que c'est mauvais! — c'est pas su-

»cre

Le papa demande une limonade ou de l'eau

sucrée qu'il donne à ses enfants, et quoiqu'il n'ait pas soif, il avale tout le contenu de la bouteille de bière, afin de ne l'avoir pas fait venir inutilement ; l'amour paternel rend capable de tout.

En sortant du café, les enfants veulent voir Polichinelle. On s'arrête devant une maison de toile.

Cette fois les deux bambins ne demandent pas à entrer dans l'intérieur, ils ont déjà deviné que le plus amusant se passe à la porte.

Mais comme ils se trouvent derrière des tourlourous, des bonnes, des flâneurs de toute espèce en vestes, en blouses et même en habits, qui viennent aussi regarder Polichinelle, ils se mettent à crier :

« — Papa porte-moi.... papa... bras,

» bras! »

9!l CHIPOLATA.

Notre homme marié se baisse, entoure chacun de ses fils avec ses bras, les élève ainsi à la hauteur de ses épaules, et, dans cette position, se trouve avoir le nez dans le fond des culottes de ses mioches, lesquels n'ont pas encore appris à se contenir en société. Tout n'est pas rose dans la paternité.

Et ce cher monsieur, qui ne voit plus rien que les deux fonds de culotte de ses fils, est encore obligé de leur expliquer le spectacle et de répondre aux questions que ceux-ci ne cessent de lui adresser.

o — Papa, qu'est-ce que c'est donc que ce » vilain-là — qui secoue la tête et qui veut bat- »tre Polichinelle?

» — Mon fils, c'est le commissaire.

» — Tiens !.. il a deux grandes cornes sur la «tête .. et une queue rouge.

» — S'il a une queue rouge, ce n'est pas

• le commissaire c'est le diable, mes en-

i fants. »

» — Papa, à cause de quoi donc que le dia- » ble veut battre Polichinelle ?

» — Mon ami , c'est que probablement Poli- Bchinelle n'aura pas été sage, qu'il aura refusé » de manger sa soupe et qu'il n'aura pas voulu

• apprendre par cœur la fable du Renard et du

• Corbeau.

» — Papa... c'est donc le diable qui apprend

«des fables à Polichinelle c'est donc son

» maître d'école?

Le papa, confondu par la profondeur de cette réflexion, faite par monsieur Dodolphe. qui vient d'avoir six ans, promène ses regards sur les personnes qui sont autour de lui, comme pour trouver dans les figures une exprès-

96 cmroLATA.

sion d'admiration qui réponde à celle qu'il éprouve en ce moment pour son fils. S'apercevant que personne ne prend garde à lui, notre homme se décide à répondre, mais très-haut , et en cherchant à fixer l'attention du public :

« — Mon cher Dodolphe, le diable n'est pas » maître d'école ; certainement ce serait à tort »que vous lui attribueriez ces fonctions... ces » fonctions d'autant plus,.... ces fonctions— »

Ici, le papa, qui a de la peine à trouver ce qu'il veut dire , se met à tousser comme s'il avait avalé une arête, après quoi il reprend :

» — Mais de tout temps le diable est intervenu... intervenit, pour punir les petits polis- • sons, les drôles qui ne sont pas sages... Voi- »là ce que j'ai voulu vous faire entendre toul-à- » l'heure en employant une figure métaphoriique... hum... hum!...

• — Papa, qu'est-ce que c'est donc que cet «homme en grande robe noire, avec de la fa-

• rine dans les cheveux, qui vient quand le dia- »ble s'en va et qui se dispute avec Polichi- »nelle?

» — Oh! pour cette fois , mon fils, c'est le

• commissaire.

» — Qu'est-ce que c'est qu'un commissaire,

• mon papa?

» — Mon fils, c'est un homme qui est chargé » de rétablir l'ordre et la paix.

» — Pourquoi donc alors qu'il se dispute et «qu'il se bat k coups de bâton avec Polichisnelle? »

Nouvelle marque d'admiration du papa, qui commence à soupçonner qu'il porte sur ses épaules un petit Voltaire, et qui répond enfin :

ii. 7

« — Mon fils, c'est que probablement Poli- »cliinelle se sera refusé à payer ses contributions ou qu'il aura mis des pots de fleurs sur «ses fenêtres, malgré les ordonnances de po- »lice.

» — Ah ! ah ! voilà Polichinelle qui est tué «par le commissaire...

» — Ceci, mon fils, est une preuve de la jus- » tice divine, qui veut que tôt ou tard les mauvais sujets reçoivent le châtiment dû à leur » inconduite...

» — Ah, non... Polichinelle se relève : il tue »le commissaire...

» — C'est que probablement ce commissaire- «là avait deux poids et deux mesures, et que la «Providence aura voulu le punir par la voie de «Polichinelle.

» — Papa, papa,. le commissaire n'est pas

»mort.... il reprend le bâton... il tue Polichi- «nelle! ..

» — Alors, mon fils, c'est que décidément «Polichinelle est un misérable, et que c'est lui «qui se sera mal conduit avec quelque sergent »de ville

» — Papa, papa! Polichinelle n'est pas

«mort... le voilà qui reprend le bâton... et qui

«tue le commissaire ! Oh! comme il tape

» dessus. »

Le papa commence à trouver assez difficile d'expliquer à ses enfants la morale de la pièce jouée par les marionnettes; mais en ce moment il est pris par un éternuemcnt qui le tire d'un embarras pour le jeter dans un autre; car lorsqu'on vient d'éternuer, vous savez que l'on éprouve assez ordinairement le besoin de se moucher, cela est surtout indispensable aux personnes qui prennent du tabac.

Notre homme, après avoir éternué, donnerait tout au monde pour pouvoir prendre son mouchoir dans sa poche. Mais trouvez, donc le moyen de fouiller à votre poche quand vous tenez un petit garçon sur chaque bras!

Le papa d'Adolphe et d'Hippolyte se décide à ne point se moucher; c'était le seul parti qu'il eût à prendre dans la position où il se trouvait.

Bientôt une dispute s'élève sur les épaules de l'homme marié : messieurs Dodolphe et Polyte s'arrachent mutuellement des mains un bâton de sucre d'orge ; les cris, les tapes accompagnent la querelle.

Vainement le papa fait entendre ces mots :

« — Eh bien, messieurs, avez-vous fini là-* i.liaut?... Est-ce que je vous tiens en l'air pour «que vous vous battiez?...

» — C'est lui qui m'a pris mon iusucï... » — C'est lui qui est un gourmand...

» — C'est lui qui mange tout...

» — Ne-1'écoutez pas, papa ; je cassé le mor- »ceau en deux, je lui en ai donné la moitié —

» — Papa, il a gardé le plus long...

» — C'est pas vrai... il dit ça parce qu'il a «déjà croqué la moitié du sien... »

Pour mettre fin à la querelle, notre homme prend le sage parti de déposer ses deux fils à terre.

Alors ceux-ci crient plus fort et veulent de nouveau voîr Polichinelle, qui maintenant se hat avec un chat, lequel a remplacé le diable et le commissaire.

Mais le papa, que la séance a fatigué, ne .se

sent pas de force à tenir de nouveau ses deux fils sur ses bras. Il les emmène, et, pour les calmer leur achète du pain d'épiée, puis des brioches, puis des pommes, puis des tablettes de chocolat... et leur fait boire du coco.

Monsieur Dodolphe, qui est le plus âgé, ne se lient pas toujours tranquille près de son père." A chaque instant il lâche la main de l'auteur de ses jours pour aller regarder une image, ou voir jouer au bouchon et. aux billes.

Parfois le petit Polyte veut aussi courir et aller tout seul comme son frère.

Alors, le malheureux père est bien embarrassé ; obligé de courir en même temps après ses deux fils qui n'ont pas pris le même chemin, il se heurte, se cogne dans les passants ; il reçoit des sottises de l'un, des coups de coude de l'autre ; mais il ne fait pas attention à tout cela ; bienheureux si, après s'être mis en nage,

il parvient à rattraper ses deux fugitifs et à les ramener avec lui !

Bientôt il s'aperçoit que son fils aîné a le nez écorehé et l'œil presque noir, quoique habituellement il l'ait bleu ; que monsieur Polyte, le plus jeune, a perdu tout un morceau de sa veste, et que son pantalon est fendu au genou.

« — Qu'est-ce que cela veut dire? «s'écrie le papa ; « je ne vous ai pas perdu de vue un «instant, et vous vous présentez devant moi «avec des déficit, des horions !...

» — Papa, c'est un grand qui jouait au bou- » chon qui m'a donné un soufflet sur l'œil, en «me disant que je marchais clans son jeu, que «je l'empêchais de gagner...

» — Papa. . . . c'est une vieille femme qui avait » un chien ; j'ai voulu le caresser, il a sauté après

»moi et m'a emporté un morceau de ma veste, »et en me sauvant je suis tombé sur jnes ge- »noux.

» — Eh bien ! c'est gentil ; nous aurons de «l'agrément en rentrant. Qu'est-ce que votre • mère va me dire?... Diables d'enfants, que je «ne puis jamais ramener à la maison en bon » état !

» — Papa, porte-nous...

» — Papa, porte-moi...

» — Ah! fichtre non, par exemple; vous » allez marcher, mes gaillards ; je vous ai por- » tés assez longtemps devant Polichinelle... » D'ailleurs, ce n'est pas la peine de demander »à vous promener, si vous voulez continuelle- » ment que je vous porte.

» — Papa..., c'est encore bien loin... chez »nous...

» — Non trois cents mètres envi-

tron....

• — Qu'est-ce que ça veut dire, papa?...

» — Ma foi !... cela veut dire. . C'est un mot » grec, voyez-vous, mes enfants; et quand vous » saurez, le grec, vous comprendrez tout cela «comme père et mère.

» — Je suis las... Hi, hi, hi...

» — J'ai mal aux pieds...

» — Allons, Polyte, allons, Dodolphe, montrez que vous êtes de petits hommes... ne » vous faites pas traîner comme des enfants...

» — Alors chante-nous une chanson...

» — Ah! oui, papa. Malbrouck... tu as pro- »mis de nous l'apprendre.

» — Eh bien! j'y consens... Je vais tous

«chanter la romance de Malbrouck; mais vous » répéterez avec moi... Faites bien attention — «vous la chanterez ensuite devant votre ma- » m an et ça la flattera.

» — Oui, papa.

» — Oui, petit père. »

Le papa entonne d'une voix grave, tout en essayant de marcher en mesure, et en adoptant la prononciation usitée dans cette complainte :

« — Malbrouck s'en va-t-cn guerre... miro- »ton, tonton, mirotaine\

«Partez, messieurs...

Monsieur Dodolphe crie à tue-tête ce qu'il vient d'entendre.

Le petit Polyte se borne à marmotter entre ses dents :

c — Toton... toton... tontaine... toton ! o

Le papa continue en faux bourdon :

« — Ne sais quand reviendrai ne sais quand » reviendra !.. . — Allons donc, messieurs...

» — Ah! j'ai bobo au ventre...

» — J'ai encore soif, moi...

» — Non, vous n'avez plus soif... vous avez «assez pris de»choses... Allons ferme :« Ne sais » quand reviendra.. . »

» — Ne sais quand. . . » Oh ! papa, de la fran- »gipane...

» — Taisez-vous, gourmand... Allons, mon- » sieur Polyte : »

Le petit Polyte fait la grimace, se tient le ventre et se borne à marrnoter :

« — Miroton, mirotaine... toton... J'ai bobo » au ventre... Mirotaine, toton... »

Bientôt les deux enfants refusent de marcher.

Notre homme marié éprouve un moment de désespoir ; enfin il saisit ses deux fils avec une contraction nerveuse, et se remet en route en s'écriant :

« Ah! sapredié ! quelle promenade!... Ah! » les petits drôles!...

» — Papa, Anurmure Dodolphe, < tu ne changes plus... Chante-nous donc Malbrouck.

» — Laissez-moi tranquille, polissons...

» — Ah! papa... tu n'as pas dit : Miroton, » mirotaine... Vilain méchant papa! Je vas • pleurer si tu ne chantes pas...

» — Ah! quel vaurien!... Allons, taisez-vous,

» ne pleurez pas... Vous m'éreintez c'est

«égal... Il rcvicndra-z-à Pâques... miroton, *ton, mirotaine... il reviendra-z-à Pâques, ou à » la Trinité. »

Enfin, ce monsieur rentre chez lui, et là il est grondé par sa femme, pour avoir laissé ses enfants attraper et déchirer leurs vêtements.

C'est bien naturel d'aimer ses enfants, il n'y a aucun mal à les promener; mais lorsqu'un homme marié prend exactement l'emploi d'une bonne d'enfant, il devient ridicule même aux yeux de sa femme, et c'est fort dangereux.

Car la plupart des femmes ne conservent de l'amour pour leur mari qu'autant qu'elles lui reconnaissent sur elles une supériorité, et le ridicule tue toutes les supériorités.

Ce mari promenant sa femme.

11 est trois heures, on devait sortir à une

heure ; mais Monsieur ne savait pas s'il devait

ou non faire sa barbe, s'il mettrait un habit

ou une redingote, s'il prendrait un gilet à châle

ou un gilet droit : tout cela a mené jusqu'à

trois heures.

il. 8

l\li CniPOLATA.

Alors, Monsieur est prêt; il descend le premier en se dandinant, en se regardant, et assez satisfait de sa tenue.

Madame n'étant pas au bas de l'escalier en même temps que Monsieur, il se retourne, fait un geste d'impatience, lève la tête, et crie dans l'escalier :

« — Eh bien! est-ce que ce n'est pas pour «aujourd'hui !

» — Me voilà, mon ami; c'est que je cherche »mes gants.

» — Ah! bon, ce sont les gants... une autre «fois, c'est le mouchoir... J'aurais été bien «étonné si, au moment de sortir, on n'avait pas » oublié quelque chose. »

Madame arrive enfin ; elle prend le bras de son mari tout en mettant ses gants. Monsieur dit à demi-voix :

« — Drôle de genre de mettre ses gants dans » la rue!...

» — Dame ! tu me presses tant !

» — Comment! je te presse! c'est toi qui «voulais sortir il y a déjà deux heures, et qui «murmurais parce que je n'étais pas habillé. » Je te presse est très-joli. De quel côté allons- «nous?

» — Cela m'est égal.

» — Et à moi aussi.

» — J'irai où tu voudras.

» — Il faudrait pourtant tâcher de se déci- » der, et ne pas rester là au milieu de la rue «comme deux imbéciles... Je ne connais rien «de plus insupportable qu'une femme qui vous » répond toujours : — «Ça m'est égal.

» — Eh bien! mon ami, allons aux Tuileries. »

On se met en marche. Monsieur regarde les clames qui passent ou pense à ses affaires. On ne se dit pas un mot.

Quelquefois, en passant devant un magasin de modes ou de nouveautés,. Madame a fait entendre cette exclamation :

« Ah ! le joli châle ! ah ! le joli dessin de

«robe!... oh! quel amour de chapeau!... »

Monsieur n'a pas entendu, ou il fait semblant de ne pas entendre; ou, pour toute réponse, il daigne faire un petit grognement sourd, comme :

« — Hum... um... um... ou.... ou... oui...»

Mais il n'a garde de s'arrêter devant les magasins.

On arrive aux Tuileries. On va et on vienten long et en large, on n'échange pas un mot; seulement, Monsieur bâille de temps à autre, ou respire comme s'il étouffait.

Au milieu d'une allée où il n'y a personne, Monsieur s'écrie tout-à-coup :

« — Ah çà! c'est donc amusant de se pro- » mener ici?

» — Mais ne fallait-il pas aller quelque part?

» — Mais il n'y a pas de nécessité de venir «aux Tuileries.

» — Puisque tu n'as pas voulu dire où tu • voulais aller...

» — C'est cela; lu as choisi cet endroit parce »que tu sais qu'il n'y a pas de promenade que »je trouve plus ennuyeuse.

» — Oh! du moment que vous vous prome-

«nez, avec moi, cela vous ennuie ainsi, cet

«endroit ou un autre, ce serait absolument la «même chose.

» — Allons, bon! les reproches!... c'est

»ça... Mais là, vraiment, est-ce que tu trouves «quelque chose d'agréable à se promener au «milieu de ce monde*., de ces enfants qui vous «jettent des balles ou des cerceaux dans les «jambes?... Avaler de la poussière avec cela!.. «Cela t'amuse, toi !

» — Si vous me parliez, je ne m'ennuierais «pas... mais vous n'avez jamais un mot à me «dire...

» — Ma chère amie, quand on est sans cesse

» ensemble on ne peut pas avoir toujours

» quelque chose à se dire...

» — Si vous étiez avec une autre femme, vous « feriez l'aimable, le gentil.

» — Elle ne me dirait pas dus choses arriéres,

«piquantes elle ne bougonnerait pas sans

» cesse. . .

» — On bougonne ces messieurs parce qu'on »leur reproche d'avoir l'air de s'ennuyer!...

» — Voyons , est-ce fini ?

» — Est-ce que vous croyez m'empêcher de «parler, à présent?...

» — Criez donc un peu plus haut pour nous «faire regarder par les personnes qui passent... «il ne manquerait plus que cela !...

» — Si je veux crier, moi Est-ce qu'on

«s'occupe de nous?... Vous croyez toujours que «tout le monde vous regarde!...

» — Si vous continuez, je vais vous quitter le «bras...

» — Quittez-moi... cela m'est bien égal. «

Monsieur fait un pas d'arrêt... mais il réfléchit, et ne quitte pas le bras de Madame.

Et la promenade s'achève sans que l'on s'adresse de nouveau la parole.

Ce mari qui est au* peiis soins pour sa femme.

Vous le reconnaissez sur-le-champ : à la promenade , il donne la main à l'enfant quand il y en a ; il règle son pas sur celui de sa femme, il se dandine et se tortille presque comme elle; il tient l'ombrelle, il tient le sac quand Mad ame

en prend : il n'est pas deux minutes sans la regarder d'un air inquiet et presque amoureux, en murmurant :

« — Quand tu seras fatiguée, chère amie!...

»Si tu veux retourner, mon ange! Veux-tu

«prendre une voiture, Bichette ?..... Si nous «traversions ? Bobonne : je crains que tu n'aies «le soleil dans les yeux...

«Prends garde, voilà un ruisseau...

• Nous irons moins vite, si tu veux... »

Et une foule d'autres petites phrases de ce genre, lesquelles, pour l'ordinaire, n'obtiennent pour toute réponse qu'un mouvement d'impatience avec un haussement d'épaules assez peu sensible.

Quand ce monsieur mène sa femme au spectacle, il lui fait essayer cinq ou six places avant de la laisser se fixer à une....

« — Ma bonne, tu n'es pas bien ici... il y a

»de grands chapeaux devant toi allons là-

»bas, tu verras mieux.

»La banquette est bien dure ici passons

» de l'autre côté.

» Je ne veux pas que tu restes lu...,, il vient » de l'air par-derrière... tu attraperas une fraî- »cheur... c'est très-dangereux. Allons ailleurs.

» Ah! il y a près de nous une dame qui a sur

selle du musc des odeurs cela te ferait

«mal aux nerfs, je ne veux pas que tu restes »là... »

La pauvre femme, fatiguée de ces pérégrinations dans la salle, finit par se cramponner à une place et n'en bouge plus, en disant :

« — En voilà bien assez ; je reste ici je

» suis lasse de courir toutes les places.

» — C'est pour que tu sois bien, ce que j'en » fais. Veux-tu un petit banc?

» — Non...

» — L'ouvreuse, «apportez un petit banc à «Madame. Veux-tu un coussin sous toi?

» — Mais pour quoi faire? est-ce que je

«suis un enfant?

» — L'ouvreuse, tachez donc d'avoir un cous- » sin pour ma femme.

» — Veux-tu que je ferme le carreau de la «loge?...

» — Comme tu voudras.

» — As-tu trop chaud ?

» — Non.

» — .Te vais le fermer*

cihpôlata. 127

La pièce est commencée; madame serait bien aise d'écouter les acteurs; mais, au milieu d'une scène intéressante, son mari lui dit :

« — Tu es pale... tu n'es pas malade?

» — Moi! pas du tout!...

» — Est-ce que tu souffres quelque part?

» — Mais, mon Dieu, non ; je ne souffre «nulle part! Quelle idée de vouloir que je sois » malade!

» — Je ne le veux pas, ma biche, bien au «contraire... mais si tu avais mal quelque part, «il vaudrait mieux me le dire et nous en aller. .. » tu pourrais rester par complaisance et tu aurais «grand tort...

» — Ce que je voudrais, ce qui me ferait gran d «plaisir, ce serait que tu voulusses bien melais- «ser entendre la pièce.

» — Je ne t'empêche pas d'écouter la pièce, « il me semble. C'est égal, ça Die fait de la » peine de te voir pâle comme cela.

Quand ce monsieur dîne en ville avec sa femme, il ne la perd pas de vue, et serait-il à l'autre bout de la table il ne manque pas alors de lui crier :

» — Chère amie, ne mange pas de cela cane »te vaut rien.... tu sais que les anchois te sont » contraires.

«Ne prends pas de homard, c'est trop lourd »pour toi... si tu acceptes du saumon tu auras »tort.

» Ah' monsieur, je vous en prie, ne versez pas » do madère à ma femme, ça lui ferait du mal, »je connais parfaitement son estomac...

»Ah! chère amie, si tu en bois tu me feras »de la peine...

Madame impatientée par les soins que son mari prend de sa santé, fait une moue trèsprononcée, et ne mange rien du tout parce que la contrariété qu'elle éprouve lui ôte l'appétit.

Pendant ce temps, Monsieur mange comme quatre et boit de tous les vins.

Va-t'on au bal, c'est une autre histoire : d'abord Monsieur inspecte la toilette de Madame:

« — Cette robe-ci est trop décolletée, tu au-

»rais froid...., celle-ci te serre trop elle te

»gêne. ... elle doit te gêner.

» — Mais je t'assure, mon ami, que ma robe »ne me gêne pas du tout.

» — Oh! les femmes ne veulent jamais en

» convenir.... mais elles se font beaucoup de

» mal en se serrant trop la taille, et puis arri-

» vent les maladies.

tï. 9

» On se dit souvent :

«Tiens, madame une telle est morte de la

«poitrine c'est singulier... elle était si bien

» faite si fraîche... on n'aurait jamais cru

» qu'elle fût poitrinaire.

«Mais on ne devine pas que c'est en voulant » se faire une taille trop mince que cette dame » s'est comprimé l'estomac et attaqué les pou- » mons.

» — Mon ami vous voyez bien que Ton

«peut passer le doigt dans ma ceinture.... cela « vous prouve que je ne suis pas gênée.

» — Oh! oui, passer le doigt.... à vous entendre, on peut toujours passer le doigt, parce » que vous retenez votre respiration.

«Ma chère amie, tu serais bien aimable en • mettant une autre robe je serais malheu-

»reux toute la soirée si je te voyais au bal avec » cette robe-là. »

Pour en finir, Madame consent à mettre une robe qui ne lui plaît pas autant, et déjà cette contrariété l'empêchera de goûter au bal tout le plaisir qu'elle se promettait, car toute la nuit elle pensera à cette robe qui lui allait si bien , et que son mari lui a fait quitter.

Quand on est au bal, au lieu de laisser sa femme se livrer au plaisir de la danse et de chercher de son côté à se procurer le "plus d'agrément possible, notre mari ne perd pas de vue son épouse ; ne croyez pas que ce soit par jalousie, non, le mari aux petits soins n'est pas jaloux; il est persuadé que sa femme l'adore, parce qu'elle sait qu'elle n'en trouvera pas deux comme lui pour les prévenances et les attentions.

Mais là comme partout il va exercer sa touchante sollicitude.

Il se promène de long en large dans le salon où sa femme est assise. A peine a-t-elle dansé une contredanse qu'il accourt à elle :

» — Tu as bien chaud, chère amie.

» — Mais non... pas trop.

» — Si, oh! tu as très-chaud, est-ce que tu «danses l'autre quadrille?

» — Certainement, je suis engagée:

» — Je suis lâché que tu aies accepté... tu » aurais dû te reposer un peu. »

Après la contredanse suivante, à peine Madame a-t-elle été ramenée à sa place par son cavalier, que la figure de son mari lui apparaît et se pose près d'elle, comme ces ombres que

CHIPOLATA. l'5.5

parle prestige de la fantasmagorie on voit toutà-coup surgir devant soi.

» — Comme tu es rouge, ma bonne, » dit notre mari aux petits soins, de l'air inquiet d'une mère qui, en tàtant le pouls à son enfant lui trouverait la fièvre.

Madame, qui trouve la remarque au moins superflue, tâche de sourire en répondant :

» — Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ce qu'on soit rouge quand on vient de danser ?

» — Oui, mais c'est que je ne t'ai jamais vue » aussi rouge que cela. »

Madame se penche vers uue femme assise près d'elle, et lui dit tout bas :

» — Est-ce que j'ai des couleurs extraordinaires est-ce que j'ai l'air d'une écreTÎsse?

Î3ù CHIPOLATA.

» —Mais non, vous êtes fort bien, votre mari » ne sait ce qu'il dit. »

Bientôt un jeune homme qui est parvenu à saisir des glaces en apporte une à l'épouse de l'homme aux petits soins.

Celle-ci accepte la glace et se dispose à la manger, lorsque son mari la lui prend des mains en disant :

» — Oh! par exemple, ma chère amie, tu ne » mangeras pas cela.

» — Mais pourquoi donc? c'est une glace.

» — Je le vois bien, c'est pour cela que je ne «veux pas que tu en avales une parcelle, tu as «trop chaud, cela te ferait du mal.

» — Mais toutes ces dames viennent de dan- »ser aussi et elles mangent des glaces, cepen- » dant.

» — Que ces dames fassent ce qu'elles vou- «dront, cela ne me regarde pas. Mais toi, c'est

» différent, je connais ton tempérament

«Une glace!.... oh! non pas ce serait une

«imprudence impardonnable Veux-tu du

» punch?

» — Vous savez bien que je ne bois jamais » de punch, monsieur, que je ne puis pas lesouf- »frir, tandis que j'aime beaucoup les glaces.

» — Cane te vaut rien. »

Et Monsieur se met à manger la glace destinée à sa femme, et il se promène devant elle , en la savourant, et il ne se gêne pas pour dire :

» — Elles sont excellentes! bien frap-

» pées ! »

Un peu plus tard l'orchestre a fait entendre le prélude d'une délicieuse valse de Strauss

136 CHirOLATA.

Madame aime passionnément à valser et s'en acquitte avec autant de grâce que de mesure. Elle vient d'accepter le bras d'un jeune cavalier qu'on lui a dit être un fort bon valseur.

Tous deux s'élancent, ils ont déjà fait le tour du salon et obtenu les suffrages des spectateurs lorsque notre mari apercevant sa femme en -train de tourner, court* après elle au risque de se faire bousculer, par tous ceux qui se livrent au plaisir de la valse, et la saisissant parle bras, la force, elle et son cavalier à s'arrêter, et lui dit, d'un air toujours aimable :

« — Qu'est-ce que nous faisons donc ? \ » penses-tu?... toi, valser... oh ! mais je suis «là heureusement pour t'empêcher de faire » des folies !

„ — Mais, monsieur, vous savez bien que » j'aime beaucoup la valse... que cela ne m'e- » tourdil pas...

» — Cela ne t'étourdit pas, c'est possible ; «mais cela te ferait beaucoup de mal... Tu se- »rais malade demain... j'ai consulté plusieurs » médecins; ils m'ont dit que la valse était contraire aux femmes nerveuses, et tu es essentiellement nerveuse, ma bonne amie...

* — Quelques tours seulement, monsieur, » et puis nous cesserons, » dit le jeune cavalier en s'adressant au mari.

« — Oui, rien que quelques tours, mon ami,» dit madame d'un air suppliant.

Mais Monsieur est inexorable , il prend sa femme par le bras , la ramène à sa place , et lui jette malgré elle sur ses épaules une pelisse... un manteau... un bournous... tout ce qu'il trouve sous sa main.

Madame enrage, mais elle n'ose rien dire. On ne se dispute pas devant le monde, et d'ail-

leurs, son mari a la réputation d'un homme si galant, si empressé près de sa femme, qu'on la croit excessivement heureuse. Elle tâche de dissimuler ses ennuis.

L'heure du souper approche; elle sait, par la maîtresse delà maison , que les dames seules seront à tahle; elle pourra donc manger ce qui lui plaira, sans avoir à redouter les observatfons de son mari.

Elle espère se dédommager au souper de ses contrariétés de la soirée , et puis les soupers lui plaisent ; il y a des dames qui ne méprisent pas ce genre d'occupation.

Je n'y vois aucun mal ; au contraire, j'estime infiniment les dames qui ont de l'appétit.

Mais un quart-d'heure avant le souper, notre mari arrive tenant sur son bras la pelisse de sa femme ; il la lui jette sur ses épaules , en lui disant :

» — Ma Bichette, il y a une voiture en bas »qui nous attend.

» — Comment! vous voulez déjà partir?

» — Déjà , il est bien assez tard.

» — Mais on va souper dans un moment.

» — C'est justement pour cela... tu pourrais »te laisser aller à prendre quelque chose... et » cela ne vaut rien de manger le soir... toi, surtout, qui es délicate... tu sais bien que tu ne » soupes jamais... ni moi non plus.

» — Mais, monsieur, quand on a passé une «partie de la nuit, ce n'est pas comme quand » on se couche à onze heures.

a — Oh! c'est égal.,, je ne veux pas que tu «manges le soir ; diable, et ta petite santé !... «viens, chère amie, la voiture nous attend. »

Monsieur entraîne Madame, qui a grande

l&O CUIPOLATA.

envie de pleurer, et qui rentre chez elle en se disant tout bas qu'elle refusera désormais d'aller à la promenade , au spectacle , au bal, et de diner en ville.

Pensez-vous qu'une femme soit bien heureuse avec un mari aux petits soins?

Mais heureusement l'espèce en est rare.

Ce mari qui carme sa femme tenant le monte.

L'homme marié qui pousse les petits soins pour sa moitié jusqu'à cette obsession dont vous venez de voir un exemple, est un être parfaitement insupportable , et capable de donner des attaques de nerfs à la femme la moins susceptible de tomber en syncope.

1/|4 cm po r, ata.

Et croyez-vous que ce soit l'extrême amour que ce monsieur éprouve pour sa femme qui le fasse se conduire ainsi ? Détrompez- vous.

Ce que Monsieur veut, c'est qu'on le cite pour le modèle des maris, pour un homme qui adore sa femme , qui ne s'occupe que d'elle, pour un phénix, enfin.

S'il aimait vraiment sa femme, il ne serait pas sans cesse après elle, comme les apothicaires après M. de Pourceaugnac.

Je range ces maris-là dans la classe des hypocrites.

Nous avons aussi ceux qui, devant le monde, mangent leurs femmes de caresses ; qui ne peuvent pas être près de leur moitié sans lui prendre la taille , l'enlacer tendrement. 11 y en a qui vont jusqu'aux baisers ; il appliquent leurs lèvres sur le cou , sur la poitrine, sur les joues

de Madame; quelquefois ils vont jusqu'à la bouche. Puis ce sont des extases, des airs délirants , comme s'ils embrassaient leur femme pour la première fois.

Et, pendant ce temps-là, voyez-vous la figure que fait un tiers ou que font plusieurs tiers? On est toujours tenté de dire au mari :

« Pardon , je vous gêne; je m'en vais. »

Et si on s'en allait, si on le laissait seul avec sa femme, il serait bien attrapé, ce monsieur qui a eu l'air de vouloir la dévorer de caresses.

Outre qu'en se conduisant ainsi devant le monde on manque aux bienséances , à la décence , à la politesse et aux plus simples convenances , l'homme marié si caressant pour sa femme devant témoins , est ordinairement 11. 10

d'une humeur très-maussade et quelquefois brutale dans son intérieur.

C'est un changement à vue, presque comme à l'Opéra.

3ntcrmtr îru mari qui cartes* ea frrnm* îitvanl ie morue.

t Pourquoi le déjeuner n 'est-il pas prêt?...

Première question de ce monsieur quand il est levé, et qui est déjà prononcé d'un ton de fort mauvaise humeur.

» — Mais, mon ami , il n'est pas tard...

» — Pas tard ! pas tard ! Si je veux déjeuner «plus tôt, si j'ai faim... Mais on est si pares- «seuxici! Pourquoi a-t-on fait du café? Je vou- » lais du chocolat.

» — Il fallait me le dire , mon ami.

» — Il fallait me le demander.

» — Tu prends ordinairement du café.

» — C'est pour cela qu'aujourd'hui je voulais » changer. .. Cela ne vous donnerait pas beaucoup de peine de me demander ce que je • veux...

«Qui est-ce qui a arrangé ce feu-là?... 11 est «bien, il est gentil!... on ne sait pas seulci ment faire le feu ici.

» Qu'est-ce que c'est donc que ce pain-là?

» — C'est du pain dé gruau.

» — Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas le » pain de gruau... Vous le faites donc exprès » pour me contrarier? On à sonné, ce matin; «qui était-ce?

» — Ce jeune homme blond qui est déjà venu » deux fois pour te consulter pour savoir s'il n devait se marier. Tu as dit qu'il t'ennuyait, ce «monsieur; aussi, ce matin, je l'ai renvoyé en » lui disant que tu étais déjà sorti. »

L'homme marié fait un bond sur sa chaise et se tape sur les genoux avec colère, en s'écriant :

« — Mais qui est-ce qui vous avait priée de «renvoyer ce jeune homme... Vous ne faites » que des bêtises... Je voulais justement lui par- » 1er aujourd'hui... j'avais un renseignement à «lui donner... Et on lui dit que je n'y suis pas!

» On se pendrait, ici, si l'on savait faire quelque • chose qui me fût agréable. »

Et, dans sa colère, Monsieur ne voit pas qu'il appuie son coude sur sa tasse de café ; la tasse tombe, le café se répand sur sa robe de chambre; cela redouble l'exaspération de notre mari, qui s'écrie :

« — Yoilà ma robe de chambre perdue?... «C'est votre faute, madame.

» — Comment, ma faute?... il ne fallait pas » renverser votre tasse.

» — 11 ne fallait pas me donner de l'humeur «depuis ce matin...

» — Il n'y a pas besoin de vous en donner, «vous bougonnez en vous éveillant.

» — Avez-vous fini vos sottises?... Prenez • garde... Ne me poussez pas à bout...

» — Oh! mon Dieu ! voilà que vous faites vos »airs furibonds. On voit bien que nous ne som- »mes pas devant le monde!

» — Veux-tu te taire?..

» — En société, vous me mangez de caresses, «pour qu'on me croie très heureuse... Ah! si «l'on savait comme vous me traitez... quand

• nous sommes seuls!

» — Veux-tu te taire?... (avec grincements de dents. )

» — Aussi, c'est étonnant comme cela me

• fait plaisir les baisers que vous me donnez «ainsi devant le monde !

• — Si tu ne finis pas , je te jette ma tasse à »la figure!...

» — Vous en seriez capable, vilain monstre!

» — Ah! tu m'appelles monstre... Tiens! »

Ifc| CHIPOLATA.

Et la tasse vole du côté de Madame, qui l'esquive en se penchant en arrière, mais qui n'esquive pas, toujours, le soufflet qui suit la tasse.

Pendant que Madame pleure, la sonnette se fait entendre ; la bonne annonce quelqu'un.

Alors Monsieur dit à sa femme d'un air menaçant :

« — J'espère que vous n'allez pas pleurer «devant le monde!... Essuyez vite vos yeux...

«Sinon je recommencerai quand on sera

» parti. »

La visite arrive.

Monsieur a tout de suite pris un air riant, aimable, une voix douce et flûtée. La personne qui vient d'entrer dit à M adame :

a jc vous trouve pale... et les yeux routes... Est-ce que vous avez clé malade? •

Monsieur ne laisse pas sa femme répondre ; il s'empresse de prendre la parole, et s'écrie :

« — Oh! ce n'est rien... Elle a lu trop tard » hier dans son lit... et ça lui fatigue les yeux. Je » lui ai dit souvent :

» Ma minette, tu t'abîmes les yeux en lisant » si avant dans la nuit; mais on ne veut pas «m'écouter...

» Et puis, voilà ce qui arrive... le lendemain » matin, on est pâlotte, on a les yeux rouges... «Mais elle deviendra plus raisonnable, elle me » l'a bien promis. •

Et tout en disant cela, notre homme s'est rapproché de sa femme, dont il caresse les joues.

De tous les vices, le plus dégoûtant est l'hypocrisie ; car il tend à vouloir se faire honorer pour des vertus que l'on n'a pas.

Le voleur qui vous attaque sur le grand chemin vous dit franchement qu'il est voleur.

Le mari qui caresse sa femme devant le monde et la bat dans sa maison est plus vicieux que ce voleur-là.

La femme qui possède un tel mari, et qui reste fidèle à ses devoirs, mériterait qu'on lui élevât des statues, un autel, un obélisque, un arc-de-triomphe.

Cf bontift to coton.

L'homme marié qui porte des bonnets de coton se fait le plus grand tort dans son ménage, dans le monde, et dans la profession qu'il a embrassée.

Le bonnet de coton, surnommé vulgaire-

ment casque à mèche, a deux inconvénients bien graves, surtout pour des Français : il enlaidit et il donne un air ridicule.

Si vous êtes déjà laid , qu'est-il besoin de vous coiffer de manière à le paraître plus encore?

Vous allez me répondre :

« — On n'a pas de prétentions avec sa «femme. »

Voilà justement le tort de la plupart des hommes mariés, c'est de ne pas être coquets avec leurs femmes.

Si vous voulez que ces dames aient toujours de l'amour pour vous, faites au moins quelques frais pour leur plaire.

Vous ne voudriez pas être vu en bonnet de coton par votre maîtresse (si vous en avez

CTTÏPOLATA. 161

une) : pourquoi cela vous est-il indifférent, alors, d'être vu par votre femme quand vous portez cette coiffure?

Est-ce que vous pensez que votre femme ne sait pas aussi bien qu'une autre juger ce qui va bien et ce qui va mal?

Mais la plupart de ces messieurs sont chez eux dans un désordre qui n'est pas un effet de l'art. Ils ont l'air de se dire :

« Ah bah ! nos femmes nous trouvent toujours assez beaux! »

Vanitas vanitatum! Omnia vanitas !

Vous vous trompez complètement , messieurs, ces dames ne vous trouvent pas toujours assez beaux.

Et, pour en revenir aux bonnets de coton, il 11

proscrivez-les de votre domicile, ne transigez pas avec eux ; songez que cela touche à votre tête, et que, si une fois vous vous habituez à porter de ces choses-là, on vous jugera susceptible d'en porter une foule d'autres.

Et puis, quelle nécessité de ressembler à un melon?

4> mari tatillon.

On naît tatillon, comme on naît homme de génie, mécanicien, musicien, poète, ou rôtisseur.

L'homme qui est tatillon étant garçon le sera encore plus étant marié. C'est aux femmes à prendre des informations.

Il est bien fâcheux que l'homme tatillon ne puisse pas se voir , s'examiner dons son ménage ; il est probable que cela le guérirait de sa manie.

Certainement on peut être tatillon et fort estimable du reste ; un mari tatillon peut adorer sa femme et ses enfants, faire honneur à ses affaires, monter sa garde exactement, et s'acquitter enfin de tous les devoirs que la société impose.

Mais dans son ménage il n'en sera pas moins un être insupportable, tracassier et ennuyeux.

Dès le matin, l'homme marié tatillon trouve moyen d'exercer son humeur désagréable, même avant de sortir de son lit :

« — Ma femme, mon mouchoir passe-

»moi mon mouchoir Il doit être sur la

» chaise contre le lit, près de toi. »

CHIPOLA.TA. 167

Madame , encore à moitié endormie , allonge le bras et donne un mouchoir à son mari.

Celui-ci va pour se moucher , mais il s'arrête, examine le mouchoir, et s écrie :

« — Ce n'est pas à moi, cela Mes mou-

»choirs n'ont pas de bordure de couleur

» C'est à toi.

• — C'est possible, mon ami.

» — Oui oui c'est à toi C'est-

» à-dire, tes mouchoirs ont une bordure bleue,

«celle-ci est brune Qu'est-ce que cela veut

»dire?

» — Ça veut dire que j'en ai aussi dont la «bordure est brune apparemment.

» — Ah! tu en as comme cela! Depuis

i> quand donc?

» — Depuis que je les ai achetés , sans » doute.

» — Et quand donc les as-tu achetés?

» — Mon Dieu! je ne me rappelle plus au » juste l'époque.

» — C'est singulier... tu ne m'as pas dit que «tu avais acheté d'autres mouchoirs!

» — Je n'ai pas cru que ce fût une chose as- «sez importante pour qu'il fût nécessaire de «t'en faire part. Est-ce que je ne pourrai plus » acheter la moindre chose sans te demander la «permission?

» — Je ne dis pas cela... Mais enfin, tu

• vois bien que j'avais raison d'être étonné en

• voyant un mouchoir avec des bordures bru- «nes. »

Monsieur sort du lit; il cherche ses pantou-

fies ; il ne les trouve pas sur-le-champ, il s'impatiente, il appelle sa domestique.

La bonne arrive.

Elle voit son maître dans un négligé très-décolleté; mais les bonnes sont habituées à cela, et il est probable que ce n'est pas dangereux pour leur vertu.

« — Jeannette, où sont mes pantoufles?. «Voilà une heure que je les cherche. »

La bonne montre à Monsieur des pantoufles placées contre le lit , derrière une table de nuit.

« — Les voilà, monsieur.

» — Ah ! les voilà... Mais pourquoi les avez- » vous placées là ? Est-ce que c'est leur place » habituelle?

« — Dame! monsieur, j'ai cru bien l'aire en » les mettant sous le lit.

» — Est-ce que c'est là que je les dépose or- » dinairement le matin? C'est sous ce fauteuil, » contre la cheminée.

» Il ne faut jamais rien changer de place. «Une autre fois, faites-y attention. »

On s'habille ; le déjeuner est servi. Madame prend son café, en lisant le journal; Monsieur fait des rôties devant le feu.

Mais bientôt il pousse le genou de sa femme, en lui disant :

a — Est-ce que tu as remis une bûche »au feu, hier au soir, après que je suis «sorti?

« — Une bûche, mon ami?... Comment?.

Qu'est-ce que tu dis?

» — Il me semble que je ne te parle pas lié— «breu, cependant! Quand je suis sorti hier au «soir, à neuf heures, il y avait encore deux bû- » ches au feu , une grosse et une petite ; » c'était bien suffisant pour achever la soi- » rée.

» Après cela, je ne t'empêche pas de faire un «grand feu si tu as froid , mais c'est pour me «rendre compte; car ce matin je trouve bien a encore la bûche du fond, mais voilà trois ti- » sons devant. Pourquoi trois tisons, hein ! si tu » n'as pas fait remettre une autre bûche ?

» — Ah! mon ami , que tu m'ennuies avec «tes tisons! On a mis du bois, on n'en a pas «mis, est-ce que je prends note de cela? Je suis » en train de lire un feuilleton qui m'intéresse, «et il faut que tu m'interrompes pour un mor- « ceau de bois ! »

Monsieur se tait ; il se contente de siffler un

petit air entre ses dents, ce qu'il fait quand il n'est pas content de ce qu'on lui a répondu II continue de déjeuner, mais bientôt il murmure :

« — Ce lait-là n'est pas bon ; il n'y a jamais »de crème dessus, et encore la laitière en «donne moins qu'autrefois. Il me semble qu'on • pourrait avoir un pot qui ne servirait qu'à » aller chercher le lait ; alors on verrait bien »si la laitière donne juste la même mesure.

«Dis donc, Eulalie , a-t-on un pot pour «cela? »

Eulalie ne répond pas; elle continue de lire.

u — Dis donc, est-ce que tu ne trouves pas «que j'ai raison? En ayant toujours le même »pot , on verrait bien si on a son compte, »hein? »

Madame répond avec colère , mais sans cesser de lire :

« — Oui! oui! on aura un pot on en

»aura dix pots, si tu Yeux, et laisse -moi tran- » quille !

» — Je ne te dis pas dix! je te dis un! Ce » n'est pas cher! On vend maintenant de fort «jolies tasses et des pots au lait en terre de «couleur, avec des reliefs.

«J'en ai marchandé; ça v#ut douze sous. Je »te dirai où tu en trouveras.

» Ah! par exemple, voilà du beurre qui n'est «pas excellent! Combien paies-tu ce beurre-là, «ma chère amie?

» — Je n'en sais rien.

» — Comment , tu n'en sais rien !

174 CIÏIPOLA.TA.

» — C'est la bonne qui l'achète.

j> — Mais je présume que tu comptes avec la «bonne?

» — Eh! sans doute! Ah! c'est trente-six » sous, je m'en souviens.

» — Tu n'en es pas sûre. Jeannette! Jean- » nette ! »

La domestique arrive en mangeant un morceau sous le pouce.

« — Combien ce beurre-là, Jeannette?

a — Trente-six sous, monsieur.

» — La livre ?

» — Dame! ce n'est pas le quarteron, à coup

» sur !

t> — Je pense bien que ce n'est pas le quarte- » ron ; mais ce pourrait être le kilo.

» — Qu'est-ce que c'est que ça, le pilo?

» — Je vous ai dit le kilo ; c'est la nouvelle » mesure ; vous devriez savoir compter par kilo. » Enfin, votre beurre est trop cher pour ce qu'il «vaut.

» J'en ai mangé avant-hier en déjeunant chez »un de mes amis ; il ne le paie que trente-deux «sous, et il est meilleur que celui-ci.

„ — Monsieur a donc demandé le prix à son »ami?

» — Pourquoi pas? »

Jeannette va s'éloigner; Monsieur l'arrête.

« — Qu'est-ce que vous mangez pour votre «déjeuner, Jeannette?

17fl CHIPOLATA,

» — C'est du restant de gigot, monsieur.

» — Ah!... Est-ce qu'il ne restait pas encore » du bœuf d'avant-hier?

»-— Ahben! par exemple, il y a longtemps » qu'il est fini ! »

La bonne s'éloigne, tandis que Monsieur murmure :

« — Il me semble bien qu'il devait encore «rester du bœuf. »

Quand vient le moment où l'on fait l'appartement, Monsieur se trouve sans cesse devant le balai de la domestique ; il vient voir si elle ne laisse pas de poussière dans quelque coin, si elle a bien essuyé chaque meuble.

La servante, que cela impatiente , a l'habitude de pousser ses ordures dans les jambes de son bourgeois.

CniPOLATA. 177

Si Monsieur sort avec Madame , il examine toutes les parties de la toilette de sa femme.

« — Tu vas mettre cette robe-là ?

» — Oui, mon ami.

» — Elle ne te va pas bien de la taille... Ab! >tu prends ton chapeau lilas?

» — Sans doute.... Est-ce qu'il n'est pas » joli ?

» — Si fait, il est joli mais je n'aime

«pas le bouquet qui est dessus Tiens!

»tu as ôté la dentelle de ton châle! pour- » quoi donc ?

» — Parce qu'elle était trop belle pour le » châle, qui maintenant est un peu passé.

» — Je t'assure qu'il était beaucoup mieux

«avec de la dentelle. »

il H

Grâce aux observations de son mari, madame recommence sa toilette , et finit quelquefois par ne plus vouloir sortir, parce qu'elle a pris de l'humeur.

Madame a dit à Monsieur qu'elle voulait s'acheter deux ou trois robes d'été. Monsieur n'a rien répondu; mais le lendemain il rentre en rapportant trois pièces d'étoffes pour robes , qu'il vient d'acheter pour sa femme. Il les lui donne en lui disant :

« — Hein '.j'espère que je suis galant. »

Madame feint d'avoir l'air content pour ne point désobliger son mari; mais les robes qu'il a achetées ne sont pas de son goût ; elle n'en aime ni le dessin ni la couleur; elle voudrait déjà qu'elles fussent usées, pour en avoir d'autres.

Si elle avait acheté ses robes elle-même, elle

les aurait choisies plus jolies, et les aurait sans doute payées moins cher.

Quelque temps avant le moment du dîner notre homme marié tatillon ne manque pas d'aller fureter dans la cuisine ; il découvre les marmites, les casseroles; il goûte aux ragoûts, il appelle la cuisinière :

« — Q'est-ce que c'est que ça ?

» — ■ Une fricassée de poulet, monsieur.

» — Est-ce que vous avez mis des champi- » gnons dedans?

» — Certainement, monsieur.

» — C'est singulier, je n'en trouve pas

» Ah! si, j'en aperçois .. Avons- nons de la soupe » grasse aujourd'hui ?

» — Oui, monsieur, puisque voilà le pot-au- » feu.

» — Ah! c'est juste... Mais vous mettez trop » de légumes dans votre pot, cela nuit au bouil- »lon. Combien mettez-vous de carottes dans «votre marmite?

» — Ah ! ma foi, monsieur, est-ce que je me «rappelle le compte? Je mets ce que l'on me » donne! Est-ce qu'il faut compter les carottes »à présent?

» — Ça vaudrait mieux... Je gage qu'il y en »a au moins six.

Et Monsieur découvre la marmite, regarde dedans, et cherche à compter les légumes ; et In cuisinière, qui enrage de voir sans cesse son maître dans sa cuisine, a bien envie de lui attacher un torchon à son habit.

Pendant le dîner, Monsieur a observé que sa domestique avait le nez rouge, que sa femme n'avait attache sa serviette qu'avec une épingle

au lieu de deux, et que son chat avait un gros ventre.

Le soir, s'il vient du monde, Monsieur gronde la bonne si une personne de la société n'a pas essuyé ses pieds au paillasson ; il va regarder ce qu'on met de sucre dans les verres d'eau; c'est lui qui reçoit le chapeau et le châle d'une dame, qui va le mettre quelque part, en disant :

« — Soyez tranquille , j'ai mis tout cela en «sûreté. Quand vous partirez, souvenez-vous » de me le demander à moi ! »

Et quand la dame redemande son châle, on s'aperçoit que le chat s'est oublié dessus, parce que monsieur, qui veut tout faire mieux qu'un autre, a porté le châle dans une pièce où personne ne va, excepté le chat.

Et quand on est pour se coucher, Monsieur

court dans toutes les chambres faire sa revue, voir si tout est en ordre.

Il se relève deux ou trois fois pour s'assurer si la bonne a éteint sa chandelle, puis pour voir si les portes sont bien fermées.

Quand une domestique est entrée au service d'un homme marié tatillon, elle ne fait pas un long séjour chez lui. Bientôt elle lui demande son compte, et s'en va.

Mais la femme de ce monsieur ne peut pas faire comme la domestique.

Ce mari an spectacle avec sa femme.

Madame a envie d'aller au Vaudeville ; Monsieur lui dit, au moment de sortir pour aller au spectacle :

« — Ma chère amie, ce qu'on donne ce soir

» au Vaudeville ne me paraît pas devoir être » bien amusant. Allons aux Français, il me sem- »ble que c'est bien préférable.

» — Qu'est-ce qu'on donne aux Français?

» — Le Mariage de Figaro.

» — Nous l'avons vu et revu je ne sais com- » bien de fois.

» — C'est égal, c'est toujours amusant; et «puis c'est si bien joué! Tiens; décidément, »nous allons aux Français. »

Madame n'insiste pas ; son mari a bien voulu la mener au spectacle , c'est déjà un grand effort qu'il a fait, elle veut lui témoigner sa gratitude en se laissant conduire au théâtre qu'il préfère.

On arrive au spectacle ; on se place dans une loge.

Madame est sur le devant, Monsieur à côté d'elle; mais au lieu de regarder sur la scène, il braque sa lorgnette sur toutes les dames' qui sont dans la salle, et il tourne le dos aux acteurs et à sa femme.

La pièce se joue. Monsieur lorgne toujours en s'écriant de temps à autre :

« —Voilà une femme qui n'est pas mal

nmais les lumières... c'est bien trompeur... En » voilà une qui a de bien belles dents... mais «quelle coiffure!., quel air province!.. On est »mal ici, on ne sait où mettre ses jambes... ses • genoux... Ces loges sont trop petites... Ils » ont la manie de faire des loges pour des nains. » Je vais me mettre derrière... »

Monsieur passe derrière ; il continue de lorgner.

Sa femme lui fait quelquefois des remarques sur le jeu d'un acteur; il lui répond :

« — Hein?... comment?... ah! ma foi, je »n'ai pas entendu !... »

Au bout de quelques instants, Monsieur se replace sur le devant, en s'écriant :

« — On ne voit rien du tout derrière; ces o loges sont très-mal faites. »

Et il se remet à lorgner dans la salle, en faisant ses réflexions à sa femme, qui aimerait mieux entendre la pièce.

Pendant l'acte suivant, Monsieur a vu un de ses amis à l'entrée du balcon, et il va causer avec lui. Il revient comme l'acte finit, et ressort bientôt de la loge pour aller se promener au foyer.

Cette fois il reste plus longtemps dehors; quand il revient, le quatrième acte est commencé.

Sa femme lui dit d'un ton un peu fâché : « — D'où donc viens-tu?

» — Du foyer J'ai causé avec quelques

«connaissances...

» — Et je reste seule, moi !

» — Ah dame! ma bonne amie, je ne peux » pas rester toute une soirée cloué à la même » place, cela me donne des inquiétudes dans les «jambes... et puis, quand je veux causer avec «toi, tu ne réponds pas.

» — J'écoute la pièce, moi.

» — La pièce ! . . . . eh, mon Dieu ! nous la sa- »vons par cœur, nous l'avons vue dix fois...

» — C'est si bien joué!

» — Oui, oui... mais je les ai tous vus là-de- »dans. .. L'ouvreuse, l'ouvreuse... »

190 CHIPOÏATA.

L'ouvreuse paraît à la porte de la loge.

« — Donnez-moi le journal du soir, le Moniteur, le Messager... n'importe... que j'aie quel- » que chose à lire. »

L'ouvreuse donne à Monsieur le journal.

Notre mari se met à lire, et l'acte s'achève sans qu'il ait un moment dit un mot à sa femme ou écouté une scène de ce qu'on joue.

Pendant l'entr'acte suivant, qui est le dernier, il veut absolument sortir pour acheter des oranges ; mais sa femme lui dit très-positivement qu'elle n'en veut pas. Il faut donc qu'il reste dans sa loge. 11 se lève et se rassied à chaque instant ; il se remet à braquer sa lorgnette sur une assez jolie personne qu'il a aperçue dans une loge de face, et, pour mieux la regarder, tourne tout-à-fait le dos à sa femme.

On commence le cinquième acte , et Ma-

dame ne peut pas s'empêcher de dire à son mari :

« — En vérité, vous avez une singulière fa- »çonde vous tenir au spectacle!... si des per- » sonnes de notre connaissance vous voient me «tourner le dos, elles doivent croire que nous » faisons un triste ménage. »

Monsieur se retourne, et se met à regarder la scène, en murmurant:

« — Ah! si tu te fâches! alors, c'est dilïe- »rent. »

L'acte se joue... Monsieur ne bouge plus... Quand la pièce est finie, Madame se tourne vers son mari pour voir s'il est satisfait ; elle s'aperçoit alors que son époux dort profondément.

Madame pousse Monsieur, qui ouvre les

yeux, et tâche de paraître éveillé, en s'©*criant :

(i — Ahl bravo! bravo! ils ont joué supérieurement, je suis très-content. »

Et on rentre chez soi. Mais Madame se dit :

« — 11 me semble qu'il aurait tout aussi bien »pu me menerau Vaudeville. »

Ce mari libertin.

Je ne vois pas trop pourquoi je fais une catégorie particulière de l'homme marié libertin, car, à bien peu d'exceptions près, ils le sont tous... plus ou moins.

On se dit toujours en se mariant :

|Q(3 cinroiATA..

«Oh! maintenant, c'est fini, je veux être .sage... j'ai fait assez de folies... je connais le «monde... Après tout, c'est toujours la même «chose; aussi, je suis bien résolu à m'en tenir

»à ma femme.»

Quelques mois après, l'homme marié fait le gentil, le coquet, le séducteur, quand il se trouve avec .me jolie femme ; il lance des œillades, pousse des soupirs, et risque même des déclarations... absolument comme s'il n'était j

pas marié.

Par exemple, ceux qui sont prudents s'abstiennent d'écrire des billets doux, ou s'ils sont obligés d'employer le style épistolaire, ils déguisent leur écriture,ne signent pas, ou signent In nom imaginaire, un nom de convention. Verba volant, icrifta miment.

Presque tous ces messieurs prennent un joli petit nom que leur femme ne leur , jamais

connu, et dans les cercles où ils vont en garçon, dans les parties fines, chez les grisettes et les femmes entretenues , M. Dupont s'appellera Arthur, M. Benoît se nommera Charles, M. Durand se fera appeler Isidore, et ainsi de suite.

Le portier a toujours le mot, ces messieurs ne manquent pas de lui dire :

« — S'il vient des lettres pour M. Isidore, »vous me les remettrez, mais quand je serai » seul, jamais devant ma femme. »

Les hommes mariés savent aussi s'aider, se servir entre eux dans leurs petites intrigues galantes.

Ainsi, Monsieur a un rendez-vous pour le lendemain avec une jeune personne sensible avec laquelle il. veut faire un petit dîner extra ou inlra muros, en cabinet particulier.

Il va trouver un de ses amis, marié comme

lui, et dont le cœur s'enflamme aussi facilement que le sien. Il le prend à part et lui dit :

« — Demain, je dine avec toi...

» — Comment, demain? .. tiens, je ne savais » pas. . .

»— Ecoute-moi donc : demain il est censé «que je dîne avec toi chez le traiteur... un pari,

«une partie arrangée tu comprends... J'ai

» dit cela à ma femme, parce que demain je ne » veux pas rentrer dîner : y es -tu?

» — Ah! très-hien! cela se trouve parfaite- » ment, demain je dine justement en ville.

» — Si tu avais le temps de passer chez moi «un moment, tu me parlerais de notre dîner » devant ma femme, et cela aurait l'air tout «naturel.

» — Très-volontiers, j'irai tantôt chez toi.

» — Merci, mon ami, à charge de revanche, » entends-tu?

» — Parbleu ! j'y compte bien- B

Et dans la journée l'ami va voir notre homme à bonnes fortunes, et ne manque pas de lui dire, quand sa femme est présente :

« — Ah çà, à demain, nous dînons ensemble : j'espère que tu ne l'as pas oublié.

» — Oui, oui, à cinq heures, à la Rotonde, «je crois?

« — A cinq heures , mais bien précises. » heure militaire...

«Madame, je vous demande pardon de vous » enlever votre mari demain; mais c'est un dî- » ner d'hommes, arrangé depuis longtemps. Du «reste, vous pouvez être tranquille, nous serons «bien sages. »

Et madame a la bonté de répondre :

« — Je suis toujours tranquille quand je sais » mon mari avec vous. »

L'homme marié libertin est ordinairement [teu de parole avec sa femme : il la contrarie rarement, il lui promet tout ce qu'elle veut... eile désire aller au concert, au bois de Boulogne, voir une pièce en vogue, passer une journée à la campagne, il lui répond toujours :

« — Oui, nous irons, je te mènerai là je

» te le promets. »

Et les promesses se renouvellent sans cesse et ne se réalisent jamais. Quelquefois Madame s'impatiente et dit :

« — Voilà un siècle que vous me promettez h de mi mener à la campagne. Il fait un temps «superb pourquoi n'irions-nous pas aujour- » d liui?

» — Aujourd'hui, je ne peux pas, j'ai affaire... » deux hommes de loi à voir...

» — Eh bien, demain ?. ..

» — Ah, oui... Oh! mais non, je n'y pensais »plus, c'est impossible : demain je vais à une «assemblée de créanciers, il faut absolument »que je m'y trouve.

» — Après-demain, alors? »

Forcé dans ses derniers retranchements, Monsieur répond :

« — Après-demain, c'est convenu.

» — Je m'habillerai de bonne heure. Nous «partirons à midi, n'est-ce pas?

» — A midi, oui, ma chère amie. »

Le jour lixé, Madame s'est hâtée de faire sa

202 CHIPOIATA.

toilette ; elle est prête un peu avant midi, elle demande à la bonne où est son mari.

« — Monsieur est sorti avant onze heures, «mais il a dit qu'il ne serait pas longtemps » dehors. » k

Madame attend.

Une heure s'écoule ; Madame se met à chaque instant à la fenêtre dans l'espoir de voir arriver son mari...

Une autre heure s'écoule... puis une autre encore... Madame n'a plus d'espérance.... elle ôte tristement son chapeau, et son châle, et sa robe

Enfin, sur les quatre heures, Monsieur arrive, tout essoufflé, tout en sueur, et les traits extrêmement fatigués.

« — Comment! tu n'es pas prête? » dit-il à sa femme.

« — Prêle !... je l'étais à midi... je l'étais encore il y a une heure; mais ne vous voyant «pas venir, je me suis déshabillée.

» — Si j'avais su, alors, je ne me serais pas «tant dépêché!...

» — Ah! vous vous êtes dépêché!... et vous «arrivez à quatre heures quand nous devions » partir à midi !...

» — Ce n'est pas ma faute si j'ai rencontré » des personnes qui m'ont retenu.

» — Vous en rencontrez toujours de ces per- »sonnes-là. Il valait mieux me dire que vous » ne vouliez pas sortir avec moi, c'eût été plus «franc, et je n'aurais pas eu la peine de m'ha- » biller et de vous attendre.

» — Ah! tu vas quereller... crier, gronder!.. » alors je m'en vais... »

Et Monsieur prend son chapeau, et disparait

Voilà comment se terminent la plupart des parties projetées avec l'homme marié libertin.

Quelquefois pourtant Monsieur n'a pu esquiver la sortie avec sa femme ; celle-ci s'est bien parée, elle tient le bras de son mari, elle en est toute lière ; la chose est assez rare, en effet, pour avoir du prix..

Mais à peine le couple a-t-il fait un petit bout de chemin, que Monsieur, paraissant frappé d'une idée subite, s'arrête en s'écriant :

« — Ah, mon Dieu!... et cet avoué qui m'atptend!... il faut au moins que j'aille le prévenir... C'est à deux pas d'ici... Tiens, ma » chère amie, va toujours devant, tu tourneras »à gauche sur le boulevard, et tu garderas le unième côté... Je le rejoins tout de suite. »

Et avant que Madame ait eu le temps de répondre, son mari a disparu et l'a laissée seute au milieu de la rue. Elle se décide à aller toujours, en marchant doucement; elle prend bien le chemin que son mari lui^i indiqué, elle garde la gauche des boulevards ; elle se promène ainsi pendant plusieurs heures, ne revoit pas son mari, et est obligée de rentrer seule chez elle.

Et le soir, Monsieur lui dit en rentrant :

« — Je ne conçois pas cela ! je t'ai cherchée «partout ! j'ai parcouru dix fois les boulevards, »et je ne t'ai pas retrouvée. »

Quand l'homme marié fait la cour à une dame qui est libre, celle-ci lui dit assez ordinairement :

« — Mais si votre femme savait que vous en » courtisez d'autres ! »

Et notre mari ne manque jamais de répondre :

a — Oh mon Dieu!.... est-ce que ma femme «s'occupe de cela?... D'abord elle est d'une «mauvaise santé... presque toujours malade... «alors vous concevez ..

» Pourvu qu'elle ait tout ce qu'il lui faut chez » elle... qu'elle puisse se faire des tisanes... sur- » veiller sa cuisine et gronder sa bonne, elle est «heureuse. »

Mais ce que disent ces messieurs n'empêche pas ces dames de se porter fort bien, et de penser à toute autre chose qu'à des tisanes et à leur cuisine.

En vérité, en voyant tous les tracas, tous les frais d'imagination, toutes les craintes, toutes ta courses, toutes les fatigues qui accompagnent le métier de mari à bonnes fortunes, on

se demande si ces messieurs-là ne seraient pas plus heureux en aimant leur femme.

Ne trouvez-vous pas qu'ils ressemblent à ces particuliers rebelles à la loi de la garde nationale, qui, pour échapper au billet du sergentmajor et aux gendarmes qui poursuivent les réfractaires, passent leur temps à déménager, à changer de nom, de quartier, à se cacher, à se sauver... et qui se donneraient beaucoup moins de peine en montant tranquillement leur garde?

fa mavi vivent.

L'homme marié viveur passe dans le monde pour un bon enfant. Chacun dit en parlant de lui:

a — Connaissez-vous un tel? Quel excellent

212 CMPOLATA.

i garçon ! toujours de bonne humeur. .. Comme » sa femme doit être heureuse ! •

Est-il bien certain que sa femme ait un sort digne d'envie? Si elle habite la ville, il se passe peu de jours où son mari ne lui amène du monde à dîner ; elle attend quatre personnes, il en a invité dix, et il le lui dit presque au moment de se mettre à table.

Madame est alors obligée de courir, d'aller, de venir, pour augmenter son menu ; et pendant qu'elle se donne beaucoup de mal pour bien traiter les convives que lui amène son mari, celui-ci s'amuse, rit, fume, joue au billard ou aux cartes jusqu'au moment où Madame t bien fatiguée par le surcroît d'embarras qu'on vient de lui donner, annoncera à la compagnie que le dîner est servi. •

A table, notre homme marié viveur est d'une humeur charmante, pourvu cependant que le

CIIIPOLATÀ. 213

rôti n'ait pas brûlé, que le vin soit frais et le café bouillant. Si l'une de ces choses manque, il jurera assez énergiquement, en disant :

« — Ah! c'est détestable, cela! Ma chère

• amie, il faudrait veiller une autre fois à ce » que l'on fit plus attention. »

Et la pauvre femme, qui depuis plusieurs heures n'a pas seulement trouvé le temps de se moucher répond avec douceur :

» — Oui, mon ami, c'est qu'on a été... un

• peu pressé... mais cela n'arrivera plus. »

Après le dîner, Monsieur ne s'occupe qu'à passer gaîment la soirée avec ses amis. Tous les divertissements sont de son goût, même ceux qui exigent que l'on monte sur les meubles, que l'on décroche des rideaux, que l'on se jette de l'eau, que l'on mette tout sens dessus dessous.

21 h CHIPOLATA.

S'il a un jardin, on peut y courir, y jouer, écraser les gazons , marcher dans les platesbandes, dévaster les fleurs, cueillir les fruits, casser les branches ; notre homme est le premier à encourager ses amis, en leur disant :

» — Ah bah!... il faut s'amuser... Roulons-

»nous... faisons des folies!... sautons bri-

» sons ! . . . . Tiens ! il faut bien rire un peu ! »

Et le lendemain Madame en aura pour la journée à réparer les dégâts commis dans son domicile.

Quand c'est dehors que notre viveur prend ses ébats sa femme est du moins tranquille chez elle, mais assez souvent, Monsieur rentre indisposé; il y a eu excès de dinde truffée, de Champagne ou de punch.

Au lieu de dormir paisiblement, il faut que Madame fasse du thé, il faut qu'elle adminis-

tre à son époux une foule de choses... il faut enfin qu'elle passe la nuit aie soigner.

Et puis les viveurs ont fort peu de dispositions pour s'occuper d'affaires , pour travailler, pour gagner de l'argent enfin, ils ne savent que le dépenser.

Et quand un créancier vient , notre homme s'esquive bien vite en disant :

« — Adressez-vous à ma femme, moi, je ne «me mêle jamais de ces détails-là. »

D'après cela, dans un ménage où le mari est viveur, il me semble que c'est... Monsieur qui doit être très-heureux.

£t mari insouciant. — €t mari jalon*.

Prenez garde, messieurs, l'insouciance ressemble beaucoup à l'indifférence, et les dames se vengent quelquefois d'un mari indifférent.

L'homme marié insouciant rentre, sort, s'ab-

sente, sans s'inquiéter jamais de ce que l'on fait chez lui.

Si la bonne lui dit:

a — Madame est sortie. ■

Il fait seulement : « — Ah! p d'un air qui veut dire : C'est très-bien.

Plus tard, si on lui dit :

« — Madame n'est pas rentrée. »Ou : « ma- » dame dîne en ville, » il refait son a Ah! » et rien de plus.

Ne croyez pas qu'il s'informe à quelle heure Madame est sortie., où elle est allée, chez qui elle dîne; il ne lui vient pas à la pensée de faire une seule de ces questions.

Quelquefois, en arrivant chez lui à l'improviste, ce qui, du reste, n'est pas son habitude,

il y trouvera près de sa femme un jeune homme qu'il n'a jamais vu.

Celui-ci lui fait force salutations, auxquelles il répond avec une extrême politesse, et sa femme lui dit :

o — Tu ne connais pas monsieur?

» — Mais non non je cherche en

«vain.

» — Nous avons vu monsieur chez madame » de B... il a eu la bonté de m 'accompagner au «piano, et puis nous avons ensuite chanté un »duo,

*— Ah! très-bien, très^bien!.,, Je crois me » rappeler.. , monsieur aune fort jolie voix.

» — Monsieur m'avait demandé la permission » de venir faire quelquefois de la musique avec «moi, et quand tu es arrivé, nous allions enta- »mer un morceau.

» — Très-bien, faites, faites; que je ne vous «dérange pas. Monsieur est bien aimable de ve- » nir nous voir, je suis charmé qu'il te fasse «chanter, cela entretiendra ta voix, et la voix a «besoin d'être entretenue. »

Notre mari insouciant écoute pendant un moment la musique que sa femme fait avec ce monsieur, mais bientôt il les laisse ensemble, et va dans son cabinet vaquer à ses affaires.

Cependant le jeune homme, qui probablement a pris goût aux duos qu'il fait avec madame, vient tous les jours, quelquefois même les soirs.

Ne croyez, pas que votre mari trouve cette assiduité extraordinaire, qu'il s'en inquiète, bien loin de là, il a tellement pris l'habitude de voir ce jeune homme près de sa femme , que lorsqu'il ne l'y trouve pas, il s'écrie :

« — Où donc est Arthur? ou Edouard , ou

«Alfred. Pourquoi n'est-il pas venu ?.... est-ce » qu'il serait indisposé?.... As-tu envoyé chez «lui? »

Et mille autres questions du même genre.

Si l'on va à la promenade, Madame prend le bras de son Sigisbé; Monsieur marche a côté , ou devant, ou derrière, il est toujours content.

Madame va au bal, au concert, au spectacle quand cela lui plaît et avec qui bon lui semble. Notre mari ne trouve jamais cela mauvais.

Madame sort souvent de très-bonne heure pour aller au bain ; elle rentre quelquefois accablée de fatigue et les joues très-colorées ou extrêmement pâles. Sa robe et sa collerette sont singulièrement chiffonnées.

Les domestiques remarquent tout cela, mais Monsieur n'y fait pas attention.

Monsieur a un emploi de mille écus , ou un commerce qui lui rapporte quatre à cinq mille francs par an. Avec cela , on ne donne pas un cachemire à sa femme, on ne lui achète pas de robes de velours.

Cependant Madame porte un cachemire, Madame a les bijoux les plus nouveaux , elle garnit ses robes avec de l'angleterre, et Monsieur ne lui dit pas :

« — Comment se fait-il que tu aies un cache- » mire ?..♦.. avec quoi donc as-tu payé ces bi- »joux? »

Et quelquefois la maison se monte sur un ton d'élégance, de luxe, qui n'est nullement on rapport avec le revenu du mari.

Et Monsieur ne dit jamais :

« — Ah çà , comment se fait-il que nous «puissions faire toutes ces dépenses? »

Ici l'insouciance pourrait prendre un autre nom. Je ne veux pas dire celui que l'on pourrait donner à l'homme marié qui agirait ainsi.

Après le portrait de I'Insouciant voici le por* trait du Jaloux.

Quand un homme est marié, il devrait d'abord se poser ce dilemme :

« Ou ma femme me trompe ou elle ne me » trompe point. »

( Voilà une proposition dont on ne saurait contester la vérité. )

« Si elle me trompe, elle ne mérite pas que »je me tourmente, que je souffre, que je me

• rende malheureux dans la crainte de perdre i son cœur.

• Si elle ne me trompe pas j'ai parfaitement

• tort de la soupçonner. Ainsi dans l'une ou

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» l'autre hypothèse, j'ai donc toujours tort d'ê- »tre jaloux. »

Hein ! il me semble que voilà un raisonnement ad homincni} Mais c'est absolument comme si je n'avais rien dit, et cela n'empêchera pas d'être jaloux, parce que ce sentiment-là ne raisonne pas.

Urj homme marié qui est jaloux est malheureux et rend malheureux tout ce qui l'entoure.

La circonstance la plus futile en apparence fait naître dans son esprit mille soupçons. Alors il tourmente sa femme, il brusque ses enfants, il gronde sa bonne, il bat son chien, s'il en a un.

Quand on jouait à la loterie les personnes qui avaient cette passion trouvaient dans tout ce qu'elles voyaient , tout ce qu'elles entendaient, ou ce qu'elles rêvaient, un motif pour mettre tel ou tel numéro.

Avaient-elles rêvé chat, elles couraient mettre le kh et le 88.

Rencontraient -elles un ivrogne, il fallait jouer le 77 et le 13.

Un fiacre passait, elles devaient mettre le numéro du fiacre, s'il dépassait quatre-vingtdix, elles décomposaient le nombre, et trouvaient dedans un terne ou un quaternc.

Quelqu'un avait frappé au matin trois coups au plafond, c'était un avis de la Providence, et il fallait jouer le 3.

En regardant sur un mur, elles avaient vu des dessins bizarres qui formaient encore des numéros; en regardant les étoiles cela formait des numéros, dans le fond d'une tasse où l'on avait pris du café, elles apercevaient des chiffres; sur la neige, dans le sable, dans le feu, partout enfin, et dans tout, elles trouvaient des motifs pour mettre à la loterie.

Le jaloux est absolument comme étaient ces joueurs.

Sa femme a mal dormi, c'est qu'elle a quelque chose qui la préoccupe. Elle a rêvé tout haut; elle a parlé de monsieur un tel et du Grand- Turc; elle n'est pas amoureuse du Grand-Turc, mais elle doit l'être de monsieur un tel.

Madame se lève de bonne heure, et n'a pas fait de bruit, croyant son mari encore endormi, mais celui-ci qui ne dort jamais que d'un œil, lui dit :

* — Diable! tu prends bien des précautions

»en te levant, ce matin? tu avais peur de

»> m 'éveiller, à ce qu'il paraît.

» — Mon ami, puisque je te croyais endormi, p il me semble que ce n'était pas le eas de faire » du bruit.

» — Ah! sans doute, tu ne voulais pas m'é-

• veiller, un mari qui dort c'est plus commode, «pourquoi donc te lèves-tu de si bonne heure,

• ce matin, qu'est-ce que tu as donc qui te

• presse?

» — Rien; mais je ne dormirais plus... d'ail- » leurs, il est bien l'heure de se lever. »

Madame s'habille. Monsieur l'examine du haut en bas ; il a vu d'un coup-d'œil toutes les parties de sa toilette; il s'écrie :

» — Pourquoi donc mets-tu cette robe-là aujourd'hui, est-ce que tu sors?

» — Je n'en ai pas l'intention. Cette robe-là » est de celles que je mets souvent pour rester à »la maison.

» — Et ce bonnet?... on dirait que tu as des «projets, aujourd'hui.

» — Comment? quels projets? est-ce que je »n'ai pas l'habitude de mettre un bonnet.

» — Si... mais dans la manière de le poser il »y a quelquefois plus de prétentions. »

Madame hausse les épaules et ne répond plus.

Si Monsieur a un rendez-vous d'affaires, et que sa femme lui dise :

» — Mon ami, voici l'heure de ton rendez- »vous. »

Il répondra ;

» — Tu es bien pressée de me voir sortir. »

Si Madame sort, Monsieur compte les minutes. Il sait où elle doit aller, quelles emplettes elle doit faire, à qui elle doit parler : il a calculé ce qu'il lui fallait de temps pour tout cela ; il lui a tracé l'itinéraire de sa route; elle ne doit pas s'en écarter.

Si Madame reste dehors un quart-d'heure de

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plus que le temps calculé par son mari, si on l'a rencontrée dans une autre rue que celles qu'il lui a dit de prendre, il en conclut que sa femme a des intrigues.

Si Madame ne mange pas à dîner c'est louche. C'est quelle a pris quelque chose dehors.

Si elle mange avec appétit c'est louche. Qu'at-elle fait pour avoir gagné cet appétit ?

Si elle veut aller à tel spectacle plutôt qu'à tel autre, c'est louche. Probablement elle a donné un rendez-vous à quelqu'un, et veut aller où elle espère rencontrer la personne qui l'intéresse.

Si elle refuse de sortir le soir avec son mari, c'est fort louche ; c'est qu'elle attend quelqu'un qu'elle veut recevoir quand elle sera seule.

Si elle engage avec instance son mari à ne pas sortir et à lui tenir compagnie, c'est très-

louche; c'est qu'elle Teut éloigner tous les soupçons que son mari pourrait concevoir, et qu'en agissant ainsi elle espère bien qu'il sortira.

Si elle est froide et ne répond pas aux caresses de son mari, cela devient extrêmement louche, c'est quelle en aime un autre et que les caresses de son mari l'importunent.

Si elle est bien tendre, bien empressée, bien caressante, c'est encore bien plus louche; c'est un manège pour cacher à son mari l'amour qu'elle ressent pour un autre.

Si elle parle souvent de monsieur un tel . c'est toujours louche, cela prouve qu'elle pense souvent cà ce monsieur. Si elle n'en parle jamais, c'est pour cacher son jeu. Si elle en dit du mal , c'est encore une malice pour que vous ne soyez pas jaloux de lui.

Et ainsi de suite!... Je pourrais aller comme cela très-longtemps; car vous voyez bien que c'est à l'infini, et absolument comme le joueur de loterie, qui dans tout voyait des numéros.

Au total, la jalousie est une fort triste chose; cela tourne quelquefois au tragique, àl'Othello!

Et il y a encore un fait bien avéré, c'est que la jalousie ne préserve de rien, et n'empêche rien. Quelquefois, au contraire, elle donne à une femme le désir de faire ce à quoi elle ne pensait pas, car rien n'aigrit comme l'injustice.

Et puis, un jaloux est ennuyeux; un homme ennuyeux est fort maussade, fort peu aimable, fort triste, et on prend l'habitude de se réjouir, quand il n'est pas là.

Heureux les maris qui ne le sont pas!...( je veux toujours dire jaloux ).

£e mari qui est ce que vous saue? bieu,

Cela ne change absolument rien à sa figure , à sa tournure, à ses manières, et à sa façon de s'exprimer.

Ab imo disce omms.

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