‹ ChipolataChapitre 4 sur 4 · CF1TP0L4TA · texte numérisé non relu

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» Je ne me le suis pas fait répéter deux fois, »je suis monté, je me suis rendormi et me » voilà arrive.

» Pendant que l'étranger expliquait son «voyage au monsieur à l'air rusé, qui comprenait fort bien qu'en changeant de diligence s au milieu de la nuit l'habitant de la Navarre »avait grimpé sur la voiture qui allait à Paris, » en croyant monter snr celle qui se rendait à » Bordeaux, les voyageurs qui les entouraient » étalent allés, les uns à leurs affaires , les au- » très à leur hôtel ; si bien que le monsieur «resta seul près de l'étranger, auquel il dit d'un » air inquiet :

» — Est-ce que vous avez des bagages , une » malle sur la voiture ?

» — Rien du tout ! répond le Navarrois. J'ai r, mon argent sur moi, et ce petit sac qui ne » m'a pas quitté.

» — Tant mieux! répond le monsieur dont » la figure devint radieuse, parce qu'il avait

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«craint qu'en demandant ses bagages l'étran- » ger n'apprit son erreur.

«En ce cas, mon cher monsieur, rien ne » vous retient plus aux Messageries...

a Voulez-vous accepter mon bras et me per- » mettre de vous servir de guide dans cette «grande ville , en attendant que votre famille » arrive ? Je connais Bordeaux sur le bout de «mon doigt, et je crois que mes connaissances » ne vous seront pas inutiles.

«L'étranger avait sur-le-champ passé son «bras sous celui de ce monsieur, en s'écriant :

«Votre proposition est trop honnête pour «que je la refuse; c'est même un grand ser- » vice que vous me rendez, car n'ayant jamais » quitté mon pays, je me serais d'abord trouvé un «peu gauche dans une ville aussi considérable.

» — Je l'avais présumé. Venez, et, chemin » faisant, si ce n'est pas une indiscrétion , je • vous demanderai quel motif vous amène à «Bordeaux.

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«L'étranger accompagne ce monsieur, qui » est très-empressé de l'emmener bien vite loin »des Messageries : tout en marchant, il lui fait » le récit suivant :

« — Je vivais tranquillement au fond de ma «province, monsieur. J'avais assez de bien pour «être heureux près de ma femme, que j'aime «tendrement, et de mon enfant, qui est ma «félicité, lorsque des malheurs, un incendie, «plusieurs événements désastreux, m'cnle- » vèrent à peu près tout ce que je possédais.

» Je ne demandais pas mieux que de tra- «vailler pour nourrir ma famille, mais encore » fallait-il trouver un emploi.

«Un ami, témoin de ma ruine, me dit :

«Je retourne à Bordeaux; j'y suis placé «dans une maison de commerce, où j'espère «vous faire avoir un emploi. Dès que je serai » certain de l'obtenir pour vous, je vous écri- » rai ; alors vous pourrez partir avec voire fa- « mille et venir vous établir h Bordeaux.

»Cet ami partit.

»Au bout d'un mois, je reçus une lettre où «il me disait :

» J'ai votre affaire; venez, mais dépêchez- » vous, sans quoi on disposerait de la plaee.

» Je me suis hâté de réaliser le peu que je «possédais, et ma femme n'ayant pas achevé «aussi vite que moi ses petits préparatifs, je «suis parti devant, et me voilà.

« — Et quelle somme avez-vous réalisée ?

» — Cinq cent cinquante francs.

«J'en ai laissé cent à ma femme pour ses «frais de voyage, et je porte le reste dans ma «poche avec l'adresse du négociant qui m'at- »tend et chez lequel je vais aller.

« — Voyons cette adresse... Je connais peut- » être votre négociant.

» L'étranger tire un papier de sa poche , et «lit :

«Monsieur Desbuissons, place de la Corné- » die, à Bordeaux.

» Monsieur Desbuissons ! Eh ! certainement, »je le connais... Je me suis trouvé souvent avec » lui. Venez, je vais vous mener à sa demeure. »Oh ! parlez-lui de Badinguet. .. vous verrez ce » qu'il vous répondra.

» L'habitant de la Navarre se laisse conduire «par M. Badinguet, puisque c'est le nom que «vient de se donner son nouvel ami.

«Chemin faisant, ce misérable, qui était tout «bonnement un chevalier d'industrie, cher- » chait dans sa tête quelle marche il devait sui- » vre pour vivre aux dépens du pauvre homme «qui possédait quatre cent cinquante francs et «qui se croyait à Bordeaux.

»Le plan fut bien vite dressé. M. Badinguet • conduisit l'étranger sur la place de l'Odéon , »en lui disant :

« — Nous sommes sur la place de la Comé- » die ; voici la maison où loge M. Desbuissons : »je vais m 'informer s'il est chez lui.

» Il court parler au concierge de la maison ,

» le met dans ses intérêts avec une pièce de «monnaie, et revient dire à son nouvel ami : » — Monsieur Desbuissons est absent ; on «ignore quand il reviendra; mais on pense » qu'il ne peut tarder.

« — Diable ! s'écrie le Navarrois , et que »vais-je faire pendant ce temps-là?

« — Confiez- vous à moi , mon cher ami. Je »vous logerai dans mon hôtel, où vous serez «fort bien ; puis je vous ferai manger à ma ta- «ble d'hôte, à quatre francs par tête ; c'est une » des meilleures de Bordeaux.

« — Mais quand ma femme arrivera.... elle «viendra me chercher chez M. Desbuissons, » dont elle a l'adresse.

« — Eh bien ! nous allons y laisser l'adresse » de mon hôtel, et on la lui donnera.

» Monsieur Badinguet logeait habituellement, *>à Paris, dans un petit hôtel garni de la rue « du Bac, où se trouve une table d'hôte à qua-

«rante sous par tète. C'est là qu'il conduisit «l'étranger.

» Avant de le présenter, il eut soin de parler «tout bas à la maîtresse de l'hôtel, et la pré- »vint qu'il s'agissait d'une mystification arran- «gée avec la famille de son compagnon, au- » quel on était convenu de faire accroire qu'il » se trouvait à Bordeaux.

«Les habitués de la table d'hôte furent en- » chantés en apprenant qu'ils allaient s'amuser »aux dépens d'un étranger; tout le monde se «fit un plaisir de seconder M. Badinguet, et «lorsque celui-ci présenta son nouvel ami à la «table d'hôte à quarante sous par tête, ce fut à «qui dirait son mot pour accroître l'erreur du » nouveau-venu.

«L'habitant de la Navarre, qui n'était nullc- » ment difficile en fait de cuisine, trouva que «l'on dînait supérieurement dans l'hôtel où «son ami l'avait mené : quelquefois seulement «il remarquait que les plats passaient telle-

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«ment vite devant lui, qu'il n'avait jamais le » temps de prendre le morceau qu'il aurait dé- » siré ; mais il pensa que c'était l'usage du «pays.

«D'ailleurs il s'amusait beaucoup de la conversation des convives; c'était à qui, parmi » eux, ferait l'éloge de Bordeaux et des plaisirs »que l'on y goûtait. Tout cela monta la tête » au voyageur.

»Le soir, son ami Badinguet le conduisit à «l'Opéra, en ayant soin de le faire payer pour » deux, comme à la table d'iiùte, tout en ayant » l'air de payer sa propre part.

«Le Navarrois est enchanté du spectacle, de 9 la musique, de la danse. Son ami le mène » au Palais-Royal, et son enchantement rcs double.

s Le lendemain, c'est encore une suite de «plaisirs, et M. Badinguet s'arrange de ma- «nière à ne pas quitter son ami, et à ne jamais

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»le laisser seul, de peur que quelqu'un ne le «tire d'erreur.

«Plusieurs jours s'écoulèrent; le Navarrois a trouvait Bordeaux admirable.

» Cependant il commençait à s'ennuyer de «l'absence de sa femme et de sa fille, il s'éton- »nait qu'elles n'arrivassent pas ; chaque jour il » forçait son ami à le conduire dans la cour » des Messageries, où il espérait les voir descen- » cendre.

«Tant que M. Badinguet sut que son ami «possédait encore de l'argent, il ne le quitta «pas. Lorsqu'il l'eût aidé à vider complète- «ment sa bourse, il disparut, et l'étranger » chercha en vain son fidèle compagnon sur «l'aide duquel il avait compté pour attendre «l'arrivée de ce M. Desbuissons, qu'il ne rcn- » contrait jamais chez lui.

Que va faire le brave homme n'ayant plus d'argent, dans une ville oii on le dépense si

vite? Chaque jour son inquiétude augmente de n'avoir aucune nouvelle de sa femme.

Enfin il retourne parler au concierge de la maison où on lui a dit que logeait son négociant, et le concierge finit par rire au nez du pauvre diable en lui répondant :

« Ah çà ! est-ce que vraiment vous ne sa- » vez pas que vous êtes à Paris ? alors la plai- »santerie est un peu longue.

« — A Paris ! s'écrie l'étranger ; que me di- »tes-vous ?...

«Comment ! je ne suis pas à Bordeaux?

« — Vous en êtes même assez loin.

« — Mais ce M. Desbuissons ?

« — Je ne l'ai jamais connu ; c'est votre ami »qui m'avait dit de vous répondre comme je » l'ai fait.

»Le pauvre homme se frappa le front; il «courut comme un insensé dans les rues, il interrogea plusieurs passants et leur demanda s'il

» était vraiment à Paris ; ceux-ci se fâchèrent » en croyant quele Navarrois se moquait d'eux.

» Il retourna à son hôtel, et là il apprit enfin «toute la vérité ; on s'était constamment amusé » à ses dépens.

» Le malheureux se trouvait sans argent, sans «ressources, loin de sa famille... Le désespoir «s'empara de lui, il tomba malade.

«La maîtresse de l'hôtel, émue de pitié et se «repentant d'avoir secondé une plaisanterie «beaucoup trop prolongée, garda et soigna le » pauvre malade, qui passa un mois entre la » vie et la mort.

«Lorsqu'il fut en état de quitter son lit, une • personne qui arrivait de Bordeaux et qui avait «su toute l'histoire du Navarrois, s'approcha de «lui et l'exhorta au courage.

» Sa femme ne l'ayant pas trouvé dans la ville » où il devait se rendre, et ne recevant de lui au- »cune nouvelle, avait pensé qu'il était mort » en roule.

» L'infortunée n'avait pu supporter cette per- »te ; elle était morte, et au bout de quelques «jours son enfant, privé des soins de sa mère, » l'avait suivie au tombeau.

»En apprenant cet affreux malheur, en com- » prenant qu'il avait perdu tout ce qu'il chéris- » rissait, Je pauvre homme tomba dans une «sombre mélancolie; il ne sembla môme plus «avoir l'usage de sa raison.

« Ce fut à dater de ce moment que chaque «jour il prit l'habitude de se rendre dans la « cour des Messageries.

»Là, il passait quelquefois des journées en- «tières attendant toujours l'arrivée des êtres «chéris qu'il ne devait plus revoir.

«Ensuite il retournait à l'hôtel, où l'on con- » tinuait de l'héberger gratis pour réparer un «peu le mal qu'on lui avait fait. »

Le pauvre homme ne devait pas être longtemps à charge à ses hôtes...

S'il a cessé de venir dans la cour des Mes-

sageries... c'est qu'il a cesse rie vivre.... ou plutôt de souffrir.

Et voilà pourtant quelle est quelquefois la suite d'une plaisanterie que l'on croit fort bonne : on commence par rire, puis on finit par en pleurer.

Mais c'est assez nous attrister, retournons dans la cour des Messageries,

Voilà des gens qui partent :

« — Adieu, papa.

« — Adieu, maman.

« — Adieu, ma tante.

« — Adieu, ma cousine...

« — Vous m'écrirez, n'est-ce pas ?

« — Vous penserez à moi.

« — Ayez bien soin de Médor. .. menez -le «promener tous les jours... surtout ne prêtez »à personne mon petit fusil... ni mes livres.. » ni mon grand cheval de bois »

C'est un écolier que l'on envoie en Aile-

magne pour qu'il apprenne le commerce et la langue du pays.

Sa mère , sa tante et sa cousine ont les larmes aux yeux et regardent presque d'un air furibond le père qui a voulu absolument l'aire partir son fils pour l'étranger.

Le père fait tous ses efforts pour dissimuler lui-même son attendrissement et pour consoler son fils ; il lui dit d'un air solennel :

« — Mon ami... les voyages forment la jeunesse... Tu vas dans le pays de Schiller, de » Goethe... Tu boiras de la bière... et tu man- » géras de la choucroute.... Aussi quand tu re- » viendras, tu seras un homme. »

Le petit adolescent ne comprend pas trop que pour devenir un homme il soit nécessaire de manger de la choucroute ; mais enfin, pour être agréable à son père et revenir plus vite, il lui répond tout en pleurant :

« — Oui, papa... j'en mangerai beaucoup.. » Oh ! tu seras content de moi ! »

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Mais déjà la voix du conducteur se fait entendre ; il appelle les voyageurs ; on va partir pour Bruxelles.

L'un court en se tâtant pour savoir s'il n'a pas oublié quelque chose ; l'autre , qui a déjà dit six fois adieu à sa femme, va de nouveau la serrer dans ses bras, et lui murmure à l'oreille :

« — Tu as le mot pour mes créanciers... Je »suis en Amérique... pour dix-neuf ans.

Un petit monsieur, jeune et malingre , qui tient toujours en marchant ses deux mains sur la ceinture de son pantalon, revient sur ses pas et crie à sa femme :

« — Ma bonne amie... je l'ai oublié... je ne »poux pas partir sans cela... je serai malade »en route... tu sais bien que je m'en sers tous «les jours.

« Allons, monsieur, montez, vous êtes de la «rotonde; on n'attend plus que \<>us.

— Une minute, conducteur... lime man- » quelque chose, et je ne puis m'en passer...

« — Eh! monsieur que m'importe P....

» Vous en trouverez à Bruxelles. . .

« — Et jusque-là ?...

« — Mais il est probable que vous ne vous en » servirez pas dans la voiture.

« — Peut-être !

« — Eh ben ! ce sera gentil ! » crie une grosse maman placée dans la rotonde. « Je » demande à changer de place, moi. »

La femme de ce monsieur revient et lui glapit d'un air triomphant :

« — Tu l'as, mon ami, tu l'as! J'y avais » pensé... il est dans ton sac de nuit... entre » deux pots de confitures. »

Le petit monsieur demande alors à mettre

entre ses jambes son sac de nuit, qui est placé

sur l'impériale avec les paquets.

Mais tous les voyageurs de la rotonde s'y op- II. 19 "

posent; le conducteur pousse le pauvre homme clans la voiture, et il est obligé de partir séparé de ce qu'il regrette tant.

Bon voyage !

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