LES MESSAGERIES
Voulez-vous avoir une idée du continuel mouvement du monde qui va et vient, arrive, part, séjourne et revient visiter Paris? de la quantité prodigieuse d'étrangers , de provinciaux, de campagnards, qui se dirigent vers la ii. 16
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capitale de la France, parce que, pour les uns, c'est le seul endroit où l'on puisse faire fortune, parce que, pour les autres, c'est la seule ville où l'on dépense agréablement la fortune qu'on a.
Pour tous, Paris étant la huitième merveille du monde , il est assez naturel de vouloir la connaître, vu la difficulté que nous éprouverions à voir les sept autres.
Allez aux Grandes-Messageries, rue Notre- Dame-des-Victoires, ou rue Montmartre, à votre choix, et vous aurez une idée de ce perpétuel mouvement d'entrées et de sorties, et vous verrez ces personnages de toutes les classes, de tous les âges, de tous les rangs.
Les figures, ordinairement, arrivent radieuses et partent souvent tristes et allongées; car si Paris est le séjour des illusions , il est encore le lieu des déceptions.
On n'y trouva pas tout ce que l'on croit y
rencontrer; les alouettes n'y tombent pas absolument rôties dans la bouche de ces naïfs campagnards qui se promènent par les rues, en ouvrant de grands yeux , et en soupirant de ne pouvoir posséder tout ce qu'ils admirent.
11 y a bien encore les messageries Laffitte et Caillard, et beaucoup d'autres entreprises de voitures, qui vous mènent quelquefois fort loin, quand elles ne vous versent pas en route; mais ce sont de ces événements auxquels doit s'attendre toute personne qui voyage.
On ne voit pas du pays sans qu'il en coûte quelque chose.
On ne s'instruit pas impunément; le métier de touriste est dangereux.
Revenons aux Grandes-Messageries, car c'est là que les scènes comiques, que les tableaux piquants, que les originaux abondent.
2l\h CHIPOLATA,
Vous n'y passerez point dix minutes sans avoir quelque chose à observer.
Et d'abord, figurez-vous une cour immense, beaucoup plus longue que large, allant de la rue Montmartre à la rue Notre-Dame-des-Victoires.
De chaque côté sont les bureaux où vous pouvez retenir vos places, quand il en reste encore pour l'endroit où vous voulez vous rendre: et il n'v en a pas toujours.
On voyage tant aujourd'hui, non-seulement pour ses affaires, mais encore pour son plaisir ou par ordonnance du médecin!
Quand les médecins ne savent plus qu'ordonner à leur malade, vous savez qu'ils leur conseillent de voyager.
Si vous entrez dans l'immense cour des mes-
sageries de la rue Notre-Dame-des- Victoires , vous passez sous une voûte, vous avez même le droit de passer sous trois voûtes; mais comme les voitures ne peuvent prendre que celle du milieu, les piétons se contentent ordinairement des deux autres.
A droite, se trouve l'administration; tout à côté, on voit le bureau des recouvrements; charmant bureau où vous ne rencontrerez presque jamais que des visages joyeux ! où l'on est enchanté d'avoir affaire.
Caries Messageries ne servent pas seulement à voiturer des individus, elles se chargent aussi de transporter les produits les plus renommés des pays qu'elles desservent. Enfin elles font encore voyager l'argent, qui, plus heureux que les comestibles arrive toujours sans avaries.
Votre père, votre oncle, votre parrain peuvent
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vous envoyer des groupes de numéraire, et cela vous fait autant de plaisir qu'un pâté.
Si vous entrez dans la cour par la rue Montmartre, vous passez devant le Café des voyageurs, et en face vous apercevez l'Estaminet des Voyageurs, car on fume quelquefois en arrivant à Paris, et plus souvent encore en le quittant.
Vous franchissez une grille qui est toujours ouverte, et vous entrez dans la cour des Messageries.
Des voitures viennent d'arriver; en voilà d'autres qui vont partir.
Au lieu de n'être qu'un simple flâneur, qu'un passant, qu'un observateur , si vous venez là avec l'intention de prendre une diligence, vous portez vos regards autour de vous, vous cherchez le bureau où vous devez vous adresser.
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Les murs sont tapissés de tant de noms de villes, que cela vous éblouit: vous vous y perdez, et vous vous dites :
« — Mon Dieu ! je ne trouverai jamais l'en* » droit où je veux aller.
«Cependant, il ne faut pas se tromper ici; je »n'ai pas envie de me faire mener où je n'ai «point affaire; désappointement qui n'arrive «que trop souvent en omnibus; mais en dili- • gence, le quiproquo pourrait aller trop loin »
Vous vous décidez à entrer dans le premier bureau venu.
Vous vous avancez gracieusement vers un employé qui n'a pas l'air de s'apercevoir que vous lui faites un sourire très-agréable; c'est égal, vous continuez de sourire en lui disant ;
« — Monsieur, je désirerais aller à Saint- » Malo ? »
L'employé vous répond sans vous regarder : « — Saint-Malo?.... Ouest.... route de Breta- »gne. »
Vous saviez très-bien que Saint-Malo était sur la route de Bretagne, et la réponse de ce monsieur ne vous avance enrien; mais le commis parait tellement occupé et si peu causeur , que vous n'osez pas recommencer à l'interroger.
Heureusement un homme de peine, qui apporte des paquets a pitié de votre embarras ; il s'approche et vous dit :
« — Vous êtes ici sur la route d'Italie; allez » là-bas.... dans le fond, vous trouverez tout »de suite. »
Vous remerciez cet homme, et vous voilà dans la cour; comme on vous a dit que vous trouveriez tout de suite, vous entrez dans le
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premier bureau que vous apercevez, et vous recommencez votre phrase en vous adressant à un employé qui a l'air encore plus affairé que l'autre :
« — Monsieur, je désirerais une place pour » Saint-Malo? »
Cette fois, le commis vous regarde d'un air goguenard, et réplique :
« — Saint-Malo?... Ouest..., route de Breta- » gne. »
Puis il répond à d'autres voyageurs , et ne s'occupe plus de vous.
Vous commencez à être vexé., vous avez envie de vous mettre en colère; mais vous vous contentez de sortir du bureau avec beaucoup d'humeur et en frappant du pied avec force, dans l'espérance que cela fera de la peine à
l'employé, qui n'y fait pas seulement attention.
Vous retournez dans la cour en vous disant;
« Me voilà parfaitement fixé sur Saint-Malo. » Mais comment découvrir la route de Breta- »gne, au milieu de toutes ces voiture?, de ces » voyageurs, de ces paquets?»
L'Écriture dit :
« Cherchez et vous trouverez.
Cependant il y a dans ce monde une foule de choses que l'on ne trouve jamais décidonsnous à lire tout ce qui est écrit sur ces murs :
Vous finissez par où vous auriez dû commencer. Vous lisez, et vous voyez d'un côté :
Bureau 4, Est, Allemagne.
Plus loin, le bureau de Rouen et de Dieppe,
correspondant avec les bateaux à vapeur de Boulogne et de Calais, qui vont à Douvres et à Londres.
Enfin, pour peu que vous y mettiez d'attention, vous ne commettrez plus de bévues ; vous trouverez le bureau où vous retenez votre place, puis vous allez vous reposer dans la salle des voyageurs où vous ne trouvez ordinairement personne, parce que les voyageurs préfèrent se tenir dans la cour.
C'est qu'elle est toujours vivante, amusante, cette -cour où l'on arrive de toutes les parties du monde.
Là-bas on charge les bagages sur une voiture qui ne tardera pas à partir.
Admirez l'agilité et la force des hommes qui montent les malles, les valises, les paquets. Ces gens-là grimpent sur l'impérial d'une voiture comme un écureuil après un arbre.
Par ici, une diligence vient d'arriver , et on la débarrasse de tout ce qui appartient aux voyageurs.
Ceux-ci sont restés près de la voiture ; ils ont , pour la plupart, l'air inquiet, soupçonneux; l'un demande sa malle, l'autre sa valise, il craint qu'elle ne soit égarée, parce qu'on lui a dit que tout s'égarait à Paris.
Un autre court après un commissionnaire qui, sans lui en avoir demandé la permission , a déjà chargé sur ses épaules une malle, et s'éloigne avec son fardeau par la rue Montmartre.
« — Holà , commissionnaire ! » s'écrie le voyageur tout en courant « Où allez-vous donc » avec ma malle?... Arrêtez donc! Je ne vous ai «pas dit d'emporter cela! »
Le commissionnaire continue sa route en répondant :
« — Soyez tranquille , mon bourgeois, je • connais les meilleurs hôtels de Paris... Je vas «vous mener dans un endroit où vous serez » comme chez vous. »
Le voyageur, qui est très-mal chez lui, s'écrie :
« — Je ne veux pas aller là Je veux être
» mieux que chez moi... D'ailleurs je vais d'a-
» bord descendre chez un ami Lâchez donc
»ma malle.
» — Je vas vous la porter chez votre ami, » alors.
» — Eh bien ! je vous la porterai dans le fiacre.
» — Mais ce n'est pas la peine, je vais pren- » dre un fiacre.
» — Mais je n'avais pas besoin de commissionnaire pour cela , le cocher m'aurait suffi.
» — Laissez donc, bourgeois, vous croyezqtie » les cochers de Paris portent les malles! Le
«plus souvent, ils sont trop fiers pour ça!.... »
Le voyageur a beau dire, il faut qu'il baisse porter sa malle au commissionnaire, qui le promène longtemps dans la rue en voulant lui chercher un fiacre, et qui ne consent à lui rendre son bagage qu'après l'avoir emballé dans une voiture, et s'être fait payer fort cher pour avoir porté une malle contre la volonté du propriétaire.
Par ici , vous apercevez un autre voyageur qui a échappé aux commissionnaires; il tient sous ses bras deux valises, un sac de nuit, un carton, un parapluie, et sa femme, petite provinciale qui a une figure très-éveillée, et qui paraît émerveillée d'être à Paris; elle tire son mari par le bras, en lui disant:
« — Eh bien ! mon ami, est-ce que nous allons rester dans cette cour avec nos paquets? » Je grille de voir Paris, moi, je veux m'amu-
»ser... Je veux beaucoup m 'amuser... Qu'est- »ce que nous faisons là?
» — Mais, ma chère amie, c'est que je ne sais «dans quel hôtel te mener. .. J'ai oublié de » m 'informer où nous serions bien.
» — C'est cela qui vous embarrasse? Eh!
» mon Dieu! demandons le meilleur... L'hôtel «des Princes ou des Ambassadeurs...
» — Mais, écoute donc, tu sais bien que j'ai » fait mes petits calculs... Nous voulons passer «dix jours à Paris... J'ai dit:
«Nous dépenserons dix francs par jour, com- »pris les spectacles, les voitures, enfin tous les «plaisirs que l'on peut se procurer dans cette «ville... 11 me semble que c'est suffisant pour «bien s'amuser... C'est donc cent francs que «nous avons à dépenser à Paris... Je n'ai que «cette somme, et de quoi payer notre re- « tour. . .
» — Raison de plus, mon ami ; dix francs par «jour!... certainement, avec cela, nous pou- »vons aller dans le meilleur hôtel de Paris... et )/ vivre comme notre sous-préfet! »
Le mari se laisse guider par sa femme qui dit à un commissionnaire de les mener où on est le mieux.
On conduit le couple dans un hôtel de la rue de la Paix.
Là, on leur donne un superbe appartement, on leur sert un dîner délicieux; le soir, les deux époux demandent une voilure, vont prendre des glaces au Palais-Pioyal, et se rendent ensuite à l'Opéra.
Le lendemain, après avoir bien déjeuné, le mari, curieux de savoir s fis pourront rester plus de dix jours à Paris, demande à l'hôtel la note de ce qu'il doit depuis la vei'1'1
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En y joignant ce qu'il a dépensé an spectacle et au café, il se. trouve en avoir déjà pour quatre-vingt-dix-neuf francs ; le pauvre mari est obligé de reprendre bien vite ses paquets et sa femme sous son bras, et d'arrêter deux places dans la diligence, qui le jour même part de Paris.
Retournons avec eux dans la cour des Messageries.
Une dame et ses enfants entourent un voyageur qui descend de voiture.
On guettait son arrivée, on l'attendait avec impatience; à peine est-il hors de la diligence que des bras le pressent, le serrent, l'enlacent. Il reçoit les caresses de son épouse, de ses enfants.
Heureux celui dont le retour cause tant de
joie, et qui voit à son arrivée le plaisir briller
sur tous les visages ! Celui-là doit trouver le
bonheur à Paris, car il est rare que l'on ne
trouve pas ce que l'on apporte aux autres. ri. 17
Mais un peu plus loin, voyez cet homme pale, amaigri, dont le regard est triste et [ibattu.
En descendant de la voiture ses yeux se sont portés autour de lui ; il a cherché de tous côtés, mais en vain! Personne n'est venu au-devant de lui... personne !...
Son retour n'est donc pas désiré; il se dit cela, sans doute, en reportant tristement ses regards vers la terre; et pourtant cet homme a une femme et des enfants !
On se tromperait en s'imaginait que dans la cour des Messageries tous les épisodes doivent être gais ; on y pleure aussi, et les larmes y sont sincères. Il y a souvent là une mère, une sœur, une fille qui sont venues conduire jusqu'à la voiture l'objet de toutes leurs affections, et qui versent d'abondantes larmes au moment de se séparer de lui.
— Quand le reverra-t-on?
L'époque du retour n'est pas toujours cer-
taine; et, d'ailleurs, qui peut prévoir les événements?
Ainsi que l'a dit Bérat dans une de ses jolies chansons, lorsque nous revenons dans nos foyers...
Sonvent pour un plus long voyage, Ceux que nous aimons sont partis.
Les gens qui plaisantent sur tout, qui rient de tout, qui tournent tout en ridicule, ne comprennent pas que l'on verse des pleurs en se séparant de sa femme ou de sa fille, et comme la nature ne leur a pas donné une âme pour sentir, pour connaître les plus doux sentiments de la nature, ils ne trouvent rien de mieux à faire que de s'en moquer.
Mais à côté de ces hâbleurs du bonne compagnie, vous trouverez encore des hommes du grand monde qui ne rougiront point de leur attendrissement au moment de quitter un être qu'ils chérissent; quoiqu'un fâtéée Paris bien
perverti, le nombre de ces derniers l'emporte encore sur les autres.
De nombreux coups de fouet retentissent !... les grelots des chevaux, le bruit des roues, les houras du postillon annoncent l'arrivée d'une diligence... la diligence de Bordeaux entre dans la cour! Un mouvement nouveau s'opère et ranime le tableau.
Les commissionnaires accourent près des voyageurs pour les débarrasser de leurs paquets; les employés de l'établissement apportent les échelles pour aider à décharger les effets ; et beaucoup de personnes, qui attendaient en se promenant, ou assises sur des bancs de pierre, viennent entourer la voiture.
Le midi envoie à Paris des têtes chaudes, vives, impressionnables. Voilà un jeune homme qui vient sans doute pour y faire son droit; son premier mot, en descendant delà diligence, est:
» — Le Palais-Royal. Où est le Palais-Royal? )> Je veux le voir de suite.
La cour des Messageries ne manque pas de ces gens qui cherchent à s'emparer d'un nouveau débarqué pour profiter de son inexpérience, et s'amuser quelque temps à ses dépens, en mettant sa bourse et sa confiance à contribution : bienheureux encore lorsque la chose se borne là; car, avec ces Robert-Macaire* endimanchés, après le regret d'avoir été dupe, il y a encore à craindre que leurs conseils perfides ne tassent sortir du droit chemin ; et à Paris on va très-vite dans les mauvaises routes, hélas !
Jeunes gens, qui arrivez dans la capitale de la France avec un cœur honnête, une âme ardente et le désir si naturel à votre âge de connaître les plaisirs de Paris, méfiez-vous de ces hommes obligeants que vous rencontrerez dans la cour des Messageries, et qui, touten feignant d'arriver comme vous dans la capitale, ne manqueront 'pas de rencontrer un ami qui s'offrira pour être leur ciccrone, et en même temps le vôtre.
Ces hommes el leur ami sont tout simplement deux escrocs qui convoitent déjà votre valise.
Ne vous fiez qu'aux commissionaires pour porter vos effets, et encore ne vous servez que de ceux qui ont des plaques.
On voit aux Messageries des figures de tous les pays; c'est nécessairement le rendez-vous des étrangers qui ne sont pas venus en poste.
Les costumes y sont encore ceux des pays que l'on quitte, mais toujours un peu fripés, fanés et froissés par la route. 11 y a une foule de personnages dont vous devinerez la profession ou la position sociale rien qu'à l'inspection de leur tournure.
Vous reconnaîtrez l'actrice de province qui vient à Paris chercher un emploi, à son chapeau surchargé de vieilles fleurs, de vieilles plumes, de nœuds de ruban, et à mille petits accessoires dont elle croit devoir embellir sa
toilette, mais qui ne se portent qu'au théâtre. . et pas même aux théâtres de Paris.
Le jeune homme qui vient suivre ses cours a un petit habit bien juste, une toilette bien modeste, un air candide et presque timide; les sermons de ses parents sont encore présents à sa mémoire; mais dans quelques jours, si vous le rencontriez, vous ne le reconnaîtriez plus. Les cours, l'estaminet et la Chaumière opèrent des changements rapides et malheureusement complets.
Voilà une jeune personne qui descend seule de voiture; sa mise paraît simple, mais décente; elle n'a pour bagage qu'un petit paquet, et elle tient à la main une lettre dont elle regarde l'adresse qu'elle va se faire indiquer.
Pauvre jeune fille, qui vient sans doute pour chercher un emploi à Paris, et qui n'a, pour toute fortune, qu'une lettre de recommandation ! Puisse-t-on l'avoir bien adressée !
Déjà un beau monsieur, qui passe une par-
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tie de son temps dans la cour des Messageries pour guetter l'arrivée de semblables voyageuses, s'approche de la jeune fille et lui propose de la conduire à l'adresse indiquée sur la lettre qu'elle tient à la main; mais presque au même moment un gros Auvergnat, commissionnaire des Messageries, s'avance aussi en disant avec son accent naïf :
« — Venez avec moi, mamselle, je vas vous «conduire, et je ne vous égarerai pas, moi, » comme ce monsieur pourrait le faire. »
Le beau monsieur a l'air très-vexé ; il semble vouloir menacer le commissionnaire, mais celui-ci va le regarder sous le nez, en lui disant :
« — Oh! je ne vous crains pas!... Prenez «plutôt gnrde vous-même.
» Je vous guette drpuis quelque temps Si
«vous recommencez, je vous ferai pincer par «moussia le commissaire. »
En entendant parler du commissaire, le
monsieur s'éclipse, et la jeune fille s'éloigne avec l'Auvergnat en le remerciant d'être venu lui prêter son appui.
Sans ce brave homme, en effet, l'avenir entier de la 'jeune personne pouvait être perdu, car, clans la vie d'une femme , tout dépend souvent d'une imprudence.
Voilà un Anglais énorme qui accourt à Paris pour manger d'une foule de choses que l'on n'a pas en Angleterre. Cet homme n'a pas pitié de son ventre gigantesque.
Quelle ligure heureuse ! quel air satisfait chez ce monsieur, jeune encore, qui saute lestement hors de la diligence, et qui porte déjà des regards de béatitude autour de lui!
Cet homme-là vient certainement de faire un gros héritage ; il n'est pas habitué à sa fortune, et il veut essayer de la dépenser à Paris. On lui en fournira bien vite les movens.
11 n'y a pas encore longtemps que l'on rencontrait sans cesse, dans cette cour, un homme
d'une quarantaine d'années, pauvrement vêtu, sans pourtant être déguenillé.
Toute sa personne annonçait le malheur et le chagrin plutôt que la misère; car, à Paris, la misère est quelquefois gaie ; elle rit sous ses haillons, elle chante dans ses mansardes, et son insouciance semble narguer la fortune qui la fuit et les riches qui la repoussent.
A Paris, beaucoup de pauvres sont philosophes, et il est fort heureux qu'il en soit ainsi : la gaîté et la santé, voilà quelle est la richesse de ceux qui n'en ont pas.
Revenons à notre pauvre homme de la cour des Messageries :
Sa figure pâle, longue, ses traits amaigris, ses yeux caves et dans lesquels on n'apercevait qu'une expression vague et incertaine, inspiraient l'intérêt et la compassion. Il y avait en lui quelque chose d'étrange, et on devinait facilement que cet infortuné n'était point de Paris.
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A quelque heiu'e que l'on se rendit dans la cour des Messageries, on était certain d')r voir ce singulier personnage. Assis sur un banc de pierre, la tête penchée sur sa poitrine, il semblait absorbé par de tristes pensées, et ne voyait rien de tout ce monde qui allait et qui venait autour de lui.
Mais dès que le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour parvenait à ses oreilles, il se levait précipitamment, s'approchait de la diligence, et regardait avec anxiété chacun des voyageurs qui en descendaient.
Après cet examen, il poussait un profond soupir et s'en retournait, d'un air encore plus malheureux, s'asseoir sur le banc de pierre, où il restait parfois bien longtemps encore après 'que le jour avait disparu.
Cet homme, que l'on rencontrait toujours, devait nécessairement attirer l'attention et piquer la curiosité; si l'on demandait à des employés aux Messageries quel était cet habitué,
et quel motif le ramenait tous les jours au même endroit, les employés répondaient par le réeit suivant :
« Un matin, la diligence de Bayonne avait » amené dans la cour desMessageries cet homme,
• qui était alors bien vêtu et dont les traits annonçaient le contentement et la santé. En «descendant de l'impériale où il était niché, il «s'était mis à faire des sauts et des gambales, «en s'éeriant dans un patois que l'on avait eu «d'abord de la peine à comprendre, mais que » l'on avait su ensuite appartenir «à l'idiome des «habitants de la Basse-iNavarre, et que nous
* traduirons pour ne point fatiguer nos lec- » teurs :
» — Ah! quel plaisir! me voilà arrivé Je
«suis donc enfin à Bordeaux !
«Aussitôt tout le monde s'était regardé; cha- » cun était parti d'un éclat de rire en cnten- » dant que le voyageur se croyait à Bordeaux «au moment où il arrivait à Paris.
» Puis on avait trouvé fort comique de ne «point détromper le nouveau débarqué et de «l'entretenir au contraire dans son erreur.
» Comme il y a partout de ces bonnes gens » qui font leur profit de duper les autres, un «quidam, qui venait aussi de descendre de di- «ligence, mais qui savait fort bien se trouver à «Paris, qu'il connaissait parfaitement et où il «avait de nombreuses relations, s'était écrié, en » s'approchant de l'étranger:
» — Oui, monsieur, nous voici à Bordeaux.
«Ali! c'est une superbe ville; il me paraît «que vous y venez pour la première fois?
» — Oui! pour la première fois, en effet.
"Je n'avais jamais quitté mon pays; je suis «de la Basse-Navarre. Mais je viens me fixer a » Bordeaux avec ma famille.
• Ma femme et ma petite fille sont en route, «et ne tarderont pas à me rejoindre ici; elles » arriveront après-demain à Bordeaux.
«Tout le monde s'était encore mis à rire en
«apprenant que le niais attendait sa femme et «sa fille qui étaient sur la route de Bor- » deaux.
» L'étranger avait trouvé que ces gens-là «étaient fort gais ; mais leur gaîté ne l'avait pas «surpris; on l'avait prévenu que Bordeaux était «une ville de plaisirs, dont les habitants ai- » niaient beaucoup à rire, à jouer, à s'amuser, »à mener enfin une vie joyeuse; il n'était donc «point étonné d'entendre chacun s'écrier à «l'envi autour de lui :
» — - On s'amuse à Bordeaux tout autant qu'à d Paris. Vous ne savez pas? on vient d'y bâtir » plusieurs salles de spectacle, de bals et de «concerts !...
«Les femmes sont charmantes ici Vous
«allez voir, monsieur, quelle élégante tournure «ont les Bordelaises... Et quel air agaçant, sé- «duisant, spirituel !... il faut prendre les mondes de Bordeatit, monsieur, ce sont les plus 'jolies...
«Par exemple, la Garonne est trop basse «dans ce moment; ses gros bâtiments n'arri- »vent plus dans le port; mais c'est l'affaire de » quelques jours, et les vaisseaux raparaîtront de- »vant le Pont-des-Àrts... C'est un des plus jolis «ponts de Bordeaux...
»Vous verrez aussi nos colonnes, monsieur; «nous avons ici des colonnes à l'instar de » celles de Paris... Vous n'avez jamais été à Pa- » ris ?
» — Jamais, » répondit l'étranger avec bonhomie ; « jamais, puisque je n'étais jamais sorti » de mon pays.
» — Alors, vous ne connaissez pas le Palais- » Royal ?
» — Qu'est-ce que c'est que le Palais- » Royal?
» — C'est une promenade de Paris. Mais il y » en a une presque aussi belle a Bordeaux.
» Le Palais-Royal de Bordeaux est un endroit «ravissant, enchanteur; un bazar, une foire
272 ciïïfolata.
«perpétuelle! e'cst le rendez-vous de tous les «étrangers... il y a des gens... des Bordelais » qui n'en sortent pas, ils passent leur vie au «Palais-Royal; ils y déjeunent, y dînent, y «soupent, y logent, s'y font habiller, chausser, » cuiller, et y vont au spectacle.
«Il y aussi des boulevards... ah! monsieur, «les boulevards de Bordeaux, quelle prome- » nade agréable! toujours à l'instar de Paris.
«Et l'Opéra! monsieur... qui n'a pas vu l'O- «péra de Bordeaux n'a rien vu.
«L'habitant de la Navarre est enchanté de se «trouver dans une ville où l'on goûte tant de » plaisir.
«Le quidam qui lui a adressé la parole, et «dont les yeux vils annoncent cette malice qui «ressemble beaucoup à la friponnerie, lui dit » de nouveau :
« — Mais, monsieur, où donc avez -vous » pris la diligence de Bordeaux?
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« — Je vais tâcher, monsieur, de vous ex- »pliqucr cela,
» J'ai gagné Bayonne par diverses voitures; là »je suis monté dans une diligence qui se ren- » dait , je crois, à Toulouse ; mais on m'a dit :
»La nuit prochaine la voiture s'arrêtera à... »Ma foi je ne sais plus quel endroit. Là, vous «changerez de voiture, et vous monterez dans «celle qui vous conduira directement à Boris deaux.
» J'ai dit : c'est fort bien, et je suis parti. » Dans la nuit je dormais, lorsqu'on effet la voilure s'est arrêtée. On m'a crié de descendre «pour changer de voiture.
» Je suis descendu à moitié endormi.
» îl y avait là plusieurs diligences qui repayaient ; je ne savais sur laquelle grimper, «lorsqu'un monsieur fort obligeant m'a dit :
«Si vous allez à Bordeaux, monsieur, mon- «tez vite, car je crois que c'est la voiture qui
«va partir, et on ne vous attendrait pas.