MÉDIUMS ET SOMNAMBULES
Nous nous occupons presque à regret des mystiques, et nous ne le faisons que par devoir.
Il est évident que les uns et les autres, kabbalistes et illuminés, nous suivons une route dangereuse. Seulement, les kabbalistes cherchent la lumière, comme des voyageurs qui, marchant à l'ombre, aiment à deviner la nature des objets lointains éclairés par le soleil; et les illuminés s'exposent tête nue aux rayons du grand astre jusqu'à en arriver au vertige; et le vertige est redoutable quand le chemin est bordé de précipices. Le but de la plupart des illuminés est de se mettre en rapport avec les puissances extérieures dans l'espoir d'utiliser, au profit de leurs passions, le pouvoir dont elles disposent. Et, dans leur aveuglement, ils usent leur raison, diamant de l'humanité, au contact de forces nerveuses qu'ils nomment des esprits.
Sans doute, il existe des esprits intermédiaires entre l'homme et le ciel. (Nous les appellerons des rayons de lumière vivifiée, bien que les peintres leur aient donné une forme terrestre comme ils en donnent une à Dieu même.)
Il existe aussi des esprits intermédiaires entre l'homme et le royaume des ténèbres, comme il existe une lumière
latente et une lumière splendide que Ton pourrait comparer, dans leur contraste, à l'eau d'un lac dont une partie dort sous une voûte obscure, et dont l'autre reçoit les reflets célestes et scintille au soleil.
Nous croyons à ces esprits, et il ne nous est pas permis de douter. Origène, un père de l'Église, reconnaît l'existence de génies qui régnent sur les éléments, et l'Église elle-même admet les anges et les démons.
Nous croyons donc ; mais nous demandons qu'il nous soit permis de faire nos réserves. Nous désirons, ce qui est juste après tout, que ces êtres surnaturels puissent nous être expliqués par des démonstrations conformes aux exigences de la raison et de l'analogie.
Ils ne peuvent exister que classés selon les lois de l'harmonie générale, car autrement il y aurait désordre, et la nature ne veut pas de désordre ; ou, si elle le permet, c'est pour donner un instant une nouvelle activité au mouvement universel.
Donc, en admettant ces esprits surnaturels, nous ne les comprenons que divisés hiérarchiquement, par races, par castes, par patrie, comme les hommes sur la terre. Les uns habiteront l'eau, d'autres l'air, d'autres le feu, d'autres enfin l'intérieur de la terre. Les communications entre les hommes et les génies pourront avoir lieu en certaines circonstances, mais il faudra toujours qu'il y ait harmonie entre l'exorciseur et l'esprit,
La magie, lorsqu'elle permet ces évocations dangereuses, comme toute expérience hasardée avec l'électricité, recommande le jeûne, l'abstinence de tout plaisir,
la prière, les mortifications, les épurations de toute sorte, et surtout l'innocence du cœur et de la pensée, pour établir un rapport possible avec les esprits supérieurs. C'est aussi par des épreuves journalières et plus complètes encore, que les Pères du désert se sont mis en communication avec les anges. Mais, en suivant ces conséquences, un exorciste, poussé par la curiosité, l'avidité, l'orgueil ou par le désir d'émotions nerveuses, passions qui appartiennent toutes au monde matériel, ne pourra, par les lois de l'harmonie universelle se mettre en rapport qu'avec les esprits de la matière.
Que les moyens de communication soient les tables, les coups frappés sur les murs, peu importe ! Il faut que l'équilibre existe toujours. Et si des papiers déposés sur des tombes sont crayonnés par des êtres invisibles (ce que nous ne contesterons pas), ces étranges dessinateurs ne peuvent être que des habitants des tombeaux, et, par conséquent, des esprits de la terre, élémentaires au premier degré.
Que reste-t-il dans les tombes lorsque chaque élément a repris, par la décomposition, sa part du corps humain? les ossements seuls qui, pendant la vie, forment le corps matériel. Ces ossements deviennent poussière, c'est-àdire terre à la longue ; et c'est à la terre que l'on va demander les oracles du ciel ? Soyez persuadés que les tables qui causent, que les murs qui correspondent avec vous, sont momentanément habités par des esprits de la terre, ou, si l'on en croit la kabbale, par des âmes de retour qui cherchent à ressaisir l'existence , et se
rapprochent volontiers des vivants; c'est-à-dire, dans l'un ou l'autre cas, par des esprits malsains avec lesquels il est dangereux de se mettre en communication fluidique, comme de nombreux exemples ne l'ont que trop prouvé déjà.
Cherchons à nous en assurer en analysant ces expériences mêmes.
La nature, dans sa sagesse, a toujours donné aux êtres dangereux un aspect repoussant : voyons quelle peut être la forme des esprits qui communiquent avec ceux qui les évoquent aujourd'hui.
Nous lisons dans un livre très-bien fait, très-remarquable, intitulé les Manifestations des esprits, et publié par M. Paul Auguez, la conversation suivante entre M. Maldigny, un chirurgien-major, et une somnambule :
Le major a les mains sur une table.
« — Sur le plateau de la table je vois la volonté du major. »
« — Ma volonté ! comment se montre-t-elle? »
« — C'est un courant lumineux qui jaillit vivement sur la table. »
(Ceci est très-remarquable et annonce une somnambule extra-lucide; c'est même, on le voit, une confirmation de notre système. )
« La tête de la voyante se recule d'un mouvement conte vulsif, ses yeux sont fixes, elle contemple avec une « immobilité d'expression... »
« — Qu'avez-vous? »
« — J'aperçois... dans le pied de la table... des puissances ! »
« — Des puissances ? »
« — Oui, continua-t-elle d'une voix basse et frissonnante. »
(Que voyait-elle donc qui la faisait frissonner? des puissances, puisqu'elle le dit, mais des puissances fatales et hideuses, puisqu'elle parle à voix basse et en frissonnant ; des objets gracieux, des anges l'auraient charmée; ce n'étaient pas des anges à coup sûr qui lui causaient tant d'horreur.)
Le somnambulisme est de toutes les évocations celle qui nous paraît la plus licite, la moins dangereuse. Exercé avec un cœur pur, une abnégation complète, un désir ardent de charité, il est utile aux sciences, au progrès. Il est ainsi honorable et a été toujours honoré dans les temps antiques. Mais la Pythonisse se baignait dans la fontaine de Castalie avant de s'asseoir sur le trépied sacré.
M. Maldigny, et nous n'en faisons aucun doute, est un homme de bonne volonté qui cherche par amour de la science ; et cependant, de son aveu, vous voyez qu'il lui arrive de se trouver en rapport avec des objets hideux, si la somnambule est mal disposée, et s'il n'est pas suffisamment préparé lui-même. Et l'on va maintenant plus loin que le somnambulisme.
Les personnes qui aiment, soit au moyen des tables tournantes, soit par d'autres moyens analogues, à se mettre en communication avec des êtres extérieurs, sont quelquefois influencées par la Lune, mais le plus souvent
par Saturne. Ces dernières, tourmentées par le doute, douloureusement préoccupées des mystères d'une autre vie, ont un vif désir, un besoin de croire pour être consolées, et sont avides par cela même de manifestations surnaturelles qu'elles admettent comme des preuves, du moment qu'elles voient ou croient avoir vu. Leurs intentions sont bonnes; la plupart même demandent dans ces conversations mystérieuses des conseils, des moyens de perfectionner leur nature.
Ordinairement les esprits frappeurs, cachant l'appel à la révolte sous les apparences et les formules les plus religieuses, leur présentent l'autre vie comme un séjour d'ineffables délices où l'on entre sans épreuves. N'est-ce pas une excitation au suicide, auquel les Saturniens ne sont que trop portés? N'est-ce pas une invitation à se livrer sans crainte à leurs passions, à de dangereux instincts? N'est-ce pas la négation de l'ordre, la négation de la lutte le grand arcane de la vie? N'est-ce pas l'inscription de l'abbaye de Télème (racontée par Rabelais), fais ce que tu voudras, dangereusement interprétée ?
N'est-ce pas d'eux enfin qu'il faudrait dire :
Timeo Danaos et dona ferentes.