Dcipuis, Origine des cultes (1821), page
VIRGILE KABBALÏSTE.
Virgile, dans le sixième livre de YÉnêide, donne clairement une définition de la lumière astrale, et nous ne pouvons résister au plaisir de citer ces vers sublimes :
Énée, aux enfers, interroge son père Anchise :
« 0 pater, aime aliquas ad cœlum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterumque in tarda reverti Gorpora? Quaelucis miseris tam diracupido? » « Dicam equidem, nec te suspensum, nate, tenebo. » Suscipit Anchises, atque ordine singula pandit. « Principio cœlum ac terras, camposque liquentes, Lucentemque globum Lunae, Titaniaque astra Spiritus intus alit, totam que infusa per artus Mens agit»at molem, et magno se corpore miscet. Inde hominum pecudumque genus, vitaeque volant um, Et quae marmoreo fert monstra sub aequore pontus. Igneus est ollis vigor et cœlestis origo Seminibus, quantum non noxia corpora tardant Terrenique hebetant artus moribundaque mernbra. »
Voici la traduction de Delille :
«0 mon père, est il vrai que dans des corps nouveaux,
De sa prison grossière une fois dégagée,
I/àme, ce feu si pur, veuille être replongée?
Ne lui souvient-il plus de ses longues douleurs!
Tout le Lé thé peut-il suffire à ses malheurs?))
« Mon fils, dit le vieillard, dans leur source profonde
Puisque tu veux sonder ces grands secrets du monde,
Écoute-moi. D'abord une source de feux,
Gomme un fleuve éternel répandue en tous lieux,
De sa flamme invisible échauffant la matière,
Jadis versa la vie à la nature entière,
' Alluma le soleil et les astres divers, Descendit sous les eaux et nagea dans les airs. Chacun de cette flamme obtient une étincelle. C'est cet esprit divin, cette âme universelle Qui, d'un souffle de vie animant tous les corps, De ce vaste univers fait mouvoir les ressorts; Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde Tout ce qui vit dans l'air, sur la terre et sous l'onde. De la divinité ce rayon précieux, ,
En sortant de sa source, est pur comme les cieux ! »
Nous regardons comme un devoir de continuer cette citation, qui de la définition de la lumière astrale nous conduit à la transmission des âmes :
« Hinc metuuntcupiuntque, dolent gaudentque; neque auras
Dispiciunt, clausse tenebris et carcere cseco.
Quin et, supremo quum lumine vita reliquit,
Non tamen omne malum miseris, nec funditus omnes
Corporeœ excedunt pestes ; penitusque necesse est
Multa diu concreta modis inolescere miris.
Ergo exercentur pœnis, veter unique malorum
Supplicia expendunt : aliae panduntur inanes
Suspensae ad ventos; aliis sub gurgite vasto
Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni :
Quisque suos patimur Mânes. Exinde per amplum
Mittimur Elysium, et pauci laeta arva tenemus ;
Donec longa dies, perfecto temporis orbe,
Concretam exemit labem, purumque reliquit
iEthereum sensum, atque auraï simplicisignem.
Has omnes, ubi mille rotam volvere per an nos,
Lethasum ad fluvium Deus evocat agmine magno,
Scilicet immemores supera ut convexa re visant,
Rursus et incipiant in corpora velle reverti. »
« Mais, s'il vient habiter dans des corps périssables, Alors, dénaturant ses traits méconnaissables,
Le terrestre séjour le tient emprisonné ;
Alors des passions le souffle empoisonné
Corrompt sa pure essence; alors l'âme flétrie
Atteste son exil et dément sa patrie !
Même quand cet esprit, captif, dégénéré,
A quitté sa prison, du vice invétéré
Un reste impur le suit sur son nouveau théâtre ;
Longtemps il en retient l'empreinte opiniâtre;
Et, de son corps souffrant éprouvant la langueur,
Est lent à recouvrer sa céleste vigueur.
De ces âmes alors commencent les tortures :
Les unes dans les eaux vont laver leurs souillures,
Les autres s'épurer dans des brasiers ardents,
Et d'autres dans les airs sont les jouets des vents ;
Enfin chacun revient, sans remords et sans vices,
De ces bois innocents savourer les délices.
Mais cet heureux séjour a peu de citoyens !
Il faut, pour être admis aux champs élysiens,
Qu'achevant mille fois sa brillante carrière,
Le soleil à leurs yeux ouvre enfin la barrière.
Ce grand cercle achevé, répreuve cesse alors.
L'âge ayant effacé tous les vices du corps,
Et du rayon divin purifié les flammes,
Un Dieu vers le Léthé conduit toutes ces âmes;
Elles boivent son onde, et l'oubli de leurs maux
Les engage à rentrer dans des liens nouveaux. »
Virgile , dans un autre passage, au livre iv des Géorgiques, va plus loin encore : émerveillé de l'admirable instinct des abeilles , il en vient jusqu'à supposer qu'elles ont reçu une parcelle de l'esprit divin.
His quidam signis, atque hœc exempla secuti, Esse apibus partem divinae mentis et haustus iEthereos dixere : Deum namque ire per omnes Terrasque, tractusque maris, cœlumque profundum;
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas : Scilicet hue reddi deinde ac résolu ta referri Omnia; nec morti esse locum; sed viva volare Sideris in numerum, atque alto succedere cœlo.
Frappés de ces grands traits, des sages ont pensé Qu'an céleste rayon dans leur sein fut versé. Dieu remplit, disent-ils, le ciel, la terre, et Tonde ; Dieu circule partout, et son âme féconde A tous les animaux prête un souffle léger : Aucun ne doit périr, mais tous doivent changer ; Et, retournant aux cieux en glohe de lumière, Vont rejoindre leur être à la masse première.
Nous ferons remarquer que Virgile a parfaitement expliqué la différence entre le corps sidéral, qui communique avec la lumière astrale et fait l'instinct des animaux , et le mens , qui est réellement une étincelle divine.
Les âmes, animées par le mens, arrivent aux champs Élysées, lorsqu'elles ont été faibles, après mille ans d'épreuves , tandis que le corps sidéral des animaux retourne à la lumière astrale d'où il est parti, pour concourir à de nouvelles créations qu'un mens habitera peut-être un jour.
La magie rend aux poètes le monde fantastique, dépeuplé par les penseurs. Les driades se sont enfuies avec les oréades, les tritons et les silvains; mais les sylphes soupirent encore dans la brise, les ondins pleurent avec la cascade et se lamentent dans la grande voix de la mer ; les salamandres grimacent et pétillent dans l'âtre, et les gnomes.
cachés dans les cavernes, tressaillent encore aux pas du voyageur. Parfois ils chantent leurs tristes ballades pour tromper un instant les ennuis de leur mille années d'exil. Toutefois, les kabbalistes', en disant que lorsqu'on aime une femme élémentaire, soit gnome, ondine, sylphide ou salamandre, on l'immortalise ou l'on meurt avec elle, ont parlé d'une manière symbolique : ils ont voulu dire que les passions tuent notre âme ou l'ennoblissent, et conséquemment l'immortalisent, seion qu'on les fait servir au mal ou au bien. La magicienne Circé, qui change ses amants en pourceaux, c'est la courtisane. La femme qui aime, enthousiasme, épure, ennoblit par son amour. Les âmes se cherchent pour s'éthérer ; car, selon Swedenborg, toute âme est faite pour s'unir à une autre âme, et les mariages parfaits s'accomplissent dans le ciel. Un couple humain réuni pour l'éternité est un seul et même ange.
Pythagore, Platon, Leucippe, Épicure, Pline, Macrobe, tous les initiés de l'antiquité, ont considéré le fluide universel comme l'âme répandue dans le monde entier, animant tous les êtres et les liant tous ensemble par une chaîne invisible.
Si l'on en croit Porphyre, l'oracle de Delphes répondit à des gens qui lui demandaient ce que c'était que Dieu :
« Dieu est la source de la vie , le principe de toutes choses , le conservateur de tous les êtres. Il y a en lui une immense prof ondeur de flamme. Cette flamme produit tout. Le cœur ne doit pas craindre d'être touché par ce feu si doux, dont la chaleur paisible fait la durée
et l'harmonie du monde. Tout est plein de Dieu ; il est partout. Personne ne Ta engendré. 11 sait tout. »
Pour les adeptes des temps antiques , Dieu était l'assemblage de tous les êtres.
« Jupiter est quodcumque vides, quodcumque movetur « (Jupiter est tout ce que tu vois, tout ce qui semeut). »
Le nom de Jehova, adoré chez les Hébreux, a une signification pareille :
mm
Ce nom , qui se lit en allant de gauche à droite , est composé de quatre lettres, qui n'en font que trois dans le fait, puisque l'une d'elles est répétée deux fois. Ces lettres sont :jod, hé, vau, hé. Or, jod, c'est le principe actif, le phallus ; hé c'est le principe passif, féminin par conséquent (le cteis); vau c'est le lingham ou l'union du phallus du cteis, et le hé répété c'est le fruit mûr qui s'ouvre pourjeter sa graine, c'est : lanaissance,lacréation.
Le nom du dieu des Hébreux signifie la création universelle, l'âme, la vie de la nature, c'est-à-dire le même pouvoir qu'adoraient Aristote, Platon, Virgile. Notre siècle positif et dissolu comprendra-t-il la sublimité de ces images ?
Les anciens kabbalistes allaient plus loin; prêts à tout poétiser et à prêter une vie humaine à la nature entière, ils supposaient que la terre et le ciel s'aimaient d'un mutuel amour.
« Le ciel !, dit Plutarque, parut aux hommes faire les
i. DupuiSj Origine des cultes, p. 71 (1821).
fonctions de père, et la terre celles de mère. Le ciel était le père parce qu'il versait la semence dans le sein de la terre par le moyen des pluies ; la terre, qui en les recevant devenait féconde et enfantait, paraissait être la mère. »
« La terre, dit Virgile dans les Géorgiques, s'entr'ouvre au printemps pour demander au ciel le germe de la fécondité. Alors l'Éther, ce dieu puissant , descend au sein de son épouse, joyeuse de sa présence. Au moment où il fait couler sa semence dans les pluies qui l'arrosent, l'union de leurs deux immenses corps donne la vie et la nourriture à tous les êtres. »
Ainsi, les anciens supposaient un mariage entre le ciel et la terre , et de là vinrent les fêtes itaphalliques et la consécration du phallus et du cteis dans les anciens sanctuaires.
Telle est aussi chez les Indiens l'origine du culte du lingham, qui est, nous l'avons dit à l'instant, l'assemblage des organes de la génération des deux sexes , que ces peuples exposaient dans les temples de la nature pour être un emblème toujours subsistant de la fécondité universelle.
« Partout le phallus ! fut consacré comme une image des organes de la génération de tous les êtres animés, suivant Diodore, ou comme un symbole destiné à exprimer la force naturelle et spermatique des astres, suivant Ptolémée. »