Chirurgie antique
Professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l'Université de Gand. Membre titulaire de l'Académie Royale de Médecine de Belgique.
H. CAALS, Editeur
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;^^« Introduction
LE spéculum de la matrice est un des plus vieux instruments de notre art ; qui sait, si comme le trépan, il n'appartient pas à la chirurgie primitive ? Ses origines se perdent dans de telles profondeurs de l'histoire, qu'il nous est impossible de les retrouver.
Aux temps Hippocratiques on le nommait xaToirr'np ; l'Ecolc d' Alexandrie lui donna le nom de htonrrpa {Sia à travcrs, oTTToytiat je vois). Les Arabes l'appelèrent spéculum (de specio, voir, regarder). C'est le nom qu'il a conservé parmi nous.
Il se présente sous deux formes essentielles :
1° Celle d'un tube cylindrique, c'est le spéculum plein. Nous le rencontrons chez les Grecs, les Hébreux et les Arabes.
2° Le cylindre se divise en deux, trois ou quatre branches, qu'une vis écarte les unes des autres.
Cette seconde forme se rencontre bivalve chez les grecs, trivalve et quadrivalve chez les latins (Pompeï).
Le spéculum sert à dilater le vagin, pour en faire l'examen ainsi que celui du col de la matrice. Il permet de porter dans les profondeurs de ce canal et de cet organe, soit des remèdes, soit des cautères, soit des instruments.
Le spéculum antique semble n'être qu'un dilatateur permettant l'examen du vagin et du col de la matrice. Il s'introduit lentement, sans éveiller de douleur, dans le canal qu'il s'agit d'examiner ; il le dilate et fait passer sous les yeux toute la région que l'on veut étudier. Cette dilatation du vagin est un problème de mécanique si admirablement résolu par les anciens, que leur spéculum est resté en usage jusqu'à ce siècle, sans changement bien sérieux.
Mais comment l'usage et jusqu'au souvenir de cet admirable instrument a-t-il pu se perdre ? Je ne sais répondre à cette question. Je puis affirmer que depuis 2000 ans il est signalé par un très grand nombre d'écrivains, que depuis le xvi^ siècle, des planches en ont été bien fréquemment publiées, que Dionis en 1707, Scultet en 17 12, Garengeot en 1727, J. L. Petit en 1774 parlent du spéculum dans leurs écrits et qu'ils en publient
des dessins. Et fait inouï que je ne parviens pas à m'expliquer, en 1812 Récamier, chirurgien de r Hôtel-Dieu de Paris, devant examiner un col de la matrice, semble ignorer le spéculum de ses prédécesseurs ; il se croit obligé d'inventer un instrument spécial pour remplir sa mission et qu'imagine-t-il ? Tandis qu'existaient autour de lui, les magnifiques spéculums du moyen âge et de la période moderne, il invente le spéculum plein des Grecs, des Hébreux et des Arabes. Et il le construit si mal, qu'il fallut pendant des années perfectionner cet antique souvenir.
Que Récamier se soit regardé comme l'inventeur du spéculum, nous n'en sommes pas étonnés; n'avons-nous pas vu au xvi® siècle Ambroise Paré imaginer cette même ligature des artères que nous trouvons si admirablement exposée dans Celse, écrivain latin du i^^ siècle et dans ses successeurs. Mais ce qui me surprend, ce n'est pas seulement l'erreur de Récamier, c'est de voir tout le monde autour de lui, applaudissant à l'introduction de cette nouveauté dans l'arsenal de la chirurgie. Tous le regardent comme l'inventeur du spéculum, qui depuis 2000 ans n'a jamais disparu de la science, et que nous retrouvons encore en 1774 signalé dans les écrits de J. L. Petit.
Récamier n'a donc pas inventé cet instru-
ment, pas même une forme, pas même une modification de cette forme. Rien.
A partir de ce moment des améliorations et perfectionnements furent apportés pendant plusieurs années à cet appareil, mais sans le modifier d'une façon bien sérieuse. Il est devenu plus petit, plus gracieux, on en a fait disparaître la grande vis qui le faisait mouvoir, mais, au fond, il reste dans sa même mêmeté.
Le plus sérieux progrès que notre siècle ait fait subir à cet antique instrument, c'est d'en avoir fait à la fois un dilatateur et un réflecteur. Par les surfaces internes polies, il réfléchit la lumière sur les organes examinés et les éclaire.
Mais qui peut nous assurer que les spéculums conservés et retrouvés à Pompeï, n'ont pas été polis ? Les miroirs métalliques de l'antiquité sont des réflecteurs et pourtant tels que nous les voyons aujourd'hui dans les collections, ils sont aussi dépolis que le sont les spéculums de Pompeï.
Ce perfectionnement que nous nous flattons d'avoir apporté au spéculum antique, n'est peutêtre qu'une illusion.
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Le Spéculum
ECOLE HINDOUE — SUSRUTAS.
Avant de rechercher les origines du spéculum, nous devons tout d'abord nous demander jusqu'où remontent les archives de notre art? On s'imagine trop souvent qu'Hippocrate est le plus ancien des écrivains médicaux. C'est une grave erreur à laquelle ne s'associe pas le chirurgien grec. N'a-t-il pas dit lui-même : « La médecine » est dès longtemps en possession de toutes cho- » ses, en possession d'un principe et d'une méthode » qu'elle a trouvés. Avec ces guides de nombreu- » ses et d'excellentes découvertes ont été faites » dans le long cours des siècles et le reste se dé- » couvrira, si des hommes capables, instruits des » découvertes anciennes, les prennent pour point » de départ de leurs recherches ».
Oui, il y avait de longs siècles que la médecine était cultivée au moment où Hippocrate écrivait ces mots et l'histoire nous a conservé le
nom d'une foule d'auteurs dont les manuscrits ont disparu.
Mais Hippocrate n'est pas seul à nous entretenir de la haute antiquité, je ne dirai pas de la médecine, mais bien plutôt de la science médicale. Je vais en chercher la preuve dans un autre pays et dans une autre civilisation. De la Grèce passons dans l'Inde.
Dix siècles avant notre ère, le chirurgien Hindou Susrutas écrivait un traité en langue sanscrite, il est arrivé jusqu'à nous et le docteur François Hessler nous en a donné en 1844 une traduction latine (i).
Notre éminent confrère qui a fait de l'œuvre de Susrutas une longue et patiente étude, exprime dans ces termes l'opinion qu'il s'est faite de l'état des connaissances scientifiques à l'époque où le médecin indien écrivait son travail.
« De toutes les connaissances se rattachant à » l'art de guérir, la chirurgie semble être la plus » cultivée, elle parait avoir atteint le plus haut » degré de perfection — qu'on l'envisage soit » comme art, soit comme science, fondée sur l'ex- » périence, elle n'a pas atteint dans les siècles
(i) Susrutas-Ayurvédas. Traduit du sanscrit en latin par le docteur François Hessler. Erlange chez Ferdinand Enke. 1844.
» antérieurs un si haut degré de perfection. Les » plus anciens Hindous ont été exercés dans les » opérations chirurgicales les plus graves et les » plus périlleuses telles que la lithotomie, la » gastrotomie, la gastrorraphie, la herniotomie, » la gastro-hystérotomie, les opérations rhino-
» plastiques, la dissection des fistules à l'anus
» Ils faisaient les opérations sans connaître les » subtilités de l'anatomie que nous possédons » aujourd'hui. — La grande variété de leurs in- » struments de chirurgie doit exciter notre admi- » ration ; ils furent employés par les Hindous les » plus anciens tels que : des scalpels, des aiguilles, » des pinces, des scies, des sondes de diverses » espèces, des spéculums (spécula), des ciseaux » dont les formes multiples s'approprient aux » différentes opérations.
» Mais à côté de ces instruments, il en est » d'autres depuis longtemps en usage tels que » les cautères actuels et potentiels, les moxas, » les ventouses, puis enfin les sangsues et les » saignées ».
L'expression « spécula » nous fait comprendre qu'il y avait de multiples spéculums et très probablement il en existait des types différents pour la matrice et le rectum.
Susrutas nous donne une description du spe-
culum rectal. Il nous dit t. ii. p. 80. « Spéculum » ani (i). Cet instrument est en fer doux, en corne » ou en bois, semblable aux tétons d'unevache. Il » est pour l'homme long de quatre travers de » doigt, il en mesure cinq en circonférence. Chez » la femme son circuit est de six travers de doigt » et sa longueur d'une paume de main. Il présente » deux fenêtres, une pour l'inspection, l'autre » pour les opérations. Dans l'une d'elles on ne » peut introduire des scalpels, ni faire des lavages » caustiques, ni se servir du feu. Leur mesure est » de trois travers de doigt de longueur et d'un » pouce de largeur. Quant au travers de doigt qui » reste moitié en haut, moitié en bas, il ressemble » au rond d'une boucle d'oreille » .
A quoi servait le spéculum ani. Chap. V : p. 79. Thérapeutique des hémorrhoïdes. Introduit dans l'anus, il découvre les hémorrhoïdes et permet de les opérer soit par le fer, soit par le feu.
« L'instrument (spéculum ani) enduit d'un » corps gras est lentement introduit dans l'anus ; » le médecin examine alors les hémorrhoïdes, les
(i) Mais les mots « spéculum ani » sont-ils dans le texte sanscrit, ou seulement dans la traduction d'Hessler comme éclaircissement ? Hippocrate parle du spéculum sans l'épithète rectal ou vaginal.
» dissèque avec son bistouri, les essuyé avec de » la laine végétale, ou de la toile, injecte une » lessive caustique ; après l'injection ferme l'in- » strument et le retire au bout d'un instant. »
Il mettait donc les hémorrhoïdes à découvert, elles étaient alors opérées soit par le fer, soit par le feu.
Mais si on l'avait introduit dans le vagin, il aurait permis d'examiner les parois de ce canal et le col de la matrice. Et cet examen a été certainement pratiqué, puisque nous lisons dans l'œuvre de Susrutas t. I, chap. XXIII, p. 5g. Des ulcères curables et incurables : « Les ulcères » de l'anus, du fondement, de la vulve, du front, » de la face, des lèvres, du dos, des oreilles, du » réceptacle de l'embryon (utérus) de l'abdomen. » inférieur, de la clavicule sont facilement gué- » ris. »
Comment Susrutas aurait-il connu les ulcères de la matrice, s'il ne les avait pas vus ? Et pourquoi ne les aurait-il pas vus puisqu'il avait à sa disposition un spéculum avec lequel on peut examiner parfaitement le col de la matrice ?
Je ne puis admettre que les chirurgiens ayant étudié et soigné les maladies du rectum au moyen du spéculum, n'auraient pas imaginé d'introduire le même instrument dans le vagin d'une femme
souffrant de l'utérus. Ils savaient pourtant que ce canal est destiné à recevoir un organe dont le volume atteint parfois celui d'un spéculum. Ils savaient aussi que l'on y pousse bien souvent des doigts, des bougies et une foule d'autres corps arrondis, allongés et d'un volume plus ou moins grand. Ils savaient tout cela et comment pourrions nous croire qu'ils n'auraient jamais songé à étudier, au moyen du spéculum, les affections si rebelles et si fréquentes du vagin et de la matrice. Au chapitre XXXVIII, t. III. p. 60 où Susrutas expose en deux pages les maladies de l'utérus, le chirurgien Indien garde à propos du spéculum de la matrice le même silence qu'Hippocrate conservera cinq cents ans plus tard et que nous retrouverons dans Celse et plusieurs autres écrivains de l'Ecole latine, au commencement de notre ère. Direz-vous que les latins ne connaissaient pas le spéculum de la matrice ? Mais en l'an 79, au moment de l'éruption du Vésuve, il était à Pompeï sous trois ou quatre formes que nous possédons encore aujourd'hui.
Les chirurgiens n'ignoraient pas les vicieuses habitudes qui poussent certains hommes à se servir indifféremment du rectum ou du vagin de la femme et pourquoi n'auraient-ils pas songé à se servir du même instrument, le spéculum, pour
examiner les deux canaux ? A cinq cents ans de là nous sommes en présence de l'Ecole Hippocratique, a-t-elle connu l'usage du spéculum utérin ?
Les longs chapitres consacrés aux maladies de l'utérus, dans l'œuvre connue sous le nom d'Hippocrate, ne parlent jamais de cet instrument. Celse, quatre siècles plus tard, Rufus d'Ephèse au i"^^ et 2® siècle de notre ère, Galien au second, Oribase au quatrième gardent le même silence. Et pourtant à l'époque de Celse, de Rufus, de Galien, d'Oribase le spéculum est connu ; leur silence est donc sans valeur, comme celui d'Hippocrate, comme celui de Susrutas.
Une preuve non moins décisive provient des ruines de Pompeï, détruite par l'éruption du Vésuve le 24 août 79 de notre ère. On retrouva en 181 8 dans la maison dite : « du chirurgien » plusieurs Dioptres dont le travail était déjà si parfait, que l'origine de ces instruments devait être bien reculée.
Ils disparurent, il est vrai, dans le désastre de Pompeï, mais ils n'en subsistèrent pas moins ailleurs, comme nous le dirons bientôt Ce n'était pas seulement à Pompeï qu'ils étaient connus, puisqu'ils ont été employés et signalés par les élèves de l'Ecole d'Alexandrie.
Mais pourquoi certains écrivains antiques
dont les livres sont parvenus jusqu'à nous, tels que Susrutas écrit en Hindou il y a plus de 3ooo ans, Hippocrate il y a 2460 ans, ne parlentils pas du Dioptre de la matrice.
Il n'y avait sans doute à cette éqoque qu'un Dioptre servant à la fois pour le rectum et la matrice. Dans la traduction de Susrutas par Hessler il est question d'un spéculum auquel le traducteur donne le nom de rectal parcequ'il le décrit à propos d'une application à cet organe. Mais dans la traduction d' Hippocrate par Littré le mot x^'^oTTT'np ou spéculum est seul employé, sans intervention du mot rectal ou utérin.