ÉCOLE GRECQUE — HIPPOCRATE
Après Susrutas, le premier traité médicochirurgical connu appartient à Hippocrate (460 ans avant notre ère). Le spéculum utérin n'y est pas cité une seule fois, mais le spéculum existait comme au temps de Susrutas. Le chirurgien grec le signale et s'en sert dans la pratique.
Je lis dans la traduction de ses œuvres par Littré, t. VI, p. 441, 5. Condylomes placés dans l'intérieur du rectum. « Si le condylome est >^ situé plus haut, il faut examiner au spéculum » (to) XaToirrrjpi) ct nc pas sc laisscr tromper par cet » instrument. En effet ouvert, il aplatit le condy- » lome, fermé il le montre très bien. »
Il s'agit vraisemblablement d'un spéculum à deux branches anales qui s'écartaient l'une de l'autre, si l'on rapprochait celles du manche. Les collections de l'Université de Gand renferment deux spéculums de ce genre, provenant de Pompeï. Ce n'est pas la seule fois que le traité d' Hippocrate parle du spéculum. Nous lisons au livre des fistules, t. VI, page 45i, 3.
Traitement de la fistule par les Cathérétiques portés à l'aide d'une tente. « Puis humectez une
» toile fine de lin avec le suc du grand Tithymalle, » enduisez-la de fleurs de cuivre grillées et pelées, » faites une tente égale en longueur à la fistule, » passez un fil par un bout de la tente et puis par » la tige d'ail, couchez le patient sur le dos, exa- » minez avec un spéculum {xaroTrrvp) , la partie » corrodée du rectum et faites passer la tige » par là. »
Ce n'est pas seulement à travers un spéculum qui écarte et ferme ses branches, qui s'ouvre et qui se ferme, que le regard pénètre dans le rectum, le livre Hippocratique nous révèle encore, l'existence d'un autre instrument qui permet de voir et d'opérer dans la fin de l'intestin. Nous lisons au livre des Hémorrhoïdes t. VI, p. 448, 6.
Caléfaction des Hémorrhoïdes à l'aide d'un ferrement rouge porté à travers une canule de cuivre.
« Ayez une canule (en cuivre) creuse comme » l'Arundo Phragmites et un ferrement qui s'y » adapte exactement, puis introduisez la canule » dans l'anus et le ferrement chauffé à blanc dans » la canule. Vous retirerez fréquemment le ferre- » ment afin que le patient supporte mieux la » chaleur. Cette chaleur ne produira pas d'altéra- » tion et séchant les veines, les guérira. »
En ces temps bien reculés, bien avant Hippo-
crate sans doute, car il ne réclame pas pour lui le bénéfice de l'invention, les chirurgiens se servaient pour la cure des aff*ections du rectum de deux spéculums, l'un plein, l'autre qui s'ouvrait et se fermait c'est-à-dire à valves. C'est ce que nous faisons encore aujourd'hui.
Mais s'il est clairement établi par les textes qu'il existait il y a 3ooo et 2460 ans des spéculums pleins et des spéculums àvalves pour le rectum, la même démonstration est-elle faite pour la matrice?
Il y a là, l'un à côté de l'autre, deux canaux membraneux le rectum et le vagin. Pour examiner le premier, les chirurgiens de cette époque possèdent deux spéculums qui leur permettent de porter le regard dans la profondeur de l'intestin. Mais bien plus souvent que le rectum, la matrice est malade, bien plus souvent surgit la nécessité de l'examiner et les deux spéculums rectaux peuvent remplir cette indication.
Peut-on admettre, un seul instant, que les chirurgiens de l'École Hippocratique ne l'auraient pas compris ?
Peut-on admettre que des praticiens si distingués, qui ont consacré aux maladies de la matrice tant d'études et tant de recherches, qui les ont si bien décrites et si bien traitées,, n'auraient jamais eu l'idée de substituer le regard au doigt, n'au-
raient jamais songé à plonger dans le vagin l'instrument dont ils se servaient pour examiner le rectumPC'est inadmissible. Pourquoi le spéculum imaginé pour inspecter le rectum n'aurait-il pu servir à examiner la matrice, puisqu'au commencement de ce siècle le D^ Guillon, qui s'occupait des maladies de l'utérus avait inventé « un spéculum uteri » à six branches, qui servait aussi réduit à de plus petites dimensions, à explorer le rectum et permettait de porter dans cette cavité certains agents thérapeutiques (i).
Je reconnais bien volontiers, n'avoir pas rencontré dans l'œuvre Hippocratique, l'emploi du xaroTTTTjp aux maladies de l'utérus, mais j'ai trouvé le même silence dans Celse, dans Galien et dans Oribase. Peut-on croire que ces médecins aient ignoré le spéculum, alors que nous le trouvons si perfectionné déjà entre les mains des chirurgiens de Pompeï.
Ce silence ne prouve absolument rien, puisque nous le retrouvons aux xvi^ et xvii^ siècles chez un certain nombre de chirurgiens, à une époque où le spéculum est connu de tout le monde. Voici ce qu'écrivait en i58j Ludovic Mercatus
(i) Dictionnaire des sciences médicales i83o. Dictionnaire de Médecine 1827.
dans son traité « de mulierum affectionibus (livre un), p. 3i5 des Hémorrhoïdes de l'utérus » :
« Et si tout cela ne suffit pas pour voir, de » même que nous avons dit qu'il fallait exciser les » condylomes, celles-ci aussi (hémorrhoïdes) doi- » vent être excisées » ,
Lisons Verandu dans son traité des maladies des femmes, Paris 1666, en son chapitre des condylomes, verrues ou fentes de matrice et semblables p. 186, chap. XIII.
« Quoi qu'il en soit, ces deux maladies (con- » dylomes et rhagades) n'ont qu'une même cure » qui se fait par la main d'un habile chirurgien,. » après avoir saigné et purgé, s'il est à propos, car » il faut couper les excroissances avec les ciseaux » ou le rasoir, après avoir laissé couler un peu de » sang, il faut y appliquer le feu ou l'eau seconde, » l'huile de vitriol ou de soufre, afin de mieux » réunir la plaie et y faire une cicatrice plus peti- » te, de peur qu'elles ne puissent repousser » .
J'ai du reste, dans mes recherches bibliographiques, rencontré d'autres auteurs qui ne prononcent pas le nom du spéculum, et qui manifestement s'en servaient.
Fouillons l'œuvre Hippocratique, une des plus antiques que nous possédions et nous y trouvons la preuve que le col de la matrice était
vu et examiné par le chirurgien. Donc le spéculum existait.
T. 8. liv. I. p. i5-2. Suppression des règles chez une femme qui n'a pas eu d'enfants. « Cette » maladie se produit surtout chez celles qui » ont l'orifice utérin étroit ou le col situé en » avant dans les parties génitales » .
T. 8. liv. I. p. 25-3. Suppression des règles chez une femme qui a eu des enfants. « Parfois » aussi il se forme des ulcérations dans la » matrice et il faudra s'appliquer au traite- » ment ».
T. 8. liv. I. p. 25-3. « Il en résulte des ulcérations » dans la matrice, le danger est grand et il » faut, afin que les ulcérations ne deviennent » pas chroniques, s'appliquer au traitement ».
T. 8. liv. I. p. 27. Règles moins abondantes qu'il ne faut. « L'orifice utérin est un peu dévié » de la direction des parties génitales; ou un » peu fermé, au point d'obstruer sans em- » pêcher tout écoulement, les voies de trans- '» mission ».
T. 8. 1. I. p. 37. Des maladies des femmes. « Se » prolongeant, la maladie devient aigûe, la » plupart du temps la matrice est irritée par » le flux bilieux et s'ulcère... Mais quand la » matrice s'enflamme par le fait des ulcéra-
» tions, la maladie devient encore plus aigûe. » les ulcérations deviennent plus férines, jus- » qu'à ce qu'elles causent la mort ».
T. 8. liv. I. p. 43. « Le traitement qui s'occupe » du corps entier, s'occupe aussi de la matrice » et de son orifice; s'il est fermé, on l'ouvrira, » s'il est dévié on le redressera, s'il est humide » on le desséchera ».
T. 8. liv. I. p. 41. Menstrues pituiteuses. « Le » flux irrite les parties de la femme qu'il tou- » che et ulcère la matrice. Et les ulcères ne » sont ni d'une mauvaise apparence, ni aussi » grands, ni aussi purulents, ni aussi fétides ».
T. 8. liv. I. p. 5i-i3. On traitera ainsi : « Si Tori- » fice est très fermé, on l'ouvrira avec des » bâtonnets de pin et avec les plombs » .
T. 8. liv. I. p. 57. Réflexions générales sur les cas où la femme ne peut concevoir : « Quand » c'est l'orifice utérin qui empêche la femme » de devenir enceinte, c'est l'orifice qu'il faut » mettre en bonne disposition » .
T. 8. liv. I. p. 95. « Si la matrice s'ulcère et que » les lochies ne viennent pas comme il faut, » la femme aura tous les accidents ; traitée » promptement elle guérit dans le cas où les » ulcérations ne sont pas étendues. Il faut » traiter avec beaucoup de soins les ulcéra-
» tions utérines ; car étant dans une cavité » molle, d'une sensibilité exquise et ner\^euse » avec beaucoup de sympathies, elles s'acrois- » sent, deviennent malignes et ne sont pas » disposées à se fermer » .
T. 8. liv. I. p. 89. « Il survient aussi des ulcéra- » tions à la matrice, par la corruption des » lochies ».
T. 8. liv. I. p. 95. « Il faut traiter avec beaucoup » de soins les ulcérations utérines » .
T. 8. liv. I. p. 98. « Ce qu'il y a de plus énergi- » que, s'il y a des ulcérations, c'est de faire » des injections avec de la céruse et avec » l'huile de Narcisse ».
« Si les ulcérations sont sordides, s'éten- » dent et corrodent la région voisine, il faut » les mondifier et produire une chaire nou- » velle, qu'on amènera à cicatrisation ».
T. 8. liv. I. p. iSy. Mondificatif. « Moelle d'oie » ou de bœuf ou de cerf, gros comme une » fève. Versez de l'huile de roses ou du lait » de femme ; piler comme on pile un médica- » ment, puis avec cette préparation, oignez » l'orifice de la matrice » .
Autre pessaire émollient : « Moelle d'oie » gros comme une noix ; cire gros comme » une noix ; résine de lentisque ou thérében-
» tine gros comme une fève ; faites fondre » avec de l'huile de roses sur un feu doux et » préparez comme un cérat. Puis avec cette » préparation oignez l'orifice de la matrice ».
T. 8. liv. I. p. 2i5. « Si les ulcérations sont acres » et qu'il y ait phlegmasie, employez cette » injection. S'il y a ulcération ou que le bord » des lèvres se remplisse de phlyctènes, pen- » dant la purgation menstruelle ».
T. 8. liv. I. p. 217. « Si les ulcérations sont sor- » dides, faire une fumigation avec la racine » de mûrier » .
T. 8. liv. I. p. 219. « Bon pour sécher les ulcé- » rations de l'orifice utérin : fleurs d'argent, » (oxyde de plomb) broyez dans du vin et » injectez ».
Des maladies des femmes.
T. I. liv. II. p. 355. Phlyctènes à l'orifice utérin. « Quand pendant la purgation menstruelle » des phlyctènes se développent à l'orifice » utérin on traitera ainsi : »
De la nature de la femme.
T. I . liv. 7. p. 397. « Si l'orifice utérin est ulcéré ou » enflammé, prenez myrrhe, graisse d'oie, » cire blanche et encens, mêlez dans du poil » de lièvre de dessous le ventre, broyez et
» appliquez en pessaire dans une laine très » molle ».
T. 8. liv. 7. p. 423. « Si la partie s'ulcère et qu'il » se forme des phlyctènes dans la mondifica- » tion, au cas où l'extrémité des lèvres est » ulcérée, prenez, etc. »
T. 8. liv. I. p. 127. Ulcérations aiguës de l'utérus. « Si la matrice s'ulcère, du sang et du pus » s'écoulent ».
T. 8. liv. I. p. 109. « Si à la suite de l'accouche- » ment, la matrice s'ulcère, on traitera avec » la fleur du rosier ; la femme fera aussi des » injections astringentes. Si l'orifice s'ulcère » et s'enflamme, prendre de la myrrhe, de la » graisse d'oie, de la cire blanche, de l'encens, » du poil de lièvre de dessous le ventre, mêlez » le tout, broyez et appliquez en pessaire dans » de la laine ».
Ces vingt-deux citations empruntées à l'œuvre Hippocratique ne sont pas les seules que j'aurais pu choisir; celles-ci m'ont paru les plus saisissantes. Elles établissent clairement que l'ulcère du col utérin est parfaitement connu et traité à l'époque Hippocratique. Comment peut-on le diagnostiquer, si on ne peut le voir ? Et comment peut-on le voir, si on n'a pas de spéculum ? Mais il existe à cette époque, je l'ai dit déjà, deux spe-
culums. Il y a un spéculum à valves pour examiner les condylomes situés dans le rectum et un spéculum plein ou canule en cuivre dans laquelle on glisse le cautère destiné à détruire les hémorrhoïdes. Ces deux appareils peuvent se glisser aussi bien dans le vagin que dans le rectum, ils permettent d'ouvrir ces deux canaux, d'apercevoir nettement le col de l'utérus, de voir si son orifice est ouvert, rétréci, fermé, s'il est ulcéré. Ces ulcères sont bien mis en lumière par le chirurgien qui les distingue des phlyctènes (T. i. liv. ii. p. 355), (T. 8. liv. I. p. 2i5), (T. 7. p. 428), dont la position est nettement déterminée à l'orifice utérin ou à l'extrémité des lèvres.
Il n'est pas possible de croire un seul instant que les phlyctènes et les ulcères n'aient pas été vus, le tact seul n'en permettrait pas une description aussi précise.
Ce n'est pas le toucher qui permettrait de constater qu'un ulcère est sordide (T. 8. liv. i. p. 217), il faut les voir pour écrire : « et les ulcères ne sont ni d'une mauvaise apparence, ni aussi grands, ni aussi purulents (T. 8. liv. i. p. 41) ». C'est l'œil et non le toucher qui permet de dire qu'un ulcère est sordide, qu'il s'étend et qu'il corrode la région voisine (T. 8. liv. i. p. 98). Comment peut-on oindre l'orifice de la matrice,
s'il n'est pas sous les yeux de l'opérateur ? (T. 8. liv. I . p. 167). Comment peut-on juger des dimensions de l'ouverture du col, comment peut-on dire qu'elle est un peu rétrécie, qu'elle est étroite, qu'elle est un peu fermée ou très fermée, si elle n'est pas sous les yeux du chirurgien ? (T. 8. liv. i . p. 27, i5, 27, 5i). Le spéculum utérin a dû exister à l'époque Hippocratique. Les maladies utérines, les affections du col signalées par le chirurgien grec ont dû être étudiées au moyen de cet instrument.
Les vingt-deux citations que je viens de reproduire, l'établissent suffisamment. On ne l'a pas retrouvé en Grèce, mais le spéculum rectal ne l'a pas été davantage. On a trouvé dans les ruines de Pompeï les spéculums de la matrice etdel'anus dont il n'est pas même question ni dans Celse, ni dans Galien, ni dans Oribase. Le silence gardé par ces écrivains, sur un instrument connu à leur époque, ne permet pas d'être interprêté comme la négation de son existence.
Le spéculum rectal signalé par Susrutas pourrait à la rigueur et sans aucune modification, servir à l'examen de la matrice et du vagin.
Au commencement de ce siècle, je l'ai dit déjà, le D^'Guillon avait imagine un spéculum fort compliqué, mais qui pouvait servir à l'examen de
la matrice et du rectum. Et à qui fera-t-on croire que les Grecs qui introduisaient pourtant bien des choses dans le vagin de leurs femmes, n'auraient osé y placer, dans un but médical, l'instrument dont ils se servaient pour examiner le rectum. Ils savaient, tout au moins aussi bien que nous, que certains hommes, pour satisfaire leurs passions, introduisent le même organe dans le vagin et le rectum de leurs femmes.
Ceux qui regardent Hippocrate comme le Père de la médecine, peuvent croire qu'il n'avait pas encore inventé le spéculum utéri, bien qu'il connût le spéculum ani. Je pense que ces instruments l'ont précédé de bien longtemps et je ne puis en fournir de meilleure preuve qu'en rappelant que cinq cents ans avant Hippocrate, l'école Hindoue connaissait et se servait comme lui du spéculum rectal.
Mais si des doutes peuvent subsister dans l'esprit de quelques-uns, sur l'existence d'un spéculum vaginal à l'époque Hippocratique, ils ne sauraient s'appliquer à la période Hébraïque.