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Chirurgie, chirurgiens

cent soixante-quatorze exemplaires et comprend : dixhuit exemplaires sur vieux Japon Impérial , dont douze exemplaires numérotés de I à XII et six exemplaires hors commerce marqués de k à F ; trente-six exemplaires sur vélin de Hollande , dont vingt-cinq exemplaires numérotés de XIII à XXXVII et onze exemplaires hors commerce marqués de G à Q ; et deux cent vingt exemplaires sur vélin pur fil des papeteries Lafuma-Navarre , dont deux cents exemplaires numérotés de 4 à 200 et vingt exemplaires hors commerce

marqués de a à t.

traduction et dé adap-

Tous droits de reproduction.

Dans les jours tragiques que traverse notre beau et si malheureux Pays, chacun a le devoir de travailler plus qu’à l’ordinaire.

Seul, le travail console.

J’avais toujours eu le désir de traiter un sujet qui m’est cher entre tous : Chirurgie, Chirurgiens. Habitant la Salpêtrière depuis l’occupation de Paris, j’ai pu rédiger ces pages, écrites non seulement pour le lecteur, mais aussi pour moimême, pour le soûlas de ma vieillesse, comme dit Guy de Ghautiac.

À. Gosset.

La Salpêtrière, septembre ig4o.

On ne fait bien que ce que l’on aime.

A toutes les critiques, je ne vois qu’une réponse : me remettre au travail.

« Mais tu négliges tes relations. » Oui, c’est vrai, mais je n’en travaillerai que plus ferme. « Mais tu manques de génie. » Oui, et je n’en travaillerai que plus ferme.

R.-W. Emerson.

a Dirai-je un mot du style, de sa négligence, des répétitions trop prochaines des memes mots, quelquefois des synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui naît très souvent de la longueur des phrases ? J’ai senti ces défauts... Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. Pour bien corriger ce qu’on a écrit, il faut savoir bien écrire, on verra aisément ici que je n’ai pas dû m’en piquer. »

Saint-Simon.

« Peu de gens savent lire. Les femmes lisent pour découvrir un héros qu’elles puissent aimer, les hommes pour l’amusement, les éditeurs pour trouver des fautes, les auteurs pour trouver confirmation de leurs idées. Il n’est peut-être personne qui lise à fond et comme il convient. »

R.-W. Emerson.

PRÉFACE

Présenter au grand public un personnage du premier rang, quand ce n’est pas superflu, c’est trop souvent besogne ingrate ou c’est besogne dérisoire. Besogne ingrate, on m’entend bien, parce qu’il est malaisé d’avoir à expliquer en clair ce qui forme le trésor ésotérique de certaines spécialités. Besogne dérisoire, puisqu’il faut parfois démontrer des vérités évidentes, que tout le monde est censé connaître et que nul pourtant ne connaît.

Par chance, aujourd’hui, je n’ai rien à faire de tel. Le professeur Gosset, parmi nos contemporains, est l’un des plus justement illustres, mais sa réputation n’est point de celles qui demandent commentaire. U a donné sa vie à la chirurgie qui n’est pas seulement un art, comme l’on disait autrefois, mais qui est la plus populaire des sciences, que l’on pourrait même appeler la science par excellence, puisque toutes les sciences, ou presque, concourent en définitive à l’acte chirurgical, puisque toutes les sciences acceptent de s’accorder parfois pour soulager les souffrants et sauver des vies humaines.

Gosset exerce le plus noble des métiers et, non content de l’exercer, il en enseigne les règles à de nombreux disciples dont beaucoup sont aussi des maîtres. Le professeur Gosset est le chef d’une école réputée. H prend part aux travaux des plus fameuses compagnies savantes. Son étrange figure — et c’est de la figure temporelle que je parle — cette figure faite pour servir de modèle aux artistes de la Renaissance , il m’arrive de V apercevoir tantôt aux réunions de l’Institut de France, tantôt à l’Académie de médecine, et tantôt encore

PREFACE

à V Académie de chirurgie qu'il a tant contribué à restaurer dans sa grandeur. Innombrables sont , en France et hors de France, les personnes qui portent sur leur corps la marque indélébile de cet insigne artisan de chair humaine , les personnes qu’il a soignées, opérées et guéries. Tous les honneurs que la France peut décerner aux Français de grand mérite, Gosset les a reçus. Son nom brille dans maints ouvrages, manuels et traités. Classique pour les étudiants, ce nom est légendaire pour les multitudes . Il semble bien que le professeur Gosset soit au comble de la gloire et un observateur distrait, s’mterrogeant hier encore, aurait en vain cherché ce qu’un tel homme pouvait bien faire pour donner à cette juste gloire un surcroît de lustre et de sonorité.

Or il pouvait faire un livre. Il l’a fait et le voici.

Les savants du xx® siècle se sont trop rarement souciés d’obtenir une grande audience. Dans leurs communications ou mémoires, ils s’adressaient d’abord à leurs pairs. Ils ne méprisaient certes pas la foule à laquelle, en définitive, le fruit de leurs veilles se trouvait plus ou moins directement dédié, mais ils répugnaient ci traduire en langue courante l’essentiel de leur message.

Les données du problème ne sont plus les mêmes qu autrefois. Il existe, aujourd’hui, dans tous les pays où règne la civilisation européenne, un très nombreux public d’hommes cultivés. Chacun de ces hommes s’est nécessairement consacré à l’étude et à la pratique de quelque spécialité choisie. La division du travail est poussée à tel point que, souvent, deux spécialistes qui exploitent, côte à côte, deux territoires voisins peuvent se méconnaître ou même s’ignorer mutuellement. Pour le salut de l’intelligence, il est bon, il est nécessaire que les hommes de grande valeur, à certain moment de leur carrière, se tournent vers un large public instruit et lui adressent la parole. Pour que le génie humain ne s’évertue pas dans une solitude par trop aride et desséchante, il faut que les maîtres consentent, une fois au moins dans leur rayonnante durée, à narrer eux-mêmes leurs épreuves et leurs combats. Il faut qu’ils amènent, par étapes, leur pensée

PREFACE

jusqu’aux mots les plus simples et les plus familiers . il faut que chaque « patron » allume lui-même son alambic, distille sa récolte et distribue V élixir aux esprits de bonne volonté qui ne souhaitent que de comprendre. ïl faut, pour l’enseignement des générations présentes et futures, que chaque capitaine de science raconte so/i histoire, qui est bien la plus belle de ses opérations , la plus émouvante de ses expériences.

Je plains les gens qui n’aiment pas leur métier, et je ne connais pas plus amère disgrâce. Heureusement, les chirurgiens aiment toujours leur belle et terrible profession. La plupart y apportent une flamme passionnée que l’objet de cette profession explique d’ailleurs assez bien. Je prends toujours grand plaisir ci entendre les chirurgiens parler de leur travail, et non seulement dans les sociétés savantes, mais encore dans les entretiens privés. Pour mesurer ce zèle admirable, il est bon d’écouter attentivement, le plus souvent possible, les récits des chirurgiens, ces récits qui ressemblent toujours ci ceux des guerriers et des explorateurs.

Le professeur Gosset a justement pensé que, pour raconter son histoire, il devait retracer d’abord l’histoire de la chirurgie. Il l’a fait de manière alerte et vivante, avec beaucoup de citations bien choisies qui éclairent à merveille V ensemble de la composition et qui permettent au lecteur de comprendre, par la suite, les aventures et les entreprises de la chirurgie moderne. Puis l’historien en vient ci sa propre vie, à ses propres travaux et c’est, pour le lecteur, une grande surprise, une très plaisante surprise. Le style est net et dru. Les portraits sont criants de ressemblance ou de vraisemblance. Les anecdotes sont conduites avec un sens étourdissant du pittoresque. Dans les traits de caractères , dans les tableaux, dans les scènes, il y a de la verdeur et une malice que l’on aimerait à rencontrer chez maints écrivains de carrière. On trouve même le don le plus rare : la naïveté, ce qui veut dire le naturel. La véritable force ne va jamais sans naïveté. En vérité, dans ces pages, le narrateur se montre à découvert. Il est dévoué sans réserve à l’éloge de ceux cjui lui ont fait du bien, à la mémoire de ceux qui ont bien servi la chirurgie. Il est . comme dans la vie, impérieux et

PRÉFACE

tranquillement autoritaire. Quand il s’agit de juger les chirurgiens médiocres, mal doués , il tranche et taille d’un fer impitoyable. Parfois , certains portraits sont peints avec une sorte de saine et joyeuse rigueur. Nous sommes bien obligés de reconnaître que c’est la rigueur du lion.

On lira, j’en suis bien sûr, non sans un vif intérêt, le récit que Gosset fait de ses débuts dans la carrière, ce qu’il dit de l’argent avant l’an 19iO, son opinion sur la nécessité des voyages, tout ce qui concerne la renaissance de l’Académie de chirurgie, le portrait idéal du parfait chirurgien, les réflexions sur la vie chirurgicale et sur la fournée de l’opérateur, les esquisses de Clemenceau , de Lyautey, d’Anatole France, de Reclus, la mort du président Doumer, certaine consultation du professeur Hayern , les récits pittoresques de maintes opérations dont V opérateur tire toujours lui-même un substantiel enseignement psychologique.

Le lecteur aura le sentiment de pénétrer , derrière le maître , dans la clinique de la rue Antoine- Chantin ou dans le fameux service de la Salpêtrière, de suivre le travail du patron, des assistants, des anesthésistes, des gens de laboratoire, des infirmières. Gosset parle de ceux qui furent ses propres chefs avec une véritable piété. Plus loin, il s’arrête sur certaines opérations qu’il a étudiées et pratiquées avec prédilection. Plus loin encore, il disserte avec ardeur et compétence des progrès de la science chirurgicale dans le présent et dans le futur.

Tel est ce livre étonnant. Au moment de le refermer, le lecteur , sans nul doute, pensera, comme je l’ai fait moimême, que les hommes que j’appelais tout ci l’heure les » hommes du premier rang devraient toujours ainsi concentrer, dans un ouvrage exemplaire, le miel, le butin de leur expérience personnelle, pour ne laisser à personne le soin d’exprimer, après coup, ce qu’ils pensent de leur état, de leur carrière, de leurs prédécesseurs, de leurs disciples, de leurs collègues, des épreuves qu’ils ont subies, des dons qu’ils ont reçus de la nature, enfin du inonde au sein duquel il leur est donné de vivre et d’accomplir leur destinée.

Georges DUHAMEL.

INTRODUCTION

Pour écrire comme il conviendrait sur la Chirurgie et les Chirurgiens, il faudrait avoir la plume de Georges Duhamel ou de Paul Valéry. Celui-ci, président d’honneur du Congrès français de chirurgie de 1938, a prononcé, à la séance d’ouverture, un discours qui est un pur chef-d’œuvre, et, pour ceux qui ont eu le plaisir délicat de l’entendre, se montre encore plus beau si l’on vient à le relire. Ecoutez le début : (( L’amitié de quelques-uns d’entre vous et la bienveillance de tous m’appellent pour quelques instants à cette place éminente par elle-même, où je ressens, avec la sensation de l’étrangeté d’y paraître, tout l’émoi et tout l’embarras d’avoir

à vous haranguer...

Et ensuite : « Mais peut-être estimerez-vous qu’il puisse être parfois utile et presque toujours intéressant, pour des hommes savants en quelque matière, à laquelle ils ont consacré leur existence, dont ils voient les puissances, les possibilités, les limites actuelles, les espoirs, de faire comparaître une personne de bonne foi, qui ne connaît de leur affaire que ce qu’en imagine le monde, et de l’interroger...

« Vous interpellez ce passant, que je suppose qui me ressemble d’assez près pour que je puisse le faire parler, et vous le sommez d’expliquer ce que lui disent ces mots : Chirurgie, Chirurgiens.

« Tantôt c’est une science, un art, une profession qu’ils signifient à l’esprit. Mais tantôt c’est le pathétique le plus intense qui s’y attache. Vous êtes les ministres les plus entreprenants de la volonté de vivre. Mais aussi vous faites trembler... C’est une étrangeté de votre condition de répandre la crainte et de porter le salut...

INTRODUCTION

« Votre témérité raisonnée, et si souvent heureuse, exige la réunion et la coordination dans un homme des vertus les plus diverses et les plus rarement assemblées. Je songe quelquefois à toutes les virtualités que votre journée de travail doit tenir disponibles en vous, prêtes à passer de la puissance à l’acte, du problème inattendu à la décision, de la décision à l’exécution... Puis l’action elle-même : le cas particulier se substituant sous vos yeux, par vos mains, au type didactique, et la réalité telle quelle, se révélant, confirmant, infirmant plus ou moins l’idée que l’on s’était faite par le diagnostic et les examens variés. Là, l’imprévu, les découvertes plus ou moins fâcheuses, de nouvelles décisions à improviser, suivies de l’acte immédiat.

(( Tout ceci demande un si riche recueil de facultés, une mémoire si prompte et si pleine, une science si sûre, un caractère si soutenu, une présence d’esprit si vive, une résistance physique, une acuité sensorielle, une précision de gestes si peu communes, que la coïncidence de tant de ressources distinctes chez un individu, fait du chirurgien un cas tout à fait peu probable à observer, et contre l’existence duquel il serait prudent de parier.

« Et cependant, Messieurs, vous êtes...

« Je me suis étonné parfois qu’il n’existât pas un « Traité de la main », une étude approfondie des virtualités innombrables de cette machine prodigieuse qui assemble la sensibilité la plus nuancée aux forces les plus déliées. »

Tout le morceau de Paul Valéry est à lire, à admirer, à méditer (Congrès français de chirurgie, 47e session, Paris, 1938, p. 25). La citation est longue, mais elle est si belle.

Je dois vous faire un aveu, j’aime beaucoup les citations, mais j’étais toujours hésitant à en émailler mes écrits, jusqu’au jour où j’ai connu ces lignes d’Emerson : « Le choix de la citation honore et glorifie celui qui la fait. Celui qui cite confère plus de gloire qu’il ne reçoit d’aide. Pour bien citer donc il faut de l’originalité en celui qui cite, de l’abandon, de la force, l’amour du vrai ; il faut ne faire cas de l’auteur que dans la mesure où il est d’accord avec la vérité que nous percevons et qu’il eut la bonne fortune de percevoir le premier... Si les paroles d’un autre expriment les faits en votre possession, utilisez-les aussi librement que la langue ou l’alphabet, dont l’emploi ne compromet en rien votre originalité. »

INTRODUCTION

J’ai tellement conscience de mon infériorité à traduire mes sensations ! Plus je lis, plus cette infériorité me paraît évidente, témoin l’exemple suivant : sur ma falaise normande, j’ai, depuis mon enfance, admiré les jeux de la mer sur le rivage, mais je me sentais impuissant à les rendre. Il me fallait trouver le sage qui les eût décrits : « Il est si facile de mieux penser en pensant avec un sage. » Ce sage, c’est encore Emerson, écoutez-le : « Suivi sur la côte de Nantucket les jeux de l’Atlantique avec sès rives. Quelle richesse ! Chaque vague cernant sur un quart de mille d’étendue le rivage où elle venait se briser. Quelles sont parmi les hommes, pensai-je, les richesses que l’on peut comparer à cela ? En chaque vague une fortune. On songe à ceux qui viendraient utiliser cette force perdue et épargner grâce à elle les bras de combien d’esclaves. Quelle liberté, quelle grâce, quelle beauté sont unies à cette force ! A la crête des vagues en marche, le vent dispersait l’écume comme une chevelure de femme. Qui découvre pareille liberté, se sent esclave. Nos mots sont si fragiles, si frêles, si impuissants. N’y a-t-il pas là une école d’éloquence vive ? »

Les chirurgiens jouissent, dans l’Etat, d’une situation privilégiée. Ils la méritent par leurs connaissances étendues, leur dévouement inlassable, leur désintéressement constant, le long apprentissage qu’ils ont été obligés de faire, les terribles responsabilités qu’ils encourent, et, enfin, l’utilité de leur mission. Dans le village le plus reculé, chaque paysanne sait qu’elle peut avoir besoin, un jour, pour l’un des siens, son mari, ses enfants, ou pour elle-même, de l’aide toute-puissante de la chirurgie. Elle sait que, grâce aux mains des chirurgiens, à leur science toujours renouvelée, à leur travail sans répit, les êtres qui lui sont chers, transportés à temps dans une maison chirurgicale, obtiendront leur guérison d’une façon parfois miraculeuse, contre toute attente. Par la chirurgie, un membre de la famille, souvent indispensable à la vie du foyer, lui sera rendu avec sa capacité de travail totalement récupérée.

Aussi les chirurgiens ont-ils toujours été appréciés, estimés, aimés, et les rois eux-mêmes, les papes, les conquérants, les

INTRODUCTION

ont toujours protégés. Ce qui leur impose des devoirs particuliers.

Les chirurgiens que j’ai pu voir dans ma jeunesse étaient vraiment de hautes personnalités. Leur nombre était très limité, et le sentiment de leur valeur, de leur dignité ne les abandonnait jamais. Je me souviens que mon maître Tillaux fut un jour prié, par un de ses collègues de médecine, d’opérer un malade chez lequel ce collègue avait lîxé lui-même et la nécessité d’opérer et le moment opportun. Tillaux lui répondit qu’il viendrait examiner ce malade, qu’il déciderait avec lui s’il y avait lieu de pratiquer une intervention, et qu’il fixerait lui-même le moment opportun. Aujourd’hui, une telle réponse ne se justifierait plus, car les médecins ont reçu une éducation chirurgicale telle qu’ils ont tout droit de poser une indication. A l’époque de Tillaux, il n’en était pas de même et surtout les chirurgiens craignaient toujours d’être traités comme à la période des barbiers. Actuellement, nous ne craignons plus cela !

La notion de l’importance de leur rôle, ils l’avaient toujours très présente a l’esprit, et ils savaient très bien la haute place qu’ils occupaient dans la mécanique sociale. N’est-ce pas à un chirurgien qu’il était arrivé de pouvoir tenir le langage suivant ? Rencontrant un de ses amis qui partait pour Rome et lui exprimait ses craintes de ne pouvoir être reçu par le Pape, notre chirurgien propose tout de suite une lettre d’introduction et, devant la réflexion de l’ami : « Mais alors vous connaissez le Pape ? », il a cette admirable réponse : « Non, je ne le connais pas personnellement, mais je vais tout de même vous donner une lettre pour lui, car c’est un homme qui, comme moi, est arrivé, dans sa carrière, à une haute situation ! »

Si Molière a dénigré les médecins, combien d’autres leur ont rendu justice. Saint-Simon parle en termes parfaits des chirurgiens qu’il a connus : Mareschal, Fagon.

« Saint-Simon s’est fort intéressé aux médecins et aux chirurgiens de son temps, et loin de les avoir traités avec la désinvolture dont les accablait Molière, il ne ménage pas son estime à ceux qu’il a connus et appréciés à la Cour. Il s’intéresse à leur art, les considère comme des gens cultivés dont la conversation lui plaît et avec lesquels pour un curieux comme lui de la nature humaine, il y a toujours à apprendre.

INTRODUCTION

Lui, si prompt à fixer sur une figure un ridicule, il les critique généralement avec modération, et les montre comme des gens de réflexion et d’éducation auxquels les plus grands personnages, le roi lui-même, demandaient volontiers conseil, dans ces cas si fréquents et si difficiles de l’existence qui touchent à la fois à la santé physique et à la santé morale. Le grand chirurgien Maresohal qui opérait si habilement de la pierre, était fort apprécié de Saint-Simon non seulement pour ses qualités professionnelles, mais pour la droiture de son caractère et le courageux désintéressement de ses avis. Quant à Fagon, médecin de Louis XIV, l’on peut dire qu’il est un des habitants des Mémoires. Fagon était un des beaux et bons esprits de l’Europe : curieux de tout ce qui avait trait à son métier, grand botaniste, bon chimiste, habile connaisseur en chirurgie, excellent médecin et grand praticien. Très désintéressé, ami ardent, mais ennemi qui ne pardonnait point. Avec cela, délié courtisan et connaissant parfaitement le Roi, Madame de Maintenon, la Cour et le Monde. » 1

Molière n’est pas le seul qui ait dénigré les médecins.

Dans l’antiquité, deux écrivains ont manifesté pour eux une haine sans répit : Caton et Pline. Pline accuse les médecins d’avoir contribué à détruire la République romaine qui, (( privée de médecins pendant six cents ans, n’avait jamais été aussi florissante ». Et encore : « Des milliers de peuples ont vécu sans médecins, mais non sans médecine. »

Pétrarque tient dignement sa place à côté de Caton et de Pline. N’est-ce pas lui, le chantre de Laure, qui écrit au pape Clément VI, souffrant d’une affection quelconque des jambes : « qu’il serait sur pied depuis longtemps s’il n’avait autour de lui une troupe de médecins qu’il regarde comme la peste des gens riches » ? Comme le Pape ne tient pas compte de ses avertissements, il lui en envoie un dernier, en « le priant de se rappeler l’épitaphe que l’empereur Adrien avait fait graver sur son tombeau : Turbo, medicorum perii ».

Je dois reconnaître que la haine de certains malades ou de certains parents pour les médecins ou les chirurgiens dont ils croient avoir à se plaindre ne le cède parfois en rien à celle des écrivains ou des empereurs. Je me rappelle avoir été appelé en consultation avenue de Messine, chez de braves et dignes bourgeois. Dans le bureau de travail du père, bien

i. Do Lévts Mi repoix

INTRODUCTION

en évidence sur sa table à écrire, se trouvait posée la photographie d’une jeune fille qui avait succombé à la lièvre typhoïde, et comme inscription au bas de la photographie, sans doute pour que nul n’en ignore, les mots suivants :

« Notre fille chérie, morte à seize ans, tuée par son médecin, le professeur X. » Le nom du médecin y était étalé en toutes lettres, et c’était le nom d’un des médecins les plus distingués, les plus honorables, les plus consciencieux, les plus compétents de la Faculté de médecine de Paris.

Les malades vont quelquefois plus loin, et l’on n’a pas oublié les attentats contre certains médecins. Le docteur Guinard, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, si dévoué à ses opérés, fut tué d’une balle dans l’abdomen en 1912. Le professeur Pozzi, le grand gynécologue, fut assassiné pendant la guerre de 1914 par un opéré revendicateur.

La haine, non plus de la part de malades, mais de la part de médecins qui s’estiment avoir été mal opérés, est, parfois aussi, bien tenace ; elle peut persister jusqu’au delà de la mort. On m’a relaté le cas d’un grand médecin qui avait subi l’opération de la prostatectomie. Il fit de l’infection de la cavité de Retzius, et, finalement, une grave suppuration dans les espaces sous-péritonéaux du petit bassin. Il souffrait intensément d’une articulation coxo-fémorale et avait diagnostiqué une suppuration pelvienne avec participation de la hanche. Il mourut après quelques longues semaines de pyohémie, en répétant : « Je connais ces infections, j’en ai observé sur les blessés de 1870. » Dans son testament, il exigeait que son autopsie fût pratiquée par le professeur d’anatomie pathologique de la Faculté, en présence de son opérateur et d’un autre collègue en chirurgie dont il indiquait le nom. L’autopsie fut faite ; elle révéla, en effet, une suppuration pelvienne avec détachement de l’arrière-fond de la cavité cotyloïde. Il eut ainsi la joie posthume de démontrer qu’il avait raison contre son opérateur et d’accabler celui-ci. Je crois bien que mourir n’était pas ce qui le désolait le plus ; c’était de voir mettre en doute ou traiter à la légère le diagnostic porté par lui, sur lui-même.

Dans les livres d’Homère, la médecine est particulièrement honorée. « L’importance des services que rendirent les médecins au siège de Troie, se trouve vivement exprimée dans la douleur qu’éprouvèrent les Grecs à la nouvelle de la blessure de Machaon, et dans les paroles qu’Idoménée adresse à Nestor

INTRODUCTION

à cette occasion : « Fils de Nélée, qui êtes la gloire des Grecs, dépêchez, montez promptement sur votre char, prenez avec vous Machaon et l’emmenez vers nos vaisseaux. Un grand médecin comme lui vaut mieux que des bataillons entiers dans une armée ; car il sait arracher et couper les traits qui sont dans les plaies, et par des appareils admirables, il apaise la douleur des blessés. » (. Hom . II, liv. XI, in Celse, trad. Védrènes, p. 623.)

C’est la même idée qu’exprima le maréchal Lyautey, dans le discours prononcé en 1929, au 38e Congrès français de chirurgie. Le Maréchal se plaisait à exalter le rôle bienfaisant de la médecine, des médecins, et surtout des chirurgiens dans la colonisation, et il aimait à répéter qu’un médecin vaut un régiment. Dans toutes nos colonies, le rôle du médecin a été magnifique. Ne dit-on pas que, grâce à la médecine et surtout à l'hygiène de l’enfance, on a vu certains pays où la mortalité était considérable, arriver à un tel surcroît de population qu'ils furent obligés de déborder sur les pays voisins.

Reprenant le beau discours du président du Congrès, le professeur Tixier, et parlant de la nécessité d’une formation scientifique, d’une formation technique, d’une formation morale, le maréchal Lyautey a continué : « Mais cela est vrai pour toutes les formations, et quand votre président dit « morale » c’est certes dans la plus haute acception, en sous-entendant également « formation sociale ».

Et tout ce qu’il dit ensuite du rôle de la conscience — dans l’exercice de la profession, de la tyrannie du devoir , — mais c’est ce qui dans l’exercice de toute profession , la transforme en apostolat.

<( L’apostolat, tout ce qui ennoblit une vie d’action tient dans ce mot : la conviction, le dévouement passionné à une idée, à une doctrine, auxquelles on croit , et le besoin irrésistible de les faire partager, non par amour-propre d’auteur et par infatuation, mais parce qu’on y croit , qu’on croit à leur bienfait , à leur vertu et qu’on veut en faire la propagande pour le bien qui en résulte.

« Apostolat - propagande...

« C’est cette admirable compréhension de son rôle qui donne au médecin, au chirurgien, en pays neuf, une telle puissance, une telle responsabilité, et par suite, un tel rôle.

u Pour ces populations primitives et réfractaires, une cure heureuse, une opération réussie, par ces admirables chirur-

INTRODUCTION

giens de nos groupes mobiles, mais c’est une tribu pacifiée, et l’on se retrouve en pleine tradition évangélique : « Lèvetoi, prends ton lit et va- t’en », avec toute la force de propagande, toutes les conversions qui émanaient du paralytique guéri. »

Je ne puis indiquer toutes les lectures que devrait faire un chirurgien pour chercher simplement à se tenir au courant du mouvement chirurgical. Chemin faisant, je donnerai l’indication de quelques travaux, mais puisque je viens de citer les paroles du maréchal Lyautev, je me permets de conseiller la lecture du discours magnifique auquel elles étaient la réplique, celui que mon ami, le professeur Tixier (de Lyon), prononça à cette meme séance, comme président du Congrès.

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