LES ÉTAPES DE LA CHIRURGIE
« Au milieu de tous les changements de doctrine, de tous les débris du passé, elle (l’histoire) nous montre une chose qui a toujours survécu, ce sont les faits expérimentaux, constatés par l’observation... En nous dévoilant la cause des erreurs de nos devanciers, elle nous apprend à les éviter ; elle nous apprend à distinguer le vrai du faux, ce qui est démontré de ce qui est hypothétique ; et c’est ainsi qu’elle nous sert de boussole au milieu des écueils semés sur notre passage. »
Ainsi s’exprime Paul Broca, dans les « Conférences historiques de la Faculté de Médecine », au cours d’une leçon en date du 3 juillet 1865. Ces conférences furent faites, sous l’impulsion de Yerneuil, par quelques jeunes maîtres, dont Paul Broca, le créateur de l’anthropologie, qui clôtura la série.
Dues à Yerneuil, Lasègue, Chauffard, Léon Le Fort, Parrot, Follin, Bécîard, Trélat, Gubler, Tarnier, Lorain, Axenfeld, Paul Broca, ces conférences furent réunies en un volume et publiées en 1866, chez Germer Baillière. La plupart sont à lire, en particulier la première, de Yerneuil, sur les « Chirurgiens érudits. - Antoine Louis », et la dernière, celle de Broca, sur Celse. Dans la conférence de Yerneuil, on trouve bien des passages à méditer : « Nous nous proposons surtout de prévenir et de combattre un préjugé qu’on inculque à la jeunesse, et qu’elle adopte volontiers un peu par ignorance et beaucoup par paresse, préjugé qui consiste à traiter avec dédain les études médicales historiques, et par conséquent,
ceux qui en font Eobjet de leurs veilles... Il est vrai qu’on peut être un grand savant et un praticien médiocre, et que l’érudition ne donne pas au chirurgien la dextérité manuelle. Mais il ce compte, on devrait mépriser Àrago, s’il ne savait pas conduire une corvette. »
Je continue à citer Yerneuil : « Le serment sublime d’Hippocrate vous enjoint d’honorer vos maîtres. Je reconnais que vous n’y manquez pas. Les dédicaces inscrites sur les premières pages de votre thèse attestent votre gratitude. Vous devez à vos professeurs de faculté ou d’hôpital ce que vous savez de chirurgie et vous ne le cachez pas. Mais vous oubliez les maîtres de vos maîtres. Si les leçons que vous en recevez aujourd’hui sont brillantes et substantielles, c’est qu’elles sont inspirées par Dupuytren, Boyer, et d’autres, et ces derniers, où ont-ils puisé ? Dans Desault, dans J.-L. Petit, dans l’Académie de Chirurgie. Avant cela, Ambroise Paré avait retrouvé la chirurgie, que Guy de Chauliac avait naturalisée en France, en exprimant la quintessence des Italiens et des Arabes, et ainsi de suite en remontant le cours des siècles jusqu’à Hippocrate.
« Cette généalogie des grands hommes, vous l’ignorez ; vous avez la vue trop basse pour regarder si haut, et le brouillard des temps antiques ne vous laisse voir que les derniers venus. Vous ignorez qu’il a fallu Cent générations, vingt hommes d’élite peut-être méditant, veillant, mourant à la peine, pour qu’il vous soit donné de remettre Tuto , cito , et jucunde, la tête de l’humérus dans la cavité glénoïde...
« Vous n’avez pas toujours été ainsi. Au sortir du collège, quand vous n’étiez pas encore opprimés par l’envie ardente de parvenir et de profiter, vous aviez plus de science. Vous saviez les dates de la prise de Troie, de la bataille de Marathon ou de Pharsale, du traité de Westphalie ; vous auriez nommé sans broncher tous les Valois et raconté les faits et gestes de Turenne et de Condé. Quand vous quittez nos bancs, vous ne savez pas seulement quel siècle illustra le grand Hippocrate ; vous feriez vivre Albucasis à la Mecque en sa qualité d’Arabe ; et si l’on vous parlait d’Aetius, vous croiriez qu’il s’agit du vainqueur d’Attila. »
Aussi intéressante que celle de Verneuiî, la conférence de Follin sur Guy de Chauliac est également à lire.
On pourrait croire, en voyant ainsi réunis quelques professeurs et quelques agrégés instituant, à titre privé, à la
Faculté de Paris, des conférences sur l’histoire de la médecine, qu’il n’y avait pas d’enseignement officiel, qu’il n’y avait pas de chaire d’histoire de la médecine. Or, cet enseignement existait depuis 1795. Le premier professeur chargé de l’enseignement de l’histoire de la médecine fut Jean Goulin, nommé le 21 juin 1795. Les registres officiels de la Faculté mentionnent que c’était l’homme le plus érudit de l’Ecole, il savait le latin, le grec, l’arabe. Il occupa la chaire jusqu’au 30 avril 1799. Le deuxième titulaire fut P. -J. -G. Cabanis, du 6 août 1799 jusqu’au 6 mai 1808. De 1808 à 1818, l’enseignement fut supprimé, mais le bibliothécaire J.-L. Moreau de la Sarthe qui faisait, depuis trois ans, un enseignement officieux, fut nommé titulaire et fut professeur jusqu’en 1822. De 1823 à 1870, la chaire est supprimée et c’est le 9 mars 1870, grâce à un legs de 150.000 francs de Salmon de Chapotrau, que la chaire fut rétablie. Jusqu’à nos jours, elle a toujours été pourvue d’un titulaire. Les professeurs de l’histoire de la médecine furent successivement, de 1870 à 1872, Ch-V. Daremberg ; de 1873 à 1875, Lorain ; de 187G à 1879, J. -M J. Parrot ; de 1879 à 1898, J.-L. Laboulbène ; de 1899 à 1900, Ed. Brissaud. Enfin, de 1901 à ce jour, se succédèrent dans cette chaire, J. Déjerine, Gilbert Ballet, À. Chauffard, M. Letulle, P. Ménétrier, M. Laignel-Lavastine, et enfin Lévy-Yalensi, le titulaire actuel.
En 1865, année pendant laquelle furent données à la Faculté les fameuses « Conférences historiques », il n’y avait plus, en effet, d’enseignement officiel d’histoire de la médecine. Nul doute que ces conférences de 1865 avaient, outre leur but pratique, le désir d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité de rétablir la chaire, ce qui fut réalisé cinq ans plus tard.
Les réponses de certains étudiants, sur les questions d’histoire de la science médicale, même quand il s’agit de savants disparus depuis très peu d’années, vous plongent parfois dans la stupéfaction. Un jour, un candidat, à une épreuve d’anatomie, alors que je lui demandais ce qu’il savait sur la clavicule, me répondit avec assurance : « La clavicule, cet os découvert par Poirier... » Or, Poirier, chef des travaux d’anatomie à la Faculté de Paris, fut nommé professeur d’anatomie en 1902 ; ce fut un professeur très distingué qui a laissé un bon traité d’anatomie en collaboration avec Bernard Cunéo, et qui mourut en 1907. Faire dater la connaissance de la cia
vieille de Poirier est vraiment un peu jeune. Demandez à un étudiant quand vivaient des chirurgiens comme Tillaux, comme Guyon, comme Terrier, comme Albarran, chirurgiens que ceux de ma génération ont tous connus et admirés, et qui ont illustré notre pays, et vous vous entendrez souvent répondre : il y a cent ans, il y a deux cents ans! A un siècle près !
« O n ne connaît bien une science que lorsqu’on en connaît Uhistoire. » (Auguste Comte).
Rien n’est plus indispensable pour comprendre l’état actuel de la chirurgie que la connaissance des origines de notre art et les différentes étapes accomplies jusqu’à ce jour. On pourra ainsi mieux mesurer le chemin qu’il reste à parcourir.
Les chirurgiens, vers 1850, avaient coutume de dire que si l'on pouvait supprimer l’érysipèle et l’infection purulente, la chirurgie serait vraiment à un haut degré de perfection. L’érysipèle et l’infection purulente ne s’observent plus, et cependant, que de domaines où nous sommes encore impuissants ; par exemple, le domaine du cancer. Le cancer est un des plus grands fléaux de l’humanité. Évidemment, pour un cancer très limité, traité largement dès le début, l’exérèse chirurgicale donne de beaux succès ; mais malgré tout, que de guérisons provisoires, que de récidives ! On peut espérer que la cure réelle, définitive, du cancer, sera obtenue un jour, au moyen de sérums particuliers, de vaccins, de corps chimiques nouveaux, mais alors le cancer aura émigré dans la catégorie des maladies non chirurgicales. Ce jour, nous l’appelons tous ardemment, non seulement pour les pauvres malades, mais aussi pour les chirurgiens qui ont trop souvent la douleur d’assister, malgré des opérations délicates, bien conduites et tout à fait satisfaisantes en apparence, à la réapparition de ce terrible mal. Ce sera là une des plus grandes découvertes de la science, et quand on voit d’où vient la médecine et le chemin parcouru, on ne peut douter du succès.
Beaucoup de livres excellents, de thèses, de mémoires, de monographies ont été publiés sur les origines de notre art et la marche ascendante de la chirurgie. La traduction de Celse par Yédrènes, les livres de Nicaise sur Henri de Monde-
ville et Guy de Chauliac ; le livre de Malgaigne sur T oeuvre d’Ambroise Paré ; le livre de Paul Lecène (1923) sur l'Évolution de la Chirurgie ; l’Histoire de la médecine par le professeur Laignel-Lavastine (1935) ; enfin le traité de E. Leclainche, Histoire de la médecine vétérinaire , nous ont beaucoup servi dans ce bref exposé de l’histoire de notre art. Nous leur avons fait de larges emprunts et nous les citons, naturellement, entre guillemets.
La préface et l’introduction de E. Nicaise sur « La Grande Chirurgie de Guy de Chauliac (chirurgien, maître en médecine de l’Université de Montpellier, composée en l’an 1363) », éditées en 1890, sont entièrement à lire ainsi que le livre du meme auteur (professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Paris, chirurgien de l’hôpital Laënnec), sur l’œuvre de Henri de Mondeville.
Tout lettré aura aussi grand profit à lire le livre de Malgaigne sur Ambroise Paré et surtout l’introduction.
L’œuvre de Laignel-Lavastine, avec la précieuse collaboration du secrétaire général Bernard Guégan, forme un gros traité en trois volumes dont deux sont parus. C’est un véritable monument élevé à l’histoire de la médecine. On y lira, avec grand profit, l’historique de l’Académie royale de Chirurgie, par le professeur Emile Forgue (de Montpellier).
Dans son livre, l’Evolution de la chirurgie, livre qu’il faut lire et relire, Paul Lecène, avec sa grande érudition, son sens clinique, son sens critique, sa longue expérience, a rappelé l’évolution de la chirurgie depuis les périodes préhistoriques jusqu’à nos jours.
Quels que soient les auteurs qui auront à écrire sur les étapes de la chirurgie, tous seront tenus de suivre, dans ses grandes lignes, la classification établie par ces devanciers, mais je suis obligé, en conséquence de découvertes récentes, d’intercaler, entre la période préhistorique et la première période grecque, toute une période de haute civilisation qui date de 4.000 ans av. J.-C. et que nous ne connaissons que depuis peu : c’est toute la civilisation de l’Asie occidentale.
En somme :
1° Période préhistorique.
2° Période de l’Asie occidentale.
3° Période égyptienne.
4° Première période grecque avec Hippocrate (ve et iv° siècles av. J. -G.).
5° Deuxième période grecque : Ecole d’Alexandrie, avec Celse et Ecole de Rome, avec Galien.
6° Chirurgie des Arabes et du Moyen Age, avec Guy de Chauliac et Henri de Mondeville.
7° Période de la Renaissance et du xvne siècle, avec Ambroise Paré.
8° Période du xvine siècle : Académie royale de Chirurgie, avec Marcschal , La, Peyronie , J.-L. Petit et Louis.
9° Première moitié du xix6 siècle, avec Dupuytren.
10° Deuxième moitié du xixe siècle (1847 à 1886), avec l’anesthésie générale, Lister et la méthode antiseptique.
11° La méthode aseptique de 1886 à 1910, avec Félix Terrier.
12° L’état actuel de la chirurgie (de 1910 à nos jours).