LABORATOIRE DE BIOLOGIE VÉGÉTALE
Enfin, j’ai tenu à ce qu’il y eût, dans mon service, un laboratoire consacré à la biologie végétale.
Les problèmes qui se posent aux pathologistes apparaissent de plus en plus comme des cas particuliers de questions biologiques d’ordre général. Tel est, au premier rang, le problème du cancer, qui ne semble devoir être résolu que par la connaissance des lois biologiques de la division cellulaire. Aussi, ai-je estimé qu’il n’était pas anormal qu’un service chirurgical moderne pût comporter, à côté des laboratoires consacrés à l’étude biologique, chimique et bactériologique des maladies humaines, un laboratoire où les questions de pathologie, et notamment le problème du cancer, seraient envisagées du point de vue le plus général.
J’avais été très vivement frappé par certains travaux de biologie végétale, entre autres, les recherches de Noël Bernard qui retrouve chez les orchidées envahies par des champignons symbiotiques, les lois générales de l’infection et de l’immunité, et celles de Erwin F. Smith, qui découvre et étudie, chez diverses espèces végétales, des tumeurs semblables aux cancers du règne animal. Aussi, j’ai tenu, avec mon ami, le docteur Magrou, !à organiser le laboratoire de biologie en vue de l’étude des maladies des plantes, et en particulier du cancer végétal.
Le local affecté ù ces recherches comprend deux pièces :
le laboratoire proprement dit, envisagé en vue des recherches biologiques, bactériologiques et physiques, et contiguë à ce dernier, une serre qui constitue à portée de la main, une sorte de salle d’hospitalisation pour les plantes en expérience.
Le laboratoire ainsi conçu était, en 1920, une création originale et unique dans son genre. 11 diffère complètement des laboratoires de pathologie végétale déjà existants, où les maladies des plantes sont étudiées soit au point de vue botanique pur, soit au point de vue des applications agricoles. C’est bien plutôt un laboratoire de biologie et de pathologie générales, en liaison étroite avec le service hospitalier et les laboratoires cliniques, et où les plantes ne sont considérées que comme des matériaux commodes pour les recherches expérimentales.
L’activité de ce laboratoire, si remarquablement dirigé par le docteur Magrou, a été surtout consacrée à l’étude du cancer des plantes. Tout d’abord, y ont été reproduites, pour la première fois en France, les expériences de E.-F. Smith, établissant l’origine bactérienne de ces tumeurs. Ainsi ont été rassemblés de nombreux matériaux de travail, dont l’étude est poursuivie systématiquement.
Les recherches du docteur Magrou m’ont vivement intéressé, mais comme elles prenaient, avec juste raison, une grande extension, l’Institut Pasteur a fait construire pour lui une grande serre spéciale où il les continue sur une plus grande échelle.
Avec des cultures de bacterium tumefaciens qu’avait bien voulu lui envoyer Erwin Smith lui-même, Magrou a pu, sur le géranium, sur le ricin, sur la marguerite, provoquer à coup sûr des cancers et étudier ces cancers végétaux qui sont assez semblables au cancer humain, car ils jouissent, comme celui-ci, d’une prolifération indéfinie et donnent même parfois (surtout sur la marguerite), des tumeurs secondaires à distance, c’est-à-dire des métastases.
Pour provoquer presque à coup sûr le cancer, il suffit de piquer avec une aiguille portant une culture de tumefaciens, une tige de géranium, de ricin, et le cancer se développe.
J’ai eu l’occasion, il y a une quinzaine d’années, d’assister à une conférence faite au Muséum d’histoire naturelle par Erwin Smith. A la fin de la conférence, je lui demandai s’il avait cherché, après avoir provoqué des cancers végétaux, à les guérir. Ma demande lui parut très singulière, ce qui montre
UN SERVICE DE CHIRURGIE
bien les mentalités différentes des hommes : il étudiait le cancer des plantes en savant pur, alors que moi, chirurgien, je ne pouvais oublier le côté thérapeutique.
Le docteur Magrou a fait, dans ce laboratoire de la Salpêtrière, une grande découverte qui vient de le conduire à une découverte encore plus grande. Continuant les recherches de Noël Bernard, il avait montré que si l’on employait des bouillons de culture spéciaux, on pouvait faire germer les graines d’orchidées et obtenir des plantes à volonté. Appliquant à la pomme de terre les mêmes méthodes, Magrou vient de démontrer que si sur des milieux spéciaux, on ensemence les graines de pommes de terre, on obtient sur les racines, la production de pommes de terre en miniature. Celles-ci, plantées dans des terres choisies, se développent et finalement la pomme de terre de grosseur normale, plantée alors à la manière ordinaire, produit une récolte d’une abondance considérable et surtout des pommes de terre résistantes aux différentes maladies qui les déciment. Ces pommes de terre, ainsi obtenues par graines, jouissent de l'immunité. On peut imaginer les magnifiques conséquences !
Ainsi ce modeste laboratoire de biologie végétale a permis des résultats scientifiques dont les conséquences sont incalculables. J’avoue avoir été très intéressé par ces résultats obtenus dans un service de chirurgie. Il fallait créer ce laboratoire qui fut le premier en France, mais il fallait aussi la lueur de génie, le savant, le docteur Magrou.