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LES FILMS CHIRURGICAUX

Un mode d’enseigement de la chirurgie qui rendra certainement de grands services, c’est renseignement par le film.

Les premiers films chirurgicaux furent réalisés par Doyen, vers 1908, et lorsqu’on vient à les revoir, on ne peut se défendre d’une certaine émotion, en voyant entrer dans sa salle d’opération et opérer sous nos yeux ce grand chirurgien que tous, nous avons vu opérant, entre 1900 et 1914.

J.-L. Faure exécuta un film sur l’hystérectomie élargie dans le cancer du col, film qui a fait avec lui le tour du monde.

Moi-meme, j’ai fait quelques films, il y a une dizaine d’années, et j’ai cru devoir les faire « parlants », ce qui supprime toute explication et me paraît être un progrès.

Le film chirurgical est utile, mais je crois que pour qu’il le soit réellement, il faut le faire précéder par des dessins animés. Le spectateur, l’élève est ainsi mis en mesure, grâce aux représentations schématiques des dessins animés, de mieux comprendre ensuite la réalité.

Il faudrait — car le film coûte assez cher — qu’une organisation centrale permît à tous ceux qui ont quelque chose à enseigner scientifiquement, de trouver les spécialistes et les appareils leur permettant de réaliser, dans les conditions les meilleures, des films qui, groupés, formeraient une véritable collection chirurgicale.

VIE DU CHIRURGIEN

Tout chirurgien est obligé de se tenir au courant du mouvement chirurgical, et naturellement, aussi bien dans les publications en langue française, que dans les périodiques en langue étrangère. C’est un travail qui prend beaucoup de temps et qui risque, avec les années, d’être de moins en moins réalisable, après les journées si remplies et si harassantes d’un chirurgien en pleine activité et avec l’abondance toujours accrue de la presse médicale.

Quelque temps après notre concours d’agrégation, Jeanbrau (de Montpellier), Robert Proust et moi qui avions, depuis des années, beaucoup lu et rassemblé, en collaboration, de nombreuses fiches bibliographiques, nous déplorions d’être séparés, et de ce fait, obligés de continuer ce même travail absorbant, non plus en commun, en nous partageant la besogne, mais chacun pour notre compte.

C’est alors que naquit en nous l’idée de fonder un nouveau journal de chirurgie, paraissant chaque mois, qui publierait des articles originaux, des revues d’ensemble, la bibliographie des articles parus dans les journaux de chirurgie du monde entier, et les analyses substantielles des meilleurs de ces articles.

Nous allâmes, en 1908, soumettre nos idées et nos plans aux directeurs de la maison Masson, Pierre Masson, Boucher et Talamon, qui les acceptèrent avec faveur. Jeanbrau, habitant Montpellier, poussa le scrupule jusqu’à refuser de faire partie du comité de direction en invoquant la trop longue distance et nous cherchâmes, alors, avec lui, quels seraient les autres collaborateurs. Notre choix fut vite fait. Il se porta sur des amis connus pour leur haute instruction, leur amour du travail, et libres de tout engagement avec d’autres publi-

calions périodiques chirurgicales. Bernard Cunéo, Paul Lecène et Charles Lenormant furent choisis à l’unanimité, avec Dumont (déjà attaché à la Presse Médicale) comme secrétaire général. Le premier numéro du Journal de chirurgie, directeurs Cunéo, Gosset, Lecène, Lenormant et Proust — Dumont étant secrétaire général — parut en juin 1908, il y a par conséquent plus de trente-deux ans! Nos efforts et ceux de nos éditeurs ont abouti à ce résultat que notre journal est un beau périodique français, connu dans le monde entier.

Malheureusement, les fondateurs ne sont plus réunis au complet. Deux pertes douloureuses nous ont privés de la collaboration si précieuse de Lecène et de Proust qui ont été remplacés par Pierre Duval, Henri Mondor et Senèque, et notre secrétaire général, lui aussi disparu, a été remplacé par le docteur Grisel.

Le Journal, de chinxrgie continue à être la véritable source à laquelle les chirurgiens de langue française viennent s’instruire pour se tenir au courant de tous les progrès de la chirurgie.

Outre les journaux chirurgicaux, la lecture de quelques bons traités, écrits par des gens de grande expérience, complétera le bagage indispensable à tout chirurgien. Mais la meilleure instruction sera toujours représentée par l’observation des malades, la pratique des opérations et la critique sincère des résultats.

J’ai pris part à la fondation d’un autre journal dont le besoin se faisait vivement sentir, le Journal d’ Anesthésie et d’ Analgésie, qui, lui aussi, (il est fondé depuis quatre ans) est bien accueilli, car il contient dans ses quatre numéros annuels, tout ce qu’un chirurgien occupé doit savoir quant à l’anesthésie.

On pourrait écrire un très long chapitre sur les lectures, — naturellement les lectures professionnelles — nécessaires au chirurgien. Ses lectures, le chirurgien doit les oublier en partie, car il est nécessaire qu’il reste personnel, original, toujours désireux d’évoluer. Je ne voudrais pas dire comme ce médecin qui vint un jour me trouver pour me confier qu’il se croyait très malade, parce qu’il lisait trop. Son histoire mérite d’être contée. Il s’agit d’un de ces praticiens dévoués, instruits, désintéressés, comme on en compte, quoi qu’on dise, encore beaucoup, même à Paris. Je l’estime, il le sait,

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aussi vint-il me confier ses inquiétudes, et voici exactement le discours qu’il me tint : « Je crois que je suis très malade, je n’ai rien d’apparent, et cependant, je me crois très touché. Depuis quelques semaines, je m’installe dans mon fauteuil, près de mon feu, et je lis... Je lis toute la journée, surtout de la médecine, et quand j’entends quelqu’un sonner pour me consulter, je suis désolé, car je vais être obligé d’interrompre ma sempiternelle lecture. C’est anormal, n’est-ce pas, je dois être très malade. »

C’est Montaigne qui a écrit : « Les livres sont plaisants, mais si, de leur fréquentation, nous en perdons enfin la gayeté et la santé, mes meilleures pièces, quittons-les. »

Il faut garder présente à l’esprit cette petite histoire, car j’ai connu, moi aussi des chirurgiens qui lisaient trop. Un chirurgien doit avoir beaucoup lu, dans sa jeunesse, entre vingt et trente ans, et je l’ai beaucoup fait, moi aussi. Je passais bien des heures à la bibliothèque de la Faculté et mon maître Iïanot m’appelait « rat de bibliothèque ». Mais arrive un moment où il faut pratiquer, voler de ses propres ailes, affirmer sa personnalité. Je sens, en rédigeant ces confidences, que je vais baisser dans l’estime de beaucoup de gens ; mais pourquoi, arrivé à la fin de ce livre, ne continuerais-je pas à être absolument sincère, comme je le suis depuis les premières lignes. Malgaigne, Verneuil, étaient des érudits et de médiocres chirurgiens. Péan, Doyen étaient-ils des érudits, je ne le crois pas. Je sais bien qu’il y a des chirurgiens qui cumulent, et Terrier était à la fois un grand chirurgien, un grand opérateur et un érudit. Mais c’était Terrier...

Le chirurgien doit-il mener une vie particulière, suivre un régime spécial? Je le crois, car le chirurgien est obligé de déployer chaque jour une certaine force physique, une grande activité, rester debout pendant des heures, être bien équilibré pour ne jamais se hâter, ne jamais s’impatienter. Il doit redouter avant tout, lorsque vient le succès, de se laisser gagner par le bien-être et le luxe. J’ai connu d’excellents chirurgiens, — et le danger menace aussi bien ceux qui sont établis en province que ceux qui travaillent à Paris — qui, en voyant venir la fortune, se sont mis à chasser, à pêcher... à engraisser, et surtout à beaucoup dépenser ; ils sont alors devenus les esclaves du veau d’or. Dans le budget d’un chirurgien, rien n’est trop cher, s’il peut en résulter pour lui une diminution de fatigue et une augmentation de son activité.

Il faut qu’il ait un chauffeur parfait — car il ne doit pas conduire lui-même, pour pouvoir consacrer au travail mental tout le temps qu’il passe en auto, et son automobile ne sera jamais ni assez doux, ni assez souple. Pour le reste, le train de vie le plus modeste.

Il faut qu’il fasse du sport, et le meilleur sport, à mon goût, me paraît être l’équitation. Chacun vante ce qu’il préfère. Heureux celui qui aime les chevaux ! À cheval, il oubliera tous ses ennuis, et il pourra continuer ce sport merveilleux — le roi des sports — jusqu’à un âge avancé. Et lorsqu’il ne pourra plus monter, il conduira de bons trotteurs, attelés sur une voiture légère et il arrivera ainsi à reculer le moment de la vieillesse. Avec cela, une compagne intelligente, et bonne, quelques bons livres, une bonne édition de Balzac, Montaigne, Anatole France, Stendhal, Flaubert, André Gide, Duhamel, Paul Valéry, Kipling, Oscar Wilde, Somerset Maugham, des livres de voyages et des mémoires, quelques parties d’échecs, que faut-il de plus pour être complètement heureux. Pour l’être encore plus, qu’il ait près de lui quelques beaux et bons chiens.

Un autre sport à conseiller, c’est l’escrime, ce sport merveilleux.

Quant au régime, celui de tout le monde, avec les précautions que les préceptes médicaux imposent à chacun, et la sagesse de ne faire qu’un vrai repas chaque jour, et à mon sens, plutôt un repas le soir qu’à midi. Et puis, reconnaissons-le, chacun a son tempérament propre, mais pourquoi ne pas l’aider ?

Tous les quinze jours, allez passer quarante-huit heures à la campagne, au contact des gens de la terre. Pour se sentir vraiment à la campagne, il faut aller assez loin de Paris. L’idéal est d’avoir beaucoup d’espace devant soi. La mer est à trois heures de Paris. Pourquoi ne pas avoir, en Normandie, dans le pays de Caux, sur la Falaise, une maison bien solidement construite contre les vents, avec vue sur la haute mer et sur la magnifique campagne normande, toujours si agréablement verte ?

Si le Ciel vous a permis de réaliser ce rêve, alors vous êtes heureux, ne vous plaignez jamais, vous n’en avez pas le droit... sauf en ces jours si lourds !

Il y a cent ans, la chirurgie demandait peu d’aides, peu de matériel. Si elle donne aujourd’hui les magnifiques résul-

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tats dont tout le monde se réjouit, il y a malheureusement la contre-partie : installations plus complexes, plus coûteuses, personnel d’élite indispensable, appareils coûtant cher et se détériorant assez vite, etc. Mais il en est de même dans tous les domaines, Eart militaire par exemple, et quoique j’aie pris la résolution de ne pas parler, dans ce livre, des tristesses présentes et de la guerre, je puis donner, comme exemple typique de la complexité de la vie moderne, ce qui se passe pour les services de l’arrière dans une armée : sous Jules César, il fallait un homme à l’arrière pour cent combattants ; sous Napoléon, trois hommes à l’arrière pour .cent combattants ; à l’heure actuelle, toujours pour cent combattants, trois cents hommes à l’arrière. Ce sont les chiffres que m’a donnés mon confrère Caquot.

Autrefois, avec un bistouri et quelques pinces, un chirurgien pouvait tout faire. Mais besogne rudimentaire, étant données l’infection dévastatrice et l’absence d’anesthésie ; acte opératoire le plus rapide possible, comme s’il s’agissait d’un exercice d’escamotage ; temps d’ablation fulgurant, temps de réparation presque inexistant. Aujourd’hui, dans toute salle d’opération, nécessité d’un parfait éclairage artificiel, tables opératoires se mouvant en tous sens avec le moindre effort, appareils de thermo-coagulation et bistouri électrique, aspirateur électrique. On se préoccupe même et avec raison, de faire voir les temps des opérations par le plus grand nombre possible de spectateurs en plaçant ceux-ci, de manière à ce qu’ils puissent voir parfaitement, tout en étant hors de la salle d’opération.

Et la climatisation de l’air ? n’est-il pas invraisemblable d’opérer dans des salles sur la température desquelles l’air du dehors exerce plus ou moins son influence. N’est-il pas de toute nécessité de maintenir les salles d’opération et leurs annexes à une température constante grâce à des appareils de climatisation, et en même temps d’obtenir un air non pas strictement aseptique, (ce qu’il serait impossible de maintenir), mais aussi proche que possible de la pureté, grâce à des moyens de stérilisation.

Alors, réfléchissez, calculez les dépenses, l’entretien, et vous arriverez bientôt à cette conception que l’exercice de la chirurgie est chose très coûteuse, et que si le progrès continu exige, comme rançon inévitable, une augmentation toujours plus grande des dépenses, il arrivera un jour, plus ou moins

proche, où la chirurgie, pour toutes les classes, ne pourra plus être pratiquée que dans de grands établissements soutenus par les pouvoirs publics. Ceux-ci, du reste, y sont directement intéressés, puisque, grâce à de tels établissements, on rendra à l’État des individus « réparés » et aptes à reprendre leur place dans la collectivité.

Pour justifier les gains, parfois considérables, que rapporte l'exercice de leur profession, les chirurgiens doivent être généreux : ils le sont.

Que de malades peu fortunés, ils opèrent à titre gracieux ! Que d’opérés auxquels ils demandent des honoraires très faibles pour ne pas avoir l’air de les traiter en indigents ! Ce qui est douloureux, pour un chirurgien, c’est de recevoir, en remerciements de ses soins gracieux, des cadeaux très coûteux pour le donateur, et souvent supérieurs au prix qui lui aurait été fixé s’il avait été traité comme tout le monde. Aussi depuis bien des années, aux amis, aux parents de médecins que j’opère, j’ai toujours soin de dire à l’avance : ni honoraires, ni cadeaux. A ceux qui insistent avec sincérité et qui peuvent le faire sans en être gênés, je dis : envoyez à mon service d’hôpital la somme qu’il vous plaira. Cette manière de procéder a été bien utile, soit à mon service, soit aux œuvres qui m’intéressent.

Quand je suis en Normandie, sur ma Falaise, il m’est impossible de refuser un avis à ceux qui ont confiance en moi. La première année, je ne demandais aucun honoraire et je sentais que les malades en éprouvaient une certaine déception : le conseil que je leur avais donné leur paraissait-il, de ce fait, avoir moins de valeur ? Aussi ai-je adopté une autre méthode : je prie mes visiteurs d’aller remettre à la mairie de mon village la faible somme qu’ils m’auraient donnée et je puis ainsi faire un peu de bien dans ma commune.

Mais cela ne suffit pas. Le chirurgien doit prélever sur ce qu’il gagne chaque année — naturellement s’il peut le faire — une dîme qui lui servira à aider les œuvres charitables ou scientifiques. Pour ma part, je crois n’y avoir jamais manqué, et mon service de la Salpêtrière ainsi que mes beaux laboratoires en ont profité.

Je ne crains pas de révéler tout cela, car nous vivons, depuis longtemps du reste, une époque où la main gauche ne doit plus ignorer ce que donne la main droite : il en est peutêtre mieux ainsi.

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Puisque je parle finances, je voudrais m’étendre encore un peu sur ce sujet, si important pour nos étudiants, alors que maintenant la vie est chère et les études plus longues que jadis.

L’étudiant qui, autrefois, il y a quarante ans, disposait de cent francs par mois et n’en dépensait que quatre-vingtdix-huit, ce qui était possible, était riche ; alors que le rentier qui avait cent mille francs h dépenser par an et en dépensait cent dix mille était pauvre. C’est une vérité que M. de la Palisse approuverait, et cependant que d’imprévoyants l’oublient !

Je fus, il y a quelques années, invité par le R. P. de la Vacquerie à faire une conférence chirurgicale aux étudiants de son cercle. Je m’y rendis avec plaisir et naturellement j’arrivai un peu à l’avance, et, pendant cette attente, je fus heureux de m’entretenir avec les jeunes dirigeants du cercle. Ils se montrèrent curieux des habitudes des étudiants au temps de ma jeunesse et me demandèrent combien de fois par mois nous allions au théâtre, puisque le cinéma n’existait pas. Je rassemblai rapidement mes souvenirs et je leur répondis que je me rappelais très nettement avoir été deux fois seulement au théâtre, pendant mes quatres années d’étudiant, jusqu’au jour où je fus nommé interne des hôpitaux : j’avais été entendre Sarah Bernhardt dans son grand succès, la Dame aux camélias, et Mounet-Sully dans une pièce du Français où il se montrait vraiment supérieur, Ruy Blas. Pour ces deux soirées, je m’étais naturellement perché dans des places fort près de la cimaise, moyennant la somme de deux francs, ce qui me faisait, pour mes dépenses de théâtre, en quatre ans, le total de quatre francs, soit un franc par an. Mes jeunes amis qui m’avaient interrogé furent obligés à leur tour de reconnaître qu’ils allaient au cinéma au moins une fois par semaine, ce qui faisait, par mois et par an, une somme que je vous laisse le soin de calculer, mais qui n’était pas négligeable.

La morale de cette histoire, c’est que tout chirurgien, même quand il gagne des sommes importantes, doit régler ses dépenses sur les mêmes principes que les étudiants de jadis. Que de chirurgiens qui paraissent riches oublient ces principes, et, courant après les opérations, risquent d’être obligés d’accepter une série de tractations de toutes sortes, qui n’ont pas contribué à augmenter le respect que cette noble profes-

sion mérite. Mais je m’arrête, car il y aurait trop à dire.

On se prend facilement pour un novateur, et puis, plus on lit, plus on se documente, plus on s’aperçoit que beaucoup de choses ont déjà été faites, ont déjà été dites.

Lorsque j’ai eu l’honneur de prendre la présidence de l’Académie de Chirurgie (1931) j’avais insisté sur la nécessité d’établir d’avance un programme pour chaque séance — ce qui ne s’était jamais fait, — et j’avais obtenu gain de cause. Quand je quittai la présidence, je pus me féliciter du résultat acquis : « Jusqu’à présent, pour des raisons que je n’arrive pas à saisir, aucun ordre du jour, imprimé d’avance et porté ensuite à la connaissance des sociétaires, n’était préparé par les soins de votre bureau. De sorte qu’il était impossible — sauf pour les membres du bureau, et encore ! — de savoir quels rapports seraient lus, quelles communications seraient présentées en séance. Grâce à votre bonne volonté, grâce à l’effort tenace de notre secrétaire général (Robert Proust), nous avons eu toujours depuis un an, un programme arrêté d’avance... Vous pouviez, à propos de telle communication annoncée, intervenir avec plus de fruit, après avoir rassemblé chez vous, à tête reposée, vos observations et vos réflexions, et je n’ai pas besoin d’insister pour rappeler tout ce que nos discussions ont gagné de ce fait, en intérêt et en précision. »

Quarante ans avant moi — et je viens seulement de le constater — Félix Terrier prenant en 1891, la présidence de l’Académie, avait exprimé le même vœu, exposé les mêmes raisons, il n’avait pas été suivi : « Permettez-moi de vous dire que souvent nos discussions s’engagent trop à la hâte sur des sujets non prévus par les divers membres de la Société. Ceuxci apportent à l’appui de leurs opinions des souvenirs un peu vagues, et nos entretiens s’égarent en des digressions qui parfois manquent d’autorité.

« Le remède radical à cet ordre de choses serait d’adopter pour chaque séance un ordre du jour bien déterminé à l’avance et qui serait rigoureusement suivi ; mais c’est là un idéal que nous ne saurions atteindre. Je demande seulement aux auteurs des rapports et des communications de m’indiquer, en se faisant inscrire, le sujet du travail qu’ils se proposent d’apporter à la tribune. De cette façon, ceux de nos collègues qui voudront prendre part à la discussion pourront se préparer à l’avance et apporter des observations et des faits précis. »

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Félix Terrier avait échoué, j’ai pu réussir, sans doute parce qu’il faut répéter souvent les meilleures choses pour les enfoncer dans les crânes humains.

Le moment le plus pénible pour un chirurgien, c’est celui où il lui faut réclamer le prix de ses soins. Le mieux est de procéder par écrit, mais ce n’est pas toujours possible, et je me rappelle une histoire assez plaisante qui m’arriva au début de ma carrière. Sur le moment, je ne l’avais pas trouvée plaisante. J’avais opéré un riche magistrat anglais, qui habitait à l’hôtel Continental. Il s’agissait d’un cas simple, un gros molluscum de la cuisse. On avait hésité à l’opérer, parce qu’il était diabétique. Son cas me parut très banal, je l’opérai à l’hôtel même, je lui enlevai ce gros polype après une infiltration d’anesthésie locale comme j’avais appris à le faire chez Reclus, et en quelques jours il fut guéri. Il me demanda, lors de ma dernière visite, ce qu’il me devait. Je lui dis : sept cents francs. Il comprit mal, il était anglais, et crut que je voulais dire : c’est cent francs, et me remit un billet de cent francs. Je n’osai protester, pris le billet et m’en allai fort penaud. A un dîner chez un de mes Maîtres, je racontai cet incident, et mon Maître me dit : « Quelle idée de demander sept cents francs ! On demande cinq cents francs, on demande mille francs, on ne demande pas sept cents francs. Vous n’avez que ce que vous méritez. » C’était bien aussi mon avis.

A Dupuytren était arrivé une histoire d’un autre genre, qui montre, elle aussi, que les chirurgiens ne devraient jamais traiter les affaires d’argent, mais les faire traiter par une personne de confiance. On trouve dans le livre du docteur Delhoume sur Dupuytren, l’histoire suivante : « Je demandais un jour, raconte Bourdon, à M. Dupuytren, qui donnait des soins à un clerc de notaire dont une balle avait mortellement traversé la poitrine : « Quel sera le prix de vos visites ? — Je me conformerai à ce qu’on m’offrira, me répondit Dupuytren : à beaucoup comme à peu, à rien comme à beaucoup. » Mais avec les riches, il agissait tout différemment. Je me souviens de l’avoir vu opérer un Anglais qui, voulant dignement manifester son estime pour le grand maître, sa reconnaissance pour l’habile opérateur, lui offrit, après guérison, deux billets de mille francs enveloppés soigneusement dans un autre billet de cinq cents francs qui se laissait lire... Dupuytren n’apercevant que ce billet de cinq cents francs, et le supposant seul, dit à l’Anglais : « Monsieur, c’est mille

francs. » A ce mot si dur : c'est mille francs, l’impassible insulaire déroule aussitôt ses trois assignats Garat, remet à Dupuytren un des gros billets de banque, puis replace froidement dans son portefeuille, non sans ostentation, les autres mille cinq cents francs... Qui fut marri ? Ce fut Dupuytren. » Quand j’étais débutant, il y a quarante ans, les soucis d’argent, je l’ai déjà dit, n’existaient pas, et les questions d’argent ne se posaient pas. J’ai bien souvent raconté à mes élèves qu’à cette époque bénie le chirurgien travaillait dans une pièce et l’argent tombait dans la pièce voisine. A la fin de l’année, il entr 'ouvrait la porte pour voir ce qu’il y avait, et il s’apercevait qu’il y avait toujours plus qu’il ne le pensait. Je suis fermement convaincu que les temps sont proches où le chirurgien d’un grand hôpital redeviendra, à ce point de vue, ce que nous étions nous-mêmes, il y a quarante ans. A la fin de l’année, sans avoir jamais eu à traiter directement les questions d’honoraires, il recevra du directeur de l’hôpital, une somme d’argent égale à celle qui sera versée aux autres chirurgiens ses collègues, et alors la chirurgie qui est, incontestablement, la plus belle, la plus grande des carrières, sera encore plus belle et plus grande, et beaucoup de pratiques souvent fâcheuses disparaîtront par guérison spontanée.

MES COLLABORATRICES

Ce ne sont pas seulement mes maîtres en chirurgie qui m’ont instruit ; beaucoup d’autres, et parfois de modestes collaborateurs de ces maîtres, ont contribué à le faire.

Ainsi, dans le service de médecine de Saint-Antoine, le garçon de laboratoire de Hanot m’a appris à faire des coupes, à colorer des microbes, à rechercher des bacilles dans les crachats. A cette époque, j’avais dix-huit ans et je portais une terrible barbe noire qui me faisait paraître trente ans et plus. Or, ce garçon, instruit, peu familier, s’était pris d’intérêt pour moi et m’initiait au travail de laboratoire. Un jour, je lui en demandai la raison, et il me fit cette réponse stupéfiante : « On voit bien que vous avez commencé tard votre médecine, et je veux vous aider à rattraper le temps perdu. Vous me paraissez avoir mon âge, vous avez la passion de travailler, alors je vous aide. » Je fus pris d’une violente curiosité, celle de connaître son âge. Il avait quarante ans î Ainsi, je paraissais avoir quarante ans, alors qu’en réalité j’en avais dix-huit.

Dans la clinique de mon maître Ouyon, il y avait un garçon de salle très précieux, Léon, que tous les élèves de Necker ont bien connu. Léon était, dans ce grand et beau service, un rouage indispensable. Chaque après-midi, à cinq heures, il faisait la contre-visite dans les salles. Je l’accompagnais bien souvent, car ce n’était pas lui qui m’accompagnait. Personne n’était plus habile pour fixer au point optimum une sonde à demeure qui s’était déplacée, ou passer un béniqué, ou franchir avec des bougies filiformes, un rétrécissement de l’urèthre réputé infranchissable.

Quel bon et précieux collaborateur pour Guyon, et que de choses, quant à moi, j’ai apprises de lui ! Que de fatigues et de petits ennuis dans les soins post-opératoires, il a su éviter à son grand patron, qu’il accompagnait du reste partout, à la maison de santé aussi bien qu’à la clinique de Necker, comme son ombre !

Quelle aide précieuse a été pour moi, pendant dix ans, dans le service de mon maître Terrier, la première panseuse Adèle ! Adèle, dont nous évoquons parfois le souvenir avec mon ami Pierre Fredet, avait, comme la plupart des panseuses, un terrible caractère, mais elle avait, comme les panseuses également, un sentiment très élevé du devoir. J’ai appris près d’elle — ce que peut-être quelques chirurgiens ont le tort d’ignorer — comment on nettoie les instruments à la brosse et à la mousse de savon ; comment on stérilise, au moyen de l’autoclave, les instruments, les fils à ligature, les gants de caoutchouc, et j’ai aussi, près de ces simples collaborateurs, appris à les estimer et à les admirer. J’ai vraiment été comblé dans ma vie, par le dévouement sans limite, et je me plais à le croire, par les sentiments de respect réel et d’affection sincère que tous ces collaborateurs m’ont témoignés. Comme assistant, jusqu’à l’âge de quarante ans, je n’ai senti autour de moi que dévouement, respect et affection, et quand j’ai eu moi-même un service, à partir de quarante ans, les collaborateurs si méritants que j’ai eus jusqu’à ce jour, m’ont donné tout entier, sans marchander, un dévouement aussi beau. Le garçon de laboratoire de mon maître Hanot, le garçon de salle Léon de mon maître Guyon, la panseuse Adèle de mon maître Terrier, ainsi que ses trois surveillantes en chef, Madame Nivremont, Mademoiselle Miguet et Mademoiselle Didier ont été à ma disposition entière, sans jamais compter avec la fatigue, alors que j’étais, dans ma jeunesse, un chef toujours correct et toujours poli, c’est exact, mais terriblement exigeant, et je n’étais, après tout, que le premier assistant et non le chef lui-même.

Depuis que je suis « chef », les mêmes dévouements, mais prodigués par d’autres, m’ont également entouré. Si je ne craignais d’être ridicule, et si, en ma qualité de Normand, je n’avais horreur de ce qui peut paraître de l’attendrissement, je dirais que j’ai été entouré non seulement de dévouement et d’affection, mais de vénération. Chacun de mes collaborateurs, chaque matin, cherche à devancer mes désirs, à

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m’éviter toute fatigue, à me mettre dans des conditions de vie telles, contre le chaud, le froid, contre les déplacements à l’autre bout de mon service, contre la montée inutile d’un escalier, que dans de telles conditions, remplir mes fonctions à l’hôpital, est une joie chaque jour nouvelle, avec le minimum de fatigue.

Mais je dois dire que ce ne sont pas des collaborateurs hommes, ce sont toutes des femmes que j’ai autour de moi, c’est-à-dire des êtres d’abnégation, de sensibilité, de délicatesse, qui supportent, sans émettre la moindre plainte, des fatigues exténuantes, des collaboratrices dont l’unique raison d’être est de se dévouer.

Que ce soit à ma maison de santé de la rue Georges-Bizet, avec les sœurs de Niederbronn, ou à ma clinique de la Salpêtrière, ou à mon hôpital privé de la rue Antoine-Chantin, je me demande toujours, après chaque matinée de travail : « Mais qu’ai-je donc fait au ciel pour être ainsi comblé î » Et quand je rentre chez moi, après ces dures matinées, je retrouve, représentées par un dévouement féminin sans pareil, les mêmes admirables qualités qui rendent l’existence si heureuse pour l’homme de travail.

Je connais ainsi les livres nouveaux, les expositions de tableaux qu’il faut aller voir, les faits souvent passionnants de la vie de Paris, et j’ai ainsi, non pas seulement un intérieur enviable, mais une vie extra-chirurgicale active, sans le risque d’être trop spécialisé, avec des œillères toujours si néfastes.

Ma femme a fait mieux encore. Avec méthode, ténacité, ne craignant aucune fatigue, elle est arrivée, grâce à son amour de la terre, à constituer pour moi, en Seine-Iniférieure, une propriété de campagne à laquelle le Paradis doit ressembler.

Dans ma vie hospitalière, dans ma vie privée, j’ai toujours eu la sensation si douce de me voir entouré d’affection, ce qui fait que la vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Mais je sens que je m’attendris ; un Normand, et surtout un Normand chirurgien, ne doit jamais le faire.

Mais sans m’attendrir, je suis obligé de mentionner les noms de quelques femmes admirables qui m’ont rendu si douces les quarante années de chirurgie que je viens de fournir.

A la Salpêtrière, ma surveillante en chef, Mademoiselle

Magny sur les épaules de laquelle repose tout le service, Mademoiselle Magny qui a été (chose exceptionnelle pour une surveillante) la première décorée de la Légion d’honneur parmi les surveillantes des hôpitaux, Mademoiselle Magny que Uon peut trouver depuis vingt-huit ans, jour et nuit, à la Salpêtrière, près des grands opérés qui réclament des soins spéciaux. Et ma panseuse en chef, Mademoiselle Mosnier qui vient de me quitter après vingt-huit ans de si loyaux services, et sa remplaçante Mademoiselle Muno qu’elle a su « dresser » aussi bien qu’elle-même par dix années d’un apprentissage admirable. Et les surveillantes des salles, et les autres panseuses, et la surveillante en chef des laboratoires, Mademoiselle Clotilde Tissier, je ne puis les énumérer toutes, et Madame Sauvanet, et Mademoiselle Topineau, et ma fidèle panseuse de la rue Chantin, Mademoiselle Pigeot, et ma photographe, Mademoiselle Tallard, et ma parfaite secrétaire, Mademoiselle Arnand, toutes elles m’ont permis de vivre dans un monde féerique où tous les êtres sont bons, dévoués, attentifs, et travaillent uniquement pour me faire plaisir. Oui, je puis le dire, j’ai été un homme heureux, un homme comblé, sur lequel les petites misères et même les grandes misères de la vie n’avaient pu avoir de prise, jusqu’à ces derniers mois.

Au couvent de la rue Bizet, j’ai eu la joie, chaque jour, de me trouver dans une famille, dont tous les membres cherchent à embellir ma vie. Quelques soeurs ne sont plus là, qui m’avaient, dès mes débuts, traité comme un chirurgien déjà arrivé : l’admirable supérieure Sœur Théobaldine, la mère Valère qui lui succéda, les sœurs Desle, Antoine, Valentin, Gabrielle, Chantal, la sœur Ignace, tuée glorieusement pendant la guerre de 1914. Elles ont été remplacées par des femmes parfaites qui sont dignes de leurs devancières : la supérieure Sœur Clotilde qui a été près de moi vingt ans aux salles d’opération, la sœur Séraphine, mère provinciale, les sœurs Baptiste, Bénigne, Céleste, Marie-Georgine, Rosalie, Marie- Reine, Clémence, Olympiade, Théoneste qui soigna Clemenceau, et toutes leurs compagnes : elles ont été « mes amies », je ne peux, sous ma plume, trouver plus haute expression. Chose admirable, avec ces femmes d’élite, je n’ai encore jamais eu la moindre désillusion. Sœurs de la rue Bizet, surveillantes, panseuses, laborantines, soignantes de la Salpêtrière, c’est à qui cherchera à me faire plaisir. Sans zèle intempestif, sans familiarité, en ne laissant apercevoir de leurs sentiments que ce que

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la plus grande retenue autorise, sans jamais me parler d’autre chose que de notre mission commune, elles m’ont donné cette conviction que les femmes, si l’on sait avec elles être bon et bienveillant, sont des êtres parfaits, les seules collaboratrices possibles pour ces hommes à admirer peut-être, mais à plaindre sûrement, que sont les chirurgiens et surtout les chirurgiens très occupés. Songez à la vie de Dupuytren !

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