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I. — L’INFECTION DES BLESSURES DE GUERRE

Il faut poser en principe que toute blessure de guerre, quelle qu’elle soit, est inoculée, ensemencée plus ou moins par les germes du dehors et que c’est dans les premières heures qu’il faut agir pour prévenir ou juguler V infection qui est la conséquence de cette inoculation.

Cette constance de Tinoculation, et la quasi constance de l’infection consécutive, seront un des enseignements de cette guerre sans pareille et nous devons reconnaître que nous étions fort mal renseignés par certains comptes rendus, sans doute fort imparfaits, des guerres récentes du Transvaal, de Mandchourie et des deux guerres balkaniques.

L’importance et les risques de l’inoculation dépendent de facteurs multiples.

C’est d’abord la nature de V agent vulnérant.

Je ne m’arrêterai pas aux plaies par armes blanches. Je n’en ai pas vu une demi-douzaine sur les milliers de blessés qui sont passés dans mes ambulances et leur danger principal ne réside pas dans l’infection.

Les éclats d’obus et les balles de shrapnell, les éclats de bombe ou de grenade sont particulièrement infectants. Il est devenu banal d’insister sur la gravité spéciale des blessures par projectiles d'artillerie : inoculations massives, en quelque sorte, par les débris vestimentaires qu’ils entraînent avec eux dans les tissus ; par la terre, la boue qui souille les éclats des percutants ; tissus fortement contusionnés et dilacérés en raison de

l’irrégularité des éclats, tout cela constitue un milieu de choix pour la culture des germes de toutes espèces.

Or, nous savons à quelle débauche croissante d’artillerie se livrent les belligérants. On n’en avait aucune idée par l’histoire des guerres précédentes et cette particularité de la guerre actuelle explique très bien la multiplicité et la gravité des infections que nous observons.

Et les blessures par balle de fusil ? Que faut-il penser de l’opinion d’avant-guerre sur leur bénignité relative ? Si la balle est stérile à la sortie de l’arme, elle cesse de l’être quand elle a traversé les vêtem.ents et la peau du soldat. Les plaies par balle de fusil sont inoculées comme les autres. Ce qu’on doit retenir, c’est qu’une plaie par balle de fusil dispose moins qu’une plaie par projectile d’artillerie au développement des infections graves. Une balle conique frappant par sa pointe n’entraîne pas de gros fragments vestimentaires ; la petitesse des oritices, la régularité du trajet dont les parois sont peu dilacérées par le passage du projectile, du moins quand il s’agit d’une plaie des parties molles, ces conditions permettent souvent aux moyens de défense locale de l’organisme d’entrer enjeu et de maîtriser l’infection.

Mais que d’exceptions à cette règle et que de fois n’a-t-on pas vu des infections de la pire espèce, telle que la septicémie gazeuse, dont nous parlerons dans un instant, s’abattre sur des plaies par balles de fusil qui, au premier abord, n’avaient fait naître aucune inquiétude ?

Ne nous fions pas trop à cette prétendue bénignité. Dans les tirs rapprochés, si fréquents dans les conditions de la guerre actuelle, même sans aucune préparation contraire aux conventions humanitaires, et combien illusoires, la balle de fusil a des effets explosifs effroyables. Us ont trompé bien des gens et fait croire à tort l’em-

ploi de balles explosibles que je n’ai pas pu vérifier sur notre front.

Il faut savoir que les ricochets sont très fréquents dans la guerre de tranchées; alors la balle, au lieu d’entrer par sa pointe, entre par sa base, ou de flanc ; que dans les balles à enveloppe, comme la balle S allemande, le noj^au se sépare facilement de l’enveloppe et qu’il en résulte des dégâts plus importants que ceux produits par les balles sans chemise, comme notre actuelle balle D.

Si je n’ai pas vu de balles explosibles, j’ai eu entre les mains des chargeurs allemands dont les balles avaient subi une très curieuse préparation. La balle, d’apparence extérieure tout à fait normale, contenait, dans son enveloppe, un noyau de plomb coupé en deux morceaux. De cette façon, le moindre choc amène la fragmentation de la balle et de son enveloppe en quatre morceaux et l’effet produit peut se trouver ainsi quadruplé.

On fait bien de ne plus parler comme autrefois de (( balles humanitaires ».

Parmi les facteurs d’inoculation et d’infection, il en est un dont l’importance m’a paru considérable. C’est cette espèce de renoncement fataliste aux pratiques les plus élémentaires de \ hygiène et de la propreté vestimentaire et corporelle, auquel les hommes se laissent aller, si le commandement n’y prend pas garde. Je ne veux pas seulement parler de l’infecte et glorieuse boue des tranchées dont les vêtements de nos poilus sont imprégnés ; je pense surtout au cc péril fécal ». La « diarrhée des tranchées » est redoutable au point de vue chirurgical, tout autant qu’au point de vue de la propagation de la typhoïde et des paratyphoïdes. J’en ai vu les traces anciennes et presque indélébiles sur les dessous et sur la peau d’un grand nombre de mes blessés. N’est-ce pas une des rai-

LES BLESSURES DE GUERRE ET LEUR TRAITEMENT b

sons, la principale peut-être, de ces infections foudroyantes, que j’ai observées trop souvent, surtout pendant la première campagne d’hiver, et spécialement dans les blessures à la cuisse ? Comme le Commandement et le Corps de Santé ont eu raison d’organiser des bainsdouches dans tous les cantonnements de repos et de limiter ainsi les chances d’inoculations qui comptent certainement parmi les plus virulentes.

L’inoculation primitive n’est pas tout dans l’infection des blessures de guerre, Vinoculation secondaire joue aussi un rôle très important.

On n’en ignorait certes pas les dangers, mais on s’était figuré qu’un immédiat badigeonnage à la teinture d’iode, recouvert par le pansement individuel, réaliserait une prophylaxie suffisante et on a vu d’ingénieux industriels proposer l’ampoule iodée individuelle, complément indispensable du pansement du même nom. Quelle extraordinaire illusion !

Le pansement individuel a un rôle moral par la confiance qu’il inspire au combattant, et, à ce point de vue, il faudrait le créer s’il n’existait pas ; mais je n’y crois guère en tant qu’agent prophylactique des infections secondaires. Les dimensions et la multiplicité des plaies le rendent souvent inutilisable ; et, dans tous les cas, son application par le blessé lui-même, par un camarade, par un brancardier, est rarement faite suivant les règles de l’asepsie.

Du reste, nombreux sont les blessés qui arrivent au poste de secours avec des plaies à découvert, et il ne peut vraiment pas en être autrement.

Le pansement au poste de secours n’offre pas non plus toute garantie contre la possibilité des inoculations secondaires. Les moyens du poste de secours sont forcément

restreints et il suffît d’avoir vu son encombrement, au cours d’une affaire importante, pour comprendre qu’il est matériellement impossible de ne jamais y pécher contre l’asepsie.

Il faut enfin tenir compte de causes générales, telles que fatigue, épuisement nerveux, qui mettent le blessé dans de mauvaises conditions pour résister aux inoculations et compromettent les moyens de défense locale et générale de l’organisme.

Ainsi, toute blessure de guerre doit être considérée comme infectée en principe. C’est une notion dont on ne saura jamais trop se pénétrer dans les ambulances et dans les hôpitaux rapprochés du front.

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