CHAPITRE XIX
LES PREMIÈRES ÉTAPES DE LA CHIRURGIE CONSERVATRICE
Pendant longtemps, nous avons passé pour être, de toutes les nations, celle qui se déterminait « le plus fréquemment et le plus promptement pour l’amputation* 1 * * ». Un historien de la médecine- écrivait naguère que, de son temps, la ligature des vaisseaux était encore pratiquée par les Allemands: « Hiden (Fabrice de Hilden, sans doute?) en parle très légèrem nt et Nuck dit que les Hollandais la rejetaient entièrement. Or, il semble prouvé que la facilité d’arrêter le sang par la ligature des vaisseaux avait rendu V amputation plus familière :I. » Quand on songe que celle-ci se pratiquait sans anesthésie préalable et que le patient était simplement maintenu par des aides 4, on s’explique l’appréhension et la résistance de
1 Bagieu, op. cit,., 5o8.
- Freind, Hist. de la médecine , 97 (cité par Bagieu).
L’anecdote qui suit témoigne de l’appréhension que l’on éprouvait de voir mourir le blessé d’hémorragie, à l’époque où le cautère était seul en usage pour arrêter celle-ci. « Le plus célèbre des chirurgiens arabes... se dispensa d’amputer une main, par la crainte que le malade ne mourût dans l’opération, ou peu après, comme cela arrivait fréquemment par cette opération. Une chose étrange est que le malade se la fit lui-même et guérit. Albucasis... aima donc mieux abandonner le malade aux progrès de la gangrène qu’il avoit, et par conséquent^ la mort dont il était menacé, que de s’exposer à la honte (sic) de voir périr l’amputé d’hémorragie. » Bagieu, op. cit., 193.
1 Voici en quels termes un chirurgien contemporain, Ravaton, décrit les préparatifs
d’une amputation : « Le 17 (mai iy34)... l’amputation fut résolue. Le sujet étoit bon, rempli de courage et de fermeté et, aux forces près, promettoit un heureux succès. Je conduisis le blessé sur une chaise assez basse ; un aide-chirurgien, placé à sa gauche, l’embrassoit en croisant ses deux mains sur la partie droite de la poitrine, ce qui rendoit le tronc solide ; un autre, à genoux, tenoit les cuisses fermes 5 un troisième avoit une potion cordiale pour en donner en cas de nécessité. J’en avois placé un quatrième pour me servir les instrumens et les
appareils en son temps... » Les gravures, reproduites aux pages qui précèdent, montrent que
cela se passait parfois plus simplement encore.
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ceux qui étaient soumis à cette dure épreuve, et on s’étonne moins qu’un mouvement de protestation contre cette opération barbare ait conquis presque immédiatement de nombreux suffrages.
L auteur d un Manuel du Chirurgien d'armée, dont la deuxième édition porte
Bataille de Fontenoy.
Tableau de H. Vernet (Musée de Versailles.)
la date de 1693, indique déjà l’amputation comme un remède « horrible et douteux » ; il ne la conseille que s’il y a grangrène du membre. Une articulation peut être brisée à moitié et ne pas exiger l’amputation ; et, à l’appui, un chirurgien que nous avons maintes fois cité donne cette observation probante :
M. le chevalier de Bréval, ingénieur, robuste et violent, reçut à la tranchée, au siège de Fribourg, un coup de fusil à la partie inférieure de l’avant-bras droit, qui brisa les têtes des os cubitus et radius dans leur articulation, sans inciser les os du carpe. Le blessé fut porté au dépôt de la queue de la tranchée. Les chirurgiens ayant examiné la blessure, la jugèrent de
CHIRURGIENS ET RLESSES A TRAVERS u’iIISTOIRE
celles qui exigent une amputation sur-le-cliamp ; ils en prévinrent le blessé et le persuadèrent : elle ne fut cependant pas faite; ils le renvoyèrent à son quartier assez près du siège, après l’avoir pansé simplement, pour ne pas lui faire des incisions douloureuses et inutiles L
Il est oiseux de connaître les suites, seul le résultat importe : le blessé conserva son membre et la guérison fut parfaite.
Ce qui semble avoir surtout mis en crédit la méthode conservatrice, c’est le déplorable résultat obtenu à Fontenoy où, de trois cents amputations qui furent pratiquées, il ne s’en sauva environ qu’un huitième. Selon l’expression d’un témoin: « Plutôt on opérait ces blessés, plutôt ils couroient à la mort. » Certes, il faut croire qu’il y avait, dans le nombre de ces interventions, quelquesunes qu'imposaient les conditions de la blessure et l’état du blessé, mais les critiques les plus modérés conviennent que, « dans toutes les batailles, les blessures qui permettent que l’amputation soit retardée sont beaucoup * plus nombreuses que celles qui exigent qu’on la fasse promptementi 2 ».
Un fait qui n’a pas, à notre connaissance, été relaté par les historiographes du règne de Louis XV, mérite d’être rapporté à cette place; nous en tenons la relation de celui-là même qui joua dans la circonstance un rôle capital. Le comte d’Apcher, chevalier des ordres du roi, lieutenant général de ses armées, avait, à la bataille de Fontenoy, reçu une blessure au pied, assez sérieuse pour qu’il fût nécessaire de l’opérer sur-le-champ, « contre l’angle d’un revers de fossé». En dépit des avis contraires de ses collègues, qui poussaient à l’amputation, Bagieu, qui avait la charge de l’illustre blessé, se refusant à leurs sollicitations, se contenta d’une opération palliative. Le roi, mis au courant de l’incident, demanda qu’on lui amenât le chirurgien, qui nous a lui-même conservé le récit de l’entrevue.
SaMajesté eut la bonté de lui dire, à son dîner, qu’on lui reprochait de n’avoir pas coupé la jambe au comte d’Apcher. « Pénétré de la plus vive douleur, mais rassuré par les bontés de Sa Majesté », il osa lui dire que « ses confrères le blâmaient sans l’entendre ». Il exposa les raisons qui militaient, selon lui, en faveur de la conduite qu’il avait cru devoir tenir, s’attachant à prouver qu’ « il est peu de playes qui mutilent un membre aussi considérablement que la playe que l’opération laisse après elle ». Le monarque daigna lui donner son approbation et notre chirurgien s’empressa de consigner, dans son ouvrage, « ce trait de sa bonté royale ». Il
i Bagieu^ op. cil ., 433,
g Id,? 6a5,
PREMIERES ETAPES DE LA CHIRURGIE CONSERVATRICE
termine sa relation par ces déclarations, empreintes d’une gravité quelque peu solennelle . « La postérité apprendra, par des historiens plus célèbres, ses triomphes et ses vertus, son attendrissement pour les blessés, ses ordres pour lui en rendre
Bimjuek, chirurgien allemand,
Un des premiers partisans de la méthode conservatrice*
compte ; elle apprendra de plus qu’Elle n’a pas dédaigne de s’instruire sur des matières de la chirurgie, en s’entretenant avec bonté avec les chirurgiens qu’Elle a honorés de sa confiance. »
Si c’est surtout en France que la chirurgie conservatrice a compté des adeptes, les pays voisins n’avaient pas tardé à en reconnaître les bienfaits.
Dans sa dissertation inaugurale1, le chirurgien en chef du roi de Prusse soutenait la même thèse :
La façon de couper la plus redoutable, dont la chirurgie fasse usage pour le soulagement des hommes, écrivait ce praticien, étant l’amputation de quelque membre, opération que chacun envisage en frémissant, j’ai cru ne pouvoir mieux remplir mon intention, ni rendre un meilleur service, qu'en prouvant que les occasions de l’exercer sont beaucoup moins fréquentes que l’on ne l’a cru jusqu’à présent, et qu'on peut même s’en passer.
Ce qui l’avait fortifié dans son opinion, c’était le spectacle qui s’était offert à ses yeux, au cours des campagnes auxquelles il avait pris part. «... Dans un très grand nombre de cas... où les chirurgiens de l’armée et les blessés mêmes jugeaient l’amputation nécessaire pour sauver la vie du malade, il arrivait rarement et presque jamais que ce secours réussit. » D’autre part, soignant bon nombre de blessés auxquels les boulets avaient enlevé quelque membre, il réussit à les guérir sans ce « triste secours ». Enfin, « plusieurs autres, dont les membres n’étaient pas tout à fait enlevés, mais si fort détachés, blessés, meurtris, contus que les meilleurs chirurgiens jugeoient qu’on devoit achever l’amputation, se sont guéris, contre l’idée générale, sans amputation ».
Ce chirurgien de l’armée Frédéricienne réduit à six les conditions qui imposent l’opération si redoutée : la gangrène et le sphacèle ; un tel délabrement dans un membre qu’on ait tout lieu de craindre les accidents mortels ; une forte contusion des parties molles, qui aurait, du même coup, brisé les os; les blessures des grands vaisseaux ; une carie osseuse présumée incurable ; le cancer.
Contre la gangrène et le sphacèle, le chirurgien Germain administrait le quinquina, qui donne des résultats admirables, « pourvu qu’il n’y ait aucun soupçon d’inflammation intérieure » ; et grâce à l’administration du médicament dont la vogue battait alors son plein, il avait pu remplacer l’amputation par des incisions et scarifications, qui l’ont souvent dispensé d’une intervention plus brutale.
1 Dissertatio inauguralis medico - chirurgica de membrorum amputatione , rarissime administranda aul quasi abroganda , quant pro gradus doctoris medicinæ præcipus Çhirurgiæ rite consequendo , die vigesima una martii A. S. in aima regia Fredericiana , Speciminis loco, publiée eruditorum censurai submisit Johannes - Ulricus Bilguer, Curia -Rhætus, Generalis Præfectus Chirurgorum exercitus Regii Borussii.
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Cette intervention, ce n’est point par pusillanimité que les chirurgiens dont nous exposons la pratique y répugnaient; des hommes, comme Dionis, démons-
Chirurgien et apothicaire, de l’armée du Grand Frédéric.
trateur de chirurgie au Jardin du Roi, partageaient un sentiment analogue et ne passaient pas précisément pour manquer de hardiesse. Dionis, un des plus habiles chirurgiens de son époque, ne craint pas de s exprimer en ces termes .
De toutes les opérations, celle qui fait le plus horreur, c’est l'amputation d’une cuisse, d’une jambe ou- d’un bras. Quand l’on est prêt de séparer une partie de son tout, et que l’on fait réflexion sur les moyens cruels dont on a à se servir, il n’y a point de chirurgien qui ne tremble et qui ne compatisse au malheur du pauvre patient, qui se trouve dans la fatale nécessité d’être privé d’une partie de son corps pour toute sa vie h ,
Ravaton, un des plus habiles opérateurs de son temps, sans pousser aussi loin le zèle conservateur, ne cache pas la répugnance que lui inspire un mode opératoire dont il a cependant réglé la technique avec minutie. Par cette indication, comme l’a fait observer un de nos écrivains médicaux, qui a consacré à ces tentatives de « chirurgie conservatrice au xvme siècle » une remarquable série d’articles -, Ravaton :î est fort éloigné des chirurgiens-majors qui suivirent les armées de l’Empire, et même des praticiens ([ni opéraient alors dans les hôpitaux de Paris. Volontiers, il eût dit avec Cloquet : « L’amputation est la dernière ressource de la chirurgie » ; et il se fût certainement entendu avec Velpeau, pour accorder que « l’amputation, moyen suprême de la chirurgie, ne doit être pratiquée qu’en désespoir de cause » .
1 Cours <L' opérations , démonstration a, article 9.
- Ces articles, qui ont pour signataire le Dr Lîouvtlle, ont paru dans les numéros de la Tribune médicale des 16, an et no septembre iqo5.
:i Ravaton était doué d’un véritable talent d’organisateur. Son ouvrage, Chirurgie d'armée ou Traité des plaies d'armes à feu et'd’armes blanches , pourrait être encore utilement consulté. V. notamment aux pages 1 4o- 1 4 2 et aux pages 635-6.