LE RÉGIME DES MALADES ET DES
BLESSÉS AU XVIIIe SIÈCLE
A voir les abus qui se produisaient dans les administrations des hôpitaux de la monarchie, force est de reconnaître que ceux-là sont de toutes les époques, de tous les régimes; sous ce rapport, ni le gouvernement autoritaire de Napoléon, pas davantage, dans des temps plus modernes, la menace de sanctions que les intéressés savent ne jamais ou presque jamais être suivies d'effet, n’ont pu porter remède à une situation dont les Pouvoirs publics ont eu la constante préoccupation.
Au retour d’un voyage en Flandre, où il s’était rendu pour inspecter les hôpitaux militaires, Mareschal, premier chirurgien de Louis XIV, s’empressait de signaler à son maître les irrégularités nombreuses qu’il avait constatées de visu. L’intendant de la région ayant été mandé d’urgence à Versailles, il lui fut enjoint de prendre des mesures, afin de « mieux pourvoir aux hôpitaux et à la conduite des munitionnaires, attendu que M. Mareschal a [va il représenté au roi qu'il était mort bien des blessés faute de médicaments et que les troupes étaient nourries d'un si mauvais pain qu'on pouvait les mettre en danger de périr 1 ».
Dans un livre qui traite des subsistances militaires, et dont l’auteur, commissaire des guerres, avait été chargé longtemps de la surveillance des hôpitaux, les accusations les plus nettes sont articulées contre l’administration de ces établissements, « qui a été, de tout temps, une source d’abus et de brigandage (sic) de la part du plus grand nombre de ceux qui en ont l’entreprise... La corruption s’est même étendue jusques sur des contrôleurs pour le roi, honorés de la confiance du ministre de la Guerre, lesquels, loin de tenir les entrepreneurs et les régisseurs dans leurs devoirs, ont concerté ensemble les moyens de s’enrichir 2 ».
1 Lettre de la marquise d’IIuxelles à M. de Garde. ( Journal <le Dan’geau , t. XIII, 49- )
2 Le soldat citoyen ou Vues patriotiques sur la manière la plus avantageuse de pourvoir à la défense du royaume. Dans le pays de la Liberté, MD GG LXXX. Get ouvrage, attribué à Servau, aurait été commencé en 1760, terminé onze ans plus tard. G est un véritable réquisitoire contre les malversations des fournisseurs aux armées, principalement sous Louis X\ .
Ce citoyen, zélé pour le bien public, entre dans les détails les plus circonstanciés, sur les faits qui se sont passés journellement sous ses yeux. Sa déposition trahit un accent de sincérité, qui ne saurait la rendre suspecte.
A l’entendre, « l’on retranche sur les portions de pain, de vin, de viande, de bouillon; et trop souvent, ces aliments sont d’une mauvaise qualité ; « la pharmacie n’est jamais fournie de drogues suffisantes : on substitue ou
l’on mêle des follicules de
saule avec le séné, de la poudre de bois pourri avec du quinquina, du rhapontic avec de la rhubarbe, et l’on fait ainsi plusieurs mélanges qui augmentent la quantité des drogues et nuisent aux malades ».
C’est le système de l’adjudication qui est en partie cause que l’on trafique des hôpitaux comme d’une marchandise qui est délivrée à l’enchère et (qu’) on donne la préférence à ceux qui s’en chargent à meilleur marché.
Comment a-t-on pu supposer que « des entrepreneurs penseraient moins à leur fortune qu’à la guérison des soldats? Ne sait-on pas assez qu’un Etat ne connaît point ses intérêts, quand il confie la moindre branche de sa population à des compagnies mercenaires? La vie des hommes est trop précieuse pour en faire l’objet d’une spéculation pécuniaire.
« L’intérêt que chaque entrepreneur a sur les hôpitaux se vend comme un effet ;
Le comte de Clermont.
(D’après le tableau de Drouais).