COMMENT LES CHIRURGIENS SE RENDAIENT AUPRÈS DES BLESSÉS
pour le transport des appareils à pansement, des instruments, médicaments et autres objets nécessaires aux premiers secours : c’était le principe du cacolet, qui sera si largement utilisé dans les guerres de la Péninsule, et au [cours de nos expéditions africaines.
Dans les grandes voitures, il était aisé de porter quatre blessés couchés dans leur longueur, mais « leurs jambes se croisaient un peu ».
Dans l’esprit de leur fondateur, les ambulances volantes étaient « destinées à
enlever les blessés du champ de bataille, après leur avoir donné les premiers secours, et à les faire transporter aux hôpitaux de première ligne... Elles étaient destinées aussi à enlever les morts et à les faire ensevelir : les soldats infirmiers à pied étaient spécialement chargés de cette fonction, sous les ordres ou l’inspection de l’officier, inspecteur de police, autorisé à requérir, chez les habitants, les hommes de corvée qui lui étaient nécessaires ».
L’uniforme des chirurgiens d’ambulance ne différait pas sensiblement de celui de chirurgien des armées : ceux-là portaient, en plus, « une petite giberne en maroquin noir, légèrement brodée, dont l’intérieur, divisé en plusieurs compartimens, contenait l’étui des instrumens portatifs de chirurgie, quelques médicamens et les objets essentiels pour donner les premiers secours aux blessés sur le champ de bataille ». Ces mêmes chirurgiens étaient porteurs d’une sorte de glaive, suspendu à un baudrier de cuir noir, arme d’ornement et de défense au besoin.
Les employés, les infirmiers à cheval et à pied, avaient leur uniforme respectif; ces classes de militaires se distinguaient soit par les couleurs du collet et des revers, soit par les garnitures de l’habit.
Les officiers d’administration avaient droit au port des épaulettes ; les infirmiers à cheval portaient des bottes à la hussarde ; ceux qui n’étaient pas montés devaient se contenter de forts souliers, avec des guêtres de drap noir ; la ceinture de laine rouge, dont ils se ceignaient les reins, pouvait servir, le cas échéant, au transport des blessés.
Un Chirurgien des 'armées sous la Première République.
Marceau blessé, fut transporté sur'une échelle couverte de foin et de manteaux. (Gravure de Le Barbier aîné : Musée Carnavalet.)
CHIRURGIENS ET REESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE
Larrey, qui avait pour son invention des entrailles de père, n’avait que dédain pour le mode de transport, qui ne manquait pas, il est vrai, de singularité et de pittoresque, qu’avait imaginé son collègue à l’armée du Rhin, le chirurgien Percy : « C’est, dit-il sur un ton assez dégagé, une espèce de Wurf (sic), sur lequel les officiers de santé sont à cheval, comme les artilleurs ; cette voiture porte, en même temps, les instruments de chirurgie et les appareils à pansement... »
11 n’est que juste de recueillir, de la bouche même de Percy, les explications qu’il a données sur son invention, et sur les mobiles qui l’ont inspirée.
Percy n’avait pas été sans remarquer, qu’ordinairement les chirurgiens à pied n’arrivent sur le champ de bataille qu’après avoir couru et fait à la hâte plus ou moins de chemin, ce qui les épuise, les met hors d’haleine, et les rend par conséquent peu propres à secourir les blessés. C’est alors qu’il proposa, pour y remédier, « cette espèce de voiture leste, légère, sur laquelle dix individus se tiennent à califourchon sans être gênés ». (V. p. 387.)
Il avait fait valoir, avec tant d’éloquence communicative, les avantages qu’on devait retirer du nouveau véhicule, « pour la sûreté, la promptitude et l’amélioration du service », qu’il fut, sur-le-champ, ordonné qu’on mit à la disposition du chirurgien en chef plusieurs würste non attelés; mais, quand il s’agit de trouver les chevaux pour traîner ces bizarres saucisses les difficultés commencèrent. «Les chevaux ne furent pas refusés, mais on multiplia les entraves, les défaites, les prétextes; et les ivürtz (sic) tirés de l’arsenal, pour le soulagement des chirurgiens et le bien-être des blessés, y rentrèrent, parce que c’eût été peut-être un spectacle dangereux à donner que celui d’officiers de santé en voiture... On veut qu’ils aillent à pied et qu'ils soient malheureux; autrement, disent quelques administrateurs, ils deviendraient trop insolents1 2.»
Percy masque, sous un prétexte spécieux, la défaite infligée à son amour-propre. La vérité est qu’à l’usage, les würste ne répondirent pas aux espérances qu’en avait conçues leur inventeur. Percy se voit contraint de reconnaître que si, au début, ces attelages ont été un objet de curiosité et d’étonnement, l’attrait de la nouveauté finit par disparaître, et l’on en revint
1 C’est la traduction française du mot allemand würste.
2 Journal des campagnes du baron Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée (1764-1825), publié d’après les manuscrits inédits, avec une Introduction, par M. Emile Lonüin. Paris, Plon, 1904.
Blessé transporté sur les épaules d’un de ses camarades.
(■ Combat du col de Monte.)
blessé. D’autres portaient un blessé sur un brancard de branches et sur leurs épaules; d’autres, sur des fusils1, liés ensemble avec leurs mouchoirs, canon contre
CAMPAGNES D’iîALIE ET D’EGYPTE 3f)I
aux anciens moyens de fortune, employés de tout temps pour le transport des blessés.
Un des jours où fonctionnaient les würste, Percy raconte qu’il vit « deux volontaires atlelés aune petite charrette, sur laquelle ils ramenaient leur camarade
1 Marceau, blessé mortellement, fut transporté d’abord sur deux fusils, jusqu’au village voisin, et de là sur une mauvaise échelle, «couverte de foin et de manteaux », jusqu’à la rencontre d’un ofiieierde santé: ainsi le représente la gravure de Le Barbier aîné, reproduite p. bbg.(Cl.le
3g2 CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE
canon ; ils passaient deux fusils, ainsi liés, sous les jarrets et, avec deux autres pareillement attachés, ils portaient le tronc, moyennant d’autres mouchoirs ou un sac à pain passé sous les aisselles, et dans l’anse duquel ils avaient enfilé leur fusil. D’autres, enfin, les portaient sur leurs épaules, comme des enfants ont
Blessé transporté sur un fusil.
(Épisode de la prise d Alexandrie.)
coutume de se porter ; ils n’avaient sur leurs épaules que les jambes et les cuisses; des camarades, placés derrière, portaient les bras et le tronc ».
Plus tard, en Espagne, en 1808, Percy, au spectacle de colonnes de chariots basques, traînés par dix bœufs et portant, chacun, quatre ou six malades entassés les uns sur les autres, put amèrement déplorer d’avoir été si mal compris.
récit de la mort de Marceau, fait par le capitaine Souhait, publié par H. Maze, dès 1889, dans son livre sur le général (891-894), et donné comme inédit, dans la Nouvelle Revue rétrospective, 1902, n° 94, 268 et s.)
CAMPAGNES D’iTALIE FT d’eGYPTE
L invention de son collègue Larrey eut une autre fortune, bien qu’elle ne lût pas exempte d inconvénients : mais pour l’époque, elle constituait un progrès incontestable, et, durant les guerres de l’Empire, elle rendit de signalés
services.
Dubois pansant un blessé a Alexandrie.
(D'après une peinture de Louis Oudin, lithographie d Exuelmanx.)
Avant d’arriver à cette période, l’ingéniosité de celui que Napoléon avait proclamé l’homme le plus vertueux qu’il eût connu, avait eu lieu de s exercer, dans des circonstances où le climat, la configuration du pays rendaient impiati-, cables ses ambulances volantes : c’est à 1 expédition d Egypte que nous entendons faire allusion.
Afin d’assurer le service sanitaire de l’expédition, Larrey avait tait appel aux Ecoles de Montpellier et de Toulouse, pour qu on lui envoyât, « dans le plus
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE
court délai possible, un nombre déterminé de chirurgiens instruits, courageux, et
capables de supporter des campagnes pénibles et de long cours1 ».
Bientôt cent huit chirurgiens se trouvèrent réunis à Toulon, prêts à embarquer; il ne restait qu’à les exercer à la théorie et à la pratique de leur art, dans l’hôpital militaire d’instruction du port d’embarquement.
Tandis que Larrey s’occupait à faire une collection complète d’instruments de chirurgie, et à se procurer un nombre suffisant de brancards, « flexibles et faciles à transporter dans tous les lieux », son collègue Desgenettes, médecin en chef, veillait à la préparation et à la réception des médicaments.
Chaque division d’ambulance fut pourvue d’une ou plusieurs caisses d’appareils à pansements, de médicaments et d’une caisse d’instruments de chirurgie.
Le départ de l’escadre eut lieu le 30 floréal au soir ; on atteignit Malte le 22 messidor, à la pointe du jour ; après s’être emparé de l’ile, la flotte partit pour Alexandrie, qui fut prise d’assaut après quelques heures de combat (2 juillet 1798).
Il y eut, au cours de cette journée, environ 250 blessés, entre autres les généraux Kléber et Menou, qui furent portés dans le couvent des Capucins, transformé en ambulance2. Un hôpital sédentaire fut également créé pour les malades.
Après quatre jours de marche dans le désert, on parvint à une ville qui offrait quelques ressources : Damanhour; le lendemain, on était à Rahmanieh, où le général en chef reçut « un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit à la jambe droite une contusion assez forte pour qu’on pût craindre des accidents consécutifs ». Grâce aux soins de Larrey, Bonaparte guérit rapidement de sa blessure 3.
Jusqu’à Gizeh, la troupe ne fut incommodée que par de légères dysenteries, « que la fraîcheur du pays et l’abus des pastèques paraissaient avoir produites ».
Soit l’ardente réverbération du soleil sur le sol blanchâtre de l’Egypte, soit faute de couvertures la nuit, et de capotes pour mettre le soldat à l’abri du serein, il se déclara un grand nombre d’ophtalmies, surtout à l’époque du débordement du Nil. On sait que cette affection, déjà observée au temps des Croisades, est endémique
1 Relation historique et chirurgicale de V expédition de V armée d’ Orient en Egypte et en Syrie, par D. J. Larrey. A Paris, an XI (i8o3).
2 Larrey n’avait avec lui qu’Antoine Dubois, auquel fut confié Kléber, et quelques jeunes chirurgiens. Dubois ne tarda pas à rentrer en France.
3 D’après une note manuscrite de Larrey, ce serait«la seule blessure authentique connue » que Napoléon ait jamais reçue (Cf. Larrey , par Triaire, note 1 de la page i5o).
Au Quartier Général à
le -
LAx
JJ
an 6.
KLÉBER^ Général de Divisi
-y. -0-1 -/kJ
îsion
• , Ci-joint, Citoyen, la permission de retourner en France à la première occasion.
Je vous l’envoie bien à regret, d’abord pour les services essentiels que vous nous
avez déjà rendus dans des moments extraordinairement pénibles; services qui me
faisaient pressentir tous ceux que nous pouvions attendre de vous; ensuite parce
que je vois que votre demande est (ondée sur une indisposition a laquelle je prends
une part bien sensible. Je désire, Citoyen, que les rives de la Seine \ous procurent
un prompt rétablissement; il me consolera de votre perte.
Il me reste à vous témoigner ma reconnaissance particulière des soins assidus
que vous avez donnés à ma blessure. Je regrette, actuellement, que Vos secours
m’aient guéri sitôt; si j’étais encore souffrant, votre amitié, malgré votre situation,
ne vous aurait pas permis de me quitter.
Je vous salue bien cordialement,
* „ Klkber.
Lettre de Kléber à Dubois, pour le remercier des soins que ce médecin lui avait donnés, ‘ au moment où le général avait été blessé.
(Collection Noël Chauavay.)
en Egypte, et que le véritable facteur de sa propagation est la contagion; cela n’empêche que les mesures prescrites 1 étaient loin d’être superflues ; mais la plupart de ceux qui en furent atteints eurent le tort de s’adresser aux empiriques et beaucoup, parmi ceux-là, perdirent la vue.
Le tétanos avait fait son apparition dans les ambulances de l’armée après la bataille des Pyramides (21 juillet) ; bien peu réchappèrent, des malheureux qui en furent atteints. Une opération hardie assura cependant le salut de quelques-uns, parmi ceux qu’avait frappés ce mal, réputé toujours mortel : Larrey, tantôt par l’amputation faite -à propos, tantôt parla section du nerf lésé (névrotomie), parvint à sauver des malades dont l’état avait été considéré comme désespéré.
Entre autres maladies qui sévirent sur le corps expéditionnaire, nous ne devons pas manquer de signaler la peste qui, après de longs sommeils, a de si terribles réveils.
Bien qu’on ne soupçonnât pas alors son étiologie microbienne, on ne s’en attachait pas moins à en arrêter le développement, par des prescriptions sévères d’hygiène et de salubrité. Des lazarets furent installés et un conseil sanitaire fonctionna dès le début de l’occupation. Le linge, les vêtements portés par les pestiférés, furent brûlés ; quant aux médecins et infirmiers qui devaient approcher ces derniers, il leur était prescrit d’être vêtus, pour entrer dans un hôpital de pesteux, « d’une tunique de toile cirée ou de taffetas gommé, ou, à leur défaut, d’une toile serrée et passée récemment à l’eau, additionnée de vinaigre ». Pour chaussures, on leur recommandait « des sandales ou des sabots, vernissés en dehors avec l’esprit de térébenthine ou un vernis à l’esprit de vin » ; de se laver les mains avec du vinaigre ; de se couvrir le visage d’un masque de toile, également trempé dans ce liquide.
1 Les officiers de santé en chef de l’armée, consultés par Bonaparte, avaient recommandé surtout que les conscrits nouvellement arrivés de France, et pas encore acclimatés, se couvrissent soigneusement la nuit, <1 surtout la tête, pour éviter l’ophtalmie, et les pieds, pour éviter la dysenterie ». On leur conseillait, en outre, de remplacer les liqueurs spiritueuses par le café, de se tenir très propres, de porter du linge fréquemment lavé ; on les mettait enfin en garde contre les excès de femmes et les excès de la pipe (sic). Les revues militaires devaient avoir lieu de préférence « vers le lever ou le coucher du soleil » ; de même, la promenade et particulièrement le bain, dans la saison des chaleurs. De non moins sages mesures furent prescrites pour le logement et le campement des troupes (Cf. le Rapport adressé au général en chef, relativement aux conscrits arrivés de France, par Desgenettes, Larrey et Boudet, dans Y Histoire médicale de l’armée d’Orient, de Desgenettes, 199-200).
CAMPAGNES D’iTALIE ET D’EGYPTE
Dans tous les bureaux, les papiers, pris avec des pincettes, passaient dans le parfum et, avant de les rendre, on les plongeait dans le vinaigre. Telles de ces précautions pouvaient, sans doute, être efficaces ; mais qui de nous consentirait aujourd hui à s affubler du travestissement qui vient de nous être décrit, ou
■biiirvt.fr 7jrJt. tr Jkr+j-it
Campagne d'Égypte ; Bataille d’ Aboukir.
(Peinture de Lejeune : Salon de 1804.)
se croirait à l’abri, en se contentant de « tenir dans sa bouche un peu de cannelle, ou un morceau de quinquina » ?
Tous les médecins de l’armée d’Orient firent, dans cette circonstance, vaillamment leur devoir ; on n’eut à constater qu’une seule défaillance. Encore parait-il y avoir eu malentendu.
Un chirurgien, du nom de Lakanal1, ayant, dit-on, refusé de donner ses soins à des blessés, supposés atteints d’une affection contagieuse, fut condamné à être habillé en femme, promené sur un une dans les rues d Alexandrie, avec cet
1 D’autres l’appellent Boykr.
3g8 CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE
écriteau infamant sur le dos: «Indigne d’être citoyen français et craint de mourir». Après quoi, il devait être conduit en prison et renvoyé en France par le premier bâtiment, avec invitation au président de son département de le rayer de la liste des citoyens français.
Contrairement à ce qui est rapporté un peu partout i, les faits ne se seraient point passés comme il vient d’être dit. B..., chirurgien de marine, s’étant rendu un matin à l’hôpital d’Alexandrie, pour y faire son service habituel, y apprit que, désormais, cet hôpital était rangé dans l’armée de terre et que, quant à lui, il n’appartenait plus au personnel de l’établissement. Devant cette injonction, il crut de son devoir de se retirer : aussitôt, on le signalait comme ayant déserté son poste! L’erreur fut reconnue, mais l’ordre du jour n’en subsista pas moins. Cette aventure eut un dénouement assez plaisant, que conte Desgenettes, dans un de ses manuscrits qui n’ont pas été livrés à l’impression2.
Une jeune et jolie femme, mariée à un officier de marine, en résidence au Caire, offensée du jupon imposé au chirurgien présumé coupable, comme un insigne de lâcheté, déclara qu’elle était prête à se battre avec Bonaparte et qu’elle lui montrerait, le pistolet à la main, qu’elle n’avait pas peur, voire même du général en chef! On lui fit entendre doucement raison, et Bonaparte l’ayant rencontrée quelques jours après dans une fête, l’accabla de prévenances. Ainsi finit ce burlesque incident. Mais ce sont surtout les blessés qui nous occupent:
revenons à notre sujet.
Il ne suffisait pas de les panser sur les champs de bataille, il fallait encore les mettre hors de l’atteinte des Arabes, qui les achevaient ou les mutilaient horriblement. A cet effet, Larrey utilisa le seul mode de monture que lui fournissait le pays : le chameau. Il fit donc construire « cent paniers, deux par chameau, disposés en forme de berceau, que l’animal portait de chaque côté de sa bosse, suspendus par des courroies élastiques. Leur construction était telle, qu’ils ne gênaient ni sa marche, ni ses mouvemens, et ils avaient pourtant assez d’étendue, au moyen d’un prolongement à bascule, pour porter un blessé dans toute sa longueur3 ».
On pouvait craindre que malades ou blessés fussent incommodés par ce
1 Notamment dans l’ouvrage, d’ordinaire si documenté et exact, de Triaire sur Larrey.
2 Cf. dans le Temps du 7 avril 1891, un article du général Thoumas.
3 Larrey, up. cil., 87-8.