XXVI
A M. ROUILLÉ
A Rome, le 3 mars 1756.
Monsieur,
Le Pape a fini son travail. Sa Sainteté m'en a lait avertir en me mandant qu'elle l'avait envoyé
ail cardinal Spinelli pour l'examiner, qu'elle le communiquerait aux autres cardinaux consultés, et qu'après elle me le remettrait pour le traduire et l'envoyer au Roi en original et traduit. Je compte donc, Monsieur, que mon courrier arrivera presque en même temps que cette lettre, mais je dois vous rendre compte de ce qui s'est passé depuis que j'ai eu l'avis que le Pape avait achevé le plan projeté.
Je me suis procuré l'extrait de ce plan : les trois articles, du silence, de la coaction que devait avoir la bulle Unigenitiis, et de la qualification de ladite bulle y sont traités fort au long.
Le Pape y ordonne le silence absolu dans les écoles ; il fait une exhortation aux évêques de ne point questionner indiscrètement sur les matières contestées et nommément sur la bulle : nota, que le Saint-Père pense que la déclaration du Roi qui sera jointe à la bulle, rendra cette exhortation efficace.
A l'égard de la coaction, c'est-à-dire des peines spirituelles à décerner aux réfractaires à la bulle Unigenitus, le Pape va plus loin que je ne pensais; car, outre qu'il n'admet aucune punition publique, il déclare qu'il ne regarde la résistance à la bulle que comme un péché véniel. J'ai fait dire au cardinal Spinelli, par qui tout m'a été communiqué^ que ce dernier article ne me plaisait pas et pourrait occasionner de nouvelles disputes, que je croyais qu'il valait mieux ôter du plan cette décision de
péché véniel; le cardinal est de mon avis; j'espère que le Pape sentira nos raisons et l'ùtera.
Ce qui vous paraîtra extraordinaire, Monsieur, après ces deux articles expliqués fort au long- et même plus favorablement que je ne les avais demandés, c'est que le Pape qualifie la bulle Lnigenitiis de dogmatique. Je ne me serais pas attendu, lorsqu'il dit que les réfractaires à cette bulle ne pèchent que véniellement, qu'il la qualifiât de dogmatique. Le cardinal Spinelli en a été aussi surpris que moi; et je suis convenu avec lui, que j'en parlerais à M. Rota qui a travaillé avec le Papeà ce plan, et ferais l'impossible pour seconder les cardinaux qui veulent empêcher une pareille qualification, laquelle romprait toutes nos mesures. Efl'ectivement, j'ai été avant-hier chez ce prélat qui en m'instruisant du travail du Pape, m'a dit la qualification que le Pape donnait à la bulle Unigeîiitiis, « non pas précisément, m'a-t-il dit, mais « il demande aux cardinaux consultés encore une « fois leur avis sur ce point. »
M. Rota est convenu avec moi que le Pape avait des craintes sur les lettres redoublées des évêques de France qui lui écrivaient sans cesse qu'il ne pouvait pas donner une autre qualification à la bulle que celle que le clergé de France lui donnait lui-même. J'ai répondu, Monsieur, à M. Rota tout ce qu'il y a à dire sur cet article et particulièrement qu'il n'était pas croyable que l'on se figurât à Rome que le clergé de France sût mieux
<jue le Pape la qualification qui était à donner à une bulle du Saint-Siège. Enfin, Monsieur, j'ai pris sur moi, sans cependant aucun risque, et vous pouvez m'en croire, de déclarer à M. Rota que j'avais ordre du Roi de ne recevoir et de ne lui envoyer aucun plan de bulle, où celle Unigenitus fut qualifiée de quelque manière possible, qu'ainsi ce que nous avions fait jusqu'à présent devenait inutile si ce point n'était réformé, et que j'avais lieu d'être étonné de cette nouvelle difficulté, dans le temps que le Pape et son ministère m'avaient paru convenir de cet article ; que d'ailleurs les cinq cardinaux consultés étaient d'avis de ne donner aucune qualification, et que le Roi serait à juste titre très mécontent quand il saurait que des lettres des évèques ou peu instruits ou trop emportés de son Royaume avaient fait changer les bonnes intentions de Sa Sainteté pour la tran- <piillité de la France.
Je répondis ensuite aux objections de M. Rota, et lui dis que, pour plus grande sûreté, je lui écrirais sur-le-champ mon avis et mes ordres, afin qu'il les représentât de nouveau à Sa Sainteté. Ce que j'ai fait. Monsieur, par la lettre ci-jointe dont j'ai l'honneur de vous envoyer copie *. M. Rota a fait demander mon secrétaire hier pour me dire qu'il me priait d'attendre quatre ou cinq jours la réponse à ma lettre, parce qu'il ne voulait en faire