‹ Choiseul à Rome, 1754-1757Chapitre 34 sur 89 · Dépèche du 23 mars {Rome. t. DCCC.XX, f · texte numérisé non relu

Dépèche du 23 mars {Rome. t. DCCC.XX, f

terre qui, jointe h celle qu'elle aura à soutenir contre nous, achèvera de ruiner ce Royaume, et pourra, si nous le voulons, rendre notre commerce et notre marine supérieure à celle des autres puissances de l'Europe. Cette position me paraît évidente ; toutes les dépenses sont faites du côté du Roi pour la soutenir; ce n'est pas Sa Majesté qui a cherché la guerre, ce sont des insultes réitérées qui l'occasionnent.

D'après ces idées, je ne suis pas assez éclairé pour comprendre quel serait le motif qui retiendrait le Roi de se venger d'une nation ambitieuse et outrageante qui, peu de moments après l'accommodement, aurait la même mauvaise foi. Je vous demande pardon de cette déclamation, mais j'en suis si pénétré, que j'ai cru devoir hasarder de vous confier mon sentiment.

J'aurais encore à ajouter la position de l'Infant et des petits-enfants du Roi à Parme * ; il me semblerait qu'il faudrait profiter de l'occasion pour régler leur état aussi peu stable qu'il est indécent et réformer sur ce point l'obscurité du traité d'Aix-la-Chapelle; je le répète, la dépense est

1. Lu fille aillée de Louis XV, Elisabeth (1727-1759), désignée sous le nom de madame Infante, avait épousé en 1739 l'infant don Philippe, fils du roi d'Espagne Philippe V. En 1748, son mari avait obtenu, par le traité d'Aix-la-Chapelle, la souveraineté de Parme, Plaisance et Guastalla, souveraineté qu'il exerça sans prestige. Madame Infante avait gardé une grande influence à la cour de Versailles, et Choiseul s'était habilement ménagé son appui.

CHOISEULAROME. 131

faite, les ennemis du Roi ont une peur évidente, Sa Majesté est recherchée et crainte des phis grandes puissances de l'Europe. La paix produirat-elle un meilleur effet?

J'ai l'honneur d'être...

A M. ROUILLÉ

A Rome, le 14 avril 1756.

Monsieur,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30 mars. J'ai fait part au Pape sur-lechamp des louanges que le Roi donnait au travail de Sa Sainteté et de l'examen nécessaire qu'un pareil ouvrage exige pour parvenir au but salutaire que l'on se propose. Le Saint-Père m'a remercié de cette attention et convient avec le Roi qu'il ne faut pas précipiter les démarches dans une occasion aussi délicate. Le Pape promet le secret. Quant au fond de l'affaire, il est aussi bien gardé ici qu'il est possible; quant à la forme, on ne peut pas s'en flatter, et il est simple que le nom des cardinaux ait été mis dans les gazettes, parce qu'il était connu ici peu de temps après qu'ils ont été choisis. Cela est inévitable à Rome; ce que l'on peut désirer, c'est que l'on ne divulgue pas la

matière des affaires, et, sur cela, le Pape s'est contenu plus que je n'espérais.

Il est vrai, Monsieur, que le projet du Pape n'est pas totalement tel que j'avais eu l'honneur de vous l'annoncer; vous aurez vu par mes lettres que les avis des cardinaux et les premières dispositions du Saint-Père devaient me faire espérer mieux. Je crois cependant, qu'à peu de chose près, il remplit les premiers ordres que vous m'avez donnés, et passe de beaucoup les restrictions dont vous m'avez permis d'user dans les dépêches n°^ 79 et 78 ^ Il faut connaître ma fonction ici pour comprendre certaines variations que je ne peux empêcher. Le cardinal ministre n'est pas en état de parler quatre minutes d'affaires. M. Rota, qui supplée pour lui et dont j'ai lieu de me louer, est tous les quinze jours à la mort, et des mois entiers sans pouvoir être transporté chez le Pape ; nommément aujourd'hui il a reçu les sacrements, il a la fièvre continue depuis six jours, une dissolution totale du sang, quatre-vingts ans, ce qui fait que j'ai grand peur d'être au moment de le perdre.

1. A la suite de certains bi'uits qui lui sont revenus. Rouillé n'est pas rassuré sur le succès de la « grande affaire ». Craignant un mécompte, il autorise Choiseul à faire quelques concessions si le Pape tarde davantage à remettre la bulle : Si Benoît XIV veut qualifier la bulle Unigcnittis de jugement de l'Église en matière de doctrine, qu'il y ajoute la défense de lui donner une autre dénomination; qu'il exhorte au moins au silence s'il ne veut pas l'ordonner, etc.. {Rome, t. DCCCXX, f. 198-201).

Voilà ce qui compose le ministère politique du Pape !

Dans l'affaire de la bulle dont j'ai connu l'importance, sentant que ces fantômes pouvaient me manquer h toute heure, j'ai demandé au Pape, qui y répugnait, des cardinaux consulteurs. J'espérais que le Pape aurait quelcjue confiance en eux, et qu'ils suppléeraient au ministère de Sa Sainteté en cas d'accident. Le Saint-Père effectivement a pris leur avis, mais n'a point voulu entrer en matière avec eux, et proprement ne les a consultés que pour dire qu'il les avait consultés.

Dans cette position, j'ai été contrarié par les intrigues secrètes de France et de Rome. Je vois le Pape toutes les semaines, je ne peux pas le voir plus souvent, mais les intrigants ou leurs agents lui font parvenir leurs sentiments tous les jours; c'est un miracle que je sois venu au point où je suis en si peu de temps.

Les cardinaux avaient un grand projet, qui était de donner dans la bulle une explication de celle Unigenitus ; le Pape même, à ce qu'ils m'ont assuré, ne s'y refusait pas. Ce projet était une suite de celui dont je vous ai fait part dans le mois de décembre; mais, voyant la faiblesse du ministère de Sa Sainteté, l'âge avancé du pontife, l'empressement juste de la Cour de calmer les troubles, les oppositions et les embarras que les écrits des évêques de France pouvaient produire, les instructions et réflexions que vous me faisiez l'honneur

13i CHOISEUL A ROME.

de me communiquer, je n'ai pas cru devoir me prêter à ce système qui aurait demandé un temps considérable. J'ai senti dans les derniers jours, combien il était intéressant de presser la conclusion, et j'ai mieux aimé laisser le Roi demander les changements qu'il jugera convenables, que de me mettre au risque de surmonter de nouvelles difficultés. Je vous prie de m'excuser, Monsieur, si je n'ai pas rempli en entier l'idée que vous vous étiez faite de ma négfociation : c'est faute de talent plutôt que de zèle...

A M. ROUILLÉ

A Rome, le 21 avril 1756.

... La précaution que le Roi a prise, Monsieur, de donner le plan du Pape à examiner sans nommer Sa Sainteté, est on ne peut pas plus sage \ Je souhaite que les examinateurs entrent dans l'es-

1. Rouillé annonce à Choisoul que les reflexions qu'il a rédigées sur le projet du Pape ainsi que ce projet ont été communiqués comme deux ouvrages contenant les « idées de deux partisans zélés du repos do l'Église et de l'État >. . 11 ne lui dit pas le nom des personnes chargées de cet examen.

Le 14 mai, Rouillé adresse sept ménioires rédigés par les « Examinateurs « [Rome, t. DCCCXX, f. 396-451). «Vous y verrez, lui écrivait-il, qu'à quelques changements près, qui sont très peu considérables, et qui n'altèrent en rien le fonds de la doctrine contenue dans le projet du Pape, le travail de Sa Sainteté a été précieusement conservé tel qu'elle l'a envoyé au Roi. » {Rome, t. DCCCXX, f. 453-456).

C HOISEUL A ROME. 135

prit du Saint-Père, et aperçoivent tout le bien qu'on peut tirer de son projet. Je désire en mon particulier, Monsieur, que vous soyez chargé par Sa Majesté de revoir cet examen; il y a une suite de faits, dont vous êtes instruit, qui rend votre suffrage nécessaire. Je ne m'attends pas à recevoir de sitôt la détermination du Roi sur cet objet, et j'ai pris mes précautions pour calmer l'impatience du Pape. Cependant je désirerais recevoir le courrier au commencement du mois prochain , pour avoir le temps de terminer cette affaire avant que le Pape allât à la campagne. Il y va le 27 de mai jusqu'à la Saint-Pierre. Pendant ce mois, il n'est guère possible de l'engager à travailler; ce serait même une indiscrétion qu'il désapprouverait, parce qu'il croit ce temps de repos nécessaire à la conservation de sa santé. Si, au contraire, la réponse du Roi arrive au commencement du mois prochain, ou du moins le dix, cette même raison me servira de prétexte pour presser le Pape à conclure avant son départ '...

A M. ROUILLÉ

A Rome, le 28 avril 1756.

... J'attends, Monsieur, avec impatience le retour de mon premier courrier. S'il ne revenait pas avant

Page 1