‹ Choiseul à Rome, 1754-1757Chapitre 56 sur 89 · CARDINAUX QU'IL SERAIT UTILE AU ROI QU'ILS FUSSENT ÉLUS A LA PAPAUTÉ · texte numérisé non relu

CARDINAUX QU'IL SERAIT UTILE AU ROI QU'ILS FUSSENT ÉLUS A LA PAPAUTÉ

Cardinal Spinelli, Napolitain. — Outre la naissance du cardinal Spinelli, ses connaissances éclairées dans les matières ecclésiastiques, la

1. Joseph Spinelli (-|-17G3) avait été fait cardinal en 1735 par (>lémcnt XII. Il fui archevêque de Naples de 1734 à 1754.

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régularité intacte de ses mœurs, je crois que rattachement qu'il ni'a marqué pour le service du Roi et pour la tranquillité de l'Église de France, doit faire désirer préférablement qu'il soit élevé au pontificat. Il remplacerait dignement le Pape Benoît XIV, et vraisemblablement entrerait encore avec plus de fermeté dans les vues du Roi pour la pacification de l'Eglise de France, parce qu'il serait déterminé par la conviction plutôt que par la séduction. Il n'est pas douteux que l'élévation du cardinal Spinelli est désirable à tous égards, et je pourrais m'avancer sur son compte au point de répondre que Sa Majesté n'aurait que de la satisfaction pendant son règne. Mais, malheureusement, je ne dois pas cacher les oppositions presque insurmontables qui se rencontreront à son élévation. Je dis presque insiir/i/ontables, parce qu'elles ne le sont pas entièrement si nos cardinaux se conduisent adroitement dans le conclave et savent profiter des circonstances.

Lesdites oppositions sont la sévérité des mœurs du cardinal Spinelli : une grande partie du Sacré- Collège et la ville de Rome craignent d'avoir pour souverain un prince auquel on ne peut plaire que par la régularité; la licence qui règne dans la prélature ne peut pas s'accommoder à l'austérité que l'on supposerait au cardinal Spinelli. Cette dii'iîculté, quoique très forte, et d'autant plus qu'elle ne peut pas être énoncée honnêtement dans les oppositions, peut être levée aisément par

toutes les bonnes raisons de religion qu'elle fournit.

La seconde opposition vient de ce que le cardinal Spinelli est Napolitain : les cardinaux romains et leurs entours ont une aversion décidée pour tous les étrangers, et pour les Napolitains précisément. Malgré cette animosité, il y a eu plusieurs papes sujets du royaume de Naples par l'influence de la maison d'Autriche qui était en possession de cet Etat, mais on se prévaudra dans la circonstance présente de l'espèce de disgrâce où est le cardinal Spinelli auprès de S. M. S. ', et on fera sentir que le roi de Naples désapprouverait cette élection. La disgrâce du cardinal Spinelli est réelle, et je la regarde comme la plus forte opposition à l'avancement de ce cardinal, parce c[ue le fonds et la forme de cette affaire lui seront reprochés et intimideront les mieux intentionnés pour lui. Il est bon que le Roi en soit instruit, afin que, si Sa Majesté veut faire des eflbrts en sa faveur, elle puisse prévenir la Cour de Naples, et ôter par le moyen de S. M. S. l'impression fâcheuse qu'une telle disgrâce pourrait occasionner.

Le cardinal Spinelli a été dans la plus grande faveur auprès du roi des Deux-Sielles. Il était archevêque de Naples. La manière libre de penser

1. Le roi de Nap'cs, Chark-s IV, cj^iii allait devenir en 17:.',» ri>i d'Kspagne sous le nom de Charles III.

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sur les dogmes de la foi et la dissolution des mœurs de son diocèce l'avaient engage de profiter de la faveur du roi de Naples pour chercher un moyen, de concert avec ce prince, de réprimer les désordres de son diocèse. S. M. S. s'était prêtée à des vues aussi justes et aussi saintes en ellesmêmes; mais les courtisans, qui avaient cru remarquer que les impressions que ce cardinal donnait au Roi sur leur conduite leur étaient désavantageuses, se joignirent aux intrigues de moines et à celles de la judicature, et firent si bien par leurs manœuvres, que le peuple de Naples se souleva en quelque sorte contre le gouvernement dans la crainte sujDposée que le cardinal-archevêque voulait établir l'inquisition. S. M. S., étonnée de cette rumeur, craignit (pie le cardinal Spinelli ne l'eût engagée dans des démarches dangereuses ; |elle écouta les rapports défavorables qui lui furent faits de ce prélat, et, en lui retirant ses bonnes grâces, elle le contraignit d'abandonner l'archevêché de Naples. Le cardinal Spinelli vint à Rome après avoir fait la démission de cette église et, d'une voix unanime, il y jouit de l'estime du public; mais il faut convenir que cette estime est mêlée de crainte de sa sévérité. Je crois que le Roi de Naples n'a plus contre lui les mêmes impressions (jue ce prince avait prises précipitamment dans le temps qu'il était archevêque. Il m'a même été assuré que S. M. S. parlait depuis quelque temps avec bonté du cardinal Spinelli, et c'est un fait

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qu'il est nécessaire d'éclnircir, si le Roi est dans l'intention que l'on songe à lui pour la papauté.

En cas que le cardinal Spinelli ne puisse pas être Pape, du moins me parait-il de toute nécessité qu'il soit désigné par le Roi pour être secrétaire d'État.

Cardinal Landi, Plaisantin '. — Ce cardinal a été chargé des affaires de Parme en France pendant le règne de Sa Majesté, qui se souviendra peut-être de l'avoir connu. Depuis ce temps, il est venu se mettre en prélature à Rome. Par la protection de la reine douairière d'Espagne, le feu cardinal Valenti qui avait des relations directes avec S. M. C. ", lui fit obtenir l'archevêché de Bénévent, d'où il est passé au cardinalat par la même protection. Il a été pensionné de l'Espagne publiquement après son ministère h Paris.

On n'a rien à lui reprocher sur les mœurs ni sur sa conduite ecclésiastique. Il s'est maintenu d'ailleurs avec la prudence la plus scrupuleuse sur tout ce qui regarde les intrigues de la Cour de Rome, mais en même temps, avec l'attention la plus exacte pour les princes de la maison de Bourbon, et principalement pour la maison de France. J'ai remarqué ce sentiment depuis que je suis à Rome, et c'est en conséquence que je le

1 . François Landl (-|- 1757) fait cardinal en 1743 par Benoit XIV, avait été archevêque de Bénévent de 1741 à 1752.

2. Il s'agit de Philippe V, roi d'Espagne (y 174G), puisque Landi fut fait archevêque en 1741.

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proposai au Pape pour être un des consulteurs flans notre affaire ecclésiastique. J'ai eu occasion clans cette alFaire de me louer infiniment du cardinal Landi : je l'ai trouvé un homme doux, sage et éclairé, ayant fait une étude particulière pendant les dix ans qu'il a été à Paris des lois du Royaume, et, cpioique les avis qu'il a donnés aient été quelquefois un peu vifs contre les parlements de France et la manière dont ils outrepassaient leur pouvoir, cependant j'ai toujours modéré avec facilité sa vivacité sur cet objet en lui faisant comprendre que le bien de la chose demandait qu'on agît plutôt avec prudence qu'avec force.

Si le cardinal Landi pouvait être souverain pontife, je suis persuadé que nous serions contents de lui à tous égards. Il aura des oppositions; la première est celle de n'être point Romain; la seconde qu'il mène une vie si retirée et si circonspecte, qu'elle inspire de la crainte ; la troisième, qui est la seule véritable, est qu'il a une réputation d'avarice qui fait une tache i« ses autres bonnes cjualités. Les deux premières objections sont aisées à lever ; la troisième, dont je n'ai connaissance que parce qu'elle est répandue universellement, vient peutêtre de ce que, ne pouvant dire autre chose de mal contre lui, on lui attribue un défaut dont il est difficile de s'éclaircir; en tout cas, ce défaut, s'il existe, serait grand pour son âme mais ne le serait pas pour un souverain pontife. Ainsi, s'il u'v avait pas d'autres oppositions qui me sont incon-

nues, j'imaginerais que, ne pouvant pas réussir pour le cardinal Spinelll, on trouverait des facilités à ménager les vœux pour le cardinal Landl. D'ailleurs, je suis persuadé qu'il prendrait pour secrétaire d'État le cardinal Spinclli, et alors les intérêts de l'Eglise et du Roi ne pourraient pas être en meilleures mains.

Cardinal Tamburini. Modénois '. — Ce cardinal a été religieux bénédictin de la congrégation du Mont-Cassln. Sa doctrine et sa vie exemplaire sont les seuls motifs qui ont contribué à son élévation au cardinalat. C'est un homme très simple qu'aucune vue humaine ne peut déterminer ; il a même refusé des bénéfices d'église considérables qui lui ont été ofTcrts depuis qu'il est cardinal ; il vit exactement comme un religieux. Ses connaissances en matière de théologie sont estimées à Rome. Ce motif, ainsi que sa réputation de sainteté m'avalent engagé à le demander au Pape dans notre aflaire ecclésiastique pour consulteur. Je lui ai trouvé, dans le cours de cette affaire, un zèle très louable pour le bien et surtout pour la paix; j'ai été content des avis qu'il a donnés au Pape pour le fonds, mais pas autant pour la forme, parce qu'il Ignore absolument les lois du Royaume. On l'a soupçonné d'être contraire à ce que l'on appelle ici la doctrine des Jésuites; j'ai cru voir

1. Fortune ïamburini, abbé de Saint-Paul hors les murs, de la congrégation du Mont-Cassin, avait été l'ait cardinal par Benoit XJV en 17'.:3.

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dans différentes conversations que j'ai eues avec lui qu'il n'était attaché qu'au bien de la Religion, et n'avait aucun esprit de parti. Tout le monde reoai-de à Rome ce cardinal comme un saint, et je suis persuadé que par son caractère il ferait honneur au pontificat.

11 n'a contre lui d'opposition que celle d'avoir été religieux. On prétend que le Sacré-Collège ne veut plus en avoir pour Pape. Cette objection sera eclaircie par MM. les cardinaux français dans le conclave, elle ne me parait pas insurmontable, .le suis persuadé que le cardinal Tamburini choisirait le cardinal Spinelli pour secrétaire d'État, et û est nécessaire, si le cas arrivait, que l'on songeât à lui pour la papauté, de faire en sorte qu'il ne prît pour son ministre que le cardinal Spinelli en premier lieu, ou le cardinal Landi; car comme le cardinal Tamburini est un homme très simple, tout autre ministre pourrait avoir des inconvénients, en prenant du crédit sur son esprit, surtout dans l'administration des affaires temporelles et politiques.

Cardinal Imperiali, Génois '. — Ce cardinal a la naissance, l'âge, la régularité, et la douceur nécessaires pour être pape; il n'y a que les intrigues particulières des différents partis qui puissent l'en empêcher. C'est un homme fort simple et fort

1. Cômc Imperiali, de la promotion de 1753, avait été gouverneur de Rome.

retiré; je crois qu'il conviendrait à la France, d'autant plus qu'étant parent et ami du cardinal Spinelli, il est vraisemblable qu'il le prendrait pour secrétaire d'État. Si j'avais à prophétiser pour le futur pape, je nommerais le cardinal Imperiali, car il est de tous les cardinaux celui qui me paraît avoir le moins d'opposition. Ce n'est pas un homme d'esprit, mais c'est un homme sage et de bon sens, auquel je ne vois aucun inconvénient.

Cardinal Oddi, Florentin *. — Ce cardinal est d'un caractère très passif; il porte Tindifférence jusqu'à l'excès. Il a de l'honneur, et est respecté pour sa vertu; il est incapable de faire du mal, et serait un excellent pape s'il avait un bon ministre. Le cardinal Banchieri, son neveu, sera une opposition presque insurmontable, parce que l'on craint à Rome le feu du cardinal Banchieri, et sa probité qui ne ménage personne, et dit avec trop de véhémence ce qu'il pense de la conduite de la plupart des sujets de la Cour de Rome. Cependant, si les vœux pouvaient se réunir sur le cardinal Oddi, je crois qu'avec le cardinal Banchieri le Roi aurait lieu d'être content de son pontificat.

Voilà quels sont les cardinaux que je pense les meilleurs à tous égards pour être élus à la [)apauté.

1. Jacques Oddi, de la promotion de 1743, avait été nonce cri Portugal.

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