‹ Choiseul à Rome, 1754-1757Chapitre 77 sur 89 · Rome, t. DCGCXVI, f · texte numérisé non relu

Rome, t. DCGCXVI, f

sur nos affaires ecclésiastiques est dangereux. Si les cardinaux français ne peuvent pas l'empêcher d'être pape, du moins doivent-ils prendre toutes les précautions afin que son ministère et ses entours contribuent à la modération qui est nécessaire au bien du Royaume pendant le règne du futur Pape.

Le cardinal Spinelli ne pouvant pas être pape \ les cardinaux Tamburini, Imperiali et Oddi sont le plus à désirer, et les cardinaux Spinelli de préférence à tous, Archinto, Banchieri et Sciarra Colonna pour secrétaires d'Etat auprès de qui que ce soit qui soit élu souverain pontife. De même qu'il faut exclure positivement du premier ministère les cardinaux Sacripanti, Paulucci, Cavalchini, Doria, Serbelloni, Torregiani et Jean -François Albani, ces deux derniers j)i"iiicipalement. Cet article mérite une attention particulière et une observation exacte de la part de l'ambassadeur et de MM. les cardinaux.

On m'a parlé d'un cardinal Rezzonico, Vénitien, que je ne connais pas, et dont le cardinal de La Rochefoucault disait du bien. Il faudrait s'en

1. On remarquera le changemont qui, à six mois d'intervalle, s'est opéré dans l'esprit de Choiseul : en novembre 1756, Spinelli était à peu prés passable, en avril 1757 il ne l'est décidément plus. Rochechouart, avant de rejoindre son poste, interrogea le cardinal de Tencin : « Je le sondai sur M. le Cardinal Spinelli, qui est, comme vous le savez, monsieur, le héros et le tout de M. de Stainville : il s'en faut bien qu'il en ait la même opinion... ». Rochechouart à Bernis, 15 février 1758 {Rome, t. 82'i, f. 112).

informer à l'abbé de Villefonds et à M. l'abbé de Bernis *; et, si sa conduite a toujours été égale et que les vœux se tournent pour lui, je ne vois pas d'inconvénients que nous nous prêtassions à son élévation.

Après la charge de secrétaire d'Etat qui est proprement celle de premier ministre, la charge de dataire est celle à laquelle on a le plus afiaire pour les détails de bénéfices. Il faut tâcher d'en éloigner tous ceux que nous excluons de la secrétairerie d'Etat, hors le cardinal Sacripanti, qui me pai'aît un homme capable d'être gagné, pourvu qu'il ne soupçonne jamais notre opposition à son élévation au pontificat et à la secrétairerie d'Etat. Le cardinal Banchieri est celui de tous qui nous conviendrait le mieux pour la daterie ; après lui le cardinal Sciarra Colonna. Si l'un ni l'autre ne peuvent l'être, les exclus exceptés, MM. les cardinaux auront l'adresse de paraître concourir avec plaisir à celui qui sera choisi.

La charge d'auditeur du Pape est aussi considérable, mais ordinairement le Pape la donne à quelqu'un qui lui a été attaché personnellement pendant le cours de sa vie, et je crois qu'il ne faut pas nous inquiéter de cette charge quand elle sera remplie; il est vraisemblable que le sujet aura des

1. L'abbé de Bernis (1715-1794) qui devait être bientôt cardinal et ministre des affaires étrangères, était alors ambassadeur à Venise.

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côtés susceptibles de séduction, et qui seront employés quand on aura besoin de lui.

Il restera à donner au nouveau Pape la charge de secrétaire des chifFres qu'a M. Rota, et qu'il est important de protéger pour la lui conserver. M. Rouillé en sait les raisons, et connaît son attachement pour la France. Comme M. Rota est bien vieux et que peut-être il sera mort avant l'élection du nouveau Pape, à son défaut on ne pourrait que bien tomber si cette charge était remplie par les prélats Lerma, Durini, Emaldi et Giraud, tous quatre très portés pour la France. Ce sera à l'ambassadeur, si ces quatre sujets n'en étaient pas pourvus, à prendre tous les moyens possibles, afin que le secrétaire des chifiVes se trouve dans la même dépendance de la Cour et de son ministre, que M. Rota. Il faut éviter avec adresse mais avec réussite que les deux prélats Marcolini et Levizani n'aient cet emploi qu'ils désirent; car ces deux sujets, avec de l'esprit, ont un caractère dont il faut se méfier : quoiqu'ils paraissent souples, ils ont beaucoup de feu; et leurs inclinations, ainsi que leurs liaisons, étant contraires à la France décidément, il serait dangereux qu'ils ne tracassassent dans leur ministère.

Il reste la charae de maître de chambre : on a besoin de lui pour avoir audience du Pape. Le prince et la princesse Borghèse la désirent pour le prélat Dom Scipion Borghèse, leur fils. Je crois qu'il est honnête, que les cardinaux et l'ambas-

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sadeur marquent que le Roi verra avec plaisir que ce prélat en soit pourvu : la protection de Sa Majesté pour une maison aussi considérable ne peut qu'être bonne à Rome. Il y a aussi le prélat Sforza, frère du duc de Sforza, qui serait très propre pour cette charge. Au reste, dans le fond, le sujet qui l'obtiendra est peu important pour le service du Roi, et ne doit servir que pour que le ministre de Sa Majesté se fasse un mérite auprès . des familles qui désirent cet emploi pour leurs fils.

Si les cardinaux obtenaient les différents emplois ci-dessus pour les sujets que j'ai désignés, quand même on ne pourrait pas parvenir h faire élire le Pape que la France désire, les trois nommés étant exclus, je crois que le futur pontife serait au Roi assez indifférent.

Il me paraît, d'après ce mémoire, que la conduite de MM. les cardinaux dans le conclave doit être simple : il me semble qu'ils doivent se lier d'intimité avec le cardinal Spinelli, qui vraisemblablement sera à la tête des Zélants et, par conséquent, à la tête du parti le plus respectable du conclave. Le cardinal Spinelli se prêtera à leurs avances, et n'est capable que de leur donner de bons conseils. Je crois qu'ils peuvent avoir pour lui une confiance entière et lui marquer leurs oppositions, ainsi que leurs désirs ; je réponds qu'il n'en mésusera jjas; il sera flatté et de la bonté du Roi et de l'opinion avantageuse que

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l'on a pour lui. Les cardinaux français chercheront à montrer d'ailleurs que la Cour n'a nulle volonté de faire élire tel ou tel de préférence, que le Roi ne désire autre chose que le bien de l'Église et que son chef soit un pontife qui convienne à toute la chrétienté; ils diront qu'ils n'ont d'autres instructions que de procurer le bien et de s'unir avec ceux qui le cherchent. 11 faut que l'esprit de ces propos soit la règle de toute leur conduite et qu'ils voient avec le sang-froid et la décence qui convient à leur nom, à leur état et à la dignité du Roi toutes les intrigues du conclave. Quelque chaleur qu'ils aperçoivent et que l'on cherchera à leur communiquer, je leur conseille pour le bien et leur considération de ne jamais entrer dans aucune cabale : ils finiraient par être trompés, et perdraient l'estime d'un pays où l'on n'est estimé qu'autant que l'on est plus adroit à faire tomberiez autres dans des panneaux. Je crois que le cardinal Spinelli les conseillera de même que moi. S'ils voyaient cependant que les intrigues portassent à élever un sujet contraire aux ordres qu'ils recevront de Sa Majesté, alors, sans mettre jamais à découvert l'exclusive du Roi, avec un air simple le cardinal chargé du secret dira au cardinal Portocarrero, ministre d'Espagne, au cardinal d'York, qui n'est bon que pour cela, au cardinal Corsini, et à ceux qu'il jugera à propos, qu'il ne croit pas que le sujet que l'on veut porter puisse convenir à Sa Majesté : ce propos sera rendu sur-le-champ.

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et équivaudra à une exclusive en forme. Les cardidinaux doivent surtout observer de parler très peu, et de ne point se laisser prévenir par les avances amicales que les cardinaux italiens leur feront, et surtout les cardinaux Albani. Quelque lie que le Roi soit avec les cours de Vienne et de Dresde, dont ces cardinaux sont ministres, quelques protestations qu'ils puissent faire, quelques grâces qu'ils mettent dans leurs procédés et dans leur conduite vis-à-vis les cardinaux français, il ne faut pas perdre de vue que, pour leur intérêt personnel et leurs intrigues, ils sacrifieront l'Eglise et leur ministère '. J'ajouterai que le cardinal Alexandre, ayant une pension secrète de la cour de Londres, qui est plus forte que ce que lui donne la cour de Vienne, il se pourrait que le ministère britannique l'augmente dans cette occasion pour qu'il intriguât en faveur d'un pape qui accroîtrait nos troubles ecclésiastiques. Ainsi donc, les Albani doivent être regardés comme les ennemis décidés de la France ; mais il faut se garder de leur marquer aucune défiance, encore moins d'animosité; il faut éviter d'entrer en matière avec eux, leur parler peu et très peu, s'il est possible, et avec politesse ne leur tenir jamais que des propos indifférents. Le cardinal d'York, qui doit tout au Roi, est absolument subjugué par les Albani, et par là ne

1. N". Je ne sais pas si cette réflexion peut être dite aux cardinaux, mais elle mérite l'attention de M. Rouillé. {Noie de Clioiseul.)

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aiiél'ite ni confiance ni amitié; on ne peut s'en servir que pour faire redire ce que l'on voudra ■cjui soit su. Il y a apparence que ce sera le cardinal de Roolle qui sera chargé du secret et du ministère de l'empereur et de l'impératrice, la cour de Vienne n'ayant pas meilleure opinion que nous du cardinal Alexandre Albani. J'ai entendu dire du bien du cardinal de Roolle, vraisemblablement qu'il aura ordre de sa Cour de vivre dans une grande union avec les cardinaux français ; il faut tâcher de savoir positivement ses instructions avant que de lui parler des nôtres, et ne lui confier que les points qui, dans ses ordres, sont les mêmes que les nôtres ; car il est inutile de lui dire notre secret quand il ne sera pas le sien. Il faut en user de même et encore avec plus de précaution avec le cardinal Portocarrero auquel cependant, en apparence, il est convenable de marquer un air de confiance; il faut faire semblant de lui demander conseil sur des choses indifférentes et, dans les occasions, le presser avec force sur les démarches qu'il conviendra de faire, en s'attendant cependant qu'il redira ce que l'on lui aura dit, étant absolument gouverné par ses valets qui , pour de l'argent, instruisent de tout ce que pense le cardinal.

Le cardinal Orsini, Napolitain, est incapable d'entendre parler d'affaires, ni de comprendre un discours suivi. Je crois qu'en le traitant poliment -on en fera ce que l'on voudra, surtout en lui fai-

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sant entendre que le Roi désire de protéger les prérogatives de la maison des Ursins à Rome.

Pour ce qui est des cardinaux piémontais, je ne les connais point. Il y a apparence que le cardinal Des Lances se joindra aux Zélants, et qu'en ce cas le cardinal Spinelli aura une grande influence sur lui. Il est vraisemblable qu'il ne viendra point d'autres cardinaux étrangers.

MM. les cardinaux pourront se lier aussi avec le cardinal Banchieri, sur lequel, je crois, ils peuvent compter, le cardinal Lanti qu'ils acquerront infailliblement en lui faisant amitié, et le cardinal Sciarra colonna, mais celui-là mettra plus de réserve dans ses démarches , voulant ménager tout le monde. Comme le Roi a le titre de protecteur des Eglises de France à donner, dans les occasions on peut faire briller ce titre, et sûrement les cardinaux ci-dessus suivront cet appas, mais il faut prendre garde de le montrer délicatement afin qu'il soit utile.

Il me reste à parler du cardinal Corsini qui aura un parti. Le cardinal Spinelli est bien avec lui, étant créature de son oncle. Si le cardinal Corsini ne se joint point aux Albani, le cardinal Spinelli le conduira. S'il s'y joint, le cardinal Spinelli saura écrier et détruire le parti de Corsini en s'en retirant absolument. Ainsi, sur cet article, il me paraît nécessaire de se laisser conduire par Spinelli.

Il y aura donc, dans le conclave, les cardinaux

étrangers dont on ne jugera les ordres que quand ils seront arrivés, les Zélants qui seront le plus fort parti auquel je crois qu'il faut nous attacher et dont Spinelli sera le chef, le parti Corsini qui se réunira aux Zélants ou aux Albani, le parti Albani qui sera méprisé mais qui troublera certainement, et le parti incertain, que chacun attirera successivement de son côté et que les intérêts des particuliers décideront.

Il faut bien prendre garde de se déterminer avec trop de précipitation. Le cardinal chargé du secret pensera qu'il a ordre de veiller sur la distribution des charges ; cette distribution s'arrête avec le nouveau Pape la veille de son élection. Il y a ordinairement un peu de confusion, mais il faut se ressouvenir que, quand même les vœux porteraient sur un sujet agréable au Roi, les ministres ne sont pas moins intéressants, et, par conséquent, il ne faut pas se presser de concourir à l'élection même du Pape que l'on désirerait sans s'être assuré préalablement du choix du ministère, et sans avoir fait tout ce qui est possible pour que ce choix convienne à Sa Majesté. Un cardinal devenu pape change quelquefois de principes, et développe un caractère qui était inconnu : voilà pourquoi son ministère demande autant d'attention.

Ce qu'approuvera M. Rouillé dans le mémoire, peut aussi servir d'instructions à M. l'évêque de Laon pour connaître les sujets, surtout en y joi-

gnant le mémoire des portraits des cardinaux. Avec ce secours, MM. de Gesvres et de Luynes, et M. l't'vèque de Laon connaîtront le Sacré-Collège, non pas peut-être parfaitement, mais tel que je le connais.

La Cour donnera à M. l'évèque de Laon des instructions sur la position des affaires qui restent à ménaoer à Rome.

Je vais tâcher de faire connaître les sujets utiles, ceux que l'on peut ménager, et ceux auxquels il faut marquer de l'éloignement.

Je ne parlerai pas de la conduite que doit tenir M. l'évèque de Laon, elle ne peut être que louable : ce prélat méritera la considération qui lui est due, on ne s'y refusera pas à Rome, le pays est respectueux, prévenant. Mais M. l'évèque de Laon s'apercevra en même temps combien la ville de Rome est portée à critiquer surtout les étrangers, et dans les étrangers les Français plus que d'autres.

Les Italiens en général se croient supérieurs aux autres nations de toutes manières, et les Romains aux différents peuples d'Italie : ainsi, un étranger est obligé d'essuyer les effets du préjugé ignorant dont on se flatte à Rome. Au reste, on en est dédommagé quand on connaît l'intérieur de la société de cette cour. Les cardinaux, les prélats, et les séculiers, tous ensemble, et chacun séparément, ne cherchent qu'à se nuire. Je ne

connais pas une liaison véritable h Rome ; on n'y songe qu'à son intérêt particulier et à la destruction de son voisin. Quand les Romains ont besoin de vous, ils sont d'une bassesse embarrassante ; quand vous leur êtes inutile, il n'y a pas d'êtres plus avantageux et plus méprisants. Ce qui fait qu'un ambassadeur, qui a des afïtiires importantes h Rome et qui veut s'y attirer de la considération, ne doit pas se borner à être indiffèrent : il faut faire du bien et du mal. Et comme les ministres étrangers ont de l'influence dans le gouvernement du pays, il est nécessaire de porter avec ardeur les sujets qui paraissent attachés à la Couronne, et de nuire avec fermeté et avec hauteur à ceux dont on a à se plaindre. C'est un système que la Cour de Vienne a toujours suivi, et qui est le seul vis-à-vis de Rome, aussi a-t-elle acquis un grand empire dans cette Cour : on ne peut l'égaler qu'en agissant de même : Le ministère du Pape cherche à découvrir le degré de crédit qu'a auprès de sa Cour le ministre étranger avec lequel il traite. S'il s'aperçoit que ce ministre a la confiance de son maître, on peut être sûr qu'il rencontrera toutes facilités dans les aff'aires qu'il traitera. Si, au contraire, on ne les sent pas appuyé, et que la Cour de Rome puisse se procurer d'autres canaux pour traiter, comme sa politique est de mettre de l'embarras dans les affaires, et de les prolonger pour se ménager et se rendre utile selon les circonstances, on peut être assuré qu'outre que l'am-

bassadeur perdra toute considération, les intérêts du Roi en souffriraient beaucoup. Il résulte de là que, pour être siir de la réussite à Rome, il faut que l'ambassadeur du Roi, avec une représentation pour la dépense convenable, soit utile et nuisible selon la conduite des sujets de cette Cour, et qu'il soit soutenu avec fermeté et hauteur dans les différentes démarches qu'il croira nécessaires. C'est donc la Cour qui influe absolument sur la réussite de son ministre à Rome. La France a la réputation de faire beaucoup de compliments, même de promesses, mais dans le fonds de ne faire ni bien ni mal. J'ai changé pendant mon ambassade cette idée, et je crois qu'absolument il faut maintenir ce changement, et le point de crainte ou d'égards où j'ai accoutumé les Romains quand il était question des affaires de France.

Le Roi donne des gratifications annuelles au prélat Des Rossi, vice-gérant de Rome ', deux mille écus romains; à M. Rota, secrétaire du chiffre, autant; au prélat de Lerma seize cents écus (il faudrait porter cette gratification au même taux que les autres) ; au gouverneur de Rome, Caprara, mille écus romains; à l'abbé Final, premier commis dans la secrétairerie d'Etat au département de la France, ce que l'on appelle h Rome un des minutants ^, trois cents écus romains. Il y

1. Coadjiiteur du cardinal vicaire, Icfjucl administre au spirituel In diocèse de Rome.

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