‹ Choiseul à Rome, 1754-1757Chapitre 85 sur 89 · M. A. Marcolini (f 1782), cardinal en · texte numérisé non relu

M. A. Marcolini (f 1782), cardinal en

292 CHOISEUL A UOME.

M. l'évêque de Laon doit être instruit de l'abbaye que le roi Henri IV a donnée au chapitre de Saint-Jean de Latran, laquelle abbaye est partagée par moitié à tous les chanoines, et l'autre moitié est distribuée aux chanoines qui sont brevetés du Roi. Dans le nombre de ces brevetés, il y a MM. Rota, Canale et Emaldi, qui méritent j)rotection. J'ai déjà parlé des deux premiers; le troisième est fort instruit des matières ecclésiastiques et surtout de celles de France, on peut le regarder comme un des plus forts théologiens de la Cour de Rome. Il est à présent secrétaire du Pape pour les lettres latines. Les Albani sont ses ennemis. Outre son mérite, c'est une raison de plus pour que M. l'évèquc de Laon cherche ii l'avancer : et, s'il se rencontre pendant son ambassade quelques points théologiques à traiter, il ne ferait peutêtre pas mal, sans le consulter, de lui en parler. Le reste des brevets est fort mal donné : chacun, par des petites vues particulières ou des recommandations , s'est laissé aller à j^i'otéger des sujets médiocres et peu affectionnés. 11 n'y en a eu que deux de donnés de mon temps, qui sont à ce prélat Emaldi et au chanoine Buonacorsi. M. Rouillé se souviendra comment ils ont été donnés, depuis que je me suis refusé h toute demande d'expectative. Les deux qui m'ont paru les meilleurs et pour (pii, en cas de vacances, j'aurais sollicité sont les chanoines Borgia et Mananei. Je les connais peu personnellement, mais ce qui m'en est revenu est

CIIOISEUL A ROME. 293

bien. Il y u de plus un sujet recommandé par le cardinal Spinelli, dont j'ai oublié le nom; comme il est fort jeune, il faudra voir si sa conduite méritera cette grâce.

M. de Laon sera persécuté par le chapitre de Saint-Jean sur l'abbaye de Clairac, et sur la modicité de ce qui en revient au chapitre à Rome. Le chapitre n'a pas trop de tort et la Cour l'a senti en différentes occasions, puisqu'elle a accordé des gratifications de supplément à ce chapitre. On peut voir les lettres que j'ai écrites sur cet objet pendant mon ambassade.

Les ordres reliaieux méritent l'attention de l'ambassadeur du Roi : outre qu'ils influent beaucoup à la Cour de Rome, on a journellement besoin des généraux d'ordre pour les religieux de France. C'est ce qui m'avait engagé, contre l'usage de mes prédécesseurs , de vivre et donner à manger aux religieux h mesure que cela se trouvait.

Le père Centurioni, général des Jésuites, est un homme sec, sévère, peu aimé, mais craint prodigieusement dans sa compagnie. 11 a été et est encore, quoiqu'il cherche à le cacher, chargé des affaires de la République de Gênes à Rome; c'est un homme de grande naissance et poli, mais avec lequel il faut éviter d'avoir affaire sur ce qui regarde sa compagnie.

Le père Le Gallic, assistant de France, mérite beaucoup de considération. C'est un homme simple,

modeste, doux, excellent religieux, nul feu dans sa conduite ni dans ses propos , et dont, à tous égards, j'ai été on ne peut plus content pendant mon ambassade.

Le père Flachat, frère du prévôt des marchands de Lyon, est un homme médiocre qui est procureur pour les dépenses des Jésuites français à Rome. Il cherche à savoir les nouvelles afin de les redire, et il lui en vient quelquefois de France qu'il ferait aussi bien de taire.

Il y a, depuis l'élection du général, un père Forestier qui a été provincial à Paris, qui est un homme d'esprit et de feu ; je l'ai toujours cru dangereux, et l'ai soupçonné d'avoir des liaisons avec les cardinaux Albani, à qui il rendait compte directement ou par ricochets de nos troubles ecclésiastiques; ce soupçon que je conserve, mérite d'être éclairci par M. de Laon, et, si le fait est réel, il n'y a pas de doute qu'il faudrait faire en sorte que ce jésuite sortît de Rome et revînt en France.

Le général des Dominicains, le père Rouxados, est espagnol et frère de l'ambassadeur d'Espagne qui est mort au tremblement déterre de Lisbonne. C'est un homme de mérite qui, sous son habit religieux et avec une conduite modeste , a les façons d'un homme de sa naissance ; ce que j'ai vu de lui m'a satisfait on ne peut pas davantage.

L'assistant de France est un très pauvre homme, fort borné, et cpii n'a cette place que parce que dans le chapitre d'élection il a été constamment

pour le père Bouxados, quoiqu'une grande partie des Français fût pour un père Rechini que le Pape désirait qui fût général; ce père Rechini est un théologien ; il a de l'ambition, il est soupçonné pour la servir de ménager tous les partis. Si le Pape vit, il pourrait être cardinal.

Le général des grands Carmes est Vénitien ; à peine l'ai-je connu. L'assistant de France, Malo, est un intrigant, et à ce que je crois un plus que médiocre religieux. Il est brouillé avec un père Augustini, assistant d'Italie, qui ne vaut pas mieux que lui. Cette brouillerie a mis en combustion le chapitre qui a fait l'élection de ce nouveau général. Ce sont des misères qui ne méritent nulle attention. En général, cet ordre n'est pas édifiant.

Les Carmes déchaussés ont pour général un Nissart, naturalisé Français. Le général de cet ordre est alternativement italien, allemand et français; celui-ci a donc été élu à ce dernier titre, et je n'ai pas eu à me repentir d'avoir contribué à son élection : c'est un bon et vertueux religieux.

Les Chartreux ont un procureur général français qui s'appelle Gaillard. Ce procureur général est supérieur, né de la maison de Rome, et fait en Italie les fonctions de général. Les Italiens désireraient, et ont tenté plusieurs fois que cette place soit occupée par un Italien. Le général s'y est toujours opposé; il a eu raison, car, si un Italien avait cet emploi, bientôt cet ordre serait séparé de la Grande Chartreuse pour la partie au delà des

monts. Le Roi écrit une lettre à chaque nouvel ambassadeur pour marquer la protection que Sa Majesté accorde à l'ordre des Chartreux. Le père Gaillard est un bon religieux, assez borné, un peu sévère, mais qui mérite protection de la part de l'ambassadeur.

Le père Lamballe, capucin français, procureur cfcnéral de son ordre, est un homme adroit et d'esprit, et qui se conduit très convenablement. Il n'est pas trop bien avec son général qui est un Allemand peu estimé. Le père Lamballe m'a parlé plusieurs l'ois d'une aumône que le Roi est d'usage de donner au procureur général de son ordre quand il est Français. J'en ai écrit à ^I. Rouillé qui m'a autorisé à la lui donner; je ne l'ai point fait, à cause que je suis parti peu de temps après, et que je n'ai point vu alors le père Lamballe. Si M. Rouillé pense de même, M. de Laon pourra la lui payer et la mettre sur la feuille des frais extraordinaires.

Les Augustins ont un général espagnol que je ne connais point. L'assistant de France est un bon homme qui ne me paraît pas pouvoir s'accommoder à la vie de Rome.

Je n'ai point connu les Cordeliers et les Récolets.

Il y a des Minimes français à Rome de la Trinité du Mont. C'est une belle fondation des rois de France, et ces religieux font honneur à la nation par leur régularité. II y a dans cette mai-

CIIOISEUL A KOME. 207

son deux minimes appelles Jacquier et Lesiieiir, qui sont des hommes de mérite; le Roi leur fait une petite pension.

Il y a aussi, à la porte du Peuple, un couvent de Picpus français. Ceux-là ne font pas trop dhonneiir à la nation; leur maison tombe de tous côtés, ils meurent de faim, et je crois que leur conduite n'est pas admirable. M. de Laon pourra s'informer plus particulièrement que je n'ai fait de cet établissement, et voir comment on pourrait, ou les aider pour qu'ils fussent logés décemment, ou les supprimer si l'on ne pouvait pas les établir plus convenablement.

Il y a encore un couvent des Pères de la Merci Provençaux qui m'ont paru de bonnes gens et fort réguliers.

Les chanoines réguliers de Saint Antoine sont Français ; ils ont des établissements considérables à Rome et dans l'Etat ecclésiastique. 11 ne m'est rien revenu contre eux pendant mon séjour à Rome. Ce que l'on peut dire pour eux et pour toutes les maisons religieuses françaises c'est de prendre garde en les protégeant qu'ils ne vous engagent à des démarches injustes ou trop fortes. Ces chanoines de Saint Antoine ont été dans ce cas-là visà-vis de moi, et, dans le temps, j'en écrivis à M. Rouillé.

M. l'abbé de Montfort est assistant orénéral de Citeaux, Clairvauxet Morimont; il est abbé iii partibus; il loge avec son frère dans une maison par-

ticulière, ne vivant point en religieux. Quoiqu'il n'y ait rien de positif en mal à dire sur leur conduite, il m'a semblé que l'abbé et son frère étaient deux hommes médiocres.

Si M. de Laon a occasion de faire connaissance avec le père Paccaiodi, procureur général des Theatins, il peut être prévenu que c'est un homme fort estimé et très considéré à Rome ; il le mérite par sa vertu, son esprit et ses connaissances; il a été mon ami particulier et celui de madame de Stainville.

La paroisse Saint-Louis ', et la maison Saint- Louis qui y tient, est composée de Français entretenus par des fondations des rois et reines de France. Cette maison est fort riche; la direction de cette maison où il y a une vingtaine de prêtres français ainsi que des revenus a été l'objet d'une brouillerie ouverte entre M. l'abbé de Canillac, auditeur de rote, et M. le duc de Saint- Aign an, ambassadeur. La Cour décida alors en faveur de l'ambassadeur. Après M. de Saint-Aignan, M. le cardinal de Tencin se mêla du gouvernement de la maison de Saint Louis, M. de Canillac fut ensuite chargé des affaires jusqu'à l'arrivée de M. le car-

1. L'église royale de Saint-Louis des Français était Féglise (le la nation française : elle avait été construite dans la seconde moitié du xvi" siècle. Elle était et elle est encore dessertie par une communauté d'ecclésiastiques français, installée dans le beau palais (xviii* siècle) qui lui est contigu. — Voir D'Armailhacq, iJégUse nationale de Saint-Louis des Français à Rome, Rome, KS'.n,

dinal de La Rochefoucault qui ôta à l'auditeur de rote tonte manutention dans Saint Louis. M. de Canillac fut de nouveau charo-é des affaires dans Lentre-deux de M. de La Rochefoucault et de M. de Nivernais, lequel en arrivant à Rome, pour n'avoir point de difficultés avec l'abbé de Canillac, lui laissa l'administration de Saint-Louis. J'ai fait de même, mais cela n'en est pas mieux, car il m'est revenu que les sujets qui composaient cette maison étaient très indécents et très mauvais, que les propos que l'on y tenait méritaient punition, et que les affaires temporelles n'étaient pas mieux gouvernées. Il est certain que l'abbé de Canillac n'est pas en état de gouverner quatre prêtres et qu'il prend toutes ses déterminations par humeur, ou par hauteur, ou par passion. J'ai cru qu'il était plus à propos de laisser faire le mal que de me brouiller : voilà pourquoi j'ai patienté. Mais M. de Laon, étant ecclésiastique, doit naturellement reprendre le gouvernement, et tâcher de remettre l'ordre dans cette maison qui est un établissement considérable et qui fait honneur à la nation.

11 reste une église, qu on appelle l'église des Lorrains quia des revenus *. Je n'ai pas eu le temps de m'instruire sur cette maison ; il serait bien que M. l'évèque de Laon se mît au fait de cet objet,

1. Saint-A'icolas des Lori'ains, la petite église française de la via dell Anima, occupée aujourd'hui par les Pères Blancs du <-ardinal Lavigerie.

pour que la maison de Lorraine ne revînt plus sur cet établissement qui peut être utile a des sujets du Roi.

M. de Lapn verra sans doute le chevalier de Saint-Georges qu'il trouvera un prince très respectable et touchant par ses malheurs et ses vertus. Il aime la France et le Roi avec un sentiment vrai et naturel ; il ne perd pas une occasion de marquer son respect et sa reconnaissance pour le Roi. J'ai cru devoir, de temps en temps, lui donner la consolation de l'assurer que Sa Majesté en était informée, et qu'elle y était sensible. Il a confiance dans un milord Lismore qui est le modèle du ridicule et de la sottise, mais il faut excuser un pauvre prince aussi isolé. Son fils, le cardinal, est un sujet des plus médiocres, et gouverné comme je l'ai dit par les Albani. Le chevalier de Saint- Georges a quelquefois sujet de s'en plaindre, et je crois que dans le fond il connaît l'imbécillité du cardinal dont la conduite est un surcroît de malheurs pour ce pauvre prince.

Les principales maisons séculières de Rome sont celles du connétable Colonna qui est composée du connétable, point marié, et de son frère majordome du Pape, d'un autre frère, clerc de chambre et s'appelle le prélat Pamphile, d'un ou deux autres enfants, et du cardinal promajordome et camerlingue Colonna, oncle de tous. J'ai fait le portrait du cardinal. Le connétable est au-dessous

C II O I s E U L A « O M E . 301

du rien pour l'esprit, bon homme à ce que l'on dit. Son frère, majordome, qui sera sûrement cardinal à la première promotion, se donne l'air d'après les impressions de son oncle de haïr la nation française. Le prélat Pamphile est celui de tous qui vaut le mieux. En i;"énéral, je n'ai reçu aucune attention de cette maison.

Il y a une autre branche de la maison Colonna qui s'appelle Sciarra, qui est composée du prince et de la princesse Palestrine, laquelle est Barberin et l'héritière de leur bien qu'elle a porté à cette branche Colonne en épousant le prince Palestrine, frère du cardinal Sciarra et du bailli Sciarra. J'ai parlé du cardinal. Le bailli mène une vie obscure. Le prince Palestrine est un bon homme, fort peu estimé, mais attentif. La princesse tient la maison; elle est dangereuse parce qu'elle est inconsidérée, et parle sans retenue, mais elle est polie, et sait, étant Barberin , tout le respect qu'elle doit à la France. Elle m'a marqué et à madame de Stainville beaucoup d'attention. Elle tient des conversations où il serait à propos que M. de Laon se montrât quelquefois. Une de ses filles est mariée au duc de Sforza, dont le nom est connu et qui est un honnête homme, mais un mince sujet. Ce duc de Sforza a deux frères dans la prélature qui sont encore jeunes, et dont on ne peut dire ni bien ni mal.

La maison Borghèse est composée du prince Borghèse, qui a été fol et qui est resté imbécile,

302 CHOISEULAROME.

de la princesse qui est sœur du feu connétable Colonna et du cardinal promajordome, de trois garçons, dont les deux séculiers sont de pitoyables sujets, et Dom Scipion, prélat, le meilleur de tous, du cardinal Borghèse, de dom Jacomo, et dom Paul Borghèse, frères du cardinal. J'ai dit ce que je pensais du cardinal. Dom Jacomo est un homme qui ne songe qu'à ses intérêts, qui fait le métier de maquignon et qui est un sujet de peu de chose. Dom Paul est un homme de mérite, sage, qui a de l'esprit et des connaissances. Toute cette maison est assez brouillée entre elle; les frères vivent mal avec leur belle-sœur, laquelle gouverne son mari. C'est une femme intrigante à l'excès, dangereuse, fausse, qui allie la bassesse la plus grande à la méchanceté la plus suivie; elle est très fine, a beaucoup de patelinage dans l'esprit. L'ambassadeur sera content de ses attentions; il est important qu'il la ménage et aille quelquefois chez elle. Il ne faut pas qu'il s'attende qu'elle lui dise ce qu'elle pense , mais bien au contraire qu'elle emploiera tous ses artifices pour chercher à connaître sa façon de penser. On la ménage et on la craint dans Rome : elle y a joué tous les rôles possibles, et ses mœurs indécentes ont servi à ses intrigues d'intérêt. Elle prétend n'avoir point de crédit sur son frère le promajordome; mais, dans les occasions, il la consulte, parce qu'il sent qu'elle a plus d'esprit et de talents que lui. Elle a deux filles, la princesse de Francaville qui est à Paris,

C H O I s E U L A ROME. 303

et la princesse de Viano, mariée au fils aîné du prince Altieri,

Ce prince Viano est honnête homme et saint homme comme son père et sa mère. Sa femme est jeune, jolie, cocjuette, et intrigante; elle est la maîtresse publiquement du cardinal Jean-François Albani ; on dit aussi que son oncle, le cardinal Colonna, a été amoureux d'elle. Ce qu'il y a de certain c'est que la liaison entre madame de Viano et les cardinaux Albani et Colonna est intime.

La maison Corsini est très considérée à Rome. On ne voit pas le duc Corsini qui est un vrai banquier, et qui passe sa journée à travailler sur ses comptes et à faire manœuvrer son argent sur les différentes banques d'Italie. Par ce métier, le bien qu'il avait déjà et celui qu'il a acquis pendant le pontificat de son oncle, il a rendu sa maison une des plus riches de Rome. Sa femme est la sœur du duc Strozzi ; c'est une femme respectable et respectée à Rome, où elle tient une bonne maison à la mode italienne, c'est-à-dire une grande conversation une fois toutes les semaines. Je crois c[ue cette maison qui est montée sur un ton très décent conviendra à INI. de Laon. Le cardinal Corsini, oncle du duc, est connu. H y a trois fils qui ont été en France, une fille n'est pas mariée; l'on disait qu'elle épouserait le connétable Colonne. L'autre a épousé le duc de Bracciano, elle tient aussi une grande maison.

Le duc de Bracciano n'est rien ; sa femme passe

30i CHOISEUL A ROME.

à Rome pour impertinente : je ne m'en suis pas ;iperçu; elle a de l'esprit et du savoir vivre. Elle a pris dans la maison de son mari, dont la famille est Odescalchi et qui est attachée à la Cour de Vienne, une aversion ridicule pour les Français. Cependant je n'ai eu lieu ni de me louer ni de me plaindre d'elle; j'ai vécu fort froidement dans cette maison, mais j'y allais de temps en temps.

La comtesse Bolognetti a des amis et tient une maison; c'est une bonne femme, qui cherche à rassembler la meilleure compagnie chez elle , et qui personnellement n'a nul inconvénient. Son mari n'est rien.

La duchesse Strozzi est une femme vertueuse et fort respectable. Elle mérite d'être considérée, elle vit dans la plus grande dévotion et clans la retraite; cependant elle reçoit du monde en petit nombre chez elle, et ce que j'y ai vu était bonne compagnie. Le duc Strozzi vit dans la crapule la plus basse ; on ne le rencontre pas chez sa femme.

Le comte et la comtesse Petroni sont de bonnes gens chez qui il va assez de monde, c'était, de mon temps, les rendez-vous des ministres étrangers. Le comte Petroni est officieux et cherche à rendre aux étrangers tous les petits services qui dépendent de lui. J'ai tâché de lui faire obtenir la charge de camérier d'épée du Pape qui est vacante, mais le Pape n'a pas voulu la remplacer. Si M. l'évêque cle Laon pouvait la lui procurer sous un nouveau pontificat, je crois que ce serait bien fait, et que

C H O I s E U L A ROME. 305

par là il servirait une famille à Rome qui a des amis, et qu'il est bon de ménager.

Le marquis et la marquise Crescenci sont par leur noblesse une des maisons les plus distinguées de Rome. Le marquis Crescenci est un homme instruit, dur, haut, peu aimé dans Rome où sou caractère impérieux est craint. L'opinion que l'on a de lui formera un obstacle à l'élévation de son frère, le cardinal Crescenci, au pontificat. Le marquis Crescenci a de très grandes attentions pour les ministres étrangers, et plus pour celui d'Espagne que pour tout autre. Sa femme est une bonne femme. Ils ont une fille qu'ils viennent de marier au duc Bonelli.

La maison Chigi est composé du prince et de la princesse Chigi et du cardinal. Il v a une autre branche Chigi qui s'appelle Patrici, et qui forme une autre maison. Le prince Chigi est ridiculement avare, quoique fort riche ; il n'a que ce vice de recommandable. La princesse Chigi, sa femme, est Albani ; c'est une femme qui a toujours eu des intrigues d'amour : elle donne à souper, et, pour en avoir le moyen, son frère et ses amants suppléent à ce que son mari ne veut pas donner. Je n'ai jamais été qu'une fois dans cette maison pour première visite, la compagnie qui y va est très restreinte; je m'en suis abstenu, parce qu'on m'a dit qu'on y tenait école d'intrigues et de méchan ceté. D'ailleurs cette maison cherche à marquer en toute occasion son opposition à la France.

Le marquis Patrici, chef de raiitre braïK-he Chio-'i, a la charge de lourrier général dans la maison du Pape : c'est la plus grande charge que puissent avoir les séculiers dans le Palais. Ce marquis Patrici est radicalement fol, et considéré bavard et menteur : il ne mérite nulle considération ni attention.

Le prince Albani, frère du cardinal Jean-Fjançois, est, à ce qui m'a paru, un assez bon homme. Sa femme, née princesse Massacararo el s(eur de la princesse de Modène, m'a paru la meilleure femme du monde. J'allais peu dans cette maison ii cause des dangers, et, toutes les fois que j'y ai été, j'ai été fort content de la princesse Albani.

La maison Buonacorsi mérite attention, non pas par sa noblesse, car elle est médiocre, mais par les sujets de plaintes que je lui ai donnés de moi à l'occasion de la charge de gouverneur de Rome, dont j'ai exclu au nom du Roi le prélat Buonacorsi.

Je n'avais nulle liaison avec cette maison, mais je savais que les propos que l'on y tenait sur nos troubles ecclésiastiques étaient indécents. Je les ai méprisés longtemps, regardant le comte Buonacorsi comme une manière de paysan, et sa femme comme ne méritant aucune attention. Mais, ayant appris depuis que le prélat Buonacorsi, avait tenu dans la maison Chigi des propos plus qu'indiscrets qui avaient été répétés dans celle de son

frère, je crus qu'il devait servir d'exemple pour contenir les Romains et les intimider de façon qu'ils n'osassent plus parler des affaires de France. L'exemple tombait d'ailleurs sur la personne du prélat Buonacorsi, qui est un sujet médiocre et méprisé chez les Romains. Cette exclusive a fait l'cfCet que je désirais, et a contenu les discours de la ville et les petites intrigues qui se formaient pour l'opposition du bref du Pape. Mais il faut s'attendre que les Buonacorsi chercheront toujours à nuire aux ambassadeurs de France, ce qui est fort peu intéressant, car ils n'ont ni capacité ni crédit. Cependant, il serait à propos que, dans la distribution des charges, sans arrêter absolument la fortune du prélat Buonacorsi, l'ambassadeur du Roi fit en sorte qu'il ne fût pas pourvu de la charge de trésorier, parce que cet emploi qui est d'un grand crédit pourrait être une source de difficultés bonnes à éviter.

Le comte de Bielke recherchera l'amitié et la protection de l'ambassadeur du Roi; il en est digne. Je crois même qu'il serait bien que M. Rouillé eût la bonté de le recommander spécialement à M. de Laon. Outre sa naissance, sa probité et les motifs religieux qui l'ont engagé à quitter ses établissements et sa famille en Suède et qui lui ont procuré des bienfaits considérables du Roi, il mérite que l'on ait égard à lui par l'attachement véritable qu'il a pour la France, et le sentiment de reconnaissance qu'il marque en

toute occasion des bontés du Roi. Sa charge de sénateur lui vaut peu de choses, il ne vit réellement que des bienfaits de Sa Majesté, et il le dit à qui veut l'entendre. Il a c|uelques demandes à faire à la Cour de Rome sous un nouveau pontificat pour améliorer sa situation ; il me semble que ce serait une suite des bontés du Roi, et une marque de la satisfaction cpie Sa Majesté a de la conduite du comte de Bielke si elle ordonnait à M. de Laon de favoriser ses demandes dans Toccasion autant qu'il serait possible.

M. de Laon trouvera à Rome M. l'abbé de Tautignan, homme de condition d'Avignon, qui, depuis trente ans, est à Rome pour des affaires particulières. Il est frère de deux capitaines du régiment des Vaisseaux. C'est un homme d'esprit, qui connaît assez Rome, quoique quelquefois il voie comme il veut voir, et par conséquent comme cela n'est pas; il m'a paru de bonne société. Il était ami anciennement du cardinal de Polignac; il a été mal avec le cardinal Tencin et l'abbé de Canillac ; pendant ce temps il gouvernait le cardinal Acquaviva dernier mort, ministre d'Espagne. 11 fut bien avec M. le cardinal de La Rochefoucault, et très bien avec M. de Nivernais, disposant de tout dans sa maison. Il a conservé cet empire chez les ambassadeurs de France jusqu'à mon arrivée. Je ne me suis point lié aussi étroitement avec lui que mes prédécesseurs; je l'ai toujours traité poliment, mais sans nulle espèce d'intimité : premiè-

rement, parce que l'on juge à Rome comme ailleurs les gens par leurs liaisons, or, comme l'abbé de Tautignan avait des ennemis considérables, je ne voulais pas me les acquérir inutilement. D'ailleurs, dans l'intervalle de mon arrivée, pour se ménager des protections pour ses affaires, l'abbé de Tautignan s'était lié avec les Albani, et ses liaisons me devinrent suspectes au point que je craignis qu'il ne servit d'espion double. Enfin il ne plaisait pas à madame de Stainville qui, de son côté, ne cherchait pas à lui rendre sa maison agréable. Malgré tout cela, je crois que M. l'évcque de Laon ne fera pas mal d'accueillir ses avances, d'écouter ses conseils sur les arrangements économiques de sa maison, et sur les connaissances qu'il a sur la Cour de Rome ; mais, avant que d'avoir approfondi l'abbé de Tautignan, il serait imprudent de lui donner sa confiance.

Le consul de France, nommé Dio-ne, est, en même temps, expéditionnaire; on peut même dire que c'est le seul qui vaille quelque chose, car, dans ce genre-là, nous sommes très mal à Rome. Je me suis toujours servi de Digne pour les détails des bénéfices, et je l'ai trouvé très honnête homme, très zélé pour la France, et autant d'intelligence, qu'un homme qui n'a que de la routine sans esprit peut avoir.

Le marquis de Middelbourg, maître de chambre payé par le Roi, est un saint et vertueux homme, qui fait bien sa charge, et (jui mérite de la bonté.

Il me reste à pnrler des ministres étrangers qui étaient à Rome quand j'en suis parti.

M. Capello, ambassadeur de Venise, est un homme instruit, mais qui gâte quelquefois les affaires par la tournure et la subtilité qu'il veut y mettre. Il a d'ailleurs une lemme qui est un o^rand inconvénient, et crui est la cause de tous les dégoûts qu'il a essuyés pendant son ambassade de la part de sa République. Cette femme est folle radicalement; elle était entretenue publiquement par le cardinal promajordome, favori du Pape. Cette liaison donnait beaucoup de crédit à Rome à l'ambassadeur (jui s'y prêtait, et à l'ambassadrice qui en profitait; de sorte que le Pape a accordé dans l'État vénitien des grâces aux parents et amis de M. Capello, qui ont cho(|uc la République qui les désirait pour d'autres sujets, et véritablement pour des sujets plus recommandables. L'aigreur qui précédemment était entre les deux cours a augmenté; on a soupçonné à Venise M. Capello d'être tout à fait romain et l'on a lieu de le soupçonner. Voilà ce qui, en partie, est le motif secret du décret qui occasionne une brouillerie entre Venise et Rome, et de la répugnance que montre la République à s'accommoder. Quant à madame Capello, elle a fait mille infidélités publiques au cardinal qui a l'air de se retirer du commerce qu'il avait avec elle ; mais Tambassadi-ice aime l'argent, le cardinal en donne et est faible et borné, de sorte que, tant qu'elle sera à Rome, ils ne rompront

CIIOISEUL A HOME. 311

pas véritablement. Le eoniincrce de cette maison est dangereux; il faut, je crois, se borner aux attentions d'étiquette, et y mettre un grand sérieux.

Le comte de Rivera, ministre plénipotentiaire de Sardaigne, a de l'esprit et beaucoup de feu, mais il a le malheur dètre sourd absolument, de sorte qu'il est impossible de lui parler. Comme il est léger en propos, quelquefois il en tient de hasardés. Il met assez indiscrètement la Cour de Turin au-dessus de toute LEurope, mais, à ce ridicule, il joint de la gaieté, des connaissances, et je me suis fort bien accommodé de lui.

Le comte Laouasco, ministre de Saxe, est un fort bon homme, assez borné; il est dans la misère, la Cour de Dresde ne payant plus ses ministres. Comme il est prêtre, le roi de Pologne a fait demander au Roi par madame la Dauphine un petit bénéfice ou une pension sur un bénéfice pour lui; Sa Majesté la promis. M. de Laon sera content de lui; il faut simplement qu'il soit prévenu que le comte de Laguasco est dans la dépendance du cardinal Jean-François Albani , ministre de Pologne, et qu'il ne faut lui confier que ce que l'on voudra qui soit su de ce cardinal.

M. Alcuado, ministre de Portugal, était depuis vingt ans à Rome ([uand il a été nommé, et personne ne le connaissait ; depuis qu'il est ministre, il ne mérite pas mieux d'être connu. Il a eu ce ministère parce qu'il est parent de M. Caravalho, ministre tout puissant en Portugal.

Le bailli de Solar, ministre de Malte, est un homme d'infiniment d'esprit et de justesse dans l'esprit; il était mon ami particulier. S'il restait à Rome, je crois qu'il n'y aurait nul inconvénient une M. de Laon cherchât à se lier avec lui.

A propos de lui, M. Rouillé jugera s'il est convenable de donner des ordres à M. de Laon pour ([ue, dans toutes les occasions, il marque à la Cour de Rome la protection dont le Roi honore la religion de Malte.

Le chevalier Coltrolini, charoé des affaires du roi Stanislas, de l'électeur palatin et de Prusse, est une espèce, et regardé comme tel, qui a fait lorlune et qui ne fait pas beaucoup d'honneur à ses différents maîtres.

Il y a à Rome un agent de (}cnes et un de Modène, qui sont des subalternes, avec lesquels on ne vit pas, ainsi que l'agent des Grisons, et ceux de quelques princes d'Empire.

Voilà tout ce que je sais en gros sur Rome. M. de Laon rectifiera mes connaissances imparfaites par son expérience.

Page 1