‹ Choiseul et VoltaireChapitre 2 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le 12 décembre 1754, Voltaire arrivait à Genève, accompagné de sa nièce et de son secrétaire. Installé provisoirement au château de Prangins et voyant ses tentatives de rappel à Paris accueillies par les signes d'une disgrâce complète, il dut songer à se créer une installa^ tion définitive. Avec Tappui du conseiller François Tronciiin, il obtint l'autorisation de séjour sur le territoire de la République de Genève et fit, en lévrier 1755, l'acquisition d'une maison située près de Genève et qu'il appela les Délices .

Mais, en 1759, gêné pour ses représentations théâtrales par les rigueurs du Conseil genevois, dans la dépendance duquel il ne troiiviiit plus une liberté de croyances suffisamment tolérante,

il acheta à M. de Budé de Holsl le domaine de Ferney dont il prit possession en février. Il v fit d'abord construire un château, puis il en agrandit le territoire, en y joignant bientôt le comté de Tournay que lui céda le président de Brosses et qui comportait le droit de haute et basse justice.

Ferney était une seigneurie absolument franche et libre de tous droits envers le Roi et de tous impôts depuis Henri IV. Cette franchise constituait un précieux privilège et, pour la conserver, Voltaire se fit recommander par d'Argental au duc de Choiseul, alors dispensateur des titres et brevets dont Mme de Pompadour était l'ordonnatrice.

Le duc de Choiseul, qui jusqu'alors avait accueilli les demandes concernant Voltaire avec une certaine froideur, se mit à sa disposition et s'occupa avec zèle de l'obtention du brevet relatif à Ferney (l). Cette saute de faveur n'était pas sans cause ; elle était la suite naturelle d'une

(1) Voltaire eut le brevet en mai 1759.

aventure particulièrement piquante dont Voltaire composa l'un des chapitres de ses Mémoires pour servir à F histoire de sa vie. Nous en donnons ici la substance , car cette aventure est en quelque sorte l'explication nécessaire, le prétexte déterminant de la correspondance avec Choiseul.

Dès son arrivée en Suisse, Voltaire avait repris ses anciennes relations avec son royal confrère Frédéric II, qui lui adressait couramment des productions poétiques à corriger. Or, dans les premiers jours de mai 1759, il reçut du roi de Prusse un paquet volumineux contenant des vers et de la prose ; le paquet avait été décacheté. A cette ouverture préalable Voltaire n'eût peutêtre pas attaché grande importance si, parmi les pièces de vers que lui soumettait son royal élève, il n'avait trouvé une ode dédaigneuse pour la France, méprisante pour Louis XV et, ce qui était plus grave alors, outrageante pour la maîtresse toute-puissante, Mme de Pompadour.

Voltaire, dans ses Mémoires, rapporte quelques fragments de cette ode :

« ciioisF.L'i, i;t voi.taiuk

0 nation folle et vainc, Quoi ! 80nt-cc là ces jjiicrricrs Sous Liixcniljourg, sous Turcnne, Couverts d'immortels lauriers ; Qui, vrais amants <lc la gloire, Affrontaient pour la victoire Le» danjjers et le trépas?

Je vois leur vil asscniiilage Aussi vaillant au pillage Que làclic dans les combats.

Quoi ! Votre faillie monartjuc.

Jouet de la Pompadour, Flétri par plus d'une mar(|ue Des opprobres de l'amour.

Lui qui, détestant les peines, Au hasard remet les rênes De son empire aux abois.

Cet esclave parle en maître 1 Ce céladon sous un hêtre Croit dicter le sort des lîois!

A la lecture de ces vers, tremblant de se les voir imputer ou tout au moins d'être accusé d'avoir travaillé à leur correction, Voltaire se rendit auprès du Résident de France à Genève, le baron de Montpéroux (1), et lui demanda conseil. Il se voyait déjà, sinon arrêté pour

(1) Il représenta la France à Genève de 1750 à 1765.

crime de lèse-majesté, tout au moins écarté à jamais de la Cour de France, près de laquelle il ne désespérait pas de rentrer tôt ou tard en {jrâce.

L'avis de M. de Montpéroux fut qu'il serait sage de prendre les devants et d'essayer de se concilier les faveurs de la marquise de Pompadour au lieu d'en attendre les colères. Comprenant tout le parti qu'il pourrait tirer des avances auxquelles on le conviait, Voltaire adressa l'ode de Frédéric à Clioiseul, alors ministre des Affaires étrangères (1) et favori de la favorite. Le prix de son avance officieuse devait être le renouvellement des franchises de Ferney, premier gage d un retour favorable dont il prévoyait tous les avantages. La réponse du duc de Choiseul lui apporta la preuve qu'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions ; elle l'assure même d'une confiance particulière et qui promet de n'être pas passagère :

(1) Choiseul, ambassadeur à Vienne depuis le mois d'août 1757, avait été appelé à la direction des Affaires étranj|ère8 en remplacement du cardinal de Bernis, le 3 décembre 1758.

10 CHOISEL'L KT VOLTAIRK

.. A Versailles, ce 20 avril (1) [1759].

« J'espère, mon cher Solitaire suisse, que vous aurés (2) votre brevet poui- votre terre (3), mais je suis astreint à des formes de M* des requêtes sur cet objet, d'autant j)Ius que cette expédition ne me regarde pas, parce que je n'ai point de j)rovinces dans mon département, au lieu que M. Rouillé avait le Dauphiné, ce qui le mit dans le cas d'expédier le brevet du président de Brosse (4). Je ne vous fais tout ce narré en-

(1) Cette date du 20 avril, ne s'accorde pas avec ce que dit Voltaire dans ses Mémoin s, lorsqu'il rapporte au commencement de mai l'arrivée du paquet contenant l'Ode de Frédéric.

11 y a là de la part de Voltaire une erreur de détail, comme nous aurons l'occasion d'en relever quelques autres à son actif.

(2) Nous avons respecté l'orthographe originale ; elle nous a semblé faire partie intégrante du stvlc et de la personnalité de l'auteur.

(3) Le 3 juin 1759, Voltaire écrivit à d'Argental : «J'ai le brevet pour Fernev, plus favorable que je n'avais osé le demander et l'espérer Si j'avais pu deviner que M. le duc de

Choi.seul pousserait ses bontés, que je vous dois, jusqu'à parler de moi dans la chambre du roi. j'aurais, moi, pousse l'insolence jusqu'à demander dans le brevet l'insertion des droits de Tournay. « Lettre 3860. Edition Moland.

(4) Premier Président du Parlement de Dijon. C'est lui qui avait vendu à vie son domaine de Tournay à Voltaire. Le bail

nuyeux que pour vous prouver que je ne néglige pas ce qui vous intéresse. J'ai fait connaître au Roi la façon dont vous vous êtes conduit à l'occasion de la pièce de vers du Roi de Prusse, mais je n'ai pas mis sous les yeux de Sa Majesté cette pièce ; je crois qu'il est inutile que les rois connaissent qu'ils ont des confrères assés petits et assés indécens pour faire d'aussi mauvais vers. Le Roi de Prusse n'est pas meilleur poète qu'il n'est valeureux guerrier; cependant sa qualité de Roi, son ambition, son désir extrême de gloire et la peine qu'il se donne pour que l'on croye qu'il en mérite, fera que quelques imbéciles lui accorderont l'universalité des talens ; mais les gens sensés et d'un vrai mérite laisseront après eux des monumens qui anéantiront le clinquant qui environne ce Prince et ne laisseront voir que son cœur. Dans cette situation l'aspect ne sera pas favorable au Roi de Prusse.

« Je n'imagine pas qu'il ait la hardiesse de

avait été «igné le 11 décembre 1758. Voltaire entra en jouissance eo janvier 1759.

faire imprimer son ode, ni de la divul^fer ; en tout cas, je vous envoyé la réponse que je ferai imprimer sur-le-champ; elle n'est peut-être pas njieu.v faite rjue la sienne, mais elle a le mérite de la vérité, car celui qui l'a fait (l) pense exactement tout ce qu'il a écrit, et l'on est vrai quand on pense ce que Ton dit. Si vous pouviés faire parvenir au Roi de Prusse le conseil d'anéantir sa production, je crois que c'est ce qu'il y aurait de plus honnête ; au reste nous ne craignons pas plus celte guerre là que celle qu'il fait à l'Impératrice (2).

« L'on dirait, à l'audace des écrits de Sa Majesté Prussienne que ce Prince al'àmeforte; vous la connaisses, elle est bien éloignée d'être imprimée d'un tel caractère ; il ressemble à ceux qui chantent dans les riies parce qu'ils ont peur, et

(1) Ce passajjc réfute l'afhniiatiun contenue dans une lettre de Voltaire à d'Argental en date du 13 juin 1760. Parlant de la Rôponse à l'Ode du Roi de Prusse, Voltaire dit : «... M. le duc de Ghoiscul m'écrivit qu'il lavait faite lui-même. Tant mieux si cela est; j'aiuie (ju'un ministre soit du métier et j'admire sa facilité et sa promptitude. « Edition Moland n" 4151.

(2) Marie-Tliérèse d'Autriche.

CHOIStOL ET VOLTAIRE. 13

sûrement, malgré ces vers, il ne sait pas encore comment finira pour lui la tracasserie qu'il a formée en Europe et qui, par notre patience et la solidité de notre puissance, devrait écraser le pot de terre.

" Adieu, mon cher Solitaire, je vous embrasse de tout mon cœur, et vous laisse le maître de (aire passer à S. M. P. tout ce que je vous écris en vous renouvelant mes éloges et mes remerciements de la manière honnête dont vous vous êtes servi dans cette occasion pour prouver que vous êtes bon Français et bon sujet du Roi. "

La réponse au pamphlet poétique du roi de Prusse, réponse qu'envoyait Ghoiseul à Voltaire, avait été composée par Palissot sur l'ordre du Ministre et sous la forme d'une ode en vers, aussi mordante, aussi venimeuse que celle de Frédéric. Dans ses Mcmoires, Voltaire en rapporte quatre strophes, mais il les écrivit probablement de mémoire, car elles sont tronquées, dit Palissot i< au point de n'avoir plus ni caractère, ni sens » . Cette Ode qui accompagnait pri-

mitivement la lettre de Choiseul, manque clans nos copies ; mais, si elle ii a figuré dans aucune des éditions des OEuvres complètes de Palissot, elle a été publiée par Palissot lui-même à la suite d'une édition de la Dunciade en 1797, et c'est d'après ce texte rectifié que nous en reproduisons les quatres strophes les plus saillantes, car elles s'efl'orcent d'atteindre en Frédéric II les points sensibles, c'est-à-dire ses mauvais souvenirs de famille, sa vanité littéraire et son horreur des femmes :

Ce n'est plus cet heureux génie, Qui (les arts, dans la Germanie, Devait allumer le flambeau :

Epoux, fils, et frère c-oupable.

C'est lui que son père équitable Voulut étouffer au berceau.

Jaloux d'une double couronne, Il ose, infidèle à Bellone, Courir sur les pas d'Apollon ; Dût-il, des sommets du Parnasse, Pour expier sa folle audace, Subir le sort de Phaëton.

Vois, malgré la garde romaine, Néron poursuivi sur la scène

Par le mépris des léf^ions ; "Vois l'oppresseur de Syracuse, Denis, prostituant sa muse Aux insultes des nations.

Jusque-là, censeur moins sauvage, Souffre l'innocent badinage De la Nature et des Amours.

Peux-tu condamner la tendresse, Toi qui n'en as connu l'ivresse Que dans les bras de tes tambours ?

Le dernier couplet, qui répondait trait pour trait à l'attaque de Frédéric contre les faiblesses amoureuses de Louis XY, est particulièrement mordant; il fait allusion à certain vice du roi de Prusse sur lequel Voltaire a si méchamment insisté dans ses Mémoires. On comprend qu'avec de telles armes, Voltaire eût pu, s'il l'avait voulu, engager entre les deux Majestés, celle de France et celle de Prusse, une guerre à coups de plume ; mais il n'eût pas été sûr de pouvoir en rester le modérateur et il trouva plus d'avantages à jouer le rôle d'intermédiaire. Il écrivit donc à F"rédéric(l) une lettre de compliments,

(1) Le 19 mai 1759,

16 CHOISEUL KT VOLTAIRK.

lui disant que son ode était fort belle, que les vers étaient certainenient les plus beaux qu'il eût jamais faits, mais que leur publication, inutile à sa gloire, deviendrait une nouvelle cause d'inimitié entre la France et lui, et rendrait alors toute réconciliation impossible. Du reste, ajoutait-il : ti Ma malheureuse nièce, que cet écrit a fait trembler, l'a brûlé, et il n'en reste de vestige que dans ma mémoire qui en a retenu trois strophes trop belles. >»

Avec ces compliments, Voltaire, suivant en cela l'avis de Choiscul, avait arrêté la guerre épistolaire naissante et, très avisé, toujours prêt à tirer profit du moindre service rendu aux puissants de la terre, il songea à étendre son rôle en transportant sa médiation sur un teirain plus sérieux (]ue celui des invectives poétiques. II se rappela les négociations que, sur l'ordre de Louis XV, il avait entamées en 17-43 avec Frédéric, négociations destinées à renouer l'alliance de la France et de la Prusse et qui devaient alors rester secrètes. 11 n'avait rien obtenu sansdoute, mais, si les vues politiques dont il était Tinter-

prête avaient été tenues en suspicion par le roi de Prusse, l'accueil personnel qu'il avait reçu avait effacé pour lui l'amertume d'un insuccès, et le souvenir des avantages attachés à la position délicate mais indépendante du négociateur, l'engagea à mettre à exécution une idée qu'il a lui-même qualifiée dans ses Mémoires, de « plai. santé, ridicule et bien digne du temps et des événements >? .

C'est ainsi qu'il imagina de donner une suite au commencement de relations provoquées par les deux odes et d'en profiter pour une mise en présence des deux parties adverses. Peut-être, à la faveur de ce premier rapprochement, pourrait-il amener un échange de propositions capables de ter\ ir de base à la paix générale. Sous leur légèreté, ses expressions cachent mal la satisfaction <ju il éprouvait à s'ériger en arbitre des destinées du monde et en conlident de deux puissants souverains.

Il escomptait d'avance le prohlable honneur de traiter familièrement le premier Ministre d'un pays qui lui était pour le moment morale-

18 CHOISELL ET VOLTAIRK.

ment interdit ; son intervention, utile à la France, n'aurait-elle pas pour résultat d adoucir les sentiments de Louis XV à son égard, sentiments hostiles aux philosophes en général et particulièrement à celui de Ferney? Dès lors ne pourrait-il espérer, avec le temps, un retour de faveur, un rappel possible, dont il n'eût pas profité, mais dont sa vanité se fût trouvée flattée ?

D'autre part, Voltaire avec lequel les grands esprits de la littérature et des arts se trouvaient en rapport, Voltaire devenu le centre des visées ou des intrigues des gens de Cour et des philosophes qui se disputaient la gloire d'occuper une place dans les registres de sa correspondance, Voltaire, offrant àChoiseul un échange de lettres suivi, ne pouvait manquer de voir accepter sa proposition presque par de l'enthousiasme. Correspondre avec lui, c'était compter parmi les amis du plus grand génie de ce temps et, ce qui devait particulièrement plaire au ministre de Louis XV, c'était s'assurer le concours du premier des trompettes. Il répondit donc à Voltaire et lui écrivit « plusieurs lettres ostensibles tel-

lemeat conçues, que le roi de Prusse pût se hasarder à faire quelques ouvertures de paix sans que l'Autriche pût prendre ombrage du Ministère de France, et Frédéric lui en écrivit de pareilles dans lesquelles il ne risquait pas de déplaire à la Cour de Londres » .

Tels sont les termes dont se sert Voltaire pour définir le caractère de la correspondance; mais, en affectant de ne parler que des lettres ostensibles, il s'absout d'une petite perfidie qui, de sa part, n'étonnera personne. Si certaines de ces lettres étaient écrites pour être montrées de l'un à l'autre, quelques-unes restaient confidentielles et cependant, selon les besoins de sa politique personnelle, il les faisait circuler sans scrupule. Remises aux mains de Frédéric, elles s'en allaient, par les soins de celui-ci, éveiller auprès des Cours russe, anglaise et autrichienne, la défiance et la suspicion envers la Cour de France.

Choiseul, tout en s en plaignant, ne parait pas avoir pris trop d'humeur des indiscrétions de son illustre correspondant ; il avait trouvé une manière agréable de traiter d'ennuyeuses affaire?

et, pour un homme porté à aimer le plaisir plus que ses devoirs et à négliger le Ministère pour les boudoirs, les ennuis des risques probables se trouvaient bien compensés par l'intérêt d'un agréable commerce. D'ailleurs, pour expliquer cette indifférence un peu hautaine, ne suffit-il pas de rappeler l'homme de cour qu'était Choiseul et l'affectation qu'il mettait à se donner l'apparence de traiter les intérêts publics sans réflexion, de décider les guerres sans enthousiasme et, par suprême bon ton, de se moquer de tout. Si donc Choiseul gronda Voltaire de ces indiscrétions, du moins comme nous le verrons par la suite, n'insista-t-il jamais beaucoup sur ses reproches.

Quant à Voltaire, il devait, en homme pratique, tirer parti de ses relations avec le tout-puissant Duc, pour mener à bien les affaires les plus diverses et surtout ses affaires personnelles. Depuis son arrivée à Ferney, il avait pris au sérieux son rôle de poète fermier; il s'intéressait à la bonne tenue de ses champs, à la santé de ses bestiaux et parlait souvent, non sans quelque

affectation, de ses bœufs et de ses labours. Mais ses nouvelles occupations n'allaient pas sans de nombreux procès dûs à ses ambitions territoriales et à son ardeur pour soutenir la cause de ses paysans qu'opprimait leur curé. De plus il entrait fréquemment en lutte avec le fisc, relativement au payement des impôts ou à des refus de passage surles différentes frontières pour ses denrées ou pour son blé. C'était pour lui l'occasion d'autant de suppliques et de sollicitations adressées au duc de Ghoiseul, et c'est aune demande de ce genre que répond celui-ci dans la lettre suivante r

« A Versailles, ce 28 mai [1759].

» Je vous envoyé, mon cher Hermitte, toute votre affaire aussi bien que nous avons pu la consommer ; je crois qu'il serait plus aisé de raccommoder le Roi de Prusse avec l'Impératrice que de faire sortir des blés de France ; mais j'ai pris mes précautions avec M. de Joly de Fleury (1) qui m'a promis, ainsi qu'au Roi,

(1) Alors intendant de Bourgogne ; province dont Ferncy dépendait juridiquement.

qu'il donnerait toutes les permissions que vous demanderiés à ce sujet. Si il me manquait de parole, vous m'en informeriés, et, quoique je n'aye pas grand crédit sur la robe et sur les fermes, j'employerai tout celui que je peux avoir pour vous satisfaire. Votre ode sur la Mort de la Margrave paraît ici ainsi que la lettre qui la suit ; cette lettre vous fera des ennemis puissants, et j'aurais mieux aimé qu'elle ne fût pas imprime'e ; mais il ne faut jamais craindre les choses faites. L'ode contre le roi de Prusse restera dans le plus profond secret tant que la sienne ne paraîtra pas; ce n'est ni moi ni Chauvelin(l) qui l'avons faite ; j'en ai donné la matière et quelques vers; un de mes amis (2) a composé le remplissage; je ne la trouve pas trop bonne, parce que je n'ai jamais trouvé une ode bonne, mais elle a le mérite de peindre avec vérité mes sentimens sur le roi de Prusse et le peu de

(1) François-Claude de Chauvelin; lieutenant général, ministre à Gènes, à Parme, ambassadeur à Turin, maître de la garde-robe du Roi, et l'un des houimes les plus spirituels de son temps.

(2) Palissot.

crainte que me cause son prétendu héroïsme. Si le Roi me le permet, je vous assure que je lasserai très promptement le courage de ce héros; ce sera alors que le masque tombera; il ne restera que le moral de la plus vilaine âme qui ait jamais existé. Adieu, mon cher Hermite; écrivez-moi les nouvelles que vous aurés du Salomon du Nord, assurés de mes respects Mme Denis et regardés moi comme votre serviteur, n

Les reproches que formule Choiseul au sujet de la note accompagnant V Ode sur la mort de la Margrave, étaient motivés par ce fait que Voltaire saisissait toutes les occasions, même celles qui semblaient le moins opportunes, pour soutenir ses idées et affirmer ses doctrines. Le 14 octobre 1758, la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, était morte, et Voltaire avait été chargé par le Monarque de conserver au monde, dans une ode dithyrambique, le souvenir de la Princesse dont il glorifia les vertus; mais, sous prétexte de donner des développements

24 CHOISKUL F.T VOLTAIRE.

explicatifs, il joijjnit à l'Ode une JSote (I) complémentaire, dans laquelle il attaquait vivement les Jésuites et faisait l'apologie de la philosophie en défendantlesphilosophes. Choiseul. quiblâme la Note, ne dit rien du poème; les louanges de la famille prussienne ne pouvaient lui plaire, car toute sa correspondance témoigne de son animo' site personnelle contre Frédéric; simples représailles, puisque Frédéric, qui le tenait en grand mépris, ne se faisait pas faute de le persifler en prose et en vers. D'ailleurs Choiseul devait être d'autant plus tenté de s'exprimer librement sur le roi de Prusse qu'il se savait assuré de trouver auprès de son correspondant un écho complaisant. Et, de fait, Voltaire, quoiqu'il eut consenti à reprendre sa correspondance avec Frédéric, n'avait nullement oublié son aventure de Francfort, cette odyssée épique qu'il nous raconte tout au long dans ses Mémoires; son emprisonnement partagé avec sa nièce ; ses trente-sept jours de captivité qui lui coûtèrent si cher; ses discus-

(1) Cette note qui parut sans intitulé jusqu'en 1771, prit ensuite le titre de : Note de M. Morza sur l'Ode.

sions peu cordiales avec rAllemand Freytag; les violences dont il fut l'objet ; les brutalités des soldats qui le gardaient et qui servirent une fois à Mme Denis de femmes de chambre et de rideaux, tout cela pour un livre de Poéshies du roi de Prusse ; c'était plus qu'il n'en fallait à un hommecomme Voltaire, connu pour ses rancunes tenaces; et, quoique cette mésaventure fût déjà vieille de six années, il en avait gardé un ressentiment sur lequel il s'expliquait volontiers avec ses amis. C'est ainsi que, répondant aux dernières lignes de la lettre précédente, il écrivait à d'Argental le 29 juin 1759 (I) :« ... Je ne peux en conscience aimer Luc; ce roi n'a pas une assez belle âme pour moi. Il me semble que M. le duc de Ghoiseul le connaît bien. » Ce surnom de Luc, que nous trouverons souvent par la suite peut, avoir deux origines. On a dit que Voltaire, faisant allusion aux goûts peu féminins de Frédéric, avait choisi pour le désigner cette syllabe dont le retournement donne en

(1) Édition Moland. Lettre 3,880.

effet le mot significatif. Mais on a dit aussi, et plus simplement, qu'il s'était contenté d'appliquer à l'auteur de ses anciens déboires le nom de son singe, bêle assez méchante et qui s'appelait Luc.

Cependant, tout en affectant mépris pour mépris, Choiseul ne laissait pas moins percer la préoccupation que lui causait la mauvaise opinion du roi de Prusse à son égard ; on en verra la preuve dans la lettre suivante; il y exprime le désir d'être fixé sur le degré de cette opinion. Les lettres de Frédéric que lui communiqua Voltaire, ne purent lui laisser aucune illusion; dans Tune d'elles (1) notamment il lut ces vers à son adresse :

Alors UD certain Duc, s'illustraDt à jamais,

Sauvera l'Empire français,

Sans capitaine, sans Hnance,

Sans Amérique, sans prudence, Jusqu'en ses fondements sapé par les Anglais. Couvrant tous ces objets d'un voile de prudence, Et lâchant quelques mots remplis de complaisance,

Au genre humain rendra la paix.

(1) Du 17 novembre 1759.

CHOISEUL ETrVOLTAlRE. 27

Ces vers, s'ils n'étaient excellents, avaient cependant le mérite de dire des vérités peu flatteuses, mais évidemment justes. Unie, depuis le l"mai 1756, à l'Autriche par une alliance qu'une convention secrète avait confirmée le 30 décembre 1758, la France se trouvait engagée dans la longue, meurtrière et coûteuse guerre de Sept ans. Sacrifiant aux ambitieuses menées de Marie- Thérèse, ses armées, sa marine, ses colonies et son crédit, elle soutenait une lutte continentale qui ne pouvait être pour elle qu'un affaiblissement de forces et un amoindrissement de prestige. Le grand ennemi, le roi de Prusse, pour entretenir ses armées et pour garder son royaume, avait signé un traité avec l'Angleterre qui lui fournissait des subsides, trop heureuse de le voir occuper sur le continent une nation dont elle convoitait les colonies et dont elle voulait anéantir la puissance maritime.

Et, depuis trois campagnes, Frédéric se débattait contre les troupes alliées, russes, françaises, autrichiennes et suédoises. Souvent vainqueur il eut cependant des revers ; ce fut ainsi que, le

28 CHOISEUL ET VOLTAlRt.

18 juin 1757, il avait été battu à Kollin par le maréchal autrichien Daun, malfjré une défense désespérée de ses soldats qui perdirent 25,000 hommes dans la journée. A cette première défaite succédèrent pour Frédéric les revers successifs de ses alliés et de ses généraux, puis la capitulation du duc de Cumberland qui, à Closterseven le 8 septembre 1757, s'était rendu à Richelieuavec 35, 000 Anglo-Hanovriens. Assombri par ces revers, entouré de toutes parts par ses ennemis, ne voyant aucun moyen de sortir dune impasse où sa royauté semblait devoir être définitivement abattue, Frédéric avait résolu de se tuer; mais, voulant mourir en poète autantqu'en Roi, il avait adressé (1) au marquis d'Argens une longue Épitre en vers, dans laquelle il annonçait ses intentions formelles de suicide. Il avait également envoyé cette épître à Voltaire, qui lui répondit aussitôt pour lui faire compliment des vers et pour l'engager à vivre; sage conseil , que le Roi n'eut pas de peine à suivre

(l) D'Erfurt, le 2S septembre 1757,

et dont il se trouva bien puisque, peu de temps après, il avait battu les Alliés à Rosbach et, reprenant une nouvelle confiance en lui-même, avait tenu la campagne avec honneur. Depuis trois ans, il restait l'ennemi que les Alliés ne pou» vaient vaincre, malgré leurs forces imposantes et les généraux habiles qui les commandaient.

Tandis que le roi de Prusse se débattait ainsi contre ses ennemis, entremêlant les combats de distractions poétiques, luttant et versifiant sans relâche, Voltaire, tranquille à Ferney, à l'abri des vicissitudes politiques et loin du théâtre de la guerre, continuait ses multiples travaux. Il terminait alors le premier volume de son Histoire de Pierre P\ à laquelle il travaillait depuis deux ans déjà (1) et qu il avait entreprise sur la demande de la Cour de Russie; le comte Schouvalow, qui s'était mis en relations avec lui en 1757, pour l'engager à écrire celte histoire,

(1) Le premier volume fut imprimé en 1759, mais il ne put être livré au public qu'en 1760, Voltaire ayant dû attendre! pour la publication l'approbation de la Cour de Saint-l'étershourg. Le second volume parut en 1763.

lui fournissait les documents. Il venait d'achever aussi sa trafjédie lancràde (l) et, toujours soigneux de ses intérêts, désirant l'appui de madamede Pompadour et prétaux courtisaneriesqui pouvaient le lui faire obtenir, il avait jugé bon de parler à la Marquise de sa nouvelle pièce ; il lui en avait promis l'hommage et, le 23 juin 1759 C2), il écrivit à d'Argental : « Elle (madame de Pompadour) m'a répondu qu'elle attendait la pièce [Tancrède). Que faut-il donc faire, mon cher ange? La donner à M. le duc de Choiseul, et que M. le duc de Choiseul la donne à madame la marquise comme un secret d'Etat. Elle fera

ses observations »

Le 29 du même mois, revenant sur ce sujet, il écrivait au même (3) : « ... Il faut donner la maison [Tancrède) à madame la marquise; il faut la confier à M. le duc de Choiseul et que, de ses mains bienfaisantes, elle passe dans les

(1) Commencée le 22 avril, terminée le 18 mai. Jouée trois fois à Tournay en octobre 1759, elle parut sur le théâtre il Pari», le 3 septembre 1760.

(2) Lettre 3877. Édition Moland.

(3) Lettre 3880. Éditioa Moland.

belles mains de son amie. Il voulait, disiez-vous, une tragédie pour pot de vin du brevet (1) : la voilà... »

D'Argental, qui servait d'intermédiaire entre Voltaire et Choiseul pour l'échange de leur correspondance, n'avait pas manqué de remettre au Ministre les lettres et la pièce; peu de jours après cet envoi, Choiseul répondit :

Il Versailles, ce 6 juillet [1759].

« Je reçois, ma chère Marmotte, la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire le 29 juin (2). D'Argental m'a remis votre pièce Paladine, et je l'ai confiée ce matin à madame de Pompadour, à qui j'ai demandé le plus profond secret ; j'espère que nous trouverons le tems de la lire ensembleje n'ai pas pûyjetter les yeux pendant deux jours que je l'ai eue dans mon tiroir ; ce ne sont pas les affaires qui m'en ont empêché;

(1) Le brevet pour Ferney que V^oltaire avait reçu en mai.

(2) Nous n'avons pu retrouver cette lettre dont parle Choiseul. Il y en a une du moine jour, de Voltaire à d'Argental, dont nous avons donné plus haut un extrait.

ce sont, de par tous les diables, les importuns qui m'obsèdent et<|ui, sans rien gagner, me font perdre mon tcms.

« Tout ce que je vois du Roi de Prusse change en polisson, puisque polisson y a, le héros que je croyais appercevoir. Qu'est-ce que c est de vouloir se tuer pour des revers, et puis d'être avantageux et inconsidéré comme un petit maître écervelé, qui sans esprit dit de grosses injures; fi cela fait vomir et sent la mauvaise éducation germanique. 11 pourrait battre encore cent fois le médiocre Daun ou en être battu, car tout médiocre qu'il est, il a battu deux fois Sa Majesté Prussienne (l), que je ne mépriserais pas moins le roi de Prusse. Ne pouriés-vous pas engager ce Prince bien disant de vous mander ce qu'il pense sur mon compte; je ne prétends pas par là lire des vers à ma louange, car je suis persuadé qu'il a de moi en tous genres l'opinion la plus méprisante, mais cependant il me serait nécessaire de juger, il la tournure de ses invectives, la con-

(1) A Kollin (1757) et à Hochkirclien (i4 octobre 1758.)

duite ultérieure que j'aurai dans d'autres tems à tenir avec lui; ainsi je vous prie de me procurer de sa part un portrait injurieux en lui parlant de moi.

« Votre idée sur Scbuvalow ( 1 ) est bonne et très bonne ; vous nous rendrés service en en faisant usage; je ne crois pas cependant que l'on ose dire à Sa Majesté Impériale de toutes les Russies les propos galants et pleins de sel et de finesse que le roi de Prusse tient sur elle, ni que messieurs les Russes, tout chambellants qu'ils sont, soient sensibles à ces fadaises; mais, malgré la distance d'une injure au knouke, je crois que de votre part la connaissance de ces propos ferait plus de sensation que de la mienne; et en tout cas, si cette connaissance ne fait pas de bien, elle ne fera pas de mal; il faut convenir que, nous et l'Angleterre, payons pour notre querelle des spadassins bien extraordi-

(1) Il s'agissait sans doute d'envoyer à Schouvalow les lettres ou les passages des lettres de Frédéric, dans lesquels celui-ci se plait à railler d'une manière insultante ses ennemis et parmi ceux-là l'impératrice de Russie ou plus familièrement la fiussienne qu'il abhorre.

ni CHOISEUL KT VOI.TAir.K.

naires, mais il sera toujours décidé que les Rois payés sont les polissons et non pas ceux qui payent. Je ne montre pas au Roi les grossièretés du Roi de Prusse; je les garde pour moi; le bien de l'État doit éloigner l'animosité et ne faire voir que l'intérêt, mais je ne laisse pas ignorer à Sa Majesté et à Mme de Pompadour votre zèle français que l'on retrouve dans tout ce que vous faites, et je vous assure que je vois avec plaisir que le Roi y est sensible ; pour cela vous pouvés compter qu'elle vous aime beaucoup ; je n'affaiblirai pas ce sentiment, ma chère Marmotte, écrivés-moi souvent ; aimé moi un peu et compté sur mon véritable attachement. »

Relativement à Tancrùde^ Ghoiseul n'avait pas gardé longtemps le secret promis. Sa négligence ne dut pas surprendre beaucoup Voltaire, qui s'en plaignit cependant à d'xVrgental(l) : « ... N'avezvouspas grondé M. le duc de Ghoiseul de ce que la ChevaUrie traine dans les rues. . . Il ne me parait

(1) Lettre 4212. Éditiou Moland.

CHOISEUL ET VOLTAIRh. 35

pas douteux à présent qu'il ne faille donner à Tancrède le pas sur Médime. On m'écrit que plusieurs fureteurs en ont des copies dans Paris ; les commis des affaires étrangères, n'ayant rien à faire, l'auront copiée... »

Recommander le secret à Madame de Pompadour et laisser le manuscrit à la merci de ses bureaux, c'est là un trait qui caractérise Ghoiseul, dont l'esprit ouvert et subtil s'accommodait mal des soins et même des simples précautions. Volontiers il abandonnait à ses suppléants le soin de suivre les affaires sérieuses, celles qu'il ne pouvait diriger selon le jeu de son imagination souvent trop vive, et c'est ainsi qu'il chargea le marquis de Ghauvelin, l'ambassadeur, de faire à Voltaire des observations sur une lettre que celui-ci avait écrite au roi de Prusse pour entamer, d'après les instructions du Ministère français, des pourparlers en vue de la paix. Le brouillon de Voltaire (1) n'avait pas convenu en hautiieu et Ghauvelin indiquait les corrections

(1) Il n'est pas connu.

.16 CMOISlvCL KT VOI.TAIRK.

nécessaires. Cette lettre de Ghauvelin (l) montre la première tentative faite par la Cour de France en faveur de la paix, cette paix que Glioiseul , dans sa correspondance, nous présente officieusement comme devenue indispensable.

Voltaire ayant écrit, probablement selon les données rectificatives du Ministère français, Frédéric répondit le 22 septembre 1759 : « ... iSIaisje vois qu'il s'agit de paix. Tout ce que je peux vous dire de positif sur cet article, c'est que j'ai de l'honneur pour dix, et que, quelque malheur qui m'arrivé, je me sens incapable de faire une action qui blesse le moins du monde ce point si sensible et si délicat pour un homme qui pense en preux chevalier... Pour faire la paix voilà deux conditions dont je ne me départirai jamais : 1° de la faire conjointement avec mes fidèles alliés ; 2° de la faire honorable et glorieuse... Si on veut la paix, qu'on ne me propose rien qui répugne à la délicatesse de mes sentiments. Je suis dans les convulsions des

(1) On la trouvera aux pièces justificatives.

opérations militaires; je suis comme les joueurs qui sont dans le malheur et qui s'opiniâtrent contre la fortune... J'ai affaire à de si sottes gens qu'il faut nécessairement qu'à la fin j'aie l'avantage sur eux... La bataille de Minden, celle de Cadix et la perte du Canada sont des arguments capables de rendre la raison aux Français, auxquels L'ellébore autrichien l'avait brouillée. Je ne demande pas mieux que la paix, mais je la veux non flétrissante... Voilà ma façon de penser; vous ne me trouverez pas à l'eau de rose ; mais Henri IV, mais Louis XI]', mes ennemis même que je peux citer, ne l'ont pas été plus que moi... »

Cette réponse de Frédéric (1) irrita Choiseul qui la reprend et la critique en un véritable commentaire adressé sous forme de lettre à Voltaire :

(1) Elle domine pour ainsi dire toute la suite des faits que nous étudions et nous crovons utile de la reproduire ih extenso aux pièces justiticatives.

" A Versailles, ce 12 novembre [1759].

" Avés vous connu Meuse (1) mon cher Hermitte ; il avait une terre en Lorraine qui s'appelle Sorev; dans cette terre était un antique et noble château, sur la porte duquel il y avait une devise qui disait : -1 force d'aller mal tout ira bien. Meuse était dénies parens ; je n'ai point sa terre, mais j'ai conservé sa devise ; elle est applicable au tems, sans quoi amis et ennemis pénétrés de remords des maux qu'ils causent à la terre, devraient s'aller jetter la tête la première dans la prochaine rivière.

« La lettre de Luc, que vous m'avés envoyé et dont je vous remercie, est du même style que ses précédentes; il y joint la jactance allemande aux anciens sentimens Espagnols, Maures, Grenadins. J'ai de la propension à croire que ce preux chevalier ressemble à ceux qui chantent dans la rue pour s'étourdir sur leur peur. Il n'y a dans toute sa lettre qu'un trait naturel qui est

(1) Le marquis Henri-Louis de Choiseul-Meuse.

quand il dit qu'il a affaire à des bêtes ; ma foi, rien n'est si vrai; mais, tout bête qu'ils sont en particulier et en général, ils doivent à la longue abbatie une puissance qui n'a pas de consistance par elle-même. Si Luc veut y réfléchir, il conviendra que, le 13 d'août, sî ses ennemis l'avaient voulu, le paladin et sa puissance était à terre et que la battaille de Minden (1), le combat de Cadix (2) et la prise de Québec (3) ne lui auraient pas procuré un tronçon de lance, ni un pouce de terre. Au lieu qu'une bataille, gagnée contre la maison d'Autriche, la France et la Russie, ne détruira pas des empires qui ont une consistance réelle. Ceci ressemble à la dispute d'un charlatan contre trois bons médecins. Il est possible que le charlatan guérisse le malade ; alors il aura une réputation momentanée, toujours avec la réflexion des gens sensés qu'il est un charlatan ; si son remède manque, il sera décrié et tout sera comme de raison dans le mépris; au lieu qu'il

(1) i" août 1759.

(2) 17 août 1759.

(3j 18 septembre 1759.

est mort bien des malades entre les mains de Boerave (1); cependant sa réputation et l'estime publique qu'il s'est acquise n'en est pas moins solide. Le Roi de Prusse est le charletan de l'Angleterre. Je ferai encore une comparaison, car je suis en train : le Roi de Prusse ressemble à un joueur qui aurait pour toute fortune mille louis et qui les jouerait contre M. de Montmartel (2) et les fermiers généraux ; si il joue mieux pendant un temps à bazar égal, il gagnera gros surtout lorsqu'il doublera toujours son jeu du produit de son gain ; il parviendra à incommoder même les fermiers généraux: mais, si Montmartel et la ferme s'obstinent à jouer, il arrivera un coup heureux et le joueur brillantjusques à ce coup, sera J réduit à vivre de la charité de la paroisse. Dites-moi de bonne foi, d'après ces comparaisons que je crois justes, si il n'est pas risible qu'un charlatan habile qui joue les mille louis des Anglais , se compare à Henri IV et à Louis XIV. Il n'a ni les vertus ni les vices heureux

(Ij Boerhaave, le célèbre médecin hollandais. (2) Paris Montmartel, garde du Trésor royal.

de ces deux princes ; ce preux chevalier n'est qu'un Dom Quichotte yvre qui devrait se souvenir de la lettre qu'il a écrite à M. de Eichelieu après la capitulation de Closter-Seven (1); laissons-le, mon cher Solitaire, cuver son hellébore de vanité ; il n'y a rien à faire avec un personnage pareil, qui est de mauvaise foi et qui s'avise de vous parler de ses fidèles alliés. « Ne craignes rien de ma première lettre; fûtelle sous le cotillon d'une Impératrice, elle ne vous causera aucune peine. Divertisses mon ambassadeur chéri ; je l'envie beaucoup et me reprocherai toujours de n'avoir pas passé aux Délices en revenant de Rome (2). C'est là vraiment où Ton peut être heureux et, lorsque messieurs les

(1) La capitulation avait été signée le 8 septembre 1757.

(2) Choiseul, ambassadeur à Rome on 1753, revint en Irance le 12 février 1757, pour repartir à Vienne en mars. Dans •me lettre au marquis de Chauvelin du 22 novembre 1750, Voltiire fait ainsi allusion à ce paragraphe de la lettre du duc de Choiseul : " ... Il paraît que vous avez écrit à M. le duc de Choiseul avec quelque indulgence sur notre compte; que vous .;vez fait valoir notre lac, nos truites et notre vie tranquille, car il prétend qu'il est très fâche de n'avoir pas pris su route par notre ermitage, en revenant d'Italie. Grâces vous soient rendues lie tous vos propoç obligeants... » Éd. Moland. Lettre 3,984.

souverains se seront assés amusés à dépeupler la terre, je vous demande de m'y conserver un appartement et d'y recevoir le plus véritable et le plus tendre de vos serviteurs.

(I Ma lettre était finie quand je reçois la vôtre du 6(1); vous avés raisonde me gronder; ce n est cependant pas ma faute et je vous assure que je voudrais passer ma vie à vous écrire et à recevoir de vos lettres.

« Je n'adopte pas, ou du moins ne dois-je pas le dire, toute votre lettre à Luc; il n'y a pas de mal que vous l'ayés envoyée; nous verrons la réponse, mais je vous assure qu'elle sera fière surtout si, comme je n'en doute pas, il étrille MM. les Autrichiens avant la fin de la campagne. Je ne suis pas attaché aux castors, mais chésmoi, mon cher llermitte, tout est perdu, hors l'honneur. Je n'ai pas le tems de vous en dire davantage. »

Le 13 août 1759, le roi de Prusse s'était trouvé une fois encore dans une passe difficile.

(1) Nous n'avons pu retrouver cette lettre.

Entouré par les Russes et les Autrichiens à Kunersdorf, il avait attaqué quatre-vingt mille hommes avec quarante-cinq mille. Ayant tout d'abord tourné les Russes, il les força, non sans en faire un grand carnage ; mais, s étant brisé contre les Autrichiens, il permit aux Russes de se rallier et ses troupes, écrasées entre les deux armées réunies, se rompirent et se mirent en déroute complète. De l'aveu de Frédéric luimême, si les Russes avaient su profiter de la victoire, la Prusse était perdue ce jour-là. Il n'en fut rien ; les Alliés trop affaiblis ne songèrent qu'à pourvoir à leur propre sûreté. Un instant, Frédéric avait craint d'être réduit à la nécessité de subir, comme après la capitulation de Closterseven, la honte d'inutiles propositions de paix. On connaît la lettre qu'il avait écrite alors au maréchal de Richelieu (1), lettre assez humble à laquelle fait allusion Ghoiseul. Richelieu, n'ayant pas d'ordres de sa Cour, n'avait pu répondre que par une fin de non-recevoir. Or

(1) Celte lettre est datée de Rote, 6 septembre 1757.

Voltaire avait quelque raison de se considérer comme ayant une part dans cet échec. Prenant sur lui de tenter une entremise, il avait écrit h la sœur de Frédéric (1) pour qu'elle engageât ce Prince à solliciter l'intervention du maréchal de Richelieu, puis à celui-ci (2) pour l'instruire de la démarche probable et pour le convier à couronner sa gloire de guerrier par les lauriers du pacificateur.

On a vu comment cette tentative de Voltaire n'avait abouti qu'à la confusion du roi de Prusse; pourtant il ne se laissait pas décourager par le souvenir de ce premier insuccès et ce qu'il n'avait pu mener à bien en 1757, il le recommençait en 1759, en s'appuyant cette fois sur le bon vouloir du Ministère français. 11 ne désespérait pas d'y réussir et déjà se félicitait de ses relations avec Choiseul, dont les lettres étaient remplies d'aménités à son endroit. La lettre précédente avait dû caresser particulièrement son amour-propre, car il en reparle, le

(i) En août 1757. Lettre 3394. Édition Moland. (2) Lettre 3402. Édition Moland.

2-4 novembre, dans une lettre à d'Argental (l) : « ... M. le duc de Choiseul m'a mandé que feu M. de Meuse avait une terre sur la porte de laquelle était gravé : A force d'aller mal tout va bien. Je vous demandais s'il daignait être content de moi (2), je vous dis aujourd'hui qu'il a la bonté d'en être content. »

Voltaire était d'autant plus soucieux de plaire au duc de Choiseul qu'il méditait de donner à son rôle officieux un caractère plus officiel (3). Il entretenait alors un commerce actif de paquets avec Frédéric, qui s'appelle pour la circonstance le banquier de Leipsick et dont les ennemis sont désignés sous le sobriquet de créanciers ; commerce à double partie, les paquets littéraires étant adressés directement à Frédéric et pouvant courir le risque d'être ouverts en route, tandis que les paquets politiques et secrets étaient expédiés par l'intermédiaire d'un homme de paille

(1) Lettre 3986. Édition Moland.

(2) Lettre à d'Argental du 22 octobre 1759. Edition Moland. 3954.

(3) Il en parle à d'Argental (à lui seul) dans une lettre que nous reproduisons aux pièces justificatives.

40 CHOISEUL ET VOLTAIRK.

nommé Pertriset(l). Voltaire comptait, pour l'extension de son rôle, sur les facilités que lui créaient ces relations, et ce qui l'encourageait, c'est que ses premières négociations venaient d'avoir un résultat. A la sollicitation de Frédéric, Pitt avait consenti à ce qu'une proposition de congrès pour la paix fût déposée, au nom de l'Angleterre et de la Prusse, entre les mains des États généraux à La Haye. L'Ambassadeur anglais en Hollande avait fait des ouvertures dans le même sens à l'Ambassadeur français ; malheureusement les prétentions de l'Angleterre étaient exagérées et la France fut obligée de leur opposer une certaine résistance. Frédéric en prit prétexte pour ne rien céder ; il accusait les Français de débattre leurs intérêts les plus graves avec une extrême légèreté et, si les hostilités continuaient, il en rejetait la faute sur le Ministère français. Dans toutes ses lettres à Voltaire nous le voyons exprimer cette opinion. Le 20 juin 1759, il lui écrit : Vous criez tant

(1) Voir la lettre, de Voltaire à la duchesse de Saxe-Gotha, du 8 décembre 1759. Édition Molaad. 3995.

pour la paix qu'il vous conviendrait mieux d'écrire, avec cette noble impertinence qui vous va si bien, contre ceux qui en retardent la conclusion, contre tous ces gens qui sont dans les convulsions et dans le délire!... » Puis à des vers de Voltaire il répond par des vers : (1)

Votre muse se rit de moi,

Quand pour la paix elle m'implore.

Je la désire, je l'honore.

Mais je n'impose point la loi

Au Bien-Aimé votre grand roi;

A la Hongroise, qu'il adore;

A la Russienne, que j'abhorre ;

A ce tripot d'ambitieux

De qui les secrets merveilleux

Que Tronchin sait et que j'ignore,

Ne sauraient réparer les cerveaux vicieux

Qu'en leur donnant de l'ellébore.

Vous à la paix tant animé,

Vous qu'on dit avoir l'honneur d'être

Le vice-chambellan du second Bien-Aimé,

A la paix, s'il se peut, disposez votre maître.

Enfin, le 19 novembre 1759, il écrit encore à Voltaire une longue lettre de laquelle nous extrayons ces passages : « . . .Vous apprendrez par

(1) Lettre du 2 juillet 1759.

48 CHOISKUL ET VOLTAIUK.

la déclaration de La Haye si le Roi d'Angleterre et mol nous sommes pacifiques. Cette démarche éclatante ouvrira les yeuv au public, et fera distinguer les boute-leux de l'Europe de ceux qui aiment l'humanité, la tranquillité et la paix. . . La France est maîtresse de s'expliquer. . . Il est temps de mettre fin à ces horreurs. . . Tous ces désastres sont une suite de l'ambition de l'Autriche et de la France... » Sa lettre finissait ainsi : « N. B... Suivant le révérend père Dionysius-Hortella, il faut, lorsque César est roi des Juifs, et bien juif lui-même et lorsqu'il est duc de Lorraine, que les Turcs et les Français donnent à César ce qui est à César. Il dit qu'un pareil exemple de restitution encouragerait toutes les petites puissances de l'Europe à l'imiter : Qu'en pensez-vous? Ce savant docteur ne raisonne pas si mal. "

Ce post-scriptum, sous sa forme un peu apocalyptique, cache une demande de restitution de la Lorraine. Jointe aux exigences de Pitt qui ne voulait de la paix à aucun prix, cette demande présentée par le roi de Prusse éclaira le Ministère français sur les ambitions secrètes de

ce Prince. Ghoiseul, qui en avait eu communication par l'entremise de Voltaire répond ainsi :

« A Versailles, 20 décembre [1759].

« Je réponds, mon cher Hermitte, à vos lettres du 30 novembre, une autre sans datte, à celles des 3 décembre et 15 décembre (I). J'aime mieux votre lettre du 30 novembre que toutes celles de Luc et même que les exploits des différentes parties belligérantes ; vous avés un esprit charmant. J'ai montré cette lettre au Roi et à sa société ; je les ai fort assuré que j'avais trouvé le pupitre, qu'il ne me restait plus qu'à trouver le traité à signer dessus une base aussi agréable ; je ressemblerai, du moins dans cette partie, à Mylord Bolinbroke (2) ; elle m'inspirera et me donnera peut-être quelques autres ressemblances avec ce ministre ; en attendant je vous

(1) Ces quatre lettres ne sont pas connues.

(2) Bolin{|broke . Homme d'Etat anglais qui fut, comme représentant du déisme en Angleterre, un des maîtres de Voltaire. L'un des négociateurs de la paix d'Utrecht, il était au dire de Voltaire lui-même (voir Histoire de Charles XII) un des plus brillants génies et l'homme le plus éloquent de son siècle.

remercie du plaisir que vous m'avés fait par votre lettre; il y avait longtems que je n'en avais el en lisant des papiers.

« Vous m'avés envoyé deux lettres de Luc, une du 12 novembre et l'autre du 21 (1). La 1'% unie à celle de M. Fink (2), est très honnête pour moi ; il y a une vérité qui est que mon écriture est indéchiffrable (3) et que je n'ai point dans la tète les idées romanesques et peu politiques de mon prédécesseur ; mais la 2"'® lettre n'est pas si bien ; la plaisanterie ne va pas à la matière, ou, si l'on traite légèrement un intérêt aussi sensible pour ce moment-ci ou pour l'avenir, il ne faut pas se laisser écraser par des fautes multipliées par le (4) général; Luc ne nous

aime pas tant que nous l'aimons ; nous avons peut-être tous deux raison, mais Luc doit songer

(1) La première nous est inconnue ; par celle du 21, Choi- «eul entend celle de Frédéric à Voltaire, du 19.

(2) L'aide-de-camp de Frédéric.

(3) L'écriture de Ghoiseul a été déKnie par Voltaire : • Il écrivait comme un chat. » Lettre 3965. Edition Moland.

(4) Le mot laissé en blanc dans la copie était probablement illisible dans l'original.

à ses intérêts et penser que le mépris qu'il a affecté pour les nations est très dangereux soit à la guerre, soit dans le cabinet ; je me flatte, quelque mépris qu'il ait pour les Français, qu'il ne nous croit pas assés imbéciles pour donner dans le paneau de La Haye ; tout ce que nous pouvons faire de mieux c'est d'en avoir l'air, parceque l'air de dupe convient à ceux qui sont battus et que, dans toutes les situations hors en amour, il faut partir du point où l'on est; mais gare pour nous, pour Luc, pour l'Europe, l'Asie et l'Amérique, que les Autrichiens ne partent de ce même point et ne veuillent pas abandonner leur pays qu'ils détruisent d'autant par lambeaux. Quant à nous, je ne connais au Roi qu'une guerre, qui est celle d'Angleterre, et qu'un moyen de la terminer, qui est la médiation de l'Espagne. La guerre d'Allemagne ne nous intéresse pas personnellement et nous ne demandons pas mieux qu'elle soit finie à la satisfaction des parties belligérantes, car certainement nous ne voulons rien dans cette partie. Voilà au naturel ce que je pense et dont je ne me départirai pas.

CIIOISKUL I;T VOLTAIItK.

Luc a trop d'esprit pour nous parler de restitution de la Lorraine et pour continuer ses sarcasmes contre nous. Mandés lui que, malgré nos échecs et d'après les siens, le Roi pourra perdre pour un tems ses possessions d'Amérique, mais qu'il est encore le maître d'anéantir, s'il le voulait, la puissance Prussienne ; si la paix ne se fait pas cet hyver, il ne nous restera plus que ce parti à prendre et il faudra bien s'y soumettre, quelque dangereux qu'il soit.

u. A Dieu, mon cher Hermitte ; voilà tout ce que je peux vous répondre à vos lettres. Je vais me consoler, avec mon pupitre, de l'ambition, de l'animosité, de la cruauté, de la fausseté des Princes ; le cul de ma maîtresse me fait oublier tous ces objets et augmente mon mépris pour les grandes actions des personnages qui ont de pareils défauts ; au lieu de cela je dis à ma maîtresse vos vers et nous vous louons délicieusement. »

Tout en se flattant que le pouvoir d'anéantir le roi de Prusse reste au roi de France, Ghoi-

seul avoue que le parti lui paraît dangereux, si dangereux inêmequ'après l'échec des conférences de La Haye, à la veille d'une nouvelle campagne, il écrit lettres sur lettres pour engager Voltaire à persuader à Frédéric qu'il était perdu, lui Frédéric, s'il ne faisait pas la paix et s'il n'insistait pas auprès de l'Angleterre afin qu'elle réduisît ses prétentions :

» Ce 14 Janvier [1760].

i< Luc sans généraux, sans vertus, sans conduite, cédera tôt ou tard à la toque bénite (1) et quand 'cela sera fait qui le relèvera? Ce ne sera pas la France, encore moins l'Angleterre. Il faut que Luc soit fol à mettre aux petites maisons de Vienne, si il ne fait pas l'impossible pour engager l'Angleterre h faire la paix cet hyver; car, sans cette paix, qu'arrivera-t-il ? que la France fera la guerre, que, la faisant avec désavantage sur mer, elle tâchera de s'en dédommager par

(1) Le inaréclial autrichien Daun, auquellepape ClémentXIII avait envoyô une toque et une épée bénites après la bataille de Hocliliirch. Cet envoi était pour Frédéric l'objet de railleries souTcnt renouvelées.

des efforts sur terre, qu'elle sera forcée de se lier plus fortement pour cet objet avec la Russie et Vienne, que Luc sera anéanti parceque sa puissance n'est pas une puissance de consistance, que nous ne ferons pas toujours les mêmes fautes et que, Luc terrassé, chacun cherchera à s'accomoder et pensera à se mettre en système sans songer à l'acteur que l'on aura ôté de la scène. Je pense en honneur et en vérité ce que je vous mande ; mais je vous prie de ne le lui pas écrire ; il m'a joué le tour d'envoyer en Angleterre la lettre que je vous ai écrite en été (1) ; de là elle a fait plus de chemin, car la nouvelle m'est venue par Pétersbourg. J'aurais quelques petits reproches à vous faire de confier des lettres que je vous écris d'amitié, et sans trop faire d'attention à ce qu'elles contiennent, et de les confier à qui, à quelqu'un qui mésuse de la liberté qui doit régner dans ces sortes de lettres au point de les envover en Angleterre et en Russie. Je ne désavoue jamais ce que je dis ou ce que j'écris, parce

(1) Nous ne connaissons que celle du 6 juillet 1759, publiée plus haut.

que j'espère ne rien dire de malhonnête; mais cependant je ne connais pas assés Tlmpératrice de Russie pour avoir la confiance que l'on lui communique toutes les lettres d'amitié que je peux vous écrire. Cette aventure m'a dégoûté absolument ; elle est déplaisante, elle ne produira rien à Luc, mais elle me donne une leçon vis-à-vis de lui dont je me souviendrai. Cet homme ne sait peut-être pas que j'ai la réputation d'avoir eu de l'ambition et que je n'en ai pas l'ombre, que je hais les affaires à mort, que j'aime mon plaisir comme si j avais 20 ans, que je m'embarrasse fort peu de l'argent et que la fortune la plus médiocre qui me ferait vivre me serait suffisante, que je crois, sûrement par sottise et par hauteur, qu'hors à mon Maître, quand j'ai fait la révérance à un souverain, je lui ai rendu tout ce que je lui dois ; que je ne suis point étourdi ni par la gloire ni par la chute des Rois, et qu'enfin j'aime plus que tout la société, la bonne foi et la douceur; et quand on m'a manqué une fois, Luc serait-il cent fois plus grand qu'il n est et quil ne sera, on manquera

56 cii()isf:ul kt voltaire.

peut-cire au Roi mon Maître, mais on n'attrapera plus son ministre. La Russie n'a pas man- (jué de nous faire passer les soupçons obligeants que l'on lui avait donnés contre nous ; récluircissement a été aussi un peu prompt, car nous ne sommes pas en guerre contre le Roi de Prusse et par conséquent nous ne pouvons pas traitter avec lui d'une paix particulière. Ce sont ses ennemis ou ses alliés qui peuvent faire sa paix, mais ce n'est pas nous, et, à moins qu'il n'ait un acharnement décidé contre la France, il a grand tort de chercher à nuire à notre réputation en semant des soupçons.

« A bon entendeur salut. Si vous vous serves de quelque phrase de cette lettre, vous les copierés et les ajouterés, mais surtout en disant que je vous ai grondé et que je suis de mauvaise humeur de ce qui est arrivé en Russie ; ce qui effectivement est vilain en pure perte.

it Si vous croyés pouvoir mander à Luc que vous m'avés envoyé sa lettre ostensible du 18(1),

(1) Nous ne savons pas quelle est cette lettre.

mandés lui que je vous réponds affirmativement qu'il n'est pas plus question des Pays-Bas pour rinfant D. Philippe (l) que de la Champagne pour le Mogol ; il a les nouvelles des anciens rêves si il pense que l'on songe encore à ces déplacements ridicules. La France est raisonnable vis-à-vis de l'Angleterre qui ne doit pas prendre un ton si peu modéré ; car, malgré ses victoires, nous soutiendrons la guerre encore plus longtemps qu'elle ; il est vrai que ce serait avec le malheur de ne pas faire le carême commodément, maisN. S. P. le Pape nous en dispensera. Quant à l'Allemagne, le Roi de Prusse peut être sur que la France ne veut ni n'espère aucun dédommagement et qu'elle abandonne toute vue dans ce genre à l'espoir de voir la tranquillité établie. Autrefois nous nous sommes emportés, mais j'ai suivi depuis un système très modéré, il ne changera pas; mais je vous assure qu'en même temps

(1) Par une des clauses du second pacte sijjné entre la Cour de France et Vienne, le 1°' mai 1757, une partie des Pays-Bas autrichiens devait passer à l'Infant duc de Parme (D. Philippe), en échange de son duché qui devait être cédé à l'Autriche.

08 CFIOISEUL ET VOLTAIRE.

j'aimerais mieux mourir que de ne pas soutenir cette modération avec la plus grande hauteur. Je ne parle pas des injures que le Roi de Prusse et les Anglais disent et impriment de nous; le plus profond mépris est le seul dédommagement de pareilles insultes. Adieu, etc. Vous serés toujours dans mon cœur un ami tendre et estimable, et sur le dessus de lettre un gentilhomme ordinaire du Roi,

« Je vous renvoyé votre mémoire apostille (1). »

Ainsi que cette lettre nous l'apprend, Choiseul avait bientôt reconnu le danger d'avoir pris Voltaire pour confident. Le vieil Ermite qui, pour égayer sa solitude s'était fait le nouvelliste des grands, livrait les secrets des uns pour attirer les secrets des autres et, puisqu'il avait envoyé au Ministre français la copie d'une lettre émanant du roi de Prusse, il jugeait la réciproque toute

(1) Ce mémoire était sans doute relatif à l'affaire Prévost, dont Voltaire donne l'explication dans une lettre à d'Argental du 11 janvier. Édition Moland, n" 4025.

naturelle. C'est ainsi qu'il écrivait à Frédéric : «... Je ne puis m'empécher de vous envoyer la réponse qu'on m'a faite. Je puis bien trahir un duc et pair ayant trahi un roi ; mais je vous en conjure, n'en faites semblant. Tâchez, Sire, de déchiffrer l'écriture (I)." Comme en témoignent ces quelques lignes, il faisait parfois l'aveu de ses petites trahisons; mais, suivant les circonstances, il n'éprouvait aucune gène pour s'en défendre et, par d'Argental, il avait fait répondre aux soupçons exprimés par Choiseul : « ... A l'égard de Luc, je n'ai fait autre chose qu'envoyer à M. le duc de Choiseul les lettres qu'il m'écrivait pour lui être montrées. Je n'ai été qu'un bureau d adresse. Il voit d'un coup d'œil ce qu'il peut faire de ces épitres,sitant est qu'on en puisse faire quelque chose (2). »

Le bureau d'adresse avait par trop manqué de réserve et de discrétion; on a vu par la lettre précédente que les soupçons de Choiseul se changèrent en reproches, et Voltaire y fut assez sen-

(1) Lettre du 6 novembre 1759. Édition Moland, n° 3965.

(2) Lettre du il janvier 1760. Édition Moland, n" 4025.

60 CHOISEIL ET VOLTAIRE.

sible pour en parler dans ses Mémoires. Tout en les excusant, il fait allusion aux perfidies du roi de Prusse... «comme d'avoir, dit-il, envoyé à Londres des lettres que je lui avais confiées, d'avoir voulu semer la zizanie entre nous et nos niliés, toutes perfidies très permises à un grand Roi, surtout en temps de guerre (1)... »

Il faut croire que les intéressés trouvaient à ce jeu des secrets trahis un système de compensation suffisant, car ils ne cessaient pas d'y donner prétexte et continuaient non seulement leur envoi de lettres, mais encore le don gracieux de leur bienveillance au Solitaire, qui ne se faisait pas faute d'en user. Il ne manquait pas de citoyens genevois en faveur desquels il avait à solliciter la protection de Choiseul, et la bonne volonté de celui-ci ne se démentait pas, puisque Voltaire, qui payait les services par des louanges, écrit à cette époque au maréchal de Richelieu (2) : « ... Je m'imagine que vous devez être l'ami de M. le duc de Choiseul. Je n'en sais rien, mais je le crois,

(1) A la date du 12 février 1760.

(2) Lettre du 23 janvier 1760. Édition Moland, n» 4032.

parce qu'il me paraît avoir quelque chose de votre caractère. Il pense noblement, il rend service sans balancer, il aime le plaisir, il a beaucoup d'esprit... «

Toutefois, si Choiseul se donne l'apparence de ne pas attacher trop d'importance à la fuite de sa lettre confidentielle, il en garde plus d'humeur qu'il ne veut en avouer. C'est qu'il se débattait en d'assez grands embarras pour n'avoir pas besoin de petits incidents pouvant lui créer de nouvelles complications. Il lui fallait soutenir la guerre, réparer les pertes de Tarmée et refaire la marine, dont l'état précaire s'était encore aggravé de la perte de plusieurs vaisseaux, à la suite des maladroites manœuvres de M. de Conflans. Or le crédit était ruiné par quatre campagnes et par les prodigalités du Roi et de sa favorite. M. de Silhouette, contrôleur général des finances, venait de se rendre impopulaire par des augmentations d'impôts et par la suspension des payements de l'État; le lieutenant général de police Bertin, qui l'avait remplacé, n'avait pu faire face aux premiers besoins qu'en emprun-

r,'2 CHOISEUL ET VOI.TAIRK.

I.nii( (le rargent ;ui prince de Conti, puis au Roi liii-méme qui avança deux millions au Trésor. Mais ce n'étaient là que des expédients, i-lnfin le Parlement consentit à enregistrer pour deux ans de nouveaux impôts, l'émission de trois millions de rentes viagères en forme de tontine au capital de trente millions, l'établissement d'un troisième vingtième et un doublement de la capitation. Bertin put aussi tirer quelque argent des Fermiers généraux; dès lors il parut assuré que toutes ces rentrées de fonds, si péniblement obtenues, allaient permettre à la France d'entrenir en Allemagne, pour la campagne de 1760, des forces supérieures à celles des Anglo-Hanovriens; et cette assurance permit au Ministre français d'élever, dans la lettre suivante, le ton de ses propositions sans abandonner cependant ses espérances d'une paix possible, préférable selon lui aux aléas d'une nouvelle campagne.

« A Versailles, ce 13 mars 1760.

Il Je ne vous dirai pas, mon cher Solitaire, comme M. de Louvoisà son correspondant : vous

ne m'écrivez pas des sottises, mais vous me mettés dans l'embarras; vous savés ce qui est arrivé à une lettre que je vous ai écrite l'été dernier; de Londres elle a été à Pétersbourg, et de Pétersbourg à Vienne; je me suis tiré tant bien que mal de cette tracasserie qui était étoffée; ceux qui me l'ont fait ont je crois mal calculé ; mais il est permis à un Roi de ne pas calculer juste et il n'est guères permis à un Ministre de faire une étourderie, et encore moins de la récidiver. Au reste je remarque dans la lettre que vous m'avez envoyé (1) une phrase qui ne nous convient nullement, qui est celle où il est dit que l'on s'adresse à vous et où l'on fait entendre que nous faisons des démarches vis-à-vis S. M. P. Je nie absolument ce fait. Je converse avec vous comme mon ami; j'hazarde même, ainsi que 1 auteur de la lettre, des idées mal digérées qui se présentent à mon esprit, mais je déclare bien formellement que je ne suis nullement autorisé à parler ministériellement sur les objets de nos

(1) Nous n'avons pu trouver la lettre dont il est question ici.

64 CIKiISKlJI, KT VOI.TAIRK.

lettres, que mon Maître ne les connaît pas parce que j'écris à mon ami sans montrer mes lettres à mou Maître. D'après ces principes, je vais vous dire mon sentiment particulier sur ce que vous m'avez envoyé; il est vrai que nous sommes malheureux et que les calculs les plus justes ont été anéantis par les événemens les plus imprévus et les plus fâcheux, mais je vous assure que je suis à plaindre, mais pas ahattu. Ne fixés aucune idée sur les propos du public; notre peuple est plus peuple qu'un autre ; croyés qu'il reste des ressources infinies à cette Monarchie et, si la guerre continue, nos ennemis verrons, à ce que j'espère, ce que c'est que la puissance de la France; je ne dis pas que nos projets réussissent, maisje suis certain que si ils manquent, ce sera par l'exécution et non pas par les moyens. L'on fait dans votre lettre deux tableaux de notre situation qui certainement ne sont pas justes, du moins d'après nos idées. L'on suppose que nous n'avons pas les fonds nécessaires pour la campagne prochaine et que, si nous continuons la guerre, nous perdrons nos colonies sans espérance de les

récupérer. Quant au premier point, le Roi vient d'augmenter ses revenus ordinaires de 36 millions par an, et cette augmentation durera dix ans, de sorte que jusques en 1762 nous sommes tranquilles sur le payement des frais de la guerre. Quant aux colonies, il faut que nous n'ayons pas sur cette partie une inquiétude pressante, puisque ce que nous désirons le plus < est que nos intérêts d'Amérique ne soient pas confondus avec la guerre d'Allemagne, qui nous est parfaitement étrangère et que nous ne faisons que parce que nous ne pouvons pas faire autrement; car je vous certifie que la France ne veut pas dans cette partie un seul village pour dédommagement de ses dépenses, non seulement pour elle, ni même comme on l'a vu pour aucun membre de la maison de Bourbon. Dans cette situation, sans faire de réflexion sur la politique future, qu'y a-t-il de mieux que le projet que la France a proposé. Je demanderais au Roi de Prusse si il est le maître de faire faire à ses alliés tout ce que bon lui semble, de vous donner son secret, car j'avoue que nous ne l'avons pas

66 CHOISKl'L 1:T VOLTAIRE.

et que c'est en conséquence que nous pensons que Ton devrait entendre, que pour que la France ne se batte pas en Allemagne, il faut qu'elle fasse la paix avecrAngleterre; tout autre moyen, soyés en persuadé, ne parviendra pas au bût; au lieu (|uc la paix d'Angleterre, convenable à la France mais avantageuse pour les Anglais en proportion de leurs succès, empêchera, si le Ministre anglais le veut, la guerre d'Allemagne dès cette année; il faut se presser, sans quoi la campagne commencera, et personne ne peut juger quelles en seront les suites, ainsi que les changements que ces événements produiront dans le système de Paix que nous adoptons et que nous désirons. Enfin, mon cher Solitaire, nous ne voulons point d'avantages pour nous, et nous convenons que les battus doivent payer l'amende. Je doute que nos ennemis aient des principes aussi modérés; si ils étaient de bonne foi, ils profiteraient de notre franchise et de notre volonté pacifique ; la route est indiquée ; je suis très convaincu que le Roi de Prusse en connaît toute l'étendue, c'est à lui a la faire suivre si elle lui convient. Si les en-

nemis sont de mauvaise foi, ce qu'en vérité j'ignore, malheur à l'Europe, nous en serons très affligés; mais croyés qu'il n'est pas possible que nous fassions mieux pour faire cesser ce fléau, et nous verrons et coopérerons avec le repos de la bonne conscience à toutes les horreurs qui en sont la suite. Je présente mes hommages à votre Solitude. »

Voltaire avait pu ne pas s'arrêter aux reproches que Choiseul lui présentait sur un ton assez dégagé dans une première lettre , celle du 14 janvier; mais ces reproches réitérés deux mois plus tard et sous une forme plus directe lui firent craindre une diminution de faveur; il s'en ouvrit à d'Argental (1). « ... A propos, j'ai toujours peur d'avoir fait quelques sottises entre M. le duc de Choiseul et Luc. Je tâche cependant de ne me point brûler avec des charbons ardents. Je me flatte que M. le duc de Choiseul n'est pas mécontent de ma conduite et qu'il n'a

(1) Lettre du 27 avril 1760. Édition Moland, n* 4109.

68 CHOISEUL i;t voltairi:.

que des preuves de mon zèle et de ma tendre reconnaissance pour ses bontés. Seriez- vous assez aimable ])our m'assurerqu'il me les continue?.. . » Ce qui justifiait de sa part cette inquiétude, c'est qu il n'avait pas reçu de réponse au sujet d'une faveur sollicitée dépuis plusieurs mois. Un lieutenant-général, le marquis de Langallerie, avait été condamné pour désertion en 1708 et, de ce fait, ses descendants se trouvaient éloignés du Roya;ume. Voltaire avait demandé pour le fils du Marquis l'autorisation de rentrer en France a\ec un grade dans l'armée et pour les petits-fils une place à l'École militaire et une pension. Dès le mois de janvier, Voltaire avait cbargé Paris Duverney (1) d'en parler à Madame de Pompadour; il n'en avait pas eu de nouvelles. Toutefois ce retard n'avait pour cause qu'un oubli ; Ghoiseul, dont l'esprit était trop léger pour s'arrêter longtemps à une affaire désagréable, n'avait pu garder rancune à Voltaire et, par la lettre suivante qui l'assurait de la con-

(l)P.arune lettre du "janvier 1760. Edition Moland, n" 4021.

tinuatioii de ses bonnes grâces, il le confirme dans le rôle de confident :

« A Versailles, ce 22 avril p760].

(I La lettre que vous me confiés dattée de Frieberg du 25 mars(l), mon cher Solitaire, me paraît d'autant plus extraordinaire que j'en ai vu une du même personnage (2) et à peu près du même tems qui n'avait pas le ton si fier. Quoi qu'il en soit, je vous prie d'assurer le Roi de Prusse que je suis son humble serviteur, que je respecte profondément sa dignité de Roi, mais qu'hors la personne de mon Maître que j'aime, je ne me souci pas plus des autres Rois de la terre que des chartiers de Touquin, même de ceux de Berlin, si il en reste dans ce petit et malheureux pays. Vous ajouterez à S. M. P., et je vous demande en grâce, que je lui défie de jouer un

(1) Nous n'avons trouvé vers cette date et de cette provenance que la lettre de Frédéric à Voltaire du 20 mars 1760, lettre qui commence par ces vers :

Peuple charmant, aimables fous yui parlez de la paix sans songer à la faire.

(2) Frédéric.

70 nroi.sF.n. f.t voi.tmrk.

tour, approuvé des honnêtes yens, à un ministre (jui quitterait sa place avec le plus grand plaisir du monde, qui croit que la paix est un bien nécessaire et qui voudrait au prix de son sang la procurer, qui sert un Maître qui ne veut pas acquérir un pouce de terrein sur le continent et qui consentira pour la tranquillité de son royaume de payer dans les autres parties du monde parce qu'il a été battu. Vous pouvés ajouter que je jure de bonne foi que je n'ai nulle ambition, mais en revanche j'aime mon plaisir à la folie, je suis riche; j'ai une très belle et très comode maison à Paris; ma famme(l) a beaucoup d'esprit; ce qui est fort extraordinaire, elle ne me fait pas cocu ; ma famille et ma société me sont

(i) Louise-Honorine Crozat du Chatel, qu'il avait épousée alors qu'elle avait à peine quinze ans, le 12 décembre 1750. Sans ùtrcprécisémentjolie, elle était gentille avec de beaux yeux. Aimable et bonne, elle adorait son mari dont elle eut souvent à souffrir, sans jamais se plaindre des préférences qu'il marquait à d'autres femmes. Lorsqu'il mourut, elle se retira dans un couvent pour pouvoir paver les dettes qu'il laissait et qui montaient à six millions de livres. Voltaire qui l'estimait sans la connaître, entretint avec elle une correspondance de 1768 à

CHOISEUL ET VOLTAIRE, 'l

agréables infiniment ; j'aime à faire enrafjer Dargental, à boire et à dire des folies jusques à 4 heures du matin avec M. de Richelieu. On a dit que j'avais des maîtresses passables, je les trouve moi délicieuses; dites-moi, je vous prie, quand les soldats du Roi de Prusse auraient douze pieds, ce que leur Maître peut faire à tout cela ; je ne lui connais que deux tours à me jouer, celui de me faire jeter un sort pour que je sois impuissant (si je m'en doute j'irai à la messe de paroisse ou, au prosne, l'on exorcise les maléfices), ou bien de me faire ordonner par un article de la paix de lire une deuxième fois les œuvres du Philosophe de Sans-Souci, sans goût, sans vers, etc., hors ceux qui sont pillés. Je vous avoue que véritablement ce serait un tour, car je n'ai jamais rien lu de si ennuyeux.

« Au reste, votre réponse à la lettre de Luc(l) est charmante, excepté ce que vous dites de moi, qui n'est pas juste et que je ne mérite point. Je crois qu'il n'y a pas de mal que vous continuiez

(1) Probablement la lettre du 15 avril de Voltaire à Frédéric. Édition Moland, n" 4094.

T2 CHOISEUL I:T VOLTAIP.K.

le commerce; nous aurons le plaisir de voir de tems en tcms comment un Roi cliante dans la rue des impertinences quand il a peur ; mais prenés garde de ne rien mettre dans vos lettres qui puisse être communiqués; car j'ai des certitudes phisiques que cet honnête homme de Luc fait une gazette des confidences les plus intimes qu'il cherche à se procurer. Il faut prendre son parti, nous n'embellirons pas ce naturel pervers ; mais, qu'il aboyé, morde ou lèche, il faut suivre son svstème, faire le bien et même le sien dès que l'occasion s'en présentera, sans humeur de notre part mais avec honneur.

u Madame de Pompadour vous aime de tout son cœur, elle le dit sans cesse; je suis cause qu'elle ne vous a pas répondu parce que j'ai oublié de lui rendre la lettre que vous lui avés écrite (I), à laquelle je m'étais chargé de vous répondre que l'on ne pouvaitpas faire ce que vous désirlés pour M. de Langallerie, par cent mille raisons. On n'a pas encore épuisé la classe des fils

(1) Cette lettre est inconnue.

de blessés à l'École militaire, MM. de Langallerie ne pourront y entrer de vingt ans d'ici; le père et la mère ne peuvent pas être reçus en France comme regnicoles, dont je suis bien fâché. L'on m'a montré une Médine dont je suis enchanté; j'aime mieux cette femme que toutes celles que j'ai aimé; la chère épouse du héros n'est pas mal, mais le mari, Dieu me pardonne, il est un peu trop blafard. En tout, les deux premiers actes et le cinquième m'enchantent ; les deux autres seront bien au milieu. J'ai vu aussi deux chants de la Pucellc; je les ai trouvé si jolis que je les viens de prêter à ma femme. Allons, je perds mon tems à bavarder avec vous; l'écriture et la mauvaise diction de cette lettre vous mettront à la torture. Mon amitié tendre et véritable pour vous obtiendra mon pardon. »

La tragédie dont parle Choiseul s'était appelée ZuUme, lors de son apparition en 1731); puis, après les premières représentations, en juin 1 740, comme elle n'avait pas eu tout le succès qu'en attendait l'auteur, celui-ci l'avait reprise à diffé-

"4 CIlOlSEUr, r.T VOLTAIRE.

rents intervalles sans en être satisfait. Finalement jouée en 1750 à Sceaux sous son premier titre, puis sous le titre Fa///;/ie pour des représentations données à Lausanne en 1757 et aux Délices en 1760, il la remaniait encore. Il avait alors soumis à la critique de son anjje gardien d'Argental(l)une dernière mise au point, avec le titre définitif M(/c^ine. Presque en même temps, il avait adressé au même d'Argental (2) deux chants de la Pucelle dont il préparait une édition avouable, lassé par la multiplicité croissante des éditions apocryphes (le nombre de celles-ci est tel qu il est difficile de les citer toutes) ; il avait réclamé le plus grand secret pour ses chants de la Pucelle ; mais ce grand secret s'étendait à quelque privilégiés dont était Choiseul.

C'est sur une confiance réciproque que s'était établie l'amitié de Choiseul et de d'Argental ; et, bien que ce dernier eût l'esprit moins occupé des choses de la guerre que d'un théâtre qu'il avait fait dresser sur le modèle de celui de Vol-

(1) Le 17 mars 1760. Édition Moland, n» 4073.

(2) Le 12 avril. Édition Moland, n" 4090.

CnOISEUL ET VOLTAIRE. ^S

taire, Choiseul le tenait au courant de ses menées politiques (1) et de ses soucis ministériels. La situation devenait de plus en plus difficile et, devant les embarras croissants, Choiseul, ennemi de tous les soucis, pouvait être sincère en affirmant qu'il ne tenait que médiocrement à sa place de Ministre.

A Choisy, ce 8 mai 1760.

" Connaissés-vous, mon cher Solitaire, le chevalier de Courton ; c'est l'homme le plus violent, et malheureusement pour son âme le moins croyant aux miracles que je connaisse ; il a un rhumatisme goutteux sur tout le corps qui le fait souffrir et jurer outre mesure; il se fait choier, retourner et servir par une espèce de gouvernante fort dévote et dont les oreilles souffrent autant que le corps du chevalier ; cette femme a imaginé à part elle de faire une neuvaine à Sainte Geneviève pour son malade et de frotter une de ses chemises sur la châsse de la Sainte ;

(1) Lettre de Voltaire à d'Argental du 30 novembre 1759. Édition Moland, n" 3988.

'6 CIloiSKir. I.T VOLTAIP.F.

la neuviiine faite, la chemise frottée, elle l'a endossée sur le corps du chevalier qui ne se doutait pas de la sainteté de sa chemise, mais qui par ha/.ard a été soulagé ce jour-là de ses maux et a marché; alors la gouvernante, le voyant infiniment mieux, s'est jettée à ses genoux devant lui et a criée au miracle; Courton a cru qu'elle devenait folle; à l'instant elle lui a conté ce qu'elle avait faite; le chevalier en a ri et juré; il en a été puni ; l'effet du miracle s'est dissipé par les plaisanteries du malade, et la goutte est revenue plus forte que jamais; ce qui prouve qu'il ne faut pas se mocquer de sa gouvernante quand elle fait pour notre bien de bonnes œuvres.

(I Cette apologue, très bonne à mettre en vers, me conduit à vous dire que Luc est bien mal informé quand il a pensé que j'étais dans le cas d'être chassé de ma place; depuis que j'y suis, je vous assure que j'apperçois les nuances de sang froid et que je n'en ai pas vu une qui me fut défavorable; mais, si Luc veut me procurer ma liberté à cet égard sans me faire manquer à

mes devoirs et à mon sentiment pour mon Maître, vous pouvés Tassurer que je ferai tous les samedis une messe à Sainte Geneviève pour le repos de son àme et de son corps, pendant sa vie, et quejeluipromets qu'instruit par l'exemple de Courton, quand je serai dehors d'ici, je ne me mocquerai, ne me plaindrai, ni ne serai fâché un instant de l'objet de ma dévotion à la Patronne de Paris. Je m'en rapporte à ma dernière lettre, je ne voudrais pas être Roi de Prusse, jugés si je me souci d'être secrétaire d'Etat; non ma foi, je ne voudrai pas régner à Berlin et quitter les avantages que je trouve ici dans la vie privée. Au reste, écrives je vous prie à Luc que j'ai apris qu'il pensait ou voulait faire croire que j'étais capable de tromper; il méconnaît bien mal; par amour-propre je tâche de me préserver des paneaux que l'on voudrait tendre à la France ; mais, par le même amour-propre, je crois fermement que le Roi est trop grand pour se servir des petits moyens, ainsi que moi pour les lui conseiller. Je vous en confierai une preuve qui ne vous paraîtra pas équivoque. H y a quelque

•jft CHOISFUL ET VOI.TAIRl..

temps que, par les intri^jues des ennemis, ou d'après leur caractère assés soupçonneux, les ambassadeurs de Vienne et de Russie, qui sont ici nie marquèrent des soupçons; d'abord j'y fis fort peu d'attention ; ils revinrent à la charge, et 1 alors séparément et ensemble je leur déclarai que leurs inquiétudes étaient déplacées, parce que je pouvais leur dire de la part du Roi, et eux Jt pouvaient le mandera leurs cours, que S. M., lors- * qu'elle voudrait faire la paix, ne la leur cacherait pas, parce qu'elle savait prendre un parti pour le bien de ses affaires hautement, mais qu'il était au-dessous d'elle de tromper; en conséquence le Roi a communiqué à ses alliés qu'il avait une espèce de négociation de commencée entre l'xVngleterre et la France, qui pouvait et devait entraîner le rétablissement de la Paix générale; cette négociation est rompue, mais la démarche de la part du Roi n'en est pas moins certaine; or vous conviendrés que ce n'est point user de petites finesses que de se conduire aussi nettement.

.. Tant que je serai ici je ne donnerai pas

d'autres conseils. La guerre sera heureuse ou malheureuse, elle durera jusqu'à extinction de chaleur naturelle ou finira bientôt, mais le Roi ne trompera point et fera ouvertement et sans crainte quelconque toutes les démarches qui lui surviendront ; nous n'aurons pas à nous reprocher de tromper même le Roi de Prusse ; voilà ce que vous pouvés mander à Luc qui vous écrit non pas en Ministre ou homme de vos amis qui n'a jamais rougi que lorsqu'il a rotté ; actuellement, je commence à m'y accoutumer; dans les commencements cela me faisait de la peine. Adieu, mon cher Solitaire, j'écris à M. de Monpeyroux sur votre affaire et je le charge de vous faire rendre justice, sans quoi je ferai aussi des pjocès à ceux qui ne vous la rendent pas. Je vous embrasse de tout mon cœur.

" Je n'ai point vu la pièce contre les Philosophes, je l'ai liie ; le tond peut être mauvais, la diction en est bonne, les vers bien faits et la morale approuvable. «

L'affaire à laquelle Choiseul fait allusion dans

80 CHoisEiJL i;t volt.mrk.

les dernières Ii{jnes de cette lettre était une affaire de justice seigneuriale. En qualité de seigneur de la terre de Tournay, Voltaire venait d'être condamné à payer les frais d'un procès engagé contre unnommé Panchaud, suisse d'origine, qui, ayant surpris un Savoyard au moment où celui-ci lui volaitdes pommes, l'avait gratifié d'un coup de sabre en guise de correction. Habitant à Perrière, près de Prégny, terre qui relevait de Tournay, ce Pancbaud avait été jugé par le bailliage de Gex ; Voltaire n'entendait nullement payer ; il protesta, donnant pour raison que Perrière avait été cédée au Roi parla République de Genève en 1749, Il écrivit d'abord à Joly de Fleury, intendant de Bourgogne (1), pour établir les termes de sa réclamation, puis successivement à tous ceux de ses correspondants qui pouvaient aider à la conclusion favorable de son affaire, et, grâce à l'intervention de Ghoiseul, il eut gain de cause, un peu plus tard, au mois d'août.

(1) Lettre du 2 mai 1760. Édition Moland, n" 4113.

CHOISEUL ET VOLTAIIIE. ■ 81

Oiuint à la comédie des Philosophes dontparlc également Clioiseul, ainsi qu'il en parlera dans la lettre suivante, elle venaitd'étrejouée (1) après avoir reçu l'approbation de Crébillon, alors censeur. Se conformantà l'ordreexprès de Clioiseul, le censeur avait apposé son visa sans exiger aucune coupure. On sait que cette comédie, mordante attaque de Palissot contre Helvétius, Diderot, Rousseau, Duclos, Mme Geolïrin et Mlle Clairon, avait été composée sous l'inspiration de la princesse de Robecq dont elle servait les antipathies. Deux grands apôtres de la philosophie. Voltaire et d'Alembert, se trouvaient épargnés. Cependant Voltaire se plaignit de voir couvrir de ridicule les partisans de ses doctrines et, dans ses réponses, tout en se défendant d'une approbation officielle, Choiscul trouve politique de n'insister que fort peu sur une question fjui lui semblait propre à créer une possibilité de mésentente entre Voltaire et lui. Tout au contraire il s'étend avec com-

(l) I,c 2 mai.

«2 CIIOISEL'L ET VOf.TAIRK.

plaisance sur une nouvelle faveur qu il accorde :

. Ce 12 mai [1760].

« Je permetterais si cela était à mon pouvoir, à toute l'Angleterre de venir en France pour vous (jarantir d'un rhume; jufjés avec quel empressement j'expédie le passeport de votre pauvre Irlandais puisque votre médecin le désire et que son attention pour vous y est intéressée. C'est pour vous seul au moins que je me dépèche d'envoyer le passeport, car je ne fais pas grand cas de votre docteur Tronchin, à toutes les sottises que j'entends dire qu'il a faites et dont il a été cause à Paris.

« Il y a une pièce intitulée l'Ecossaise que l'on dit de vous et qui coure le monde; on assure qu'elle est intéressante, je trouve moi que vous êtes trop grand pour dire des injures personnelles à Fréron; j'aime un peu ce Fréron, j'ai été au collège avec lui et, quoique je n'approuve pas ces satyres, je suis fâché que vous ne les méprisiés pas.

« A la façon dont D'argental parle d'une

GHOISEUL ET VOLTAIRE- 83

comédie des Philosophes, je doute que vous l'approuviés. Quoiqu'on en dise, je ne protège ni l'auteur ni la pièce, à moins que ce ne soit protéger que d'avoir lu la pièce qui m'a paru écrite à merveille et, comme je suis bête, je n'y ai reconnu personne. Adieu, mon cher Solitaire, je n'ai pas le teras de vous en dire davantage. »

Le jugement de Choiseulsur le médecinTronchin pouvait avoir quelque fond de vérité ; mais il devait choquer le vieil ermite, éternel malade qui, pour la défense de son Esculape, en appelle à d'Argental (1) : " ... Je vous jure, quoi qu'en dise M. le duc de Ghoiseul, que c'est un homme admirable pour les maladies chroniques. » Cependant il ne suffisaitpas à Voltaire de plaider la cause de ses amis contre l'opinion dédaigneuse des grands; il lui fallait encore accabler de traits et s'efforcer d abattre ses détracteurs littéraires. La lutte à coups de plume contre les ennemis de ses doctrines et de lui-même fut particulière-

(1) Dans une lettre du 13 juin 17C0. Édition Moland, n'4151.

84 CIIOISHLI. 11 VOI.TAIIIE.

ment vive en cette année 1760 et, pour riposter aux diatribes d'un des plus violents de ses ennemis, Jean Fréron, il venait de composer l Ecos' saise dont il ne s'avouait pas fauteur et qu'il avait publiée sous la signature d'un soi-disant M. Hume. Bien que la pièce ne dût être jouée pour la première fois que le 6 juillet, des exemplaires avaient circulé vers le milieu du mois de mai. Fréron y fi^jurait le personna^je d'un publiciste espion et fripon surnommé Frelon. Voltaire ne voulait rien perdre de ses inimitiés et, quand Choiseul s'efforce de lui persuader que la ruine de si petits ennemis, incapables de nuire à la grandeur de son génie, n'intéresse pas sa gloire, il fait répondre par l'intermédiaire de d'Argental : « Mais pourquoi protéger Palissot? Hélas ! M. de Choiseul protège aussi ce Fréron. Il a bien mal fait de s'adresser à lui pour répondre aux invectives horribles de Luc contre le Roi (1); il

(1) On se rappelle que ce n'était pas Fréron mais Palissot, qui avait composé, sous l'inspiration du duc de Choiseul, la réponse à l'Ode de rrédéric contre la France, pièce de vers qui fut le point de départ de toute cette correspondance.

ne connaît pas Fréron ; c'est un monstre, mais un monstre dont je ne fais que rire (1)... »

Ce monstre tant dédaigné fut cependant pour lui la cause de bien des peines; sans trêve il l'attaquera avec les deux armes, toujours terribles entre ses mains, la raillerie et le ridicule ; et, dans l'Écossaise, dans le Pauvre diable, dans la Piicelle, il essaiera de l'étouffer sous les plus sanglantes épigrammes. Il y réussira d'ailleurs. Jean Fréron vit son Année littéraire, supprimée par ce même gouvernement pour lequel il avait fait toutes ses bassesses.

C'est qu'il n'était pas facile d'échapper aux rancunes tenaces du philosophe Voltaire. Travailleur infatigable, possédant une activité presque fébrile qu'il augmentait chaque jour par l'excitation factice du café, il pouvait répondre simultanément auxexigences de ses travaux multiples et de sa volumineuse correspondance, sans négliger les luttes engagées pour la défense de ses idées. En même temps il suivait régulière-

(i) Lettre du 26 mai 1760. Édition Moland, n° 4132.

ment les intérêts de la politique française et, conformément aux encouragements qu'il avait reçus, continuait « le commerce » . C'est ainsi qu'il venait d'envoyer à Choiseul une épître secrète du roi de Prusse. Impatient de retrouver l'existence agitée qu'il aimait, Frédéric s'apprêtait à menerénergiquementla campagne de 1760 et, le 1" mai, il avait écrit à Voltaire : « ... Ces filous, qui me font la guerre, m'ont donné des exemples que j'imiterai [au pied de la lettre. Il n'y aura point de congrès à Bréda, et je ne poserai les armes qu'après avoir fait encore trois campagnes. Ces polissons verront qu'ilsontabusé de mes bonnes dispositions, et nous ne signerons la paix que le roi d'Angleterre à Paris et moi à

Vienne Mandez cette nouvelle à votre petit

duc, il en pourra faire une gentille épigramme. On m'a mis en colère ; j'ai rassemblé toutes mes forces, et tous ces drôles, qui faisaient les impertinents, apprendront à qui ils se sont joués

Pour votre duc il ne sera pas longtemps ministre ; songez qu'il a duré deux printemps. Cela est exorbitant en France, et presque sans exemple... «

C'était pousser jusqu'au défi la raillerie insolente. Choiseul, après avoir pris l'avis du Roi, rédigea une réponse ostensible et particulièrement violente :

« A Versailles, ce 25 mai [1760].

« Je ne perds pas de tems à répondre, mon cher Solitaire, à votre lettre du 20 de ce mois que je viens de recevoir (1). Je vous prie de mander à votre Luc, etréellement vous me ferés plaisir de le lui écrire, que nous méprisons autant les injures grossières que les prouesses et les projets ; que, quand nous désirons la Paix, ce n'est pas en vue de nous raccommoder avec Luc qui fera toujours horreur et qui n'inspirera jamais ni par ses talens les plus médiocres du monde, ni par son courage de cœur et de tète que nous savons nul, ni par la puissance subalterne; mais, comme le Roi, qu'il devrait respecter et qu'il est fait pour respecter de toutes façons, connaît qu'il faut laisser exister pour le

(1) Cette lettre n'est pas connue.

SS CIIOISKIL F.T VOl.TAIlli:.

plus {jrand bien do 1 Ordre (jéïK-rul ce qui déshonore la nature, afin de procurer la paix à l'Europc et la préserver desmaliieurs dont clle{j('rnit, il s'est déterminé et se déterniiiKTa toujours volontiers, sans sonjjer aux injures des polissons de la riie, à rendre un calme heureux à TUnlvers. il me parait par la lettre de Luc qu'il y a des {jascons sur le petit trône de Berlin, comme sur les bords de la Garonne; vous deveriés être choqué de la bêtise arrogante de Lucquand ilvousmande cette signature de paix à Vienne et à Paris (1) ; dites lui de ma part que, si cet événement arrive, ce sera apparemment lorsqu'après une aventure aussi bien imaginée que celle de Maxen (2), il aura été mis aux fers par quelque détachement de l'armée de Daun et que l'on le conduira à Vienne pour y signer la paix. Voilà un plaisant militaire pour oser se rire de pareilles impertinences, tandis que sa famille n'est pas en sûreté

(i) Allusion à la lettre de Frédéric du 1*^ mai.

(2) En novembre 1759, le maréchal Daun avait gagne sur le général Fink, détaché par Frédéric dans les montagnes de Maxen, une bataille à la suite de laquelle il Ht mettre bas les armes à dix-huit mille Prussiens.

cHoisi:uL i:t voltaire. 89

dans les casernes de Berlin et qu'il est obligé de faire voyager sa triste femme et les fils de ses frères d'une ville dans une autre, de peur qu'ils ne soient pris par des hussards. Il me reste à vous parler de ma stabilité dans le Ministère et de mon amour pour les Autrichiens. Je suis juste et point amoureux, hélas! Yoyés l'injustice; on croit à Vienne, et M. de Kaunitz(l) en jurerait, que j'aime le roi de Prusse; c'est qu'en politique quand on occupe une place, on ne doit ni aimer ni haïr ces gens-là ; et en vérité, si je me laissais aller aux sentimens du cœur dans le cours des affaires, il serait assés simple que je donne la préférence à llmpératrice sur Luc. Quant à la stabilité de mon Ministère, vous savés ce que je pense sur cet objet et combien j'y suis peu attaché; je vois ma situation avec le plus grand sangfroid, mais je vous assure qu'elle est aussi ferme que situation en ce genre puisse être et que l'envie que Luc a de mon déplacement serait capable de m'attacher à une place que, par mon

(Ij iiuiMiiie d'Étal autrichien qui fut l'instigateur de l'alliance franco-autrichienne pour la guerre de sept ans.

;o cnoiSKUL i:t volt ai ni:.

jjoùt, je ne serais j)as fâché de (juitter. Au reste, quelque chose qui m'arrive, à moins que Luc ne me fasse empoisonner et n'envoyé ici quelques petits émissaires pour cet objet, comme il en a adressé un au Bailli de Froulay (1) il y a deux mois pour me tromper, soyés certain qu'avant la paix je ne sortirai pas de place; et, si lui et ses alliés veulent absolument continuer la guerre, nous nous donnerons le tems de voir sous mon Ministère déployer ses ressorts de guerre et de politique dont il nous menace; je vous déclare que je n'en ai pas de peur du tout et que, si j'étais le maître de nos alliés, avant qu'il fût peu, M. Luc serait réduit à aller être général des troupes de la République de Venise.

•« Tout ce que je vous mande vous paraîtra fort; comme j'ai montré au Roi ce que vous m'avés envoyé de Luc, Sa Majesté ne sera pas

(1) Louis-Gabriel Bailli de Froulai de Tessé, ambassadeur de Fiance auprès de Frédéric II, de 1749 à 1753, fut chargé en 1757 de former une négociation entre la France et la Prusse. Plus tard il fui ambassadeur de Malte en France. Il était né la même année que Voltaire, en 1694, mais mourut douze ans avant le philosophe.

fâchée que vous lui adressiës ma réponse . Quest-ce qu'il pourra vous en arriver? Ne craignes pas que nous ne soyons pas assez forts pour vous préserver des fureurs de ce grand Prince, et je voudrais pour votre bien et votre tranquillité qu'il se fâchât sérieusement contre vous. Ainsi ayés du courage et envoyés lui copie de mon épitre ; qu'il connaisse le peu de cas que nous faisons de lui au phisique et au moral, et notre mépris pour ses plates injures.

" Ne vendes pas ce que vous avés dans les fonds publics; je me charge du soin de vos affaires ; si il v avait quelque chose à craindre je vous avertirais à tems ; les elfets sur le Roi valent infiniment mieux que les terres; j'ai vendu une partie des miennes pour en acquérir, je m'en trouve bien. Au contraire, si vous pouvés être averti quelques mois avant la paix, troqués vos vaches contre du papier et vous ferés un marché excellent.

« Les Anglais ne garderont pas le Canada; je vous demande en grâce de ne pas juger la pièce avant d'avoir vu le dénouement ; peut-être ne

92 ClIOISriL ET VOLTAIRE.

sommes nous qu'au '-V acte. La catastrophe a été fâcheuse ; mais je vous pré[)are un 5' acte où la vertu sera récompensée; si elle ne Test pas, j'aurai tort et je permets que le public impatient me sifle ; si elle Test, son impatience doit me faire un mérite, car elle ne change rien sur mes déterminations. Je ne vous parle plusdeFréron, j'attends Médme avec impatience; je vous aime, mon cher Solitaire, de tout mon cœur.

u Madame de Pompadour me charge de vous dire mille choses de sa part. »

Voltaire ne partageait nullement l'opinion favorable du duc de Choiseul relativement aux bons du trésor français. Soucieux de son bien, avant pour devise budgétaire que la Fortune est une marâtre, mais une marâtre qu'il faut savoir gouverner et asservir, jaloux de cette aisance qui lui permettait seule de conserver l'indépendance sans laquelle il n'eût pu vivre, il surveillait avec soin les placements sûrs et ne se laissait pas entraîner aux spéculations d'un rendement incertain. Il suivait en cela les principes de bonne entente

des affaires qu'il avait acquis autrefois dans le cabinet d'un procureur, chez lequel il était entré sur Tordre exprès de son père exaspéré par ses fredaines de jeune homme. Les placements sûrs consistaient pour lui en terres et maisons ; il s'en était expliqué souvent, notamment dans une lettre datée de Tannée précédente (1) et dans laquelle on relève cette phrase bien digne du plus pratique des grands déistes « ... J'ai pris le parti de mettre une partie de ma fortune en terres ; le roi de Prusse ne les saccagera pas, et elles porteront toujours quelques grains. Les biens en papier dépendent de la fortune, ceux de la terre ne dépendent que de Dieu. »

De fait les fonds français devenaient de jour en jour d'un rendement plus aléatoire. Aux exigences de la campagne nouvelle, venait s'ajouter la perte presque totale du Canada. Cette colonie avait été envahie par les Anglais en 1 759 . Malgré l'appel des colons qui suppliaient désespérément la métropole de leur envoyer des secours, le Mi-

(1) Lettre à M. de CIdeville, du 29 juin 1759, Édition Moland. ÏN» 3881.

94 CnOlSKUL KT VOLT AI RK.

nistère n'avait répondu que par des encouragements moraux (jui masquaient une intention bien arrêtée d'inaction complète. Désespérés, mais non encore abattus, les héroïques défenseurs du Canada continuèrent la lutte ; la prise de Québec en septembre et la mort de leur chef Montcalm ne leur enlevèrent rien de leur énergie ; ils espéraient encore l'envoi d'un renfort qui leur eût permis de prendre l'offensive et de rejeter les Anglais à la mer. Réduits à leurs seules forces, ils vinrent, au nombre de sept mille, attaquer Québec au mois d'avril 1760. Repoussés, mais toujours confiants ^dans les secours attendus de France, ils entreprirent un siège. A la date où Ghoiseul, annonçant à Voltaire un cinquième acte , comptait pour le dénouement sur le courage de ces quelques milliers d'hommes qui se défendaient si bien et qu'il aidait si j)eu, les Canadiens était encore aux prises avec les Anglais ; mais, ceux-ci se trouvant maîtres presque absolus des mers, un faible convoi n'aurait pas réussi à s'ouvrir une route; on ne pouvait en envoyer un grand ; les Canadiens durent capituler.

C'était la preuve de notre épuisement. En fait, les bassins de nos ports étaient vides, nos arsenaux sans ouvriers. Il n'eût pas convenu qu'un Anglais pût être témoin de cet état d'anéantissement et, Voltaire avant demandé un passeport pour Grawford, l'ami et le correspondant de Madame du Deffant, Ghoiseul répondit par ce billet :

« A Maily ce 28 mai 1760.

« Je vous envoyé, mon cher Solitaire, le passeport pour M. Crawfort ; je l'avais déjà promis au jeune Fox à son passage ici. Je vous prie de dire à ce M. Crawfort qu'il faut qu il aille s'embarquer en Hollande en traversant la France, et sans s'arrêter à Paris; les circonstances ne permettent pas qu'il passe par nos places maritimes. J'ai du plaisir à écrire à mon cher Solitaire et à lui renouveller tous les sentiments que je lui ai voué. Je fais des pâtés et vous faites les plus jolies choses du monde, voilà notre destinée. »

Lorsqu'il adressait ces compliments à Voltaire, Choiseul n'avait pas encore connaissance des

î>6 cnoisEir. i:t voltaihf.

plalhlesque son clicr Solitaire lui avait adressées par rinterinédiaire de d'Argenlal au sujet de la protection qu'il avait accordée à Palissot et à Fréron (1). Ces plaintes arrivaient mal. En soutenant Palissot et la comédie des Philosophes y Clioiseul avait cédé au désir de complaire à la princesse de Robecq, véritable inspiratrice de la pièce et contre laquelle furent dirigées des représailles. Sous ce litre : Préface de la comédie des Philosophes ou la vision de Charles Palissot, l'abbé Morcllet avait fait paraître une riposte dans laquelle la Princesse, malade et qui avait du se faire porter à la première représentation, était représentée comme une femme mourante. Par là la Princesse se trouvait avertie que son état était jugé désespéré, ce qui parut un manque de tact de la part de rauleur et de la part des Philosophes une façon maladroite de se défendre. Voltaire l'avait ainsi compris, comme en témoigne ce passage d'une de ses lettres à d'Alembert (2) : « ... La lision est bien; mais c'est un grand

(i) Voir j)lus haut, Jtajjo SV.

(2) Du 10 juin 17G0. Édition Moland. N" 4147.

malheur et une grande imprudence d'avoir mêlé dans cette plaisanterie Mme la princesse de Robecq. J'en suis désespéré; ce trait a révolté. Il n'est pas permis d'insulter à une mourante et M. le duc de Choiseul doit être irrité, »

Les sentiments du duc de Choiseul étaient en effet tels que cette dernière ligne les fait pressentir. Il cède aux prudents conseils de Voltaire qui le dissuade de répondre injures pour injures au roi de Prusse ; mais, s'il se résigne sur ce point et si de plus il abandonne Fréron et Palissot, il laisse en même temps paraître son humeur contre les Philosophes :

" A Versailles, ce 16 juin [1760J.

Il Vous ùU'.s ])lus sage que moi et vous avés raison ; car. si c'est bien fait de n'être pas sage, il ne sied pas mal quelquefois de l'être. Tout bien considéré, il vaut mieux ne pas répondre aux injures; je crois que c'est la guerre des Gens de Ictlres et des PhilosopIie:=; qui avait échauffé ma tête sur les grossièretés de Luc. Restons en là et contentons nous, chacun pour notre rade, de ne

08 CHOISEUL F,T VOLTAFRK.

le point craindre quand il pourfendrait tous les Autrichiens, et de le mépriser quand il se battra sans esprit et sans talens avec des injures.

u J'ai vil un poëine de vous qui s'appelle le Pduvjc diable (1), que ni vous ni Dargental ne m'avés envoyé ; vous en êtes sûrement l'auteur, comme vous l'êtes de YEcossaise. Quoique vous disiés que je protège Fréron, (qui m'intéresse autant que Palissot qui ne m'intéresse point du tout), avec lequel j'ai été au collègue sans nulle privauté (il était cependant jésuite et moi écolier sans avoir eu la petite vérolle), je vous assure que ce que vous dittes de lui me fait rire quand il est plaisant et m'est indifférent quand il ne me fait pas rire ; j'avais conseillé à Fréron de ne point parler de vous dans ses feuilles ; je lui avais même insinué qu'il ne convenait guères à un insecte d'attaquer un lézard ; il m'avait promis de se taire ; il a tenu paroUe plusieurs années ; il a

(1) Paru en 1760, sous re titre: Le Pauvre diable. Ouvia<je en vers aisés de feu M. Vadé, mis en lumière par Catherine Vadé sa cousine.

depuis critiqué mal à propos La femme qui a raison (1); cette critique vous a fâché ; vous le maltraités ; à la bonne heure, je vous le livre ; j'en fais de même de Palissot qui, quoi qu'on en dise, faitfortbien des vers, et sa pièce des Philosophes, que j'ai hautement désaprouvé et qui est certainement une mauvaise comédie , a des scènes très dialoguées et très bien écrites. Je ne me pique pas d'être un juge compétent, mais par exception je soutiendrai même à Diderot qui écrit aussi mal en prose que Palissot écrit fort bien des vers et a de la facilité et du talent. Après cela Ton dira que sa morale est indigne, qu'il est fripon, etc. Je l'abandonne à la malédiction de la Philosophie et des Philosophes et même aux coups de bâtons qu'il pourra mériter. Si une pauvre femme qui se meurt et à qui un Philosophe l'a apris galament dans une préface était morte, je ne voudrais entendre parler de ma vie de Palissot, ni de tout ce train d'auteur qui ne m'est bon que pour faire diversion dans la

l) La femme qui a raison. Comédie en 3 actes de Voltaire. Composée en 1749, et imprimée pour la première fois en 1759.

100 CHOISKCL ET VOLTAIRi:.

tête (les badauts de Paris à la guerre véritable. Je n'en ai jamais tant dit que je vous en écrits sur cette matière ; c'est pour vous détromper sur un intérêt tendre que vous me suposés pour Fréron. Adieu, mon cher Solitaire ; je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de m'envoyer ce cliaiit de la Pucelle que vous m'avés promis. »

Celle animosité du duc de Choiseul contre les Philosophes atteignait quelque peu Voltaire qui personnellement ne se sentait pas sans reproches et qui craignait de subir le contre-coup du mauvais eftet produit par la brochure de l'abbé Mord-les, ainsi qu'il se plaisait à surnommer le vigilant, tenace et despotique abbé Morellet. Sur ce sujet il écrit à d'Alembert (1) : « Je voudrais avoir perdu toutes mes vaches, et qu'où n'eût pas mêlé Mme de Robecq dans la Vision, parce que c'est un coup terrible à la bonne cause, parce que tous les amis de cette dame lui cachaient

(1) Le 23 juin 1760, Édition Moland, K» 4165.

son état, parce que le prophète \m a appris ce qu'elle ignorait et lui a dit : Morte morieris ; parce que c'est avancer sa mort..., parce que cette cruauté de lui avoir appris qu'elle se meurt est ce qui a ulcéré M. le duc de Choiseul ; parce que je le sais, et je le sais parce qu'il me l'a écrit; et je vous le confie et vous n'en direz rien. » Et il insiste dans une autre lettre (!) pour bien se dégager de toute apparence de connivence : « ... M. le duc de Choiseul, qui d'ailleurs abandonne Palissot à l'indignation publique, sait très bien que je condamne plus que personne le trait indécent et odieux contre Mme la princesse de Robecq. »

Sur ces entrefaites l'abbé Morelletfut mis à la Bastille. L'opinion publique, dont il était uniquement justiciable, croyait l'avoir assez puni en se déclarant contre lui, et la lettre de cachet parut excessive. Le duc de Choiseul semble avoir été de cet avis, il oublia les Philosophes. S'il reparle incidemment de Fréron, c'est pourledésa-

(1) A M. Thiérot. Du 30 juin 1760. Kdition Moland. K" 4169.

102 CIIOISEL'L KT VOLTAIRE.

vouer of, vis-à-vis de Voltaire, il reprend le Ion aimablement enjoué :

" A Versailles, ce 5 juillet 1760.

« Je n'ai que le tems, mon cher Solitaire, de vous adresser le passeport que vous avés désiré pour vos deux grosses joues anglaises ; ce n'est pas la politique qui accorde cette permission; M" les Anglais ne se prennent pas par les attentions; c'estle motif du plaisir du jeune Fox(l) qui me détermine, et de le lui procurer par vos mains. Vous êtes le roi du plaisir; tout ce que vous écrives m'en fait tant que je ne puis pas refuser que vous en fassiés aux autres; le Pauvre diable est charmant. D'Argental vous répondra sur les surplus de vos lettres ; il ne m'aime pas d'Argental et il a tort, car il faut aimer ses amis, quand même ils ne penseraient pas toujours comme nous, et surtout il ne faut pas les désaprouver. Mon Fréron n'a jamais fait un vers pour moi. Adieu, mon cher Solitaire; si le corps de

(1) Le Hls du premier ministre et le frère du célèbre orateur mort en 1806. Il Ht séjour chez Voltaire en 1760.

Fouquet était destiné à signer la paix à Vienne, il y aura du mécompte dans cette gasconnade. »

L'affaire des Philosophes avaitpendantquelque temps détourné Choiseul et Voltaire de leur intrigue politique, que l'attitude présente de Frédéric n'était d ailleurs pas faite pour encourager. Frédéric avait assez mal reçu les dernières avances de Voltaire, ainsi qu'en témoigne cette lettre datée de Radebourg(l) : «Vous me parlez toujours de la paix; lui dit-il, j'ai faittoutce que j'ai pu pour la ménager entre la France et l'Angleterre, à mon inclusion. Les Français ont voulu me jouer, et je les plante là ; cela est tout simple. Je ne ferai point de paix sans les Anglais, et ceux-là n'en feront point sans moi. Je me ferais plutôt cliatrer que de prononcer encore la syllabe de paix à vos Français. Qu'est-ce que signifie cet air pacifique que votre duc affecte vis-àvis de moi ? Vous ajoutez qu'il ne peut pas agir

(1) 21 juin 1760.

104 CIIOISKUL ET VOLTAIRE.

selon sa façon de penser. Que m'importe celte façon de penser, s'il n'a point le libre arbitre de se conduire en conséquence? J'abandonne le tripnt de Versailles au patelinajjc de ceux qui s'amusent aux intrigues. Je n'ai point de temps à perdre à ces futilités; et, dussé-je périr, je m'adresserais plutôt au Grand Mogol qu'à Louis le Bien Aimé, pour sortir du labyrinthe où je me trouve. "

La façon de penser du duc de Choiseul, son idée maîtresse depuis son entrée au Ministère tenait en ces deux lignes : combattre l'Angleterre et la vaincre; garder l'indépendance delà Prusse et se garantir ainsi des visées ambitieuses des Cours autrichienne et russe. L'orgueil de la Pompadour, le désir de plaire à cette véritable Reine, avaient engagé le Ministre dans un courant contraire à ces idées et funeste à la France ; tout en s'y enfonçant chaque jour davantage, il n'en voyait pas moins le péril et ne songeait pas sans quelques craintes aux conséquences prochaines d'une paix inévitable.

Pourtant la situation semblait s'améliorer pour

la France. Au commencement de cette campagne de 1760, Frédéric se trouvait re'duit à cent mille soldats, alors que les Cours alliées, qui s'étaient résolues à un grand effort, comptaient deux cent mille Autrichiens, Russes et Impériaux et cent vingt mille Français. Six corps d'armée se trouvaient en présence. Un des corps prussiens, celui du général Fouquet, fut défait à Landshut par le général autrichien Laudhon dès l'ouverture des hostilités, et ce fut le commencement d'une suite de monotones carnages, semblables à ceux des campagnes précédentes. Le dévouement du chevalier d'Assas à la bataille de Clostercamp avait un peu relevé le prestige français, si bien qu'à la prise des quartiers d'hiver Frédéric n'avait rien gagné, si ce n'est d'avoir eu sa capitale saccagée par les Cosaques.

Au cours de ces alternatives, Voltaire avait changé de langage. Il comprenait que la paix ne pouvait plus sortir que d'un succès décisif qui l'imposerait à la fureur de guerre à outrance dont était animé Frédéric, et, dans ce sens, il écrit

lOG CHOISEUL ET VOLTAIRE.

coup sur coup à d'Argental : « Je vous en prie, dites à M. le duc de Choiseul qu'il ne doit faire la ])aix qu après une campagne triomphante (1) "... « Je vous conjure de vous servir de toute votre éloquence pour lui dire que, s'il arrive malheur à Luc, il n'en résultera pas malheur à la France... Nota hene que si Luc était déconfit cette année, nous aurions la paix l'hiver prochain (2). »

Mais il était écrit que Luc ne serait pas déconfit. S'il ne devait rien gagner, du moins il devait maintenir la suprématie de ses armes et, grâce à la tactique dont il était l'inventeur, grâce à la solidité de ses troupes, il lui était réservé de résister aux forces supérieures qui eussent dû l'écraser. De plus il était un partenaire trop précieux pour que l'Angleterre fît la faute de lui refuser les subsides dont il avait besoin et, loin que la campagne de 1760 fût appelée à tout terminer, dès avant la fin des hostilités on allait

(1) Dans une lettre du 19 juin 1760. Édition Moland. ]S° 4155.

(2) Dans une lettre du 6 juillet. Édition Moland. N» 4175.

reparler d'une nouvelle campagne. En présence de ces résultats incertains et devant l'avenir plus incertain encore, Ghoiseul laisse voir le doute et le souci que lui cause la fausse politique dans laquelle ses complaisances de courtisan l'ont entraîné :

« A Versailles, ce 13 juillet [1760].

« Si Luc était un autre homme et qu'avec ses talents il eût quelques vertus, par exemple les plus communes, je crois que la politique devrait désirer qu'il ne fût pas anéanti, non seulement pour l'équilibre d'Allemagne, mais même pour celui du Nord, et je pense que la puissance prussienne, bien conduite, était très bien imaginée pour un système pacifique, sage et juste ; je pense qu'il était plus avantageux à la France que la Prusse tînt la balance de religion que l'Angleterre dans l'Empire, depuis que la faiblesse des Suédois a contrainte la Suède à abandonner efficacement le rôle qu'elle s'était acquise en Allemagne par le traité de Westpbalie (1), car l'al-

(1) Signé en 1648 entre la Trance, l'Allemagne et la Suède pour mettre fin à la guerre de Trente ans.

108 CHorSEUL ET VDF, TAIRE.

liancc de la France et de la l'nisse était unepièce mise selon les circonstances au traité de Westphalie qui était très bien imaginée, et je vous avoue que j'étais partisan du système que nous suivions avant cette guerre, parce que je le trouvais conséquent, au lieu qu'actuellement l'on ne peut pas dire que nous ayons une base solide, et qu'il sera nécessaire de créer après cette guerre un nouveau système, position toujours délicate pour les grands États. Il est peu important pour un royaume et son histoire que Pierre ou Paul soient ministres et Jeanne ou Marguerite maîtresse; mais, quand on n'est pas un fol ou le plus étourdi des hommes, on doit trembler de contribuer à déranger ce que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin, avec M. Davaux (1), ont édifié, ce qui a été soutenu pendant soixante an.^ par Louis XIV et qui a contribué aux succès de son règne et au lustre de sa nation. II faut être présomptueux à l'excès pour imaginer que l'on

(1) Ministre plénipotentiaire à La Haye, désigné pour préparer le traité de Westphalie, qu'il ne signa pas, ayant été rcvotjué à la suite des intrigues de son collègue Servien.

substituera au système de ces grands hommes un système équivalent. Voilà cependant la position où nous sommes : cinquante lieues du Canada, la Silésie et la Prusse de plus ou de moins ne sont pas ce qui m'inquiètent; douleur aux vaincus; mais la création d'un système nouveau m'effraye et me fait penser jour et nuit. Vous trouvères à ce que j'espère, mon cher Solitaire, que je suis prudent et que j'ai raison de réfléchir beaucoup sur la situation de l'Europe après la paix, car c'est de là d'où dépend le bonheur ou l'infortune de l'univers pendant un siècle.

« Quant à Luc c'est un fol, tout est dit; voilà en quoi consiste le malheur actuel. Si vous lui écrives jamais de nous et lui mandés que vous m'avés fait part de sa décision de ne jamais nous parler de paix)l), répondes lui que j'ai répliqué qu'il n'était pas nécessaire qu'il jurât sur ses couilles royales, et qu'il peut être sur qu'il n'a qu'à se taire ; nous ne lui parlerons pas les pre-

(1) Clioiseul répond ici à la lettre de Frédoric du 21 juin, déjà citée.

110 CllOlSEUL ET VOLTAIRE.

miers ; nous ne lui avons jamais parlé et sommes bien éloignés d'en avoir le moindre désir. Quant au moment présent, c'est notre gloire que les Anglais s'acharnent à soutenir Luc ; plus ils se ruineront pour lui et plus j'en rirai ; la paix ne se fera pas. Si Luc n'existait plus, nous serions trop heureux d'avoir la guerre tête à tête avec les Anglais ; ils seraient bientôt à la raison malgré leurs 400 vaisseaux. Il est incroyable combien leur commerce a perdu cet hyver par nos armateurs ; or l'Angleterre doit choisir d'être une puissance commerçante ou une puissance militaire, l'on ne peut pas être l'un et l'autre à la fois ; si Luc la rend militaire, lEurope sera heureuse car le commerce sera partagé; si elle abandonne les armes pour le commerce, elle aura de l'avantage, mais nous aurons la paix. Luc est un chien enragé, qu'il faut laisser aboyer, il n'a plus que cette consolation ; il me fait pitié, le mensonge et les injures sont les seules armes qui lui resteront bientôt. Voilà bien du rabâchage sans suite, que je ne relirai point; je vous écris en courant sur les matières les plus intéressantes,

mais je vous assure que je n'y pense pas en courant. Mandés moi, je vous prie, tout ce qui vous vient dans la tête en politique; je suis trop heureux de connaître et d'être éclairé par les idées de quelqu'un comme vous dont je respecte autant les lumières. Le Russe m'a fait plaisir, mais je n'ose le dire; La Vanité est charmante. Vous l'êtes, vous, charmant, il n'y a rien de si vrai. »

Le Russe à Paris, petit poème que Voltaire n'avait pas signé selon son habitude et Za Vanité, pièce de vers satirique contre Lefranc de Pompignan, étaient deux ripostes à la comédie des Philosophes. Ces sarcasmes suffisaient à satisfaire les sentiments philosophiques de leur auteur et, lorsque d'Alembert lui écrivit (I) pour le prier d'intercéder auprès du duc de Ghoiseul en faveur de l'abbé Morellet toujours enfermé à la Bastille, Voltaire se défendit de demander une grâce qu'il jugeait pour le moment inopportun».

(1) Le 18 juillet 1760.

D'ailleurs il ne se retranchait pas derrière une teinte et, sa vanité aidant, il avouait complaisamment ses relations suivies avec le Ministre : Il II y a plus d'un an, dit-il, que la personne dont vous me parlez daigne m'écrire assez souvent avec beaucoup de bonté et un peu de confiance ; je crois même avoir mérité l'une et l'autre par mon attachement, par ma conduite, et par quelques petits services que le hasard, qui fait tout, m'a mis à portée de rendre. » A cette lettre écrite le 24 juillet I7G0 (1), les différents éditeurs de la Correspondducc de Voltaire ont joint une note que nous résumons : « Cette correspondance, disent-ils, qui fut assez active entre le Ministre et le Philosophe, aux dires même de celui-ci, et qui commença en 1759, ne nous a rien laissé. Jusqu'au mois de juin 1761, il n'a pu en être recueilli aucunes lettres. » Or celles que nous avons eu la bonne fortune de retrouver et qui forment le fond inédit de notre étude, prouvent au contraire que les années 1759 à 1761

(1) Édition Moland. N° 4200.

CIIOISEUL KT VOLTAIRE. 11?

furent, pour cette correspondance, les plus remplies. Al époque où nous en sommes arrivés, elle avait perdu de son intérêt politique ; la marche indécise des événements militaires tenait en suspens le rôle de Voltaire en tant qu'intermédiaire de paix et, dans l'attente d'une reprise un peu décisive, les deux: correspondants échangeaient des compliments en traitant de sujets moins graves.

Tancrède enfin achevé allait être représenté ( 1 ) . Voltaire n'avait rien négligé pour obtenir un grand succès ; malgré tous les remaniements antérieurs, il changea encore près de deux cents vers après la première représentation, et Choiseul ne pouvait manquer une aussi belle occasion de lui renouveler ses sentiments qu'il réitérera d'ailleurs en plusieurs des lettres qui vont suivre.

De temps en temps aussi, quelques pamphlets nouveaux ramènent dans la correspondance un

(1) La première représentation eut lieu le 3 septembre. La pièce fut jouée treize fois, ce cpii était une marque de {jrand succès pour l'époque.

lli CIIOISETTL ET VOLTAIRE.

souvenir de la querelle des Philosophes. Ainsi Voltaire venait d'écrire (I) une Réponse à une brocliuro de 1 c\-roi de l*olo(|ue, Stanislas duc do Lorraine et de Har. La brochure était intitulée : L'incrcdiililé CDtnbntliœ par le simple bon sens ; Voltaire la croyait l'œuvre du père jésuite de Menoux qui, selon lui, l'avait mise sous le nom du roi Stanislas pour en relever le crédit. En tout cas, très satisfait de sa Réponse, il l'avait envoyée à d'Argental (2) avec la recommandation d'en amuser le duc de Ghoiseul en qualité de Lorrain (3). " Vous êtes un drôle d'homme » , lui dit à ce propos le Duc dans la lettre suivante :

« A Versailles, ce 2 août (4) 1760.

H Je suis assés heureux pour ne haïr aucune nation et fort peu d'hommes en particulier,

(1) Le 15 août.

(2) Lettre du 28 auguste 1760. Édition Moland. N" 4238.

(3) Les Choiscul étaient orijjinaires de Lornine.

(4) ÏNous avons laissé la date que porte la copie originale, quoique, par son texte, la lettre doive être attribuée au 2 septembre, veille de la première représentation de Tancrède.

même de ceux qui ont cherché à me faire du mal. En revanche, j'aime à la passion de rendre service; tout cela me prouve que je n'étais pas, fait pour être Ministre. Je finirai l'éloge de mon cœur en vous disant que je suis très aise de pouvoir être utile à vos malades de Genève ; au surplus, ce M. Campbell m'a écrit une lettre qui me plaît infiniment et qui m'intéresse à sa santé. Vous aurés la bonté, mon cher Solitaire, de lui remettre le paquet ci-joint où il trouvera ce qu'il désire. Je voudrais pouvoir aller passer mon hyver à Tours avec lui, car, depuis que j'ai été à Rome, les vilains climats me sont insuportables, et les climats de Cour sont de tous les climats les plus vilains.

a On joue demain Tancrède ; c'est un jour de bataille pour d'A-^gental, il m'a paru ce matin avoir plus de confiance dans les talens de son armée que le maréchal de Daun ne nous en montre; je crois qu'il a raison et que, du moins dans cette partie, nous aurons du succès; j'irai vous applaudir la semaine prochaine, ce qui ne me sera pas difficile, car je vous applaudis tous

Il», CHOISKUL KT VOI.TAinE.

les jours de ma vie sans aller à la comédie.

« Je n'entends plus parler de Luc; il a quel- ^ques succès, qui n'empêcheront pas qu'il ne meure enragé comme il le mérite et comme je le souhaite; il me paraît que tout le monde est déterminé à faire la {juerre encore l'année prochaine; il n'y a que moi qui me désole de cette ardeur guerrière, car je ne peux pas dire que Va^)- |)C'tit me vienne en mangeant ; mais je prends patience; Luc est encore plus malheureux que moi.

" Votre Letirc au Roi de Pologne, ma chère Marmotte, je vais so.uper avec son chancelier et lui demander comment 8. M. P. l'a trouvée. Je suis bien fâché de ne pas connaître le frère de Menou; je lui en aurais parlé. Vous êtes un drôle d'homme, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. »

Voltaire, qui mettait tant de soin à conserver la bienveillance du duc de Choiseul, s'était efforcé de pénétrer plus avant avec 1 appui du Ministre dans les grâces de Mme de Pompadour et, pour consacrer par un témoignage public la faveur

dont il se croyait désormais assuré, il eut l'idée de placer sa nouvelle tragédie sous le patronage de la toute puissante maîtresse. Cependant, si respectueux qu'il fût envers elle, il n'entendait pas changer le ton philosophique de ses dédicaces; il pria donc d'Argental de négocier cette délicate affaire (l) : « Vous savez que j'avais ci-devant proposé à madame la marquise une dédicace; je ne peux honnêtement oublier ma parole; j'écris au protecteur M. le duc de Ghoiseul, protecteur que je vous dois, et je le prie de savoir de madame la marquise si elle accepte l'Épître. Vous connaissez le ton de mes dédicaces; elles sont un peu hardies, un peu philosophiques; je tâche de les faire instructives. Si on les veut de cette espèce, je suis prêt; sinon, point de dédicace. » D'Argental fit la proposition à laquelle Ghoiseul répond en opposant aux prétentions exclusives formulées par Voltaire, d'autres conditions non moins formelles qui furent acceptées :

(1) Lettre tle septembre 17G0. Édition Moland, n" 4247.

lis riKHSEUL KT VOLTAIRT,

« A Choisy, ce 19 septembre [1760].

(i Je VOUS renvoyé l'Épitre dédicatoire, mon cher Solitaire, telle qu'on la veut; on y ajoute la condition que si, comme je vous l'adresse et non autrement, vous l'approuvés, il n'y aura point de préface à la pièce, par ce que l'on ne veut pas absolument être compromis. Ainsi donc cette Épitre dédicatoire corrigée sans préface, ou une préface dans laquelle vous dires ce que vous voudrés sans Épitre dédicatoire ; l'on vous laisse le choix ; je prendrais à votre place le premier parti (1), quoique je sois sûr que l'on ne sera pas choqué du second.

« Si vous me dédiés Médine (2) dont j'aime les deux premiers actes surtout passionément, je vous demande en grâce de m'envoyer d'avance l'épitre dédicatoire. Ce que vous écrives n'est pas indifférent ; ce ne sera pas pour y retrancher

(1) C'est ce que fit Voltaire.

(2) Cette pièce ne fut pas dédiée àChoiseu], mais à Mlle Clairon qui interpréta le rôle de Zulime lors de la reprise en

ce qui regarde les gens de lettres que j'aime, mais pour empêcher que vous ne nous offusquiés trop de votre amitié pour moi. Voilà l'histoire des Épitres dédicatoires arrangée. J'en ai bien une autre; il faut que vous écriviés à Luc et que, dans le cours de votre lettre, vous y mettiés le passage que je vous envoyé tout fait; tâchés en même tems, par tout ce que vous manderés, qu'il vous fasse une réponse; vous en sentes la conséquence pour moi. Adieu, mon cher Solitaire, etc.

M J'ai été à Tancrède, j'ai pleuré à faire scène ; les vers croisés m'ont déplu faute d'habitude; il me paraît qu'ils ôtent le charme de votre poésie, et le regret de quelque chose de vous que j'attends me chagrine. Les deux premiers actes sont mieux ou plus courts qu'ils étaient, le rôle du père toujours ennuyeux; celui de Grandval (1) trop peu chevalier; le reste à merveille. Et des pleurs et du spectacle, voilà ce qu'il y a de bon. »

(1) L'acteur Grandval tenait le rôle d'Orbassan.

120 CIIOISKUL ET VOLTAIRE.

Cependant, en dépit de l'interruption que les circonstances avaient amenée dans l'entremise de Voltaire, quelques incidents survenaient de temps à autre pour le forcer à de nouvelles interventions. Ici c'est une énigmatique accusation, que le hasard a fait découvrir dans une lettre de Frédéric au marquis d'Argens ( I ) et sur laquelle Ghoiseul prie son cher Solitaire d'obtenir, s'il le peut, des explications :

« [Octobre 1760].

« Écrives vous toujours au Roi de Prusse, mon cher Solitaire, ou plutôt ce Prince répond-t-il à vos lettres ; si cela était, vous me renderiés un grand service de tâcher de découvrir le sens d'une phrase d'une lettre de S, M. Prussienne au mar-

(1) Jean-Haptiste de Boycr, marquis d'Argens; d'abord nia- {{istrat, puis capitaine, puis écrivain, reçu en considération de ce dernier titre à la Cour du roi de Prusse, dont il fut chambellan, maitre des cérémonies et dont il dirigea l'Académie, puis corrigea les œuvres. D'Argens était en même temps sceptique et superstitieux, deux qualités faites pour plaire à son prolecteur le roi de l'russe et à son ami Voltaire qu'il avait connu en Hollande.

quis d'Argence (1), qui a été prise par des troupes légères et qui m'est revenue.

u Le Roi de Prusse après avoir parlé assés naturellement de sa situation que nous connaissons comme lui, après avoir dit quelque chose contre la France ajoute : « Je sais un trait du Duc de Choiseulque je vous conterai lorsque je vous verrai, Jamais procédé plus fol ni plus inconséquent na flétri un ministre de France depuis que cette monarchie en a. y>

« J'ai montré comme de raison cette lettre au Roi et nous avons cherché quel peut être le trait si flétrissant qui m'est reproché par le Roi de Prusse ; j'avoue que je ne me suis trouvé ni dans mon ministère ni dans ma vie aucune action qui puisse mériter cette épithète odieuse, mais il est possible qu'à mon insçu et contre la volonté du lîoi, on ait manqué aux égards qui sont dûs au iloi de Prusse ; c'est ce motif qui fait désirer h S. M. de connaître quel est le sujet de plaintes,

(1) Cette lettre est publiée dans la Correspondance <\c (îrimni, du mois <lc septembre 1760. Nous la donnons aux pièces justiHcativcs.

Ii>2 CIIOISKUL ET VOLTAIRE.

pour le réparer sans différer, ou en donner une explication satisfaisante à S. M. P., pour laquelle, mal(jré tout ce qui a pu lui échaper d'injurieux contre la France, on ne cessera d'avoir les égards qui lui sont dûs à toutes sortes de titres.

« Ainsi donc, mon cher Solitaire, voyés si il vous est possible d'écrire au Roi de Prusse, de lui mander que nous avons connaissance de cette phrase et d'en obtenir une explication. La démarche de votre part et de la nôtre est honnête; si elle ne produit rien, comme ni vous, ni moi n'iront de notre vie auprès de Spandau, elle n'est d'ailleurs sujette à aucun inconvénient. »

L'explication que Choiseul faisait demander au roi de Prusse le préoccupait assez pour qu'en renvoyant à Voltaire VÉpitye dédicatoire de Tan- C7èc?e, finalement approuvée par la Marquise, ilse montrât impatient d'un prompt éclaircissement. Cependant, si sa vanité souffrait de ce qu'on le traitât d'inconséquent et de fol, nous devons avouer que, dans la lettre même où il se plaint de ces épithètes, il se montre si léger qu'il sem-

CHOISEUL ET VOLTAIUE. 123

ble vraiment les justifier. Pour ne pas être offusqué du ton d'ironique inconscience avec laquelle il parle du Canada définitivement perdu depuis le 8 septembre, il faut se rappeler qu'à cette époque d'absolutisme monarchique, le Roi représentait à lui seul, puisqu'il était tout, l'idée de patrie; les défaites des armées étaient considérées comme de malheureux hasards, bien compensés par la parfaite santé du Souverain et la bonne humeur des Ministres.

« A Versailles, ce 12 octobre [1760],

«Je vous renvoyé, ma chère Marmotte, l'épitre dédicatoire (1); elle est approuvée ; l'on en est reconnaissant et elle mérite plus de réflexions et a plus d'agrémens que celle de Ghoisy, dont j'ai apperçu quelques traits qui m'ont ennuyés apparemment parce que je ne suis pas archevêque, etc.

(1) Le 10 novembre Voltaire écrivit à d'Argental au sujet de cette lettre : « Voici cette dédicace mot pour mot, telle que M. le duc de Cboiseul me l'a renvoyée, munie du grand sceau des petits appartements. J'ai plus d'une raison de faire cette dédicace, et je crois que vous les devinerez tontes. " Edition Moland, n« 4329.

124 CHOISEUL i; T VOLTAIRE.

La vôtre moins sacrée m'a fait grand plaisir. «i Je vous remercie du premier tome de Pierre J"{1). Il est comme tout ce que vous faites; vous me défjoutés des livres ; je brûlerai tout ceux fpii ne seront pas de vous; ils ne font que tenir de la place dans ma chambre et je ne lis que vos ouvraj^es. Vous me dégouterés même des dépêches; rien de si saillant cependant que celles qui sortent de la poussière de Ratisbonne. A propos de dépêches, la lettre du Roi de Prusse au Marquis d'Argens est vraie ; la cour de Russie me l'a adressée en original. Pourquoi diable ce Prince me trouve-t-il fol et inconséquent; il est comme ceux qui ont la jaunisse ; je suis curieux de la réponse qu'il vous fera à ma demande ministérielle. On dit que les Russes, les Suédois, les Autrichiens, l'armée de l'Empire, doivent se rendre à Berlin ; cette ville ressemblera à Alexandrie du douzième tome de Cléopàire (2).

(1) Ce livre prêt, et imprimé en 1759, venait seulement de paraître.

(2) Les Cosaques avaient saccagé Berlin le 9 octobre, et c'est une occasion pour Choiscul de comparer cette ville à Alexan-

CIIOISEUL ET VOLTAIRE. \-2:>

a Si VOUS voulés m'adresser un exemplaire de votre Histoire de Pierre /" pour le Roi, je crois que Sa Majesté le recevra avec plaisir.

tt Je vous protégerai auprès de Dargenlal; cette négociation sera bien difficile; je suis dans le cas de n'en pas faire d'autres, surtout depuis que j'ai appris que nous avions perdu Montréal et par conséquent tout le Canada.

« Si vous comptiés sur nous pour les fourures de cet hyver, je vous avertis que c'est en Angleterre qu'il faut vous adresser. Adieu mon cher Solitaire. »

Décidément la lettre de Frédéric au marquis d'Argens avait atteint son but, si, comme l'en accuse Choiseul, elle n'était qu'une habile manœuvre pour discréditer le Ministre auprès des Cours d'Europe. Frédéric l'avait fait circuler en nombreux exemplaires et il avait poussé l'imper-

(liie saccagée par Ic8 l'iuiitains, telle fine nous la montre La Calprenède dans le dernier volume de son roman : CléojnUre, Public en 1GV8, ce roman était encore assez de modo au dix-liuitième siècle pour que Choiseul pût y faire allusion.

tinence jusqu'à ne la désavouer qu'à demi, lorsque Voltaire lui en avait adressé de la part du Duc, dos représentations : « .le ne sais, avait-il répondu (i), (juelle lettre on a pu intercepter, que j écrivais au marquis d'Argens; il se peut qu'elle soit de moi, peut-être a-t-elle été fabriquée à Vienne. Je ne connais le duc de Choiseul ni d'Eve ni d'Adam. Peu m'importe qu'il ait des sentiments pacifiques ou guerriers. S'il aime la paix pourquoi ne la fait-il pas ? " . Ces nouveaux sarcasmes et la lettre de déconsidération qu'ils confirment en essayant à peine d'en atténuer l'effet, avaient touché Choiseul au vif, et l'air d'indifférence forcée qu'il affecte, dans la lettre suivante, prouve combien son dépit est sensible :

u A Versailles, ce 19 [novembre 1760].

« Luc est l'homme du monde le plus extraordinaire; d'après la lettre que je vous ai écrite sur celle que l'on lui attribuait, adressée au marquis d'Argens, la Cour de Pétersbourg m'a

(1) LeUre à Voltaire du 31 octobre 1760.

dépéché un courrier pour m'apporter l'original de cette lettre ; elle est de l'écriture de son secrétaire ; ainsi il n'y a pas de doute sur l'autenticité. Vraisemblablement Luc a écrit cette lettre dont il a eu l'adresse d'envoyer plusieurs copies en France pour faire crier contre moi ici sur la répugnance qu'il me suppose pour la paix. Les Cours impériales de leur côté me l'ont adressée, chacune séparément avec une paraphrase pour maigrir contre Luc. L'un et l'autre ont manques leur projet. Je ne vois en honneur et en vérité, mon cher Philosophe, que les choses; je prends de l'humeur quand mon souper est mauvais ou ma maîtresse coquette, ou mon ami ingrat; mais les affaires des souverains ne m'en donneront jamais, de même que les propos du public ne me feront ni presser, ni retarder les opérations que je croirai utiles; aussi, dans ce cas paticulier, j ai répondu lanterne aux Impératrices et j'ai nié en France la vérité de la lettre. Ce Prince périra tôt ou tard; sera-ce un bonheur ou un malheur politique? On peut assurer du moins que l'humanité gagnera à sa non existance. Si

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