‹ Choiseul et VoltaireChapitre 3 sur 6 · iK CIIOISK.ri, I:T VOI.TAIItK · texte numérisé non relu

iK CIIOISK.ri, I:T VOI.TAIItK

vous êtes chargé de son oraison funèbre, je vous fournirai la division de votre vis à vis. Les talents et la témérité de Luc serviront à sa louanjje, son moral et le défaut de sensibilité de son cœur couvriront sa mémoire de blâme et terniront le désir immodéré de gloire qui Vix fait agir. Voilà ce que j'en penserai après sa mort; quant à présent je crois que le pauvre Prince ne sait pas bien véritablement ce qu'il veut; si il souhaite la paix, il est maître de procurer le bien au monde, si il veut continuer la guerre, les injures de goujats qui coulent de sa plume n'augmenteront pas ses forces et n'animeront pas davantage ses ennemis contre lui. Il dit dans sa lettre que je suis un scélérat et qu'il ne me connaît pas; je réponds qu'il est un Prince funeste que je ne me souci pas de connaître. Il vous écrira sans doute une nouvelle lettre d'après le carnage qu'il a occasionné auprès de Torgau ; il est certain qu'il a été battu toute la journée et que les Autrichiens ne se sont retirés sous Dresde que d'après le projet qu'ils en avaient formé deux jours avant la bataille. La

Cour de Vienne aime bien mieux que le roi de Prusse soit en Saxe qu'en Silésie. Je ne crois pas qu'elle ait raison, mais c'est un fait.

a J'ai écrit à Strasbourg sur la demande de M. d'Argental pour que M. Dufresnoy reçoive votre balot de Czar et le fasse passer à Vienne. Le Roi a accepté avec toutes sortes de grâce celui que vous lui avés donné.

« On nous fait espérer Tancrède à la Cour; j'irai y pleurer. Adieu, mon cher Solitaire, je vous embrasse de tout mon cœur. »

La bataille de Torgau(l), dernier épisode de la campagne de 1760, avait été, contrairement à l'interprétation qu'en donne le duc de Ghoiseul, probablement encore mal informé, une victoire pour le roi de Prusse. Daun, d'abord vainqueur, fut, à la nuit, forcé à la retraite par les troupes prussiennes. Les Autrichiens se retirèrent sous Dresde, où ils prirent leur quartier d'hiver.

La campagne était terminée. Il fallait songer

(1) 3 novembre 1760.

130 CHOISEUL ET VOLTAIItE.

à combler les vides dans l'armée appauvrie par les morts et par les désertions, et, tout en songeant à la paix au sujet de laquelle l'espoir devenait de jour en jour plus chimérique, Choiseul dut donner tous ses soins à la réorganisation des moyens de défense. Au mois de janvier 1761 il avait pris, à la mort du maréchal de iîelle-lsie, la place de ministre de la Guerre et l'occupait conjointement avec celle des Affaires Étrangères. Il était donc en situation et de vérifier par luimême l'état de nos arsenaux et de connaître les intentions des alliés ou des ennemis de la France ; or la seule ressource qui lui parût rester au Roi, c'était de faire auprès de l'Angleterre de nouvelles tentatives pour obtenir la paix. Cette paix, hors laquelle le Ministre n'entrevoyait plus de salut possible, Louis XV la désirait, car elle devait lui assurer, au moins à l'extérieur, la tranquillité qu il aimait et que les querelles des Jésuites et l'affaire du Père de la Valette troublaient singulièrement à l'intérieur. Devant la lassitude du Roi, la Favorite se résignait à céder; Choiseul obtint le consentement de

GHOISEUL ET VOLTAIRE. 131

l'Angleterre, et, le 26 mars, une proposition de Congrès fut adressée par la France et les Alliés h l'Angleterre et à la Prusse, en même temps qu'un projet de conventions particulières était soumis à l'Angleterre par la France. Ghoiseul offrait à Pitt la base de VUii possidetis. Le Ministre anglais accepta et, consentant à recevoir un envoyé français, fit partir pour Versailles un plénipotentiaire anglais. Cependant ses intentions secrètes étaient fort loin d'être portées pour une paix qui ne pouvait donner à l'Angleterre que ce que celle-ci était sûre de prendre, et, lors des discussions relatives aux conditions d'un traité, il rendit impossible toute conciliation par ses exigences liumiliantes et ses insolences répétées (1). Le cabinet de Versailles, qui était cependant décidé à céder sur les conditions draconiennes des Anglais, dut renoncer à l'espoir

(1) Cboiseul composa, au sujet de ces néfjociations, un yiémoire historique sur les négociations de la France et de l' Angleterre, depuis le 26 mars i76i jusqu'au 20 septembre de la même année, avec pièces justificatives. Ce mémoire, qui mettait au jour les prétentions de l'Angleterre, fut lu par Voltaire, qui s'en indigna et écrivit à ce sujet plusieurs lettres. ^Novembre 17G1 .

132 CHOISKUI, KT VOLTAIHE.

d'une entente, etce fut alors que Ghoiseul engagea les pourparlers destinés à lier entre elles par un traité secret les différentes branches de la Malson de Bourbon. Ce traité, qui fut signé le IG août, prit le nom de Pacte de famille; il engageait l'Espagne à nous soutenir de sa marine et de ses armes, et nous assurait un appui précieux dans l'état de faiblesse où nous nous trouvions. On comprend que, pris tout entier par des occupations aussi graves, le Ministre dut négliger celles qui n'avaient pas un caractère d'immédiate nécessité. Voltaire lui-même fut oublié, et, s'il faut l'en croire, il en prenait assez mal son parti. Deux lettres qu'il avait adressées à Choiseul étaient restées sans réponses; il s'en désespère : « Voilà le cas de mourir, écrit-il à d'Argental(l); tout abandonne Voltaire. Voltaire a écrit deux lettres (2) à M. le duc de Choiseul : point de réponse. Je lui pardonne; il est surchargé. >' Il pardonne, mais ne cesse de se tourmenter et

(i) Le 11 février 1761. Kdition Moland, n" 4461. (2) Ces lettres sont perdues, comme presque toutes les lettres de Voltaire au duc de Choiseul.

récrit à d'Argental(l) : « Dites-moi, je vous en conjure, si M. le duc de Choiseul a toujours de la bonté pour moi, et si par hasard nous pouvons espérer la paix. . . » Une nouvelle lettre à Choiseul n'obtint pas plus de succès que les précédentes; alors il en appelle encore une fois à d'Argental(2) : « ... J'ai écrit en dernier lieu à M. le duc de Choiseul une lettre dont il a dû être content. Je crois bien que le fardeau immense dont il est chargé ne lui permet pas de faire réponse à des gens aussi inutiles que moi; il v avait pourtant dans ma lettre quelque chose d'utile. Enfin je demande en grâce à M. d'Argental de m'apprendre si je suis en grâce auprès de son ami. » La réponse cette fois ne tarda pas ; elle émanait de Choiseul lui-même :

« A Versailles, ce 23 avril [1761].

« Je vous demande mille pardons, mon cher Solitaire, d'avoir été si longtems sans vous écrire; j'en suis d'autant plus fâché que mon silence

(1) Le 29 mars. Édition Molan.i, n" 4503.

(2) Lettre du 11 avril. Édition Moland, n°4523.

forcé occasionne nécessairement la rareté de vos lettres et que je vous assure que, dans le nombre de celles que je suis dans le cas de lire, les vôtres avaient la préférence et me soulageaient du fatras de misères que l'on se croit obliger de me mander et auxquelles moi encore plus sottement, je suis forcé de répondre. J'ai eu ces deux mois-ci un travail un peu forcé ; je me trouve à mon courant, car nos armées et nos côtes sont en état; je n'ai plus qu'à laisser aller les choses au gré de la Providence, tant pour le militaire que pour le politique, et, à la fin de l'année, nous ferons le décompte général. Dieu sait où nous en serons alors ; mais tout ceci peu tourner à bien, car la paix devrait en être le sceau si nos ennemis n'ont pas le diable au corps, et en vérité je ne les crois pas sorciers.

« Adieu, mon cher Solitaire, votre épître est charmante; écrivés-moi, pardonnés-moi et aimés-moi. »

La lettre était courte, mais affable et confiante. « Aimez-moi » , disait-il en terminant ; Voltaire

se hâta d'annoncer à d'Argental (1) la fin de ses inquiétudes, non sans ajouter toutefois une réflexion un peu désabusée : «... M. le duc de Choiseul m'a écrit une fort jolie lettre; mais il est si grand seigneur que je n'ose l'aimer. »

De fait, malgré les sympathies réelles et les raisons de vanité qui devaient les déterminer à demeurer en correspondance, il était évident que du grand seigneur au philosophe, un sérieux intérêt pouvait seul assurer l'activité de leur commerce épistolaire. Or, lorsque la mission secrète de Voltaire eut été interrompue par les événements, cet intérêt avait disparu. Durant quelques mois encore, par une sorte de force acquise, les lettres gardèrent une certaine fréquence, mais, dès le milieu de 1761, elles s'espacèrent pour ne jamais reprendre le cours régulier qu'elles avaient eu pendant deux années. Choiseul allait bientôt joindre aux deux Départements dont il était titulaire celui de la Marine (2), et l'accablement des

(1) Par une lettre du 4 mai 1761. Kclition Moland.n" 45.39.

(2) Le 1.3 octoljre, il prit le Ministère de la marine en remplacement de Berryer, qui fut dédommagé de la perte de cet

affaires, si lourdes à son ancienne nonchalance, ne lui laissait point le temps d'écrire à sa chère Marmotte, sinon de courtes missives, à moins qu'un sujet particulièrement attachant n'en motivât parfois déplus longues. C'est ainsi que Voltaire allait bientôt renouer l'ancien e'change de confidences par un appel pressant aux bons offices du Duc.

Agissant en seigneur et maitre de ses terres et de son comté, il avait, sans attendre la fin des formalités requises, fait abattre la moitié de l'église de Ferney, qu'il jugeait trop voisine de son château et qu'il fit reconstruire un peu plus loin (1). C'était un attentat au caractère sacré d'un pieux édifice, et ce sacrilège et des propos tenus par lui devant une croix de cimetière, l'appellation de pendu appliquée au Christ en présence de témoins, parurent à la justice ecclésiastique de suffisants prétextes à brider le blas-

eiijploi par celui de garde des sceaux. En inèaie temps Choiseul céda pour la forme les Affaires étrangères à son cousin Ghoiseul-Praslin.

(1) L'engagement des maîtres maçons pour cette reconstruction de l'église est daté du G août 1760.

phémateur. Un procès des plus violents fut donc entamé contre lui. Pour se défendre il eut recours à ses soutiens habituels. Le conseiller Tronchin fut chargé des démarches auprès du procureur général de Quintin, et ce fut grâce à ses bons offices que l'accusé ne fut pas arrêté (1). Voltaire n'avait pas oublié non plus son puissant protecteur, le duc de Choiseul ; il jugea qu'en une si grave conjoncture il ne devait négliger aucune aide, et il pressentit d'Argental au sujet d'une démarche qu'il méditait auprès du Pape (2) : « ... Je demande, écrit-il, des reliques pour mon église, un domaine absolu sur mon cimetière, une indulgence in ariicnlo inoriis^ et, pendant ma vie, une belle bulle pour moi tout seul, portant permission de cultiver la terre les jours de fête sans être damné (3). »

Évidemment la ruse était iiabile, car la moindre sanction papale devait fermer la bouche aux

(1) Le conseiller François Tronchin et ses anits. Paris, 1895, page 163.

(2) Clément XIII.

(3) Lettre du 21 juin 1761. Édition Moland, n" 4580.

las cnoiSKUL et voltaire.

accusateurs. La Gourde Rome n'a pasThabitude de répondre au sacrilège par renvoi de reliques, et, de sa part, les accorder,c'était écarter toute idée de délits criminels commis par le destinataire.

Le paquet, contenant les suppliques avec une lettre au cardinal Passionei, secrétaire des brefs, fut envoyé par Voltaire à d'Argental deux jours après la lettre qui l'annonçait. Mais le Philosophe n'entendait point passer pour converti aux yeux de ses Anges, et il prie d'Arg^ental d'envoyer à M. le duc de Ghoiseul le présent paquet, après en avoir ri (1).

La commission fut exactement remplie ; toutefois les occupations du Ministre lui firent retarder sa réponse que Voltaire reçut un mois après :

« A Saint-Hubert, ce 23 juillet [1761].

« Je ne vous écris pas, ma chère Marmotte, mais je m'occupe de vos petites affaires; voilà : r Le passeport que vous avés demandé. 2° Le cardinal Passionei est mort(2), mais j'ai demandé

(1) Lettre du 23 juin. Édition Moland, n» 4383.

(2) Il était mort le 5 juillet.

au Nonce de me faire venir ma relique pour votre église avec les autentiques les plus autentiques. 3° Vous proposés deux choses à la Cour de Rome qui ne la regarde pas : la première de transférer votre cimetière, cela dépend de votre curé et de l'emplacement; la deuxième de diminuer les fêtes, cela dépend de votre Évêque ; de Rome on lui renvoyerait ces demandes. Vos souscriptions fl) vont à merveille, dépêchés vous de faire imprimer. Adieu, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. "

Pour être bref, ce billet n'en était pas moins précieux pour Voltaire, sans cesse assailli par toutes sortes de craintes et notamment par la crainte de perdre son puissant protecteur. Il en avait fait part à d'Argental dans une lettre datée

du 2 auguste 17G1 (2): « M. le duc de

Choiseul a bien voulu me mander que les sous-

(1) Voltaire avait proposé ses Commentaires de Corneille à l'Académie au mois de mai; le» souscriptions avaient corninencé au mois de juin.

(2) Édition Moland, n° 4627.

HO ciinisEfi, i;t voi.tairi;.

criptions cornéliennes vont à merveille Je

crains que M. le duc de Choiseul ne se dégoûte,

et qu'il ne quitte un poste fatigant j'en serais

inconsolable. »

C'est qu'il avait sans cesse recours à ce protecteur, (ju'il n eût pas aisément remplacé si l'équilibre instable des Cours le lui eut enlevé. Les faveurs qu'il obtenait par lui étaient de celles qui nécessitent une intervention toutepuissante, et dans ce nombre il faut compter les reliques dont la Cour de Rome iiésitait à doter un mécréant. Or ces reliques devaient le garantir contre les zélés catholiques qui avaient voulu le pendre et qui respecteraient désormais le possesseur d'un tel gage tutélaire ; il les désirait donc ardemment et devait presque désespérer de les obtenir lorsque, trois mois plus tard, le duc de Choiseul les lui annonça ainsi :

« A Versailles, ce 28 septembre [1761].

« Le proverbe a raison, qui mange chapon, chapon lui vient; voilà ce que c'est que d'avoir de la foi. Notre Très Saint Père, acquiesçant à

CIIOISEUL ET VOLTAIRE. 141

notre humble prière, m'a adressé cette relique pour votre Église, avec Tautentique nécessaire pour que Ton ne puisse pas douter de la Sainteté de lossement qui doit être mis dans votre cathédrale et de la vénération qui lui est due par les fidèles de votre paroisse ; confiés ce dépôt précieux à votre curé, brûlés ma lettre, je vous prie, et continués d'aimer votre serviteur. »

Aussitôt les précieuses reliques reçues, Voltaire se hâte d'en annoncer au monde la nouvelle, mais à sa manière, en mêlant malicieusement au sacré le profane. En même temps lui était parvenu un portrait de Mme de Pompadour qui flattait singulièrement son amour-propre. Il fait part des deux envois à d'Argental (I) : « M. le duc de Choiseul m'a envoyé des reliques de Rome. Si je ne réussis pas dans ce monde, mon affaire est sûre dans l'autre. Je reçus le même jour les reliques et le portrait de Mme de Pompadour, qui m'est venu par bricole. » Puis au

(1) Lettre du 11 octobre 1761. ÉditioD Moland, n° 4709.

l'iJ CIIOISKUL ET VOLTAIRE.

marquis d'Argens(l) : «J'ai recule même jour des reliques tlu pape et le portrait de Mme de Pompadour ; les reliques sont le ciliée de Saint François. Si le saiiit-père avait daigné m'envoyer le cordon au lieu du cilice, il m'aurait fort obligé. »

Voltaire répète ici le trait dont il s'est servi pour la réponse en vers qu'il adressa au duc de Clioiseul. Les vers se trouvent transcrits au dos de la lettre de Choiseul :

J'ai reçu la belle relique De Saint François le séraphique Qu'au baptême j'eus pour patron ; Saint François a de la justice, Vous possédés son grand cordon, Et moi je n'ai que son cilice.

Cet emblème doit in'avertir De penser à ma conscience ; Vous êtes né pour le plaisir.

Moi je ne fait que pénitence; Il est bien vrai que notre France Fait un peu pénitence aussi, J'en suis quelquefois en souci; Mais en vous est notre espérance, Courage, esprit, persévérance.

(1) Lettre du 26 octobre. Édition Moland, n" 4721.

Ces vers, que nous croyons pouvoir présenter comme inédits, durent être adressés au duc de Ghoiseul en même temps qu'une lettre qui, pas plus que la plupart de toutes celles précédemment écrites par Voltaire à Ghoiseul, ne nous est parvenue (1). C'est seulement à partir de cette ;innée 17G1 qu'on en connaît quelques-unes, dont deux seulement pour cette même année; Tune est politique (2), l'autre n'est qu'un court billet de félicitations à l'occasion de la nouvelle année (3) : « Monseigneur, vous donnez la bonne année à la France en lui donnant l'Espagne. Cela vaut, ma foi, mieux que le Droit du Seignew\ Je vous recommande Luc. Agréez les tendres res-

(1) Les lettres de Voltaire à Ghoiseul, du moins celles que l'oa connaît, sont fort peu nombreuses ; elles offrent au point de vue des rapports littéraires et politiques qu'échangèrent le Ministre et le Philosophe un intérêt certain ; mais, ne répondant pas toujours à celles que nous publions, elles n'avaient pas leur place marquée dans notre texte. Rejetées en pièces justificatives, elles compléteront pour le lecteur l'ensemble des titiiients que nous possédons de cette précieuse correspondance.

(2) En date du 13 juillet 1761. Édition Moland, n" 4607.

(3J 11 est du 28 décembre. Édition Moland, n° 4791.

144 CHOISKUL KT VOLTAIHF,.

pectsd'un vieux radoteur du pays des Alpes (1). » Le l'acte de laniille, auquel Voltaire lait allusion en une phrase habile Je courtisan, devait en effet paraître un acheminement vers la fin de nos désastreuses campagnes. Celle de 1 7G i , ridiculement conduite par la jalousie et la vanité de deux chefs rivaux, le maréchal de Bro(jlie et le prince de Souhise, n'avait eu d'autre résultat que de faire perdre à l'armée française ce qui lui restait de son ancien prestige, bien affaibli déjà par Rosbach, Crevelt et Minden.

Ce fut vers la Marine que Choiseul, maintenant directeurde ce Département, concentra les efforts du pays. L'alliance de l'Espagne n'était qu'une espérance de paix et se trouvait bien loin d'en être l'assurance même prochaine ; il fallait pouvoir soutenir notre nouvelle alliée dans la dé-

(1) Ce billet, publié pour la première fois par Ch. ^isard [Métnoire.i et correspondances historiijues et littéraires, Paris, 1858), fut adressé eclon lui au duc de Praslin, qui était alors, il est vrai, ministre des Affaires étrangères, mais (jm! n'était pas le véritable instifjatour du Pacte de famille. Il nous a semblé aussi lo{»ique de suivre le classement de Louis Moland, qui indique le duc de Choiseul comme destinataire de ce billet.

CHOISEUL ET VOLTAIlti:. U5

fense de ses colonies, comme elle-même devait coopérer au maintien de nos droits et à la garde de nos possessions ; et Ghoiseul eut le talent de faire olfrir au Roi par les états de Languedoc, de Bourgogne, de Flandre et d'Artois, par le corps de ville et les six corps de marchands de Paris, le parlement et la ville de Bordeaux, la ville de Strasbourg et diverses riches corporations, des vaisseaux et de l'argent. Quatorze millions de dons rentrèrent ainsi au trésor, et, grâce à ce regain de patriotisme habilement suscité par les demandes et les conseils détournés du Ministre, nos chantiers de constructions reprirent leur activité depuis longtemps perdue.

Pendant que la France essayait de se préparer ainsi les chances d'une revanche sur mer et d'une rentrée en possession de nos colonies, les Anglais, poursuivant leurs succès, continuaient à nous dépouiller de nos dernières stations maritimes. La Martinique s'était rendue au corps d'année débarqué en janvier 17G2 par une Hotte anglaise : il ne nous restait rien de toutes nos possessions dans les petites Antilles.

146 r.llOÎSKUl, l'T VOI.TAIHK.

Et, contrairement à nous, Frédéric avait pu se féliciter des premiers événements de la nouvelle année, qui réparait pour lui les désavantages de l'année précédente. A la fin de 1761, les Autrichiens étaient établis en Silésie; les Russes, qui s'étaient emparés de Colber^j, se trouvaient à même de recevoir leurs vivres par terre et par mer, ce qui les mettait en mesure de rester sur le terrain des opérations prochaines ; la situation de Frédéric semblait donc très compromise, presque désespérée même, quand un événement imprévu était venu le sauver. L'impératrice de Russie mourait le 5 janvier 1762, et son successeur, son neveu Pierre 111, Allemand d'origine, ne descendant que par les femmes de la famille de Pierre le Grand, avait pour le roi de Prusse une admiration fanatique. Dès son avènement, son premier soin fut de mettre à la disposition de Frédéric les mêmes soldats qui hier encore menaçaient de le réduire aux pires extrémités et qui, dès lors, devaient l'aider à prendre une triomphante offensive. C'est à ces événements que fait allusion Ghoiseul,qui n'avait pas écrit à

Voltaire depuis plus de cinq mois et qui se rappelle à lui par le billet suivant :

« A Versailles, ce 11 avril [1762].

« Je ne vous écris pas, ma chère Marmotte, parcequ'il faut éviter ses amis quand on a de l'humeur, j'en ai un peu de la Martinique ; quoique je me sois attendu depuis plusieurs années à cette perte, le moment a été sensible. J'aimerais mieux que dix mille czars nous quittassent sur le continent que de perdre un pouce de terre en Amérique; au lieu de cela, il n'y en a qu'un qui nous abandonne, et quel czar, et nous perdons la Martinique. Votre ami le roi de Prusse doil-étre bien h son aise à présent; je lui souhaitte de la santé et de la gayeté ; voilà les vrais biens; la gloire est une cliimère, et la terreur est un plaisir horrible. J'aime mes Suisses à la folie, je voudrais n'être occupé que d'eux, et en particulier de votre jeune Galatin. Adieu, aimable Marmotte, vous êtes heureux, vous ne travaillés que pour votre plaisir et celui des autres ; bien différent de moi qui ne m'occupe que

us CIIOISEUL KT VOI-TAlHi;.

de faire tout amis et ennemis. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

Depuis le 24 février, le duc de Ghoiseul avait le titre de colonel général des Suisses et Grisons ; cette nouvelle faveur lui donnait plein pouvoir sur les régiments suisses au service de la France, et Voltaire n'avait pas manqué d'utiliser ce nouvel avantage. La puissance de Ghoiseul à Paris le rendait, lui Voltaire, puissant à Genève et lui créait des partisans dont il avait grand besoin contre ses ennemis. Il n'avait pas attendu que le Duc fût entré en possession du titre pour le solliciter en faveur du jeune Gallatin, officier aux gardes suisses et membre d'une des plus anciennes familles de Genève, auquel il voulait faire obtenir la place d'aide-major (1): un peu plus tard il avait présenté le jeune La Houlière qui voulait servir (2) ; maintenant il demandait la levée d'un régiment dont l'entretien eût engagé les finances déjà fort obérées de la Cour. La

(1) Lettre du 9 février 1701. É.lilioii Muland, ii" 4457.

(2) Lettre du 10 uiars 1762. Édition .Moland, ii" 4857,

demande était de trop de conséquence ; elle ne put réussir.

t Versailles, ce 5 mai 1762.

« Je ne veux point, mon cher Solitaire, que les gens que j'aime soient malades. Vous m'avés mandé que vous l'étiés beaucoup, j'en suis vraiement affligé ; je compte que les premières nouvelles que je recevrai de vous, m'apprendront que vous êtes plus content de votre santé.

«J'ai lu le mémoire qui accompagnait votre lettre (1) : je crois qu'un régiment levé dans les trois cantons que vous me nommés et commandé par l'officier dont vous me faites l'éloge, serait une très bonne acquisition à faire, mais le Roi me parait jusques à présent plus occupé k bien maintenir ses Suisses qu'à les augmenter. Pour entrer dans les viies de Sa Majesté je porte toute mon attention à donner, s'il est possible, une meilleure forme au corps des Suisses, et à le porter au degré de perfection et d'utilité dont il est susceptible.

^1) Nous ne connaissons ni l<t lettre ni le inénioire.

150 CIIOISKUL ET VOLTAIIIE.

Il Vous connaisses, mon cher Solitaire, la sincérité, etc. »

Cette lettre trouva Voltaire encore fort malade. Il avait été attaqué (l'une fièvre violente compliquée d'une inflammation de poitrine. Devant les conséquences possibles dues à la gravité du mal, son médecin avait dii le faire transporter do Ferncy aux Délices, où il pouvait lui donner des soins plus constants et surtout remonter le moral d'un malade dont la vive imagination passait facilement de l'extrême exaltation à l'extrême abattement. Cependant Tronchin vint à bout d'une guérison difficile, et, le 15 mai, son malade pouvait écrire à d'Argental (I) : u Je vous écris enfin, mes divins anges, je ressuscite. . . La nature et lui (Tronchin) m'ont sauvé ; je suis encore dans la plus grande faiblesse, et je ne puis ni marcher ni écrire. »

Guéri, Voltaire n'avait pas tardé à recevoir de nouvelles sollicitations; il les transmettait à Choi-

(l; Édition Moland, n» 4892.

I seul, qui se chargeait d'examiner, d'approuver ou de rejeter selon les circonstances, comme en témoigne le billet suivant :

« Versailles, le 29 mai 1762.

i' J'ai lu avec attention, mon cher Suisse, le mémoire qui était joint à la lettre que vous m'avés écrite le 22 (1) de ce mois; il me regarde bien moins que M. le contrôleur général qui, je vous assure, ne se rendra pas à mes sollicitations, d'autant qu'en finance, les Suisses passent déjà pour avoir en France beaucoup trop d'exemptions. Conservés votre santé, mon cher Suisse, donnés m'en souvent des nouvelles, et comptés pour toujours sur la sincérité des sentimens que je vous ai voué. »

La lettre qui suit est toute relative à l'affaire Calas. On sait que, le 13 octobre 17G1, le fils

(1) La lettre et le mémoire nous sont inconnus. Nous ne pensons pas qu'il soit ici question de l'affaire Desprez de Crassy, dont Voltaire parle assez fréquemment dans sa correspondance et à cette épo(|ue.

ir)2 CJIOISKUL ET VOLTAlliK.

Calas s'était suicidé. Accusé de l'avoir tué, le père du jeune homme, appartenant à la reiijjion protestante, fut arrêté le même jour et, condamné le 8 mars J 762, lut exécuté le 9. Voltaire, convaincu de l'iniquité de cette condamnation, se fit l'avocat de la famille Calas. Il adressa brochures sur brochures, lettres sur lettres aux jujjes, aux Ministres, aux Princes, au Roi lui-même. Il vint heureusement à bout de sa tâche, et le 9 mars 1 765, troisansjourpourjouraprès l'exécution, fut rendu l'arrêt justifiant les Calas. Le duc de Choiseul, qui avait soutenu cette famille de son argent, obtint du Roi trente-six mille livres pour elle. Or, parmi les lettres qu'écrivit Voltaire à l'occasion de cette malheureuse affaire, il en était une par laquelle il l'annonçait à d'Alenibert ; cette lettre intime (I) ne contenait que les faits et n'attaquait nullement ni le Roi ni ses Ministres : « ... On vient, dit-il en parlant des Genevois, de rouer un de leurs frères, accusé d'avoir pendu son fils en haine de notre sainte religion,

(1) Édition Moland, n" 4872.

pour laquelle ce bon père soupçonnait clans son (ils un secret penchant. La ville de Toulouse, beaucoup plus sotte et plus fanatique que Genève, prit ce jeune pendu pour un martyr. On ne s'avisa pas d'examiner s'il s'était pendu luimême, comme cela est très vraisemblable. On l'enterra pompeusement dans la cathédrale; une partie du parlement assista pieds nus à la cérémonie ; on invoqua le nouveau saint; après quoi la chambre criminelle fit rouer le père à la pluralité de huit voix contre cinq. Ce jugement était d'autant plus chrétien qu'il n'y avait aucune preuve contre le roué. Ce roué était un bon bourgeois, un bon père de famille, ayant cinq enfants, en comptant le pendu; il a pleuré son fils en mourant, il a protesté de son innocence sous les coups de barre. Il a cité le parlement au jugement de Dieu. Tous nos cantons hérétiques jettent les liauts cris; tous disent que nous sommes une nation aussi barbare que frivole, qui sait rouer et qui ne sait pas combattre, et qui passe de la Saint-Barthélémy à l'Opéra-Gomique. Nous devenons l'horreur et le mépris del Europe; j'en

ITi-i CHOISF.IJL KT VOLT AI RK.

suis fâché, car nous étions faits pour être aimables... Pour l'amour de Dieu, rendez aussi exécrable que vous le pourrez le fanatisme qui a fait pendre un fils par son père, ou qui a fait rouer un innocent par huit conseillers du roi... »

Or cette lettre, envoyée à d Alembert le 29 mars 17G2, avait été surprise, copiée et, par un abus de confiance que Voltaire qualifie luimême d'exécrable, publiée dans un journal anglais avec des altérations compromettantes. Revenue en France et traduite des papiers anglais, cette lettre parut une véritable attaque contre l'autorité du Roi et celle des Ministres, et elle faillit attirer à Voltaire les plus graves complications. Fort de son innocence, sûr de défendre le bon droit en se débattant contre une injuste prévention, Voltaire dénonça hautement la falsification anglaise. Le 20 août, il écrivit à M. Pierre Rousseau (1) : " Pour répondre. Monsieur, à

(1) Pierre Rousseau était le fondateur du Journal encyclopédique, qu'il avait fait paraître en 1756 pour y défendre les opinions ]ihil(>S(>pliiquos dont il était l'adepte. Voltaire comptait j)arini les collaborateurs du journal, violemment combattu par l'ri'ron.

votre lettre du 14 auguste, dont je vous suis très obligé, je vous dirai que M. le duc de Grafton, qui était dans mon voisinage il y a quelque temps, me montra dans le Saint-James Clironicle du 17 juillet, n° 211, une prétendue lettre de moi, tirée apparemment des archives du Grubstreet ou des charniers Saint-Innocents. Il fallut tout mon respect et toute ma reconnaissance pour m'engager à désavouer dans les papiers anglais cette rapsodie impertinente. Les honnêtes gens éclairés savent bien à quoi s'en tenir sur ces sottises dont on est inondé et dont on est las(I)... »

Dans une autre lettre à Damilaville (2), il répète les mêmes plaintes : « Vous ne vous souvenez peutêtre pas d'une lettre qui est, je crois, la première que je vous écrivis sur cette affaire, et qui était adressée à M. d'Alembert... Je ne sais quel exé-

(1) Édition Moland, n" 5010.

(2) Damilaville était premier commis au bureau du vitifiticme; jjràcc aux privilèjjcs de sa place, il avait [)u faire passer francs de port différents paquets de Voltaire. Ces services les Hrent entrer en relation, et, depuis 1760, ils eurent cnseuïble une correspondance suivie.

lôG CHOISKUL F.T VOLTAIIIK.

crahie polisson a pris cette lettre pour son texte, et y a ajouté tout ce qu'on peut dire de plus extrava{jant, de plus offensant, et de plus punissable contre le gouvernement. L'auteur a poussé la sottise jusqu'à dire du mal du r(ji, et du bien du poëme du Balai; le tout, écrit dans les cliarniers Saints-Innocents, a été mis dans les papiers publics d'An^jleterre (1). »

Mais les désaveux de Voltaire étaient si fréquents et bien souvent si fantaisistes que Ton n'attacha pas grand crédit à ceux-là; et ce fut sous cette impression que Choiseul crut pouvoir lui écrire ces amicales gronderies :

» A Fontainebleau, ce 9 octobre [1762].

« Je rends grâces à M. de Richelieu de vous avoir fait souvenir de moi, ma chère Marmotte ; je mérite des louanges de la part de l'amitié, elles me sont chères; je ne mérite guères les autres, et la preuve est au bout, voyés nos succès. Cependant il est certain que je fais de mon mieux, et

(1) Cette lettre est du 29 auguste 1762. Édition Moland,

nosoai.

le résultat de ce mieux me donne plus de chagrin que de satisfaction. Je ne vous ai point répondu sur votre famille toulousaine; cette affaire vous avait sérieusement échauffé le cerveau ; je l'ai apprise par vous, mais j'ai lu depuis dans les papiers anglais une lettre à d'Alembert qui, en vérité, n'est point sage. On peut être peiné d'une injustice de Messieurs, mais prudemment il ne faut pas s'en plaindre comme vous vous en plaignes, encore moins se faire des ennemis et peut-être des affaires pour jouer le rôle d'un avocat de causes perdues. Vous connaisses trop l'administration du royaume pour ne pas savoir que les Parlements jugent en dernier ressort le criminel ; que le Roi est astreint aux formes; que, selon les lois, ce qu'il peut faire, quand une partie se plaint du jugement, est do demander les motifs, et que cette demande entraîne les longueurs dont vous vous plaignes et ne produit ordinaireinent aucun redressement sur un arrêt qui se trouve exécuté. Des juges se peuvent tromper parcequ'ils sont hommes, mais les Kois doivent suivre les formes et s en ra-

158 Cil OIS Kl L KT VOLTAlIlt:.

poricr aiijujjemcnt des hommes nécessairement; il y aurait plus d'inconvénients à intervertir cet ordre qu'il n'y en a à le maintenir ; 25 personnes peuvent par un grand hasard se tromper, et en cela je plains la nature souffrante et jugeante; mais tout un tribunal ne condamne pas à mort pour son plaisir ; voilà tout ce que je puis vous dire sur le pendu que vous protégés, dont d'ailleurs il n'a pas été question ici. Je suis au reste persuadé de son innocence; je prie Dieu de tout mon cœur pour le salut de son unie, et si jamais son alfaire revient par les formes au conseil du Roi, je l'écouterai avec l'attention la plus scrupuleuse. Mais je vous gronderai, et vous mériterés de l'être par vos amis, quand une affaire vous est aussi étrangère, de vous engager à écrire des lettres qui doivent vous altircr des chagrins. Adieu, ma chère Marmotte; il est un âge où il ne faut emplover le fin de son imagination que pour son bonheur et celui de ses amis , laisser aller le monde comme il va quand on n'est pas chargé de le conduire et dire toujours du bien de M. le

Prieur (1). Bonsoir, je vous embrasse de tout mon cœur. »

Devant ces reproches immérités, Voltaire renouvelle avec plus d'ardeur ses dénégations : 11 M. le duc de Ghoiseul, dit-il à Damilaville (2), m'a écrit quatre pages sur cette horreur dont il ma cru coupable. Mais comment m'a-t-il pu soupçonner d'une telle bêtise, d'une telle folie, de telles expressions, d'un tel style... » Un peu plus tard il adresse la même plainte à d'Argental (3) : « ... Ce qui fait ma vraie tribulation, c'est que M. le duc de Ghoiseul m'a cru l'auteur de cette belle rapsodie anglaise, c'est qu'il me l'a écrit, avec bonté, il est vrai ; mais cette bonté est affreuse. J'en ai été outré, et je lui ai dit bien des injures qu'il mérite... »

Et, les protestations ne lui suffisant pas, il voulut témoigner par des preuves évidentes qu'il

(1) Louis XV.

^2) Le 15 octobre 1762. Édition MolaiiJ, n» nOGG. (3) Dans une lettre de novetuLre 1702. Édition Midaiid, II" 5085.

I«i() CIIOISKIJL liT VOLT Al HE.

n'était pour rien dans la condamnable publication ; il en appela à d'Alembert (1). « Mon cbcr confrère, mon cber et vrai philosophe, je vous ai envoyé la traduction de cotte infâme lettre anglaise insérée dans les papiers de Londres du mois de juin. C'est la même que M. le duc de Ghoiseul a eu la bonté de me faire parvenir. Si je vous avais écrit une pareille lettre, il faudrait me pendre à la porte des Petites-Maisons; et il serait très-triste pour vous d'être en correspondance avec un malhonnête homme si insensé... 11 me paraît essentiel que M. le duc de Ghoiseul voie si le roi et les ministres sont mêlés si indignement etsi mal à propos dans ma lettre, et si j'ai écrit les bêtises, les absurdités, et les horreurs qu'on a si charitablementajoutées à mon billet. Cherchez-le, je vous en conjure; vous devez à vous et à moi la preuve de la vérité qu'on demande; c'est la seule manière de confondre une telle imposture, et il est bon que le ministère voie combien on calomnie les gens de lettres... Tâchez, encore une

(l)LeUie du 17 octol)ie 17G2. Éililion M..land, n" 5070.

fois, de retrouver mon billet; envoyezjevousen supplie, l'original de ma main à M. le duc de Ghoiseul, et à moi copie. . . En un mot, je vous supplie de chercher ce billet, et de l'envoyer à M. le duc de Choiseul, à mes risques, périls, et fortunes. » Ne se jugeant nullement attaqué par les reproches du Ministre , estimant l'accusation absurde et la défense inutile, d'Alembert se contenta d'envoyer à Voltaire (1) l'original de la lettre, qu'il avait pu retrouver et dont il n'était après tout que le destinataire. Il ne se souciait pas de la faire parvenir directement à Choiseul, duquel il n'avait pas à se louer. Le Ministre la reçut donc par les soins du principal intéressé ; il y vit une preuve de bonne foi qu'il était prêta reconnaître; mais la fin de la campagne de 1762, les préliminaires de paix signés entre les Cours de France, d'Espagne et d'Angleterre le 3 novembre, avaient trop occupé le duc de Choiseul pour qu'il ne tardât pas un peu à rassurer son correspondant :

(1) Voir la lettre de d'Alembert du 56 octolirc 1702.

i(J-2 CHOISEUL ET VOLTAIRE.

u A Fontainebleau, ce 12 novembre [1762].

« Je n ni j)as eu le temps de vous répondre, ma chère Marmotte; j'ai été occupé tout ce mois ci à finir une petite tracasserie dont mon Maître était occupé et qui effectivement commençait à devenir fastidieuse à tout le monde, hors à votre héros qui me paraît nen être pas las ; je suis son serviteur, mais à présent le jeu ne vaudra pas la chandelle. Vous avés raison, vous n'avés point écrit la lettre supposée ; personne n'en parle, ni ne songe actuellement à vous l'imputer. Paix ou guerre, ma chère Marmotte, je vous aimerai toujours de tout mon cœur. »

Ce que Choiseul appelle terminer une petite tracasserie, c'était mettre fin aux boucheries annuelles auxquelles les rivalités prussienne et autrichienne conviaient la France depuis sept campagnes. La lassitude était générale, et Voltaire n'avait pas manqué d'en prendre prétexte pour revenir à son ancien rôle d'agent pacificateur. Dès les premiers avis d'entente, il avait adressé

CHOISEUL ET V()[.TAIRt;. 163

au ministre des Affaires Étrangères, alors le duc de Praslin, une lettre dans laquelle il demande instamment la paix (1) : « Si je ne voulais faire entendre ma voix, cher seigneur, je me tairais dans la crise des affaires où vous êtes; mais j entends la voix de beaucoup d'étrangers : tous disent qu'on doit vous bénir si vous faites la paix, à quelque prix que ce soit. Permettez-moi donc, Monseigneur, de vous en faire mon compliment. Je suis comme le public, j'aime beaucoup mieux la paix que le Canada et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. Vous nous don nez précisément ce dont nous avons besoin. Nous vous devons des actions de grâces. Recevez en attendant, avec votre bonté ordinaire, le profond respect de Voltaire. »

Cette lettre, qui témoigne de vues pratiques immédiates })lus que d'une clairvoyance d'a\ cnir, fut suivie d'une autre qui ne nous est pas parvenue. La réponse du duc de Praslin nous montre qu'elles étaient toutes deux bien inspi-

(l) 6 se|itembre 17^2. Ivlilion Mol.ind, n" 503 ).

Kii C MOI SEUL KT VOLTAIRK,

rées (Je I esprit du moment et flatteuses pour le destinataire :

« Versailles, ce 14 novembre [1762] (1).

Il J'ai reçu, Monsieur, vos deux lettres. Ma réponse à la première a été la signature des préliminaires; je crois que je ne pouvais guère en faire une meilleure. Je répondrai à la seconde en vous assurant (le mon amitié pour votre personne et de mon admiration pour vos ouvrages.

« Le duc de Praslin, »

Sur l'année 1762 s'achève ce que l'on peut considérer comme la première partie de la correspondance échangée entre le duc de Ghoiseul et Voltaire. Entamée par eux en prévision d'une conclusion de paix désirable, nous avons vu comment les chances inespérées de Frédéric après des périodes effrayantes de revers en contrarièrent les effets, puis la rendirent inutile. Elle servit du moins à Voltaire, qui mit fréquemment

(1) Cette pièce, qui se trouvait iiUercalée dans la correepondance de Ghoiseul, est éçalenienl inédite.

à contribution la bienveillance intéressée de son puissant correspondant. Choiseul en tira quelques distractions et des satisfactions de vanité ; mais la France n'y gagna rien qu'un peu d'esprit dépensé de part et d'autre. N'ayant pu réussir à provoquer trois ans plus tôt une paix qui fût honorable, Voltaire accueillit avec enthousiasme lespréliminairesquidevaientaboutir,le 10 février 1763, à la signature définitive. Nous perdions le Canada, la Nouvelle-Ecosse, les îles du Saint- Laurent, le Sénégal, Minorque et une partie des petites Antilles ; nous devions évacuer l'Allemagne et raser les fortifications de Dunkerque; il nous était interdit d'armer nos possessions de l'Inde; enfin il nous fallait céder la Louisiane à l'EspagKie, en dédommagement de Minorque prise par les Anglais.

Ainsi cette paix, conclue par le traité de Paris et dont se réjouissait Voltaire , d'accord avec beaucoup d'esprits de son temps, consacrait notre ruine coloniale ; elle terminait honteusementune guerre longue, inutile et ruineuse, imposée au Roi par une orgueilleuse maîtresse et prolongée

CHOISKUL KT VOLTAlRF

|);u' l'aveugle incapacité des Minislres; elle élevait au plus haut point de grandeur rAnglelerre, (jui II aura pas nus moins ci un siècle et demi a descendre de cet apogée.

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