‹ Choiseul et VoltaireChapitre 5 sur 6 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

N° 1 . — Etat sùjnalétiqiie du manuscrit.

Composé de deux volumes, le premier de 375 pages, le second de 434, le manuscrit in-quarto carré qui contient la correspondance de Clioisoul avec Voltaire est richement relié en maroquin rouge, frappé, au dos de petits fers dorés dans le style de l'époque, et sur le plat de trois filets d'encadrement. Les dos portent, sur deux pièces de maroquin vert, l'énoncé des tomes et le titre commun aux deux volumes :

« MANISCRITS DE CHOISEUIL. )»

En tète du premier volume une table générale indique le sommaire des matières : « Lettres de Clioiseul à Voltaire; récit d'une aventure relative aux Jésuites; Mémoires remis au Roi par Clioiseul en 1765; fragments écrits par le Duc depuis sa retraite ou concernant les affaires de ses départements, etc. » La table se termine par cette très courte introduction : (( Tous ces morceaux, dit le présentateur, sont copiés sur les manuscrits que j'ai eu entre les mains, et on

254 PIECKS JUSTIFICATIVES.

peut y ajouter foi comme à des ori{finaux. Le nom du Ministre (ju'ils concernent suffit pour le rendre intéressant; (iuel(|U('s-uns peuvent servir à l'histoire du temps et à la connaissance du {^enre de son esprit, de son talent et de son caractère. On y a joint quelques notices et on se propose d'y ajouter (juclques mots qui peuvent en rendre la lecture plus ajjfréable et plus facile. "

Ces notic(^s, entachées de parti pris, manquent d'esprit criticjue; elles n'ont historiquement aucune valeur et ne peuvent guère aider qu'à donner une une date au manuscrit. En effet, leur auteur y parle de Choiseul à l'imparfait; il écrit donc après la mort du Duc (8 mai 1785); mais il parle au présent du ministre Miromesnil dont la chute eut lieu le 28 avril 1787. Ce serait donc dans cet intervalle des années 1785 à 1787 qu'auraient été faites les copies.

Les quarante -six lettres de Choiseul à Voltaire se trouvent à la fin du second volume et copiées de la page 261 à la page 432, sans aucun ordre historique ou chronologique. Elles sont précédées d'une notice de treize pages, dans laquelle est transcrit le passage des Mémoires de Voltaire relatif à son entrée en relation avec le Duc (1).

Lorsque le manuscrit me fut confié pour déterminer celles des matières qui pourraient être inédites et pour en préparer la publication, je distinguai tout

il) Ces Mémoires de Voltnire, écrits après sa brouille avec Frédéric II, brûlés par l'auteiir après sa réconciliation avec le roi de l'riisso et conservés par \Va;;nièrc en deux copies, ne furent imprimés (ju'en 1784.

PIECES JUSTIFICATIVKS. 235

d'abord, comme particulièrement intéressantes pour l'iiistoire, ces lettres de Ghoiseul à Voltaire.

Mais, avant d'en faire le sujet d'une lon^jue étude, et quoique par leur contexte même elles eussent un caractère de parfaite authenticité, je voulus tout d'abord prendre l'avis de deux maîtres, M. Jules l'iammermont, qui depuis quinze années faisait du duc de Ghoiseul l'objet de passionnantes recherches, et M. Etienne Charavay, l'érudit éminent, qui m'était désigné comme un sûr conseiller par son double titre d'oncle et d'historien. MM. Flammermont et Charavay préparaient alors en collaboration la publication des Mémoires complets du duc de Ghoiseul ; ils furent heureux de trouver, dans le manuscrit que je soumettais à leur haute compétence, la preuve que certaines parties de leur texte, dont on attribuait la fausse paternité à Soulavie, émanaient véritablement de Ghoiseul, et les emprunts qu'ils firent à ce manuscrit suffiraient pour en attester l'incontestable valeur historique. On sait que la mort, à deux mois de distance, a frappé les deux savants collaborateurs, et ce m'est un profond regret de ne pouvoir leur témoigner qu'à titre d'hommage posthume mon souvenir reconnaissant et mon affectueuse gratitude.

X» 2. — Observatons de M. de Chaiivelin Cambassadeur sur une lettre de M. de Voltaire au roi de Prusse, écrite par ordre du ministère, 1759.

« La lettre est très bien ; le fond et le ton en sont à merveille; je n'y ferai que deux observations :

-2:>(', PIKCKS Jl'STIF IC.ATIVKS.

« 1" Je ne sais si je lui présenterais aussi décisivenicnt l'idée de restitution; je crois qu'elle lui sera toujours amère, et je ne sais si elle ne blesserait passa {jloire autant que son intérêt. Peut-être faudrait-il adoucir ce passajje :

« 2» Je crois qu'il conviendrait de lui expliquer davantage le fond d'un système de pacification fondé sur les idées propres à lui, qu'il développe dans sa dernière lettre. En conséquence, je lui dirais, ce me semble :

« Vous ne voulez pas faire la paix sans les Anj^lais ; vous avez raison, votre bonneur y est intéressé. Mais pourquoi ne feriez vous pas faire la paix aux Anyl^is en même temps qu'à vous? N'avez vous pas acquis assez de droits sur leur estime, assez d'ascendant sur eux, pour qu'ils sacrifient quelques uns de leurs avantages à l'bonneur de vous assurer les vôtres"? Alors les Français, en compensation d'un tel bienfait, ne seront ils pas excités et autorisés à déterminer leurs alliés à • des sacrifices équivalents à ceux que les Anglais auront faits pour eux en votre faveur? Alors ne serez vous pas l'auteur et le mobile de cette condescendance réciproque qui ramènera tout à un équilibre désirable et utile à tout l'univers? En un mot, si vous déterminez les Anglais à ne pas envabir l'empire des mers, la propriété de toutes les colonies, et le commerce universel, doutez vous que les Français n'engagent vos ennemis à renoncer aux prétentions qui vous seraient nuisibles?

« Il me semble que cette tirade, maniée par le génie de M. de Voltaire, embellie des grâces nerveuses de

son Style, et ajoutée aux notions qu'il a déjà prises du roi de Prusse, et des objets les plus propres à l'émouvoir, peut mettre dans tout son jour l'idée d'un plan qu'il serait très heureux que ce Prince saisit, adoptât, et conduisit à sa maturité. >»

N° 3. — Lettre de Frédéric II à Voltaire.

« [Sagan] 22 septembre 1759.

« La Duchesse de Saxe-Gotha m'envoie votre lettre, etc. Gomme je viens d'être étrangement ballottéPpar la fortune, les correspondances ont toutes été interrompues. Je n'ai point reçu votre paquet du 29; c'est même avec bien de la peine que je fais passer cette lettre, si elle est assez heureuse de passer.

(( Ma position n'est pas si désespérée que mes ennemis le débitent. Je finirai encore bien ma campagne; je n'ai pas le courage abattu; mais je vois qu'il s'agit de paix. Tout ce que je peux vous dire de positif sur cet article, c'est que j'ai de l'honneur pour dix, et que, quelque malheur qui m'arrive, je me sens incapable de faire une action qui blesse le moins du monde ce point si sensible et si délicat pour un homme qui pense en preux chevalier, si peu considéré de ces infâmes politiques qui pensent comme des marchands.

« Je ne sais rien de ce que vous avez voulu me faire savoir; mais, pour faire lu paix, voilà deux conditions dont je ne me départirai jamais : 1° de la faire conjointement avec mes fidèles alliés; 2° de la faire honorable et glorieuse. Voyez vous, il ne me reste que

l'honneur, je le conserverai au prix de mon sanç.

il Si on veut la paix, qu'on ne me propose rien cjui répupne à la délicatesse de mes sentiments. Je suis dans les convulsions des opérations militaires; je suis comme les joueurs qui sont dans le malheur et qui s'opiniàtrent contre la fortune. Je l'ai forcée de revenir à moi plus d'une fois, comme une maîtresse volage. J'ai affaire à de si sottes gens qu'il faut nécessairement qu'à la fin j'aie l'avantage sur eux. Mais qu'il arrive tout ce qu'il plaira à Sa sacrée Majesté le Hasard, je ne m'en embarrasse pas. J'ai jusqu'ici la conscience nette des malheurs qui me sont arrivés. La bataille de Minden, celle de Cadix, et la perte du Canada, sont des arguments capables de rendre la raison aux Français, auxquels l'ellébore autrichien l'avait brouillée. Je ne demande pas mieux que la paix, mais je la veux non flétrissante. Après avoir combattu avec succès contre toute l'Europe, il serait bien honteux de perdre par un trait de plume ce que j'ai maintenu par l'épée.

Il Voilà ma façon de penser; vous ne me trouverez pas à l'eau de rose; mais Henri IV, mais Louis XIV, mes ennemis même, que je peux citer, ne l'ont pas été plus que moi. Si j'étais né particulier, je céderais tout pour l'amour de la paix; mais il faut prendre l'esprit da son état. Voilà tout ce que je peux vous dire jusqu'à présent. Dans trois ou quatre semaines la correspondance sera plus libre, etc.

u Frédéric. »

N" 4. — Lettre de Voltaire à d'Argental.

(A vous seul.) « Novembre [1759] (1).

« Mon divin ange, vous êtes un ange de paix. Permettez que je vous parle votre langue, après avoir parlé celle de notre tripot des Délices. Vous êtes né, de toutes façons, pour mon bonheur, dans mes plaisirs, dans mes affaires. Je vous dois tout; vous êtes en tout temps constitué mon ange gardien; écoutez donc ma dévote prière.

« 1" Je voudrais savoir, en général, si M. le Duc de Ghoiseul est content de moi, et vous pouvez aisément vous en enquérir un mardi. Tout ce que je peux vous dire, c'est que j'ai grande envie de lui plaire, et comme son obligé, et comme citoyen.

« 2» S'il entrait avec vous dans quelque détail, comme il y est entré avec M. de Chauvelin, ne pourriez vous pas lui dire, quelque autre mardi, la substance des choses ci-dessous?

« Voltaire est dans une correspondance suivi avec Luc; mais, quelque ulcéré qu'il puisse être et qu'il doive être contre Luc, puisqu'il est capable d'avoir étouffé son ressentiment au point de soutenir ce commerce, il l'étoufcfera bien mieux quand il s'agira de servir. Il est bien avec l'électeur palatin, avec le duc de Wurtemberg, avec la maison de Gotha, ayant eu des affaires d'intérêt avec ces trois maisons, qui sont

(1) Édition Moland, n" 3981.

contentes de lui, et cjui lui écrivent avec confiance. Il a été le confident du prince de liesse l'apostat. Il a des amis en Angleterre. Toutes ces liaisons le mettent en droit de voya^jer partout, sans causer le moindre soupçon, et de rendre service sans conséquence.

(I II a été envoyé secrètement, en 1743, auprès de Luc. Il eut le bonheur de déterrer que Luc alors se joindrait à la France; il le promit; le traité fut conclu depuis, et signé par M. le cardinal de Tencin. Il pourrait rendre aujourd'hui quelque service non moins nécessaire.

« Mon cher ange, il faut la paix à présent, ou des victoires complètes sur mer et sur terre. Ces victoires complètes ne sont pas certaines, et la paix vaut mieux qu'une guerre si ruineuse. On ne se dissimule pas sans doute l'état funeste où est la France, état pire pour les finances et pour le commerce qu'il ne l'était à la paix d'Utrecht. Quelquefois, quand on veut, sans compromettre la dignité de la couronne, parvenir à un but désiré, on se sert d'un capucin, d'un abbé Gautier, ou même d'un homme obscur comme moi, comme ou envoie un piqueurdétourner un cerf, avant qu'on aille au rendez vous de chasse. Je ne dis pas que j'ose me proposer, que je me fasse de fête, que je prévienne les vues du ministère, que je me croie même digne de les exécuter; je dis seulement que vous pourriez hasarder ces idées, et les échauffer dans le cœur de M. le ducdeChoiseul. Je lui répondrais sur ma tête qu'il ne serait jamais compromis; que je ne ferais jamais un pas, ni en deçà, ni en delà de ce qu'il me prescrirait. Je pense qu'il ne lui convient pas absolument

de demander la paix, mais qu'il lui convient fort d'en faire naître le désir à plus d'une puissance, ou plutôt de faire mettre ces puissances à portée de marquer des intentions sur lesquelles on puisse ensuite se conduire avec honneur.

<i II part sans doute d'un principe aussi vrai que triste : c'est qu'il n'y a rien à gafjnerpour nous, d'aucune façon, dans ce {jouffre où tout l'ar^jentde la France aété englouti. J'ai pris la liberté de lui prédire la prise de Québec et celle de Pondichéry ; l'une est arrivée, et je tremble pour l'autre. Il y a des citoyens de Genève qui ont des correspondances par tout l'univers habitable. Il y a autour de moi des gens de toute nation, des ministres anglais, des Allemands, des Autrichiens, des Prussiens, et jusqu'à d'anciens ministres russes. On voit les choses d'un œil plus éclairé qu'on ne les voit à Paris; on croit que, si la descente projetée dans une des provinces anglaises s'effectue, il ne reviendra pas un seul Français. Le passé, le présent, et l'avenir, font frémir. Je sais que le ministère a du courage, et qu'il a, cette année, des ressources ; mais ces ressources sont peut-être les dernières, et on touche au temps de vérifier ce qui a été dit, qu'il y avait une puissance qui donnerait la paix, et que cette puissance était la misère.

« J'ai peur qu'on ne soit résolu encore à faire des tentatives ruineuses, après lesquelles il faudra demander humblement une paix désavantageuse, «ju'on pourrait faire aujourd'hui utile, sans être déshonorante.

«Enfin, mon cher ange, vous êtes accoutumé à corri-

2fiS PIÈCES JUSTIFICATIVES.

ger mes plans; si celui-ci ne vous plaît pas, jetez le au feu, et je vous enverrai simplemeiat la Chevalerie.

Il Vous pouvez au moins savoir si M. le ducdeChoiseul est content de moi. Ce n'est pas que je doive craindre qu'il en soit mécontent, mais il est doux d'apprendre de votre bouche a quel point il agrée ma reconnaissance. Comptez d'ailleurs que je ne suis pas empressé, et que je me trouve très bien comme je suis, à votre absence près. Adieu; je baise le bout de vos ailes. »

N* 5. — Lettre de Frédéric II au marquis d'Argens (1).

« Hermannsdorff, près de Breslau, 27 août 1760.

« Autrefois, mon cher marquis, l'affaire du 15 aurait décidé de la campagne; à présent, cette affaire n'est qu'une égratignure ; il faut une bataille pour fixer mon sort. Nous la donnerons, selon toutes les apparences, bientôt, et alors on pourra se réjouir, si l'événement est avantageux. Je vous remercie cependant de la part sincère que vous prenez à cet avantage. lia fallu bien des ruses et bien de l'adresse pour amener les choses à ce point. Ne me parlez point de dangers; la dernière action ne me coûte qu'un habit et un cheval; c'est acheter à bon marché la victoire. Je n'ai point reçu l'autre lettre dont vous me parlez. Nous

(1) Correspondance littéraire de Grimm. 1878. Volume IV, page 291.

sommes comme bloqués, pour la correspondance, par les Russes du côté de l'Oder, et par les Autrichiens de l'autre. Il a fallu un petit combat pour faire passer Gocceji; j'espère qu'il vous rendra ma lettre.

« Je n'ai jamais été de ma vie dans une situation plus fâcheuse que cette campa^jne-ci. Croyez qu'il faut encore du miraculeux pour nous faire supporter toutes les difficultés que je prévois. Je ferai sûrement mon devoir dans l'occasion; mais souvenez vous toujours, moucher marquis, que je nedisposepas de la fortune, et que je suis obligé d'admettre trop de casuel dans mes projets, faute d'avoir le moyen d'en former de plus solides. Ce sont là les travaux d'Hercule, que je dois finir dans un âge où la ^force m'abandonne, et où mes infirmités augmentent, et, à vrai dire, quand l'espérance, seule consolation des malheureux, commence à me manquer. Vous n'êtes pas assez au fait des choses pour vous faire idée nette de tous les dangers qui menacent l'Etat. Je les sais, je les cache, je garde toutes les appréhensions pour moi, et je ne communique au public que les espérances et le peu de bonnes nouvelles que je peux lui apprendre. Si le coup que je médite, réussit, alors, mon cher marquis, il sera temps d'épancher sa joie; mais jusque-là ne nous flattons pas, de crainte qu'une mauvaise fortune inattendue ne nous abatte trop.

« Je mène ici la vie d'un chartreux militaire. J'ai beaucoup à penser à mes affaires; le reste du temps je le donne aux lettres, qui font ma consolation, comme elles le faisaient à ce consul orateur, père de la patrie et de l'éloquence. Je ne sais si je survivrai à cette

26i PIÈCES JUSTIFICATIVES.

guerre; maïs je suis bien résolu, si cela arrive, de passer le reste de mes jours au sein de la pliilosopiiie et de l'amitié. Dès que la correspondance deviendra plus libre, vous me ferez plaisir de m'écrire plus souvent. Je ne sais où nous aurons nos quartiers d'hiver. Ma maison à Breslau a péri durant le bombardement. Nos ennemis nous envient jusqu'à la lumière du jour, ainsi que l'air que nous respirons; il faudra pourtant bien qu'ils nous laissent une place, et, si elle est sûre, je me fais une idée de vous y recevoir.

« Eh bien, mon cher marquis, que devient la paix de la France? Vous voyez que votre nation est plus aveuglée que vous ne l'avez cru. Ces fous perdront le Canada et Pondichéry pour faire plaisir à la reine de Hongrie et à la Czarine.

« Veuille le ciel que le prince Ferdinand paye bien cher leur zèle! ce seront des officiers innocents de ces maux et de pauvres soldats qui en seront les victimes, et les illustres coupables n'en souffriront pas. Je sais un trait du Duc de... que je vous conterai lorsque je vous verrai ; jamais procédé plus fou et plus inconséquent n'a flétri un ministre de France depuis que cette monarchie en a. Voici des affaires qui me surviennent. J'étais en train d'écrire; mais je vois qu'il faut finir, et pour ne point vous ennuyer, et pour ne point manquer à mon devoir, Adieu, cher marquis ; je vous embrasse.

« Frédéric. »

N» 6. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseid (l).

« Novembre [1760].

Ecoutez, rien n'a réussi

Que votre sacré reliquaire Envoyé dans Ferney de la part du Saint-Père, Tout le peuple hérétique en est fort en souci.

Chacun voit, chacun dit ici Qu'en ma maison la grâce abonde, Et qu'ayant du crédit sur vous en l'autre monde, J'en dois avoir en celui-ci.

<( Monseigneur, je suis vain comme un poëte ; un poëte fait l'entendu, et je laisse croire que vous m'honorez de vos bontés jusqu'à me permettre de vous importuner au milieu de vos occupations importantes. M. Crommelin, qui a beaucoup d'esprit, vous dira que M. le général de Constant s'est battu comme un diable pendant quarante ans contre nous et qu'il faut que ses enfants se battent pour nous ; que cette famille noble appartient de droit à la France, puisqu'elle est originaire de la ville d'Aix, et qu il est clair qu'ils sont Français, attendu qu'ils sont très aimables et que leurs femmes sont charmantes. — Et puis que demandentils? d'être reconnus pour ce qu'ils sont; il y a tant de gens qui veulent être ce qu'ils ne sont pas ! Je con-

(1) Cette lettre, qui est tirée de la Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney, par Lucien Perey et Gaston Maugras l'aris, 1885 , estdatée parles éditeurs 1760. Elle nf)U8 a semblé postérieure à cette date, les vers du coriirnencenient se rapportant à l'envoi de reliques fait par Choiseul en septembre 1761.

nais vinfft faiseurs de vers à qui je refuserais tout net des lettres patentes de poëte ; mais comment refuser à MM. de Constant la qualité de f;entilsIiommes qu'ils ont chez eux et qu'ils ont si di{;nement soutenue? Pardonnez, Monseigneur, la liberté {;rande de moi Suisse, le plus franc de tous les Suisses, le plus reconnaissant de vos bontés, attaché pour jamais à votre personne avec le plus profond respect. »

N" 7. — Lettre de Voltaire an duc de Choiseul.

Il A Monsieur le duc de Choiseul (1).

.. 13 juillet [1761 1.

« Monseigneur, vous savez qu'au sortir du grand conseil tenu pour le testament du roi d'Espagne, Louis XIV rencontra quatre de ses filles qui jouaient et leur dit : " Eh bien ! quel parti prendriez-vous à ma place? » Ces jeunes princesses dirent leur avis au hasard. Le roi leur répliqua : u De quelque avis que je sois, j'aurai des censeurs. »

« Vous daignez en user avec moi, vieux radoteur, comme Louis XIV avec ses enfants. Vous voulez que je bavarde, bavarde, et que je compile, compile. Vos bontés, et ma façon d'être, qui est sans conséquence, me donnent toujours le droit que Gros-Jean prenait avec son curé.

(I D'abord je crois fermement que tous les hommes ont été, sont, et seront menés par les événements. Je res-

(1) Édition Moland, n" 4607.

pecte fort le cardinal de Richelieu ; mais il ne s'engagea avec Gustave-Adolphe que quand Gustave eut débarqué en Poméranie sans le consulter ; il profita de la circonstance. Le cardinal Mazarin profita de la mort du duc de Veymar; il obtint l'Alsace pour la France, et le duché de Rethel pour lui.

« Louis XIV ne s'attendait point, en faisant la paix de Ryswick, que son petit-fils aurait, trois ans après, la succession de Charles-Quint. Il s'attendait encore moins que l'arrière-petit-fils abandonnerait les Français pendant quatre ans aux dépradations de l'Angleterre, maîtresse de Gibraltar. Vous savez quel hasard fit la paix avec l'Angleterre, signée par ce beau lord Bolingbroke sur les belles fesses de M°" Pulteney. Vous ferez comme tous les grands hommes de cette espèce, qui ont mis à profit les circonstances où ils se sont trouvés.

« Vous avez eu la Prusse pour alliée, vous l'avez pour ennemie ; l'Autriche a changé de système, et vous aussi. La Russie ne mettait, il y a vingt ans, aucun poids dans la balance de l'Europe, et elle en met un considérable. La Suède a joué un grand rôle, et en joue un très petit. Tout a changé et changera ; mais, comme vous l'avez dit, la France restera toujours un beau royaume, et redoutable à ses voisins, à moins que les classes des Parlements n'y mettent la main.

« Vous savez que les alliés sont comme les amis qu'on appelait de mon temps au quadrille : on changeait d'amis à chaque coup.

« Il me semble d'ailleurs que l'amité de messieurs

268 PIÈCKS jrSTIFICATIVES.

de Brandebourg a toujours été fatale à la France. Ils nous abandonnèrent au siège de Metz fait par Charles- Ouint. Ils prirent beaucoup d'argent de Louis XIV, et lui firent la guerre. Vous savez cjue Luc vous trahit deux fois dans la guerre de 1741, et sûrement vous ne lo mettrez pas en état de vous trahir une troisième. Sa puissance n'était alors qu'une puissance d'accident, fondée sur l'avarice de son père et sur l'exercice à la prussienne. L'argent amassé a disparu ; il est battu avec son exercice. Je ne crois pas qu'il reste quarante familles à présent dans son beau royaume de Prusse. La Poméranie est dévastée ; le Brandebourg, misérable, personne n'y mange de pain blanc ; on n'y voit que de la fausse monnaie, et encore très peu. Ses États de Clèves sont séquestrés ; les Autrichiens sont vainqueurs en Silésie. Il serait plus difficile à présent de le soutenir que de l'écraser. Les Anglais se ruinent à lui donner des secours indiscrets vers la liesse, et, grâces au ciel, vous rendez ces secours inutiles. Voilà l'état des choses.

« Maintenant, si on voulait parier, il faudrait, dans la règle desprobabilités, parier trois contre un que Luc sera perdu avec ses vers, et ses plaisanteries, et ses injures,et sa politique, tout cela étant également mauvais.

« Cette affaire finie, supposé qu'un coup de désespoir ne rétablisse pas ses affaires, et ne ruine pas les vôtres, tout finit en Allemagne. Vous avez un beau congrès, dans lequel vous êtes toujours garant du traité de Vestphalie, et j'en reviens toujours à dire que tous les princes d'Allemagne diront : Luc est tombé, parce qu'il s'est brouillé avec la France; c'est

à nous d'avoir toujours la France pour protecv ice. Certainement, après la chute de Luc, la reine de Hongrie ne viendra pas vous redemander ni Strasbourg, ni Lille, ni votre Lorraine. Elle attendra au moins dix ans, et alors vous lui lâcherez le Turc et le Suédois pour de l'argent, si vous en avez.

« Le grand point est d'avoir beaucoup d'argent. Henri IV se prépara à se rendre l'arbitre de l'Europe, en faisant faire des balances d'or par le duc de Sully. Les Anglais ne réussissent qu'avec des guinées et un crédit qui les décuple. Luc n'a fait trembler quelque temps l'Allemagne que parce que son père avait plus de sacs que de bouteilles dans ses caves de Berlin. Nous ne sommes plus au temps de Fabricius. C'est le plus riche qui l'emporte, comme, parmi nous, c'est le plus riche qui achète une charge de maitre des requêtes, et qui ensuite gouverne l'État. Cela n'est pas noble, mais cela est vrai.

« Les Russes m'embarrassent ; mais jamais l'Autriche n'aura de quoi les soudoyerdeux ans contre vous. « L'Espagne m'embarrasse, car elle n'a pas grand chose à gagner à vous débarrasser des Anglais ; mais au moins est-il sûr qu'elle aura plus de haine pour l'Angleterre que pour vous.

« L'Angleterre m'embarrasse, car elle voudra toujours vous chasser de l'Amérique septentrionale; et vous aurez beau avoir des armateurs, vos armateurs seront tous pris au bout de quatre ou cinq ans, comme on l'a vu dans toutes les guerres.

Il Ah ! Monseigneur, Monseigneur, il faut vivre au jour la journée quand on a affaire à des voisins. On

«ilO PIÈCES JUSTIFICATIVES.

peut suivre un plan chez soi, encore n'en suit-on guère. Mais quand on joue contre les autres, on écarte suivant le jeu qu'on a. Un système, grand Dieu ! celui do Descartes est tombé ; l'empire romain n'est plus ; Pompignan même perd son crédit : tout se détruit, tout passe. J'ai bien peur que dans les grandes affaires il n'en soit comme dans la physique : on fait des expériences, et on n'a point de système.

« J'admire les gens qui disent : La maison d'Autriche va être bien puissante. La France ne pourra résister. Eh ! messieurs, un archiduc vous a pris Amiens, Charles-Quint a été à Compiègne, Henri V d'Angleterre a été couronné à Paris. Allez, allez, on revient de loin ; et vous n'avez pas à craindre la subversion de la France, quelque sottise qu'elle fasse.

«Quoi ! point de système? Je n'en connais qu'un, c'est d'être bien chez soi ; alors tout le monde vous respecte.

« Le ministre des Affaires étrangères dépend de la guerre et de la finance ; ayez de l'argent et des victoires, alors le ministre fait tout ce qu'il veut. »

N» 8. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseul.

« Mars [1763] (1).

«I Mon protecteur, si on me demande comment il faut défricher un désert et donner du pain à des famiWes qui n'en avaient pas, je le dirai bien ; mais

(1) Édition Moland, n<> 5258.

j'i(jnore comment il faut présenter au Roi le détail de Fontenoy, l'érection de l'École militaire, et les autres événements qui ne peuvent choquer que sa modestie. J'ignore surtout si on peut lui présenter cette édition qui est pourtant la neuvième (1). Tout ce que je sais, c'est que je prends la liberté de l'adresser à mon protecteur, qui en fera tout ce qu'il voudra. Il sait mieux

que moi

Quid deceat, quid non.. .

(Hou. lib. I,ep. VI, V. 62.)

i( Je ne demanderai jamais rien qui puisse être le moins du monde hasardé. Sa bonté pour moi me tient lieu de tout. Je suis comme le Bourgeois (jentUhomme : j'aime mieux être incivil qu'importun.

" Je lui souhaite du fond de mon âme, succès dans toutes ses entreprises, gaieté inaltérable, et point de gravelle.

" La vieille Marmotte des Alpes est à ses pieds avec le plus tendre respect. »

N" 9. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseul (2).

" J'ignore ce que mes oreilles ont pu faire aux Pompignan. L'un me les fatigue par ses mandements,

(1) Dans l'édition du Siècle de Louis XIV de 1763, Voltaire avait ajouté dix-huit chapitres •onsacrés aux événements postérieurs à la mort de Louis XIV. Cette suite à partir de 1768 s'appela : l'récis du rètjne de Louis XV.

(2) Ce fragment de billet est classé dans l'édition Moland entre le mois de mars et le mois d'avril 1763, n" 5259. Ilestdi'signé comme ayant été souvent réimprimé et avscdes variantes.

•2 7-2 PI K C !•: S .1 U S 1 I F I C A T I V l'. S .

l'autre me les écorchc par ses vers, et le troisième me menace de les couper. Je vous prie Je me garantir du spadassin : je me charge des deux l'crivains. Si (juelque chose, Monseigneur, me faisait regretter la perte de mes oreilles, ce serait de ne pas entendre tout le bien que l'on dit de vous à Paris. »

N" 10. — Lettre de Voltaire an duc de Choiseul.

« A Monsieur le duc de Choiseul.

» [Février] 1766(1).

« Mon colonel, mon protecteur Messala, c'est pour le coup que je me jette très sérieusement à vos pieds ; ayez la bonté de lire jusqu'au bout.

<( Je vous doit tout, car c'est vous qui avez rendu ma petite terre libre; c'est vous qui avez marié M"c Corneille, et qui avez tiré son père de la misère par les générosités du roi et les vôtres, et celles de ]yfme la duchesse de Grammont.

u C'est par vous que mon désert horrible a été changé en un séjour riant ; que le nombre des habitants est triplé, ainsi que celui des charrues, et que la nature est changée dans ce coin, qui était le rebut de

(1) Celtelettredoit être postérieure au 12 mai 1766. Ellerépond à la lettre de Choiseul écrite à Voltaire à cette date, et nous la croirions mieux placée au mois de juin qu'au mois de février, date mise par les éditeurs de Kehl et conservée par Beuchot et Moland. D'autres éditeurs l'avaient même placée au mois de novembre; en la circonstance le juste milieu nous semble devoir donner à cette lettre une classilication satisfaisante. Edition Moland, n° 6277.

la terre. Après ces bienfaits répandus sur moi, vous savez que je ne vous ai rien demandé que pour des Genevois ; car que puis-je demander pour moi-même ? Je n'ai que des {grâces à vous rendre.

« Jean-Jacques Rousseau seul a troublé la paix de Genève et la mienne; Jean-Jacques, le précepteur des rois et des ministres, qui a imprimé dans son Contrat insocial : « qu'il n'y a, à la cour de France, que de petits fripons qui obtiennent de petites places par de petites intrigues »; Jean-Jacques, qui veut que l'héritier du royaume épouse la fille du bourreau , si elle est jolie ; Jean-Jacques, qui s'imagine follement que j'avais engagé le conseil de Genève à le proscrire; Jean- Jacques, qui s'appuya d'un colonel réformé au service de Savoie, et pensionnaire d'Angleterre, nommé M. Pictet, pour commencer, sur cet unique fondement, la guerre ridicule que Genève fait à coups de plume depuis deux années.

i< Peut-être les Genevois, honteux d'un si impertinent sujet de discorde, n'ont osé avouer cette turpitude à M. le chevalier de Beauteville; et moi, qui no peut sortir et qui passe la moitié de ma vie dans mon lit et l'autre en robe de chambre, je n'ai pu instruire monsieur l'ambassadeur de ces fadaises dans le peu de temps qu'il a bien voulu me donner quand il a daigné venir voir ma retraite.

K A la mort de M. de Montpéroux, toutes les têtes de Genève ctaient dans une fermentation d'autant plus grande qu'il n'y avait en vérité aucun sujet de querelle. Des animosités, des aigreurs réciproques, de l'orgueil, de la vanité, de petits droits contestés, ont

t7l PIÈCES JUSTIFICATIVES.

brouillé tous les corps de l'État pour jamais. Quelques personnes du conseil, plusieurs principaux citoyens, vinrent me trouver; je leur proposai de venir tous diner chez moi souvent, et de vider leurs querelles gaiement, le verre à la main. Gomme ils disputaient alors sur des questions de loi qui sont survenues, ou plutôtqu'on a fait survenir, j'envoyai un mémoire à des avocats de Paris, et je reçus une consultation fort sage.

« M. Hennin arriva; je lui remis la consultation, et je ne me mêlai plus de rien.

u Les natifs de Genève vinrent me trouver, il y a quel(jues jours, et me prièrent de leur faire un compliment qu'ils devaient présenter à messieurs les médiateurs; je ne pus ni ne dus refuser cette légère complaisance à trente personnes qui me la demandaient en corps : un compliment n'est pas une affaire d'Etat. Ils revinrent après me communiquer une requête qu'ils voulaient donner à messieurs les Plénipotentiaires; je leur recommandai de ne choquer ni leurs supérieurs ni leurs égaux. Je n'ai eu aucune autre part aux divisions qui agitent la petite fourmilière. Je demeure à deux lieues de Genève; j'achève mes jours dans la plus profonde retraite. Il ne m'appartient pas de dire mon avis, quand des plénipotentiaires doivent décider.

« Soyez donc très persuadé, mon protecteur, qu'à mon âge, je ne cherche à entrer dans aucune affaire, et surtout dans les tracasseries genevoises.

« Mais je dois vous dire que mes petites terres étant enclavées en partie dans leur petit terrritoire, ayant continuellement des droits de censive, et de chasse, et de dixième à discuter avec eux, ayant du bien dans la

ville, et même un bien inaliénable, j'ai plus d'intérêt que personne à voir la fourmilière tranquille et heureuse. Je suis sûr qu'elle ne le sera jamais que quand vous daignerez être son protecteur principal, et qu'elle recevra des lois de votre médiation permanente. Je vous conjure seulement de vouloir bien avoir la bonté de recommander à M. de Beauteville votre décrépite marmotte, qui vous adorera du culte d'hyperdulie tant que le peu qu'il a de corps sera conduit par le peu qu'il a d'âme.

« Monseigneur sait-il ce que c'est que le culte d'hyperdulie? Pour moi, il y a soixante ans que je cherche ce que c'est qu'une âme, et je n'en sais encore rien.

« Ah! si j'osais, je vous supplierais d'engager M. de Beauteville à demeurer, en vertu de la garantie, le maître de juger toutes les contestations qui s'élèveront toujours à Genève. Vous seriez en droit d'envoyer un jour à l'amiable une bonne garnison pour maintenir la paix, et de faire de Genève, à l'amiable, une bonne place d'armes (juand vous aurez la guerre en Italie. Genève dépendrait de vous à l'amiable; mais... »

j\» 11. — Lettre de Voltaire au duc de ClioiseuL

« A Monsieur le duc de Choiseul (1\

« 9 janvier [1707].

(i Mon héros, mon protecteur, c'est pour le coup r|ue vous êtes mon colonel. Le satra|)e Elochivis cnxi'

(1) Édition Moland, n" GGG2.

270 l'IKCES JUSTIFICATIVES.

ronne mes poulaillers de ses inombrables armées, et le bonhomme (jui cultive son jardin au pied du mont Caucase est terriblement embarrassé par votre funeste ambition.

(( Permettez-moi la liberté {jrande de vous dire que vous avez le diable au corps. Maman Denis ot moi, nous nous jetons à vos pieds. Ce n'est pas les Genevois que vous punissez, c'est nous, grâce à Dieu. Nous sommes cent personnes à Ferney qui manquons de tout, et les Genevois ne manquent de rien. Nous n'avons pas aujourd'hui de quoi donner à diner aux {jénéraux de votre armée.

<( A peine l'ambassadeur de votre Sublime Porte eut-il assuré que le roi de Perse prenait les honnêtes Scythes sous sa protection et sauvegarde spéciale, que tous les bons Scythes s'enfuirent. Les habitants de Scythopolis peuvent aller où ils veulent, et revenir, et passer, et repasser, avec un passe-port du chiaoux Hennin; et nous, pauvres Persans, parce que nous sommes votre peuple, nous ne pouvons ni avoir à man{jer, ni recevoir nos lettres de Cabylone, ni envoyer nos esclaves chercher une médecine chez les apothicaires de Scythopolis.

u Si votre tête repose sur les deux oreillers de la justice et de la compassion, daignez répandre la rosée de vos faveurs sur notre disette.

« Dès qu'on eut publié votre rescrit impérial dans la superbe ville de Gex, où il n'y a ni pain ni pâte, et qu'on eut reçu la défense d'envoyer du foin chez les ennemis, on leur en fit passer cent fois plus qu'ils n'en mangeront en une année. Je souhaite qu'il en

reste assez pour nourrir les troupes invincibles qui bordent actuellement les frontières de la Perse.

« Que Votre Sublimité permette donc que nous lui adressions une requête qui ne sera point écrite en lettres d'or, sur un parchemin couleur de pourpre, selon l'usage, attendu qu'il nous reste ù peine une feuille de papier, que nous réservons pour votre éloye.

« Nous demandons un passe-port signé de votre main prodigue en bienfaits, pour aller, nous et nos gens, à Genève ou en Suisse, selon nos besoins ; et nous prierons Zoroastre qu'il intercède auprès du grand Orosmade, pour que tous les péchés de la chair que vous avez pu commettre vous soient remis. »

N" 12. — Lettre de Voltaire an duc de Choiseul (1).

« A Ferney, 20 février [1767].

(( Monseigneur, j'ai reçu les deux lettres (2) dont vous m'avez honoré, avec un passe-port général, mais non pas dans leur temps, parce que vos bontés ne me sont parvenues que par les cascades de la dragonnade.

« Je vous ai envoyé le Discours de M. de la Harpe, (jui a remporté le prix à l'Académie. La justice qu'il vous a rendu à beaucoup contribué à lui faire remporter ce prix. Son ouvrage a été applaudi de tout le public.

(1) Édition Moland, n" 6759.

(2) Nous n'en connaissons qu'une, celle du 19 janvier. Voir page 214.

278 PIÈCRS JUSTIFICATIVES.

<i Je ne sais si on vous a envoyé le mémoire ci-joint ; permettez-moi la liberté de vous le présenter; comptez qu'il est exact et fidèle. Il sera bien difficile de vivre dorénavant dans le pays de Gcx sans votre protection. Je vous la demande aussi pour les Scythes; jeles ai retravaillés suivant les judicieuses remarques que vous avez dai{|né faire. Je n'en ai fait imprimer que qucl<iues exemplaires pour éparfjner la peine des copistes ; l'édition ne paraîtra à Paris que quand vous en serez content.

(I Je serais bien flatté si vous pouviez honorer la première représentation de votre présence.

Il J'ai bien des querelles avec M. d'Argental pour les Scythes, sur le cinquième acte; mais je m'en rapporte à vous.

« Je suis pénétré de vos bontés, elles font ma consolation dans mes misères, M. le chevalier de Jaucourt ne m'a vu qu'aveu{jle et malade. J'étais mort, si je ne m'étais pas é{jayé aux dépens de Jean-Jacques, de la demoiselle Levasseur, et de Catherine (1).

Il Je me mets à vos pieds avec la plus tendre reconnaissance et le plus profond respect. »

N" 13. — Lettre de Voltaire an duc de Choiseul.

« 1" avril 1768.

Il Mon protecteur, ceci s'adresse au ministre de Paix. Vous avez eu la bonté de m'accorder quelques éclair-

(1) Voir son poème de la Guerre civile de Genève.

cissements sur le Siècle de Louis XIV. Tout ce qui regarde la cruelle guerre est imprimé. Je n'ai plus qu'un seul petit objet de curiosité sur une tracasserie ecclésiastique en cour de Rome. Mon protecteur connaît ce pays-là.

« Il y avait, en 1699, un birbone, un furfante, un malandrino nommé Giori, espion de son métier, prenant de l'argent à toute main, et en donnant partie ad alcuni ragazzi; quello buygerone trahissait le cardinal de Bouillon en recevant ses présents : il fut la cause de tous les malheurs de ce cardinal. Il doit y avoir deux ou trois lettres de ce maraud, écrites en février et mars 1699, à M. de Torcy. Si vous vouliez. Monseigneur, en gratifier ma curiosité, je vous serais fort obligé.

« Y aurait-il encore de l'indiscrétion à vous demander la Helation de la colique néphrétique àa cet ivrogne de Pierre III, adorateur du roi de Prusse, écrite par M. de Rulhière, secrétaire du baron de Breteuil? cette relation est entre les mains de plusieurs personnes et n'est plus un secret. Tout ce que je sais, aussi certainement qu'on peut savoir quelque chose, c'est-à-dire en doutant, c'est que Pierre III n'aurait point eu la colique s'il n'avait dit un jour à un Orlof, en voyant faire l'exercice aux gardes Préobazinski : « Voilà une belle troupe; mais je ferais fuir tous ces gens-là comme des gredins, si j'étais à la tête de cinquante Prussiens. »

« Je vous jure, mon protecteur, que ma Catherine ne m'a pas dit un mot de cette colique, quoi(ju'elle ait eu la bonté de me mander tout le bien qu'elle fait dans ses vastes Etats. Je ne lui ai point écrit :

Ninus, en vous chassant de son lit et du trône, En vous perdant, madame, eût perdu Habylone. Pour le bien des mortels vous prévîntes ses coups; Habylone et la terre avaient besoin de vous: Et rjuinzc ans de vertus et de travaux utiles, Les arides déserts par vous rendus fertiles. Les sauvâmes humains soumis au frein des lois. Les arts dans nus cités naissant à votre voix. Ces hardis monuments, que l'univers admire, Les acclamations de ce puissant empire, Sont autant de témoins dont le cri fjlorieux A déposé pour vous au tribunal des Dieux (1).

« Elle n'a pas même fait jouer Scmiramis une seule fois à Moscou. Cependant je ne la crois pas si coupable qu'on le dit; mais si vous dai{jnez m'envoyerla petite relation, je vous jure, foi de votre créature, de n'en jamais faire le moindre usage.

« Je ne me suis pas encore fait chartreux, attendu que je suis trop bavard; mais je fais régulièrement mes Pâques, et je mets aux pieds du crucifix toutes les calomnies f réroniques et pompignantes qui m'imputent toutes les gentillesses antidévotes que Marc Michel imprime depuis trois ou quatre ans, dans Amsterdam, contre les plus pures lumières de la théologie. Il y a deux ou trois coquins défroqués qui travaillent, sans relâche, à l'œuvre du démon.

« Mais sérieusement vous m'avouerez qu'il serait bien injuste d'imaginer qu'un radoteur de soi.xantequatorze ans, occupé du Siècle de Louis XIV, de mauvaises tragédies, de mauvaises comédies ; d'établir une

(1) Ces vers sont tirés de Sémiramis, acte I", scène v'.

PIECES JUSTIFICATIVES. tiSl

fortune de quarante écus, de suivre dans ses voyages une Princesse de Babylone, et de faire continuellement des expériences d'ajjriculture, eût le temps et la volonté de barboter dans la théologie.

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

(Molière, Tartuffe, acte V, scène m.)

« Les envieux ont eu beau jeu. Une nièce qui va à Paris quand un oncle est à la campagne est une merveilleuse nouvelle ; mais le fait est que nos affaires étaient fort délabrées par le manque de mémoire de plusieurs illustres débiteurs grands seigneurs, tant français qu'allemands, je me suis mis dans la réforme, je me suis lassé d'être l'aubergiste de l'Europe. Je donne vingt mille francs de pension à ma nièce, votre très humble servante. Gornélie-Ghiffon , nièce du grand Corneille, a eu en mariage environ quarante mille écus, grâce à vos bienfaits et à ceux de Mme la duchesse de Grammont. J'ai partagé une partie de mon bien entre mes parents, et je n'ai plus qu'à mourir doucement, gaiement, et agréablement entre mes montagnes de neige, où je suis à peu près sourd et aveugle.

« Voilà un compte très exact de ma conduite : ma reconnaissance le devait à mon bienfaiteur. Le bavard lui demande pardon de l'avoir tant ennuyé, il bavardera vos bontés jusqu'au dernier moment de sa vie.

« Il voudrait bien bâtir une jolie maison dans votre ville de Versoy, mais il sera mort avant que votre port soit fait.

" La Vieille Marmotte des Alpes. »

N" 14. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseul (1).

. 12 novembre [1768J.

(I Mon protecteur, daignez lire ceci, car ceci en vaut la peine. Ce n'est pas parce que la marmotte des Alpes a bientôt soixantcxjuinze ans, ce n'est pas parce qu'elle radote, qu'il s'est {jliss6 un {jalimatias absurde dans le Siècle de Louis XIV cide Louis XV , ioncVia^nxXa. pai.K que nous vous devons : pendant que je passe la vie dans mon lit, l'éditeur a mis, à la page 202 du quatrième tome, une addition que je lui avais envoyée pour la page 142. Il a ajouté à votre paix ce qu'il devait ajouter à la paix d'Aix-la-Chapelle. 11 vous sera aisé de faire placer adroitement ce carton ci-joint ; vous êtes accoutumé à réparer quelquefois les fautes d'autrui. J'ai voulu finir par la gloire de la nation et par la vôtre.

« Quand l'édition est finie, quelques officiers m'apprennent des choses étonnantes, dignes de l'ancienne Rome.

« Le prince héréditaire de Brunswick veut surprendre M. de Castries, qui en veut faire autant. On envoie i\ l'entrée de la nuit M. d'Assas, capitaine d'Auvergne, à la découverte ; le régiment le suit en silence : il trouve, à vingt pas, des grenadiers ennemis couchés sur le ventre; ils se lèvent, ils l'entourent, lui mettent vingt baïonnettes sur la poitrine : Si vous criez, vous êtes mort; il retient son souffle un moment pour

(l) Édition Moland, n" 7383.

crier plus fort : A moi, Auvergne, les voilà! et il tombe percé de coups : Décius en a-t-il plus fait?

« On me prend pour le greffier de la gloire ; on me fournit de beaux traits, mais trop tard; c'est pour une belle édition in-4''.

« Je vous demande en grâce de lire la page 177, tome IV; vous y verrez une action très supérieure à celle des Thermopyles, et très vraie.

« N. B. J'ai envoyé un Siècle à M. de Saint Florentin. Il m'a mandé qu'il croyait que je pouvais le présenter au roi, et qu'il s'en chargerait. Je vais lui mander que je crois que vous lui avez donné le vôtre, et j'aurai l'honneur de vous en renvoyer un autre. M'approuvez-vous? Je prêche gloire et paix dans cet ouvrage.

« N. B. Il s'est fait une grande révolution dans les esprits. Voici ce qu'un homme très sage (1) me mande de Toulouse : « Les trois quarts du parlement ont ouvert les yeux, et gémissent du jugement des Calas. Il n'y a plus que les vieux endurcis qui ne soient pas pour la tolérance. »

« Il en sera bientôt de même dans le parlement de Paris, je vous en réponds. On ne sera plus homicide pour paraître chrétien aux yeux du peuple. J'aurai contribué à cette bonne oeuvre.

« N. B. Ce changement dans les moeurs ne sera pas inutile à votre colonie de Versoy.

« Permettez-moi de vous écrire un jour à fond sur votre colonie. Vous protégez votre vieille Marmotte;

(1) Voltaire désigne ainsi l'abbé .Antlra, avec lequel il était en correspondance au sujet des affaires Gala» et Sirven.

cet établissement touche à mon pauvre trou ; je suis de la colonie.

« L'évêqiic d'Annecy est un fou, vous avez bien dû le voir. Le voilà disjjracié à sa cour pour ses sottises. Le fanatisme n'a jamais fait que du mal.

« Mon protecteur, vous avez beau jeu. Le duc de Grafton (1) n'est pas une tête à résister à la vôtre.

« Me pardonnoz-vous de vous écrire une si longue lettre?

« La vieille Marmotte est à vos pieds; elle vous adore; elle vous soubaite prospérité et gloire; elle vous présente d'ailleurs son profond respect, n

^0 15. — A M. le duc de Choiseul.

Bequête de l'Ermite de Ferney, présentée par M. Coste, médecin.

« 16 juillet [1769].

« Rien n'est plus à sa place que la supplication d'un vieux malade pour un jeune médecin; rien n'est plus juste qu'une augmentation de petits appointements quand le travail augmente. Monseigneur sait parfaitement que nous n'avions autrefois que des écrouelles dans les déserts de Gex, et que depuis qu'il y a des troupes nous avons quelque chose de plus fort. Le vieil ermite, qui, à la vérité, n'a reçu aucun de ces deux bienfaits de la Providence, mais qui s'intéresse sin'cérement à tous ceux qui en sont honorés,

(1) Il était premier lord de la Trésorerie.

prend la liberté de représenter douloureusement et respectueusement que le sieur Coste, notre médecin très aimable, qui compte nous empêcher de mourir, n'a pas de quoi vivre, et qu'il est en ce point tout le contraire des grands médecins de Paris. Il supplie monseigneur de vouloir bien avoir pitié d'un petit pavs dont il fait Tunique espérance. »

?S* 16 — Lettre de Voltaire au duc de Praslin (I).

u A Ferney, 24 janvier [1770].

« Monseigneur, pardon ; je tremble de fatiguer vos bontés. Voici le seul papier justificatif concernant les diamants volés par messieurs de Tunis. Si jamais vous daignez prendre la peine de battre ces barbares, je vous supplierai alors de faire comprendre les diamants dans les articles de pai.x que vous daignerez leur accorder.

« J'ai toujours été émerveillé que les princes chrétiens, (|ui se font quelquefois la guerre de gaieté de cœur, ne s'accordassent pas à jeter Tuniset Alger dans leurs ports. V^oilà de plaisants successeurs des Carthaginois (jue ces voleurs de Tunis.

Il On dit que vous avez une très florissante marine. Per;r.ettez à un de vos vieux courtisans de s'intéresser passionnément à votre gloire.

(I J'ai l'honneur, etc. »

(1) Édition Moland, n" 7760,

N* 17. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseul (1).

u A. Monsieur Mécénas- Atticus , duc de Choiseul, etc.

u A Fcrney, 18 février [1770].

u La voix de Jean criant dans le désert vous dit ces choses :

(( Ce n'est pas assez que vous ayez fait des pactes de famille, donné un royaume (2) àl'ainédelafamille, fait un Pape madré ou non madré, et mis les soldats d'Israël sur un meilleur pied qu'ils n'ont jamais été : tout cela n'est rien sans la charité. Le Dieu d'Israël est irrité contre les enfants de Jacob, qui assassinent dans les rues des vieillards de quatre vingt ans, des innocents destitués d'armes, blessent des femmes grosses, et se préparent à pendre ceux qu'ils n'ont pu assassiner.

« C'est une des suites de l'insolence avec laquelle ils en ont usé envers l'ambassadeur de l'oint du Seigneur et envers Messala-Atticus, premier ministre de cet oint. Le sanhédrin n'est pas moins coupable d'avoir fomenté, préparé, autorisé les abominations des enfants de Bélial.

u Voici ce que dit le seigneur : Si vous aviez seulement fait bâtir ù . ersoy une cinquantaine de maisons de boue, vous auriez actuellement dansVersov quatre cents habitants qui ne savent où coucher, qui vous seraient attachés pour jamais, et qui probablement

(!) Édition Moland, n" 7789.

(2) La Corse, cédée à la France par les Génois en mai 1768,

iront habiter l'Angleterre, que mon cœur réprouve, ou la Hollande que je vomis de ma bouche, parce qu'elle est tiède.

« J'ai ordonné à mon serviteur François V., capucin indigne, d'avoir soin de ces malheureux, en attendant que votre rosée puisse les consoler.

« Je sais que mon serviteur, chargé de la bourse commune, loge le diable dans sa bourse, c'est à dire rien, et qu'il ne pourra donner cent mille sicles pour bâtir des maisons.

« Mon serviteur François V. est encore plus pauvre pour le moment présent; mais vous pourriez trouver quelque bon ami, non pas de cour, mais de finance, qui prêterait des sicles pour bâtir des maisons. Il n'est pas besoin d'édit pour donner à qui voudra de quoi reposer sa tête.

a Vous avez une galère dans un port qui n'est pas fait; mais des familles ne peuvent coucher dans une galère, à moins que ce ne soit la famille de Frêron.

a L'esprit de charité pourrait vous porter encore à empêcher qu'on ne pende plusieurs de vos serviteurs qui se sont engagés à vous, dont vous avez la signature, qui se sont soumis à coucher dans les maisons que vous n'avez pas bâties, qui se sont déclarés Français, et qui, pour cette raison, sont présumés avoir incessamment la hart au cou.

« Je vous dis donc de la part du Seigneur : Faites comme vous voudrez; car vous avez l'œil de l'aigle et la prudence du serpent.

« Signé : Jean, prédicateur du désert.

288 PIKCRS Jl STIFICATIVES.

« Et plus bas : François V., capucin indigne, admis à la dignité de capucin par frère Amatus d'AlambalIa, gcncral des capucins résident à Rome; et de plus, déclaré père temporel des capucins de Gex.

" Lequel François prie Dieu pour vous et pour votre di{jne épouse. »

N» 18. — Lettre de Voltaire au duc de Choîseul.

« A. Ferney, 17 mars [1770].

(I Mon protecteur, vous ne croyez donc pas aux femmes grosses assassinées? Tenez, voyez, lisez. Il y a huit jours que je n'ai vu votre résident; il se peut faire qu'on vous ait caché une partie des horreurs qui se sont passées à Genève. Très souvent on ne sait pas dans une rue ce qu'on a fait dans l'autre. Pour moi, qui suis bien malade, et qui paraîtrai bientôt devant Dieu, je vous dis la vérité telle qu'on me l'a dite. Je n'en aime pas moins mon libraire Philibert Cramer, conseiller de Genève.

«Je pardonnerai, à article de la mort, et pas plus tôt, à M. l'abbé Terray ; et je ne pardonnerai ni dans ce monde, ni dans l'autre à ceux qui voudraient vous contrecarrer : voilà ma dernière volonté. Mes petits neveux verront Versoy, mais moi je verrai Dieu face à face; je vous aurais donné volontiers la préférence. Agréez le profond respect du capucin, et moquez vous de lui si vous voulez. »

M* 19. — Lettre de Voltaire à Madame la duchesse de Choîseul.

" 17 mr-rs [1770].

« IMadame, il ne sagit point ici de capucins, il sayit de femmes grosses; vous devez les protéger; et plut à Dieu que vous le fussiez ! (car la fussiez n'est pas français, régulièrement parlant) je ferais une belle offrande à Saint-François mon patron. Oui, madame, on a assassiné des femmes grosses à Genève, et je vous demande justice de monseigneur votre époux. Je vous demande en grâce de lui faire lire cette lettre, quoi- (ju'il n'ait pas beaucoup de temps à perdre.

(i .Je ne veux pas abuser du votre et de vos bontés; je suis très malade; ma dernière volonté est pour votre salut; et, si je réchappe, je compte avoir l'iionneurde vous envoyer des œufs de Pâques. En attendant, daignez agréer le respect paternel, les prières et les bénédictions de

(( Frère François, capucin indiijne. »

N" 20. Lettre de Voltaire au duc de Choiscul'\\).

» .V Fernev, 7 sfjilcm'ire [1770J.

« rs'otre bienfaiteur, vous savi'z piul)a])lL'm('ut (jue le roi de Prusse a été sur notre marché, et (pi il lait venir dix-huit familles d'horlogers de GenèNC. Il les

(1) Edition Molmid, a» 8019.

290 PllXr.S JUSTIFICATIVES.

lofje gratis pendant douze ans, les exempte de tous impôts, et leur fournit des apprentis dont il paye l'apprentissage : c'est du moins une preuve que les natifs de Genève ne veulent pas rester dans cette ville; mais ces dix-huit familles de plus nous auraient fait du bien; elles sont presque toutes d'origine française. Je suis facile qu'elles se transportent si loin de leur ancienne patrie ; mais je me flatte que votre colonie l'emportera sur toutes les autres.

« Dieu me préserve des lettres de Venise, qui disent qu'après la bataille navale contre les Turcs, ces messieurs ont voulu assassiner l'ambassadeur de France parce qu'il portait un chapeau; que l'ambassadeur d'Aiijjlelerre a été oblif^a' de se sauver déjjuisé en matelot et (juel'ambassadeurde Venise a échappé à la faveur d'une (;arde! Je ne crois point la canaille turque si barbare, quoiqu'elle le soit beaucoup.

« J'ai eu la visite d'un serf et d'une serve des chanoines de Saint-Claude. Ce serf est maître de la poste de Saint-Amour, et receveurde M. le Marquis de Choiseul votre parent, et, par conséquent, vous appartient à double titre; mais les chapitres de Saint-Claude n'en ontaucun pour les faire serfs. Ils diront comme Sosie.

Mon maître est homme de courage ;

Il ne souffrira pas que l'on batte ses gens.

" On ks bat trop ; les chanoines les accablent : et vous verrez que tout ce pays-là, qui doit nourrir Versoy, s'en ira en Suisse si vous ne le protégez. Le procureur général de Besançon est dans des principee

tout à fait opposés aux vôtres, quand il s'agit de faire du bien.

« Le vieil ermite de Ferney, très malade, et n'en pouvant plus, se met à vos pieds avec la reconnaissance et le respect qu'il vous conservera jusqu'au dernier moment de sa chétive existence, m

N" 21. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseul (1).

« Mai [1771].

« Un ermite qui veut l'être, qui connait parfaitement son néant et celui de ce monde, qui n'a jamais été gouverné que par son cœur, qui respecte, qui aime passionnément le grand, le généreux Barmécide, autant qu'il détestait les assassins de Calas et ceux du chevalier de La Barre, une marmotte qui préfère sa caverne à toutes les cours, trouve une occasion de se mettre aux pieds de son bienfaiteur et de celui de la France. Il saisit ce moment auquel il aspirait. Il vous dit, illustre Barmécide : « Je ne me soucie ni de Versoy ni de Versailles ; je songe à vous, soir et matin; je m'entretiens de vos bienfaits ; j'admire votre belle àme ; je dis à la petite fille du grand Corneille : c'est le grand Barmécide et madame sa sœur qui vous ont mai'iée; vous lui devez tout, et jusqu'à vos enfants. Il n'a fait que du bien, et mille personnes lui doivent autant de reconnaissance que vous et moi. Il doit

(1) Edition MolaniJ, n° 8291. Celte lettre est classée entre le 22 et le 25 mai 1771. Elle est, ainsi que la suivante, écrite par Voltaire à Gboieeul pendant son exil.

être heureux; car les cœurs sont ù lui. Ainsi il est toujours à la première place. »

<( Je me mets aux pieds de M"' Barmécide. Que pourrai-je leur présenter pour les amuser? On est philosophe à la campafjne; on n'a pas le temps de l'être ailleurs.

« Si dans ces lettres de l'alphabet, il y en a deux ou trois qui vous plaisent, tant mieux pour la philosophie. »

N» 22. — Lettre de Voltaire au duc de Choiseul (1),

« Juin [1773].

<( S'il y a dans cet ouvrage un petit nombre de vers heureux qui vous plaisent, ce dont je doute beaucoup, je vous dirai comme Horace à Mécène :

Principibus placuissc vins non ultiina laus est.

Liv. I, ép. XVII

(( Ce n'est pas un petit avantage de plaire aux premiers hommes de sa nation.

« Cela est beaucoup plus vrai qu'on ne pense. La raison est que les hommes élevés au-dessus des autres sont distraits par tant d'affaires importantes, qu'ils n'ont ni le temps ni la volonté d'écouter des choses triviales. Ils sont si accoutumés, dans toutes les discussions qui se font en leur présence, à proscrire tous les lieux communs de rhétorique, toutes les pensées fausses

(1) Édition Moland, n» 8876,

mal exprimées, tout ce qui est inutile, qu'ils se font, sans même s'en apercevoir, des règles du bon goût audessus de celles qu'on trouve dans les livres. Il faut toujours du vrai et du naturel ; mais ce vrai doit être intéressant, et ce naturel doit être noble. Monseigneur le duc d'Orléans, régent du royaume, me faisant un jour réciter le second cbant de la Hcnriade, me dit : (i II faut que les vers me subjuguent. »

« J'ignore s'il y aura dans les Loisde Minos(\\ic\(\\ie morceau qui puisse vous subjuguer. »

TABLE DES NOMS

Alemberi (D), 81, 90, 100, 111, 152, 154, 155, 157, 160, 161, 176, 182, 193, 19.-), 197, 198, 199.

AsNE d'Aitrichk, 233.

AncENs(D'),28. 120, 124,125, 126, 142, 262.

Arcknt*l (D'), 6, 10, 12, 25, 30. 31, 34, 45, 58, 59, 67, 71, 74, 75, 82, 83, 84, 96.

Arce.mal (Mme d], 185.

AssAS (Chevalier d'), 105, 282.

AuDRi (L'abbé), 283.

Baili.i de FnouLAi de Tessé,

Bayrelth Margrave deV, 23,

Beai'teville (De), 203. 204,

BELi,E-IsLE(.VIaréclial de\ 130.

Berlin. 69, 77, 88, 89, 124,

Berxis, 9, 242.

Berhyer, 135.

Bertin, 61, 62.

BiOHT, Evèque d'Annecy, 228,

Broglie '^Murérlial de\ 144.

Brosses (Président de), 6, 10.

BoERlHAVE, 40.

BOLINGBHOKE, 49, 267.

Bldé DE Boisi (de), 0.

Cadix (Bataille de\ 37. 39,

Calas (Ka.nille;, 151, 152, 153.

(^.AMPIIELL, 115.

TAni.K m: S noms.

Canada (Lie , 37, Ul, '.):3, UV, 10!), 123, 125, 103, 1G5, 174, 177. 25S, 2G4.

CuAcnii.i.vNT (Dii', 220.

Chasteloi p, 3, 2'f7, 2V8, 251.

CUAUVALON iDli , 17V, ISU.

CirAuvKi,iN,22,35, 30, Vi. 255,

CiioiSEii- (Duc de), 1 et passini. Lettres : JO, 21, 31, 38, 49, 53, 02, 69, 75, 82, 87, 95, 97, 102, 107, 114, 118, 120, 123, 120, 133,

CnoiSEiT, (Duchesse dk), 70, 73,231,240,241, 242,247.

CiioisEUL Meuse, 38, 45.

CiDEviM.E (de), 93, 191.

Clairaut, 198.

Clairon (Mlle;, 81, 118.

Clément XIII, 53, 57, 137, 140, 142.

Cléopâtre, 124.

Cl'Stercamp (Hataille tie), 105.

Cl' .^terseven (Bataille (le\ 28, 41, 43.

>,LMOM' DE VaUGRENAXT, 170,

Commentaires sar le livre des

délits et des peines, 210.

Corneille [Commenlaires de),

Conflans (De), 61.

Constant (Général de), 265,

CoNTi (l'rincc de), 62.

Contrat social {Le), 202, 273.

Corneille (Pierre), 167, 108, Corneille (Jean- Françnis) ,

Corneille (Marie , 107, 168,

CosiE, médecin, 234, 284.

CoriiTON (Chevalier de), 75,

Crawford, 95.

CuÉBILLON, 81.

Crevelt (r.alaille de), 144.

CliOM.MELIN, 205.

Cl.muerland (Duc de), 28.

Damilaville, 155, 159, 199,

Daln, 28, 32, 53, 88, 115,

Davaux, 108.

Deffand (Mme dl), 95, 231,

Délices (Les\ 5, 41,74, 150,

Dems (Mme), 5, 10, 23, 24,

Destruction de<: Jésuites (La),

Diderot, 81, 99.

Droit du seigneur yLe), 143.

TABLF. DES NOMS.

Dunciade (La), 14.

Du Barry (Mme;, 246.

Di'PUiTS ne La Chaix, 171, 186, 187, 188, 223, 234.

Ecossaise (f), 82, 84, 85, 98.

Elisabeth Fetrowna ^L'impé-

r.Ttricc\ 33, 47, 55, 146,

Emile (/.'), 202.

EsTAiNC (1)'), 197,

Femme qui a raison (La), 99.

Fehnet (Dori)aine de), 6, 9, 10, 18, 20,21, 29, 31, 136, 150, 191, 205, 213, 214, 210, 218, 223, 226, 228, 236, 237, 242, 265, 276.

TiNK, 50, 88.

Foi'QCET (Le général), 103,

Fox, 95, 102.

FhédéricII, 7, 9, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 19, 21, 22, 23, 2V, 25, 20, 27, 28, 29, 32, 33. 34, 35, 36, 37, 38,

120, 127, 128, 143, 140, 147, 162, 164, 182, 243, 245, 257. 259, 260, 268, 269,289. Lciires: 257,262.

FnÉrioN, 82, 84, 85, 92, 96, 97, 98, 100, 101, 102, 154.

FnEYTAG, 25.

Gallatin, 147, 148.

Gesève, 5, 8, 153, 171, 201, 202, 203, 204, 205, 208, 212, 213, 214, 215, 216, 2,^6, 236, 240, 241. 242, 243, 244, 245, 261, 273, 274, 277, 288, 289, 290.

Cens de lettres (^Livre sur les ,

GEOFFniN (Mme), 81.

Georges 11, 48, 86.

Gex, 80, 186, 187, 216, 220, 220, 276, 278, 284.

Grafton (Duc de), 284.

Gramont (Mme de), 169, 172, 173, 176, 180, 181, 188, 200, 225, 272, 281.

GiiAMivAL (L'acteur), 119.

Cuerre d- Genève (La), 212, 221,278.

Guyane (La), 174, 177, 178, 179, 188, 189, 190, 191,

T. M! LE DES NOMS

Halifax (Comte dî), 178.

Hklvétiis, 81.

Hekmn, 201, 215, 274, 276.

IlKMii 1V,6, 37, 10, 258, 260.

Histoire (le Pierre /", 20, 124, 125, 120, 170.

histoire du l'urleintnt de Paris, 181.

lIociiKinciiKN (Bataille de), 32,

IIUMK, 207.

jAccouni (Dk), 215, 216, 278.

JoLY DK Fleury, 21, 80.

Kacnitz (Dk), 89.

KoLLiN (liataille de), 28, 32.

KuNEiiSDORK (Bataille de), 43.

La Bletterie (De), 231, 232,

La Borde (De), 169.

La Calprenkde, 125.

La Harpe (De), 221, 277.

La Haye, 46,48, 51, 53.

La UoL'LiÈRJi, 148.

La Martimqde, 145, 147.

Landsuut (Bataille de), 105.

Lancallerie (De), 68, 72, 73.

I^AIDUON, 105.

La Valette (Le père de), 130.

Le Brl'n, poète, 168.

LeI RAXC DE POMI'ICNAN, 111.

Loiis XIV, 37, 40, 108, 223, 258, 266, 267, 26S.

Loiis \V,7, 11, 13, L5, 16, 18, 21, 23, 34, 47,51, 52, 62, 64, 65, 70, 77, 78, 79, S4, 87, 90. 104, 121, 125, 129, 130, 145, 149, 152, 154, 156, 157. 159, 162, 165, 167, 169, 177, 178, 179, 190, 191, 193, 196, 227, 228, 229, 230, 242, 246, 247, 248, 2V9, 250, 252, 271, 272, 283.

Louvois (Dk), 62

Marie-Tiikrèse d'Autriche,

Marix (F. L. G.), 231.

Maupëou, 246.

Maxen (Bataille de), 88.

Mazarin (Cardinal de), 108,

Médine, 35,73, 74, 92, 118.

Mémoires de Voltaire. 1 , 7,

Mémoire de 1765, 191, 196.

ME:sot;x (Joseph dk), 114, 116.

TABLE DES NOMS

MiNDE!» (Bataille de), 37, 39,

MosTAiCu (Comte de), 206,

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